L'absence
Chapitre X
Quand, appelée par la cloche du déjeuner, Jacqueline sortit de sa chambre, elle trouva Anne qui l’attendait, sur la terrasse.
Mme de Croissy venait de rentrer des Frari et se reposait, allongée dans un rocking-chair, son chapeau jeté près d’elle. Ses yeux rêvaient, et elle soulevait d’un doigt machinal l’ondulation blonde de ses cheveux, un peu froissés par le chapeau. Les lèvres entr’ouvertes, elle aspirait la brise chaude qui frôlait son visage.
Elle était dans une de ces minutes d’apaisement où l’être se laisse vivre, enveloppé par le charme et l’insensibilité des choses, oublieux de l’épreuve…
Mais au pas de Jacqueline sur les dalles, elle tressaillit et se redressa, rendue à elle-même. Un sourire amusé glissa sur sa bouche, parce que Jacqueline, habillée de blanc, avait l’air d’une toute jeune fille; et, amicale, elle demanda:
—Eh bien, Line, avez-vous fait une bonne promenade?
Mais Jacqueline dit d’un ton raisonnable:
—Je ne suis pas sortie. C’était le jour du courrier de Chine… J’ai écrit…
—Ah! parfait…, approuva Mme de Croissy, stupéfaite de tant de sagesse.
Et parce qu’elle connaissait bien son amie, elle lui murmura, sceptique, tandis que toutes deux passaient à table:
—Line, vous êtes donc brouillée avec Gérard, votre chevalier servant?
—Pas du tout! marmotta la jeune femme avec une emphase mutine. Nous sommes toujours de parfaits amis; mais vous comprenez, le devoir avant tout!
—Je comprends… Je comprends… Et je vous félicite!
Toutes deux se mirent à rire et s’assirent gaiement à table, auprès de M. de Balme, qui leur offrait à chacune des violettes, rapportées de sa promenade matinale. Jacqueline le remercia—comme elle savait le faire—et elle attacha joliment les fleurs à son corsage, pendant qu’Anne respirait le parfum de son bouquet.
Après le désarroi du premier soir, Mme de Croissy était redevenue tout à fait maîtresse d’elle-même. Ne parlant pas de son mari, ne faisant ni ne permettant une allusion aux aveux qui lui étaient échappés dans un instant de faiblesse, elle les avait facilement laissé oublier par l’esprit léger de Jacqueline. D’ailleurs, la jeune femme était tout occupée d’elle-même et de son flirt avec Gérard; et, à peine, elle se souvenait qu’un soir, elle avait vu la fière Anne de Croissy se révolter désespérément contre le mal d’aimer. Il lui suffisait de l’avoir retrouvée ainsi qu’elle l’avait toujours connue, doucement ironique et indulgente, très délicate dans la politesse souriante qu’elle témoignait à ceux qui vivaient près d’elle.
Si elle se plaisait aux promenades solitaires dans Venise, pour bien voir à sa guise, disait-elle, du moins, elle ne fuyait plus la société de ses amis, comme le premier jour; et, autant que Mme d’Entraigues, elle était l’âme de toutes les causeries, de toutes les excursions, jamais lasse de regarder, de visiter, jouissant de la beauté des choses et des horizons, ardemment intéressée par les œuvres d’art que Jacqueline apercevait à peine, à travers la fumée d’encens offerte généreusement à sa coquetterie par sa cour masculine.
De ses admirateurs, le seul qui l’occupât,—et il l’occupait fort,—c’était Gérard. Mais avec les autres, elle était la grâce même, parce qu’il lui fallait l’hommage de tous, même des indifférents. Si bien que le bon M. de Balme, tout à fait subjugué, vivait partagé entre le désir de l’accompagner dans les excursions quotidiennes et son amour des belles toiles qu’il était venu revoir à Venise.
L’évidente attention que Gérard témoignait à la jeune femme semblait lui déplaire très vivement. Aussi, ce matin-là, satisfait qu’elle l’eût déçu en ne sortant pas avec lui, il se montra d’humeur très souriante tout le temps du déjeuner, et, contre son habitude, ne se plaignit pas des courants d’air qu’amenait le jeu des ventilateurs dans la salle à manger. En revanche, il s’assombrit quand Anne, ayant regardé sa montre, s’écria, sa serviette jetée en hâte:
—Line, nous avons été trop longues à déjeuner! Sauvons-nous pour ne pas manquer le bateau de Torcello. Les d’Entraigues nous y attendent.
