L'absence

Henri Ardel · Chapitre 19 sur 20

Pages du PDF

L'absence

Chapitre XIX

Mais après la capiteuse soirée, après la nuit calmante durant laquelle Jacqueline avait dormi d’un sommeil de fillette innocente, était venu le matin, l’heure où il fallait écrire… Et, sa