Le ton un peu mécontent, M. de Balme s’exclama:
—Comment, Anne, vous voilà encore reparties?… Je pensais que vous viendriez tantôt visiter avec moi la collection Zanielli!… Vous ne tenez pas en place à Venise… Ce n’était pas la peine d’y venir!
—Père, nous désirons connaître tout ce qui touche à Venise… même les petites îles qui l’avoisinent… Il ne faut pas nous en vouloir.
Pressée par l’heure, elle se levait de table et piquait alertement les épingles de son chapeau, debout auprès de Jacqueline qui arrangeait son voile avec soin, pensant que, là-bas, au bateau, sûrement, Gérard l’attendait…
Et si, pourtant, froissé de sa défection du matin, il ne venait pas?… L’idée lui en traversa l’esprit, et un tressaillement secoua tous ses nerfs. Elle voulait qu’il vînt… Sinon, que signifiait pour elle cette excursion?… Et une petite fièvre d’attente faisait battre son cœur très vite, alors que, aux côtés de Mme de Croissy, elle traversait la Piazzetta, blonde de soleil, et, de son pas vif de Parisienne, gagnait le quai des Esclavons, devant lequel fumaient les bateaux à vapeur.
Les voyageurs, nombreux, stationnaient devant les passerelles. Avidement, le regard de Jacqueline les effleura. Il y avait là des touristes de toute sorte: de lourdes Allemandes, des Anglaises garçonnières sous le canotier de paille; et aussi des Italiens du peuple; puis un groupe très élégant, celui des d’Entraigues et de leurs amis. Gérard n’était pas parmi eux. Jacqueline mordit sa lèvre, déçue à en pleurer.
Lili d’Entraigues les avait aperçues et accourait à elles, très gaie.
—Que vous arrivez tard! J’ai vu le moment où vous manquiez le bateau! Gérard de Brye ne tenait plus en place. Un peu plus, il vous faisait tambouriner!
Jacqueline ne l’écoutait plus. Un violent sursaut de plaisir avait fouetté ses joues d’un flot de sang, nul ne le remarqua dans la hâte du départ. D’ailleurs, elle ne se trahit pas autrement; et elle garda l’air le plus correct du monde quand, sur le bateau, elle entendit, près d’elle, la voix de Gérard qui la saluait:
—M’est-il permis, madame, de vous présenter mes hommages?
Elle lui tendit la main.
—C’est permis!… Comme vous êtes cérémonieux tantôt…
—Suis-je cérémonieux? répéta-t-il, oubliant son irritation contre elle parce qu’elle lui souriait, espiègle et câline,—si joliment!…
—Très cérémonieux! Est-ce que vous êtes fâché de ce que je ne suis pas sortie avec vous ce matin?… Je ne pouvais pas, je vous assure…
Il s’inclina:
—Vous m’avez donné une très grosse déception.
—Que vous ne m’avez pas encore pardonnée? avouez-le.
A son tour, il sourit, apaisé:
—Non, parce qu’elle était trop rude pour que je puisse l’accepter sans révolte.
—Alors, cet après-midi, il faudra que je sois très gentille pour que vous ne m’en vouliez plus?… Faisons la paix sans attendre, dites?… Puisque, sûrement, nous finirons par là, ne perdons pas du temps à demeurer brouillés!
De nouveau, elle lui offrait sa main qu’elle avait dégantée. Il appuya ses lèvres sur la peau fraîche, en un baiser très lent, sans souci de ceux qui les entouraient.
—Eh bien, eh bien, qu’est-ce que vous faites donc là, tous les deux? lança joyeusement Lili d’Entraigues qui avait surpris le geste.
Jacqueline ne se troubla pas du tout.
—Nous scellons une réconciliation, expliqua-t-elle, la mine candide. Mais à l’ombre des cils, son regard brillait dans l’éclat d’une joie.
Tout à coup, l’ardent et impérieux désir s’emparait d’elle de jouir pleinement de cette journée splendide, de savourer la puissance de sa capiteuse beauté, et aussi le plaisir extrême que lui donnait l’attention de cet homme qui était là pour elle seule, elle le savait bien!—qu’elle seule intéressait des femmes présentes. Sa lettre à Chartrans était partie. Elle se trouvait, à son égard, en parfaite tranquillité de conscience, estimant, en toute sincérité, qu’elle avait bien rempli ses devoirs envers lui. Sans scrupule, maintenant, elle pouvait s’amuser à sa fantaisie, se faire faire la cour qu’elle aimait, par un homme qui valait la peine qu’elle s’appliquât à le rendre épris.
Assise à l’avant du bateau, elle contemplait l’eau diaprée qui fuyait en ondulations profondes, soyeuses, limpides comme l’azur de ce ciel italien, tout vibrant de lumière. Avec des lèvres gourmandes, elle aspirait la brise venue du large qui lui battait le visage. Gérard lui parlait, debout devant elle; et, dans ses yeux qui ne la quittaient point, luisait la flamme de son désir. Elle le voyait et trouvait charmant que ce fût ainsi!
Elle lui répondait, alertement, comme aux autres hommes, groupés autour d’elle. Mais une impatience l’énervait d’être seule avec lui, non plus entourée de toute une société amie qui les emprisonnait dans une causerie quelconque. Et puis, aussi, elle redoutait la clairvoyance d’Anne de Croissy, dont elle savait les yeux habiles à pénétrer tous les manèges de la coquetterie… C’était ennuyeux, décidément, que la jeune femme sût ses fiançailles avec Chartrans… Si discrète fût-elle, Jacqueline avait l’impression d’être observée par elle, et cela était un peu gênant pour les évolutions de son flirt.
Aussi quand le vapeur ayant fait une première escale à Burano, tous descendirent à terre, elle n’osa encore répondre à la prière qu’elle lisait dans les yeux de Gérard et s’isoler, comme elle le souhaitait tant!… pour aller errer avec lui dans les petites rues claires où le soleil incendiait la façade des maisons roses et blanches, bariolées par l’éclatant coloris des vêtements qui séchaient, suspendus aux fenêtres.
Alors, curieusement, pour se distraire de la tentation obsédante, elle se prit à regarder les ruelles pittoresques, les jardinets dont les arbres ressemblaient à de gigantesques bouquets… Au passage, des filles la dévisageaient, s’abritant de leur éventail contre la morsure du soleil. Des hommes sveltes, au visage fin, dardaient leurs yeux noirs sur les étrangères venues, sans nul doute, pour visiter l’école célèbre des dentellières.
Très justement célèbre! Quand Jacqueline y pénétra, pour un moment, elle oublia tout à fait l’existence de Gérard, trop femme pour ne pas s’absorber dans la contemplation des dentelles de fées qui naissaient sous les doigts du petit monde des ouvrières.
A travers les rangs pressés des travailleuses, quelques-unes presque des fillettes encore, elle se prit à circuler dans la vaste salle blanche, où les stores tamisaient la vive lumière que versaient les larges fenêtres ouvertes.
Et son regard enthousiasmé s’attacha avec envie aux dessins incomparables que l’aiguille créait sur les coussins; palmes nuancées par la richesse des points divers, lacis aériens sous des fleurs ouvragées merveilleusement, reliefs somptueux jetés sur la transparence ténue des réseaux, toute une flore jaillie sous des doigts d’artiste qui faisait rêver aux arabesques fantastiques que le givre dessine aux vitres glacées par l’hiver.
Ce fut bien juste si un atome de sagesse l’arrêta brusquement alors que, entraînée par l’exemple d’Anne de Croissy et de Mme d’Entraigues, elle s’apprêtait à acheter un admirable col, au point de Burano, qu’elle eût été tout à fait incapable de payer. La dette aurait été à lointaine échéance qu’elle l’eût peut-être acceptée sans hésitation. Mais il s’agissait d’un achat à solder sur l’heure. Et, mordant ses lèvres de dépit, elle sortit de la salle pour ne plus voir les dentelles tentatrices.
Jusqu’à Torcello, remontée sur le bateau, elle fut de méchante humeur, irritée de s’être heurtée à une stupide difficulté matérielle, comme elle disait; et Lili d’Entraigues tomba fort mal, en lui demandant, sans soupçon du pourquoi de sa mine assombrie:
—Eh bien, Jacqueline, que pensez-vous des merveilles qui viennent de nous être montrées?
—Je pense que je déteste voir de belles choses quand je ne peux les posséder!
Tous rirent de la franchise de l’aveu; mais pendant que les propos se croisaient, Gérard lui murmura, avec une audace caressante:
—Et que dirai-je alors, moi, qui vis près de vous depuis une semaine?… que vous avez promis de dédommager de votre abandon, ce matin, et qui ne vous ai pas eue encore une minute à moi, depuis que nous sommes partis!
—Ce sera pour Torcello… Ayez encore un peu de patience, fit-elle, oublieuse des dentelles, reprise par le charme qu’exerçait sur elle la présence de Gérard.
Le bateau approchait de la petite île dont, jadis, la fièvre avait chassé les habitants. A peu près seule dans le village ruiné par l’abandon, la curieuse église demeurait, attirant toujours, par une mosaïque célèbre, les artistes et les archéologues.
—Qu’est-ce que nous allons voir à Torcello? confia Jacqueline à Gérard qui l’aidait à débarquer.
Il se mit à rire.
—Vous ne vous en êtes pas informée?
—Pas du tout… En Italie, je me laisse conduire… J’ai confiance. C’est très drôle, je ne vois pas même de village. Il n’y a que de l’herbe, des arbres et du soleil!
Elle avait un air si naïvement saisi que, de nouveau, il sourit.
—Nous allons voir une fresque byzantine qui est admirable…
—Oui… Dans ce pays, elles le sont toutes… Et pourtant, il y en a!…
—Trop?… trouvez-vous?
—Beaucoup pour moi… Mais je pense que je ne serai pas obligée de regarder longtemps… J’aime mieux, décidément, la nature que l’art… Ne le dites pas, j’aurais l’air d’une mécréante ou d’une épicière… C’est une confidence que je vous fais!
—Je vous remercie de me rappeler ainsi que vous avez bien voulu m’accueillir dans le nombre de vos amis, au Lido… Vous vous rappelez?…
Une indéfinissable expression flotta dans le regard de Jacqueline.
—Le soir où vous m’avez poliment exprimé le désir de me faire la cour!… Oui, je me rappelle… Mais ce soir-là me paraît maintenant si lointain!… Et cependant, il appartient au commencement de la semaine. Seulement, nous ne nous sommes guère quittés depuis huit jours… C’est pour cela que nous sommes aujourd’hui comme de vieilles connaissances. Les années de campagne comptent double!
Elle disait tout cela d’un accent drôle et joyeux, laissant, comme un bébé, son ombrelle traîner derrière elle. A son corsage se fanaient les violettes que M. de Balme lui avait offertes, qui l’enveloppaient d’une senteur fraîche… Souple dans son costume de serge blanche, coiffée d’une toque emplumée dont les ailes se dressaient en un jet audacieux, la peau dorée, les prunelles ardentes et tendres à travers le voile des cils, elle avait une grâce capiteuse dont Gérard se grisait.
Tous, maintenant, cheminaient dans la petite île désertée que le printemps fleurissait. A travers la dentelle des branches, baignées de verdure nouvelle, s’épandait le beau ciel limpide. Les rares maisons, au toit de tuiles rouges, avaient la gaîté d’un rire de fillette.
Lentement, Gérard et Jacqueline suivaient les groupes qui se dirigeaient vers l’église, sous le couvert des arbres. Quelques chaumières l’avoisinaient; et aussi un humble musée, devant lequel jouaient des enfants, pieds nus dans la poussière, qui, à la vue des voyageurs, se précipitèrent avec une demande d’aumône.
Tout de suite, Jacqueline vida à peu près son porte-monnaie dans leurs mains, amusée de les voir bondir pour s’emparer des pièces de monnaie qu’elle leur lançait au hasard. Et, avec le même entrain, elle leur distribua des bonbons restés dans sa bonbonnière.
Les touristes, pendant ce temps, s’engouffraient dans la vieille petite église, enserrée par un cloître où le soleil allongeait l’ombre fuyante des colonnes.
—Ne voulez-vous pas que nous restions dehors? puisque la fresque vous laisse froide, proposa insidieusement Gérard. Il fait si bon ici!
Elle en avait bien grande envie. Mais pour l’empêcher de succomber à la tentation, voici que Lili d’Entraigues l’appelait; sans malice, semblait-il.
—Oh! Jacqueline, venez donc voir. C’est très curieux!
Résignée, avec une moue d’enfant déçue, elle entra à son tour, totalement indifférente aux doctes enseignements de M. d’Entraigues sur le caractère très rare du cloître en rotonde.
Alors elle aperçut la gigantesque fresque en mosaïque qui enthousiasmait les artistes; et, curieusement, elle s’arrêta comme Anne, comme Mme d’Entraigues, à considérer les scènes pittoresques qui évoquaient le dernier Jugement, à regarder les maigres personnages, profilés sur le fond d’or, en silhouettes somptueusement naïves, gauches et expressives.
Sa pensée fantasque s’amusa un instant des primitives créations des vieux maîtres. Puis, incapable de s’absorber dans une préoccupation purement artistique, elle se détourna et s’en fut errer à son gré dans le pourtour du chœur que cernaient deux petites chapelles. Une allégresse flottait en elle… Mais, confusément, elle pensait à des choses très diverses, aux dentelles de Burano, à sa lettre partie pour la Chine, à l’attitude significative de Gérard près d’elle… Vraiment, il commençait à être bien au point…
Un pas derrière elle… C’était lui. Elle savait bien qu’il viendrait vite la rejoindre!…
Arrêtée, elle avait l’air tout à la contemplation de la grande figure hiératique qui se dressait derrière l’un des autels. Par une étroite fenêtre ouverte, frémissait la brise printanière, dans les jeunes pousses qui caressaient la pierre de leurs délicates frondaisons.
Dans l’église, l’ombre flottait, enveloppante, striée par le jet de soleil qui trouait un vitrail.
Une hirondelle voletait sous la voûte.
Jacqueline tourna un peu la tête vers Gérard et dit à demi-voix:
—C’est charmant ici, n’est-ce pas?
Mais lui, sans répondre, l’attira, la renversa un peu sur sa poitrine et appuya sa bouche sur les lèvres chaudes, comme un altéré boit à une source vive.
Elle, étourdie, ne se dérobait point, tressaillante sous le baiser. Mais ce ne fut qu’une seconde. Elle se reprit tout de suite, trop habituée aux flirts audacieux pour s’effarer, mais aussi trop prudente pour accepter un jeu compromettant. Elle se dégagea d’un geste volontaire et dit, la voix assourdie, mi-railleuse, mi-fâchée:
—Vraiment, je vous engage à ne pas vous gêner!
Comme s’il ne l’eût pas même entendue, il murmura seulement:
—Encore!
Et une seconde fois, avec la même avidité éperdue, la même résolution doucement impérieuse, il chercha les lèvres qu’il entr’ouvrit dans un baiser lent…
Cette fois, elle n’eut pas un mouvement pour l’écarter, vaincue, les cils battant un peu sur le regard qui devenait vague…
Mais un pas résonna sur les dalles, près d’eux… Il la laissa aller, sans un mot.
Elle non plus ne dit rien et se prit à marcher dans l’allée. Difficilement, elle eût démêlé ce qui se passait en elle.
La soudaine hardiesse de Gérard l’avait saisie. Mais elle ne s’en trouvait pas offensée… Jamais elle ne l’était, quand on lui prouvait qu’elle était séduisante. Et plus d’un déjà le lui avait prouvé…
Seulement, un frisson l’avait secouée de la nuque aux talons et lui laissait dans tout l’être une sorte de vertige. Ce n’était pourtant pas la première fois, depuis son veuvage, qu’un baiser d’homme lui brûlait la bouche… Mais jamais elle n’en avait éprouvé le désarroi qui faisait ses nerfs tout vibrants… Quelle conduite fallait-il tenir avec Gérard?
Évidemment, elle ne voulait pas qu’il la crût une femme facile, ce qui n’était pas chic du tout… Mais comment se guinder dans une attitude irritée quand, en toute sincérité, elle ne se sentait contre lui nulle irritation; même plus, quand le souhait obscur vivait en elle de goûter de nouveau la troublante caresse.
Toutes ces idées se heurtaient dans son cerveau, pendant que, ayant rejoint Anne, elle semblait écouter les savantes explications de M. d’Entraigues, qui se délectait devant l’originale beauté de la fresque. Mais, après quelques minutes, lasse d’entendre des mots auxquels sa pensée distraite ne donnait point de sens, elle murmura à son amie:
—Anne, je suis fatiguée de piétiner. Je vais un peu me reposer dehors…
Elle sortit vite, avec le souci de n’être pas suivie par quelque indifférent. Très convaincue, elle eût dit qu’elle souhaitait être seule; et, avec délice, laissant le cloître derrière elle, elle vit, sous la jeune verdure, la place solitaire où les enfants jouaient toujours. Plus loin, devant le petit musée, des femmes travaillaient sous un bouquet d’arbres en fleurs; et le soleil et l’ombre tachetaient bizarrement leurs robes claires.
Au hasard, elle fit quelques pas pour aller trouver un banc où elle attendrait… l’homme qui, déjà derrière elle, lui disait très doucement, comme s’il avait peur de la faire fuir:
—Pourquoi vous en allez-vous ainsi? Il faut me pardonner si je vous ai offensée… C’est vous qui me faites déraisonner!
Elle tressaillit de l’accent dont il parlait, et, entre les cils, son regard fut affolant comme une volupté. Toutefois, elle dit d’un ton de femme raisonnable:
—Je vous pardonne à la condition que vous me promettiez d’être plus sage.
Mais, hardiment, il répliqua, les yeux arrêtés sur elle:
—Non, je ne promets pas… parce que je serais incapable de tenir ma promesse!
—Ah!… ah!… Alors, qu’est-ce que nous allons faire?… Nous brouiller?…
La bouche avait une expression malicieuse, d’une grâce provocante. Royalement, elle s’amusait.
—Ce qu’il faut faire?… M’accepter tel que je suis… tel que vous m’avez fait… en me permettant de… de songer à vous seule…
Du bout de son ombrelle, elle tourmentait la pointe effilée de son soulier, et elle considérait l’herbe fleurie, à ses pieds.
Puis, posément, elle dit:
—Peut-être vaudrait-il mieux cesser le jeu…
—Pour moi ce n’est pas un jeu! jeta-t-il presque violemment.
—Je vous ai prévenu que, pour moi, en revanche, ce n’était rien de plus… Si vous perdez la tête ainsi, mieux vaut que vous ne vous occupiez plus de moi…
Elle articulait ces choses d’un ton détaché; et, cependant, en son cœur, la crainte bondissait qu’il ne la prît au mot et ne se détachât d’elle, alors que, résolument, elle voulait le garder, tout vibrant par elle et pour elle…
Mais dans les yeux qui rencontraient les siens, elle vit bien qu’elle n’avait rien à craindre de semblable. Au fond des prunelles de Gérard luisait la courte flamme qu’elle connaissait bien pour l’avoir vue en d’autres regards qui avaient appelé le sien…
—Je devrais, en effet, vous fuir parce que vous êtes la coquetterie même faite femme, martela-t-il avec une sorte d’emportement, brûlé de la soif, aiguë à en devenir douloureuse, de reprendre les lèvres chaudes qui avaient un parfum de fleur.
Mais elle répondit par un petit rire, joyeux et ironique:
—C’est justement parce que je suis coquette que je vous parais digne de quelque attention. Si j’étais une sage personne, détachée des hommages masculins, comme l’est Anne, ou bien une vertueuse matrone, dédaigneuse des hommes, vous auriez bien vite fait de me tirer votre chapeau et vous me considéreriez tout juste, de loin, comme de braves gens admiraient je ne sais quel saint juché sur une colonne…
Malgré lui, il se mit à rire de la drôlerie de son accent.
—Je ne crois pas que vous ayez la moindre ressemblance avec cet honorable saint… Heureusement pour vous… et pour ceux qui adorent votre beauté!…
—Je ne suis pas belle… C’est un trop majestueux qualificatif pour moi, murmura-t-elle, les paupières abaissées soudain sur l’éclat de son regard.
—Vous êtes mieux… vous êtes pire que belle… Vous avez le je ne sais quoi qui ensorcelle les pauvres hommes… Et vous le savez bien!… C’est pourquoi vous devez être compatissante!
—Je le suis, fit-elle d’un indéfinissable accent… Je le suis à mes heures… Maintenant…
Et elle eut un sourire espiègle:
—… Maintenant, je ne peux pas l’être… Voici Anne et les autres… Je dois me montrer seulement correcte… Allez et ne péchez plus!
Elle disait cela, jouant son personnage de femme indulgente et irréprochable; mais sa pensée corrigeait:
—J’espère bien qu’il péchera encore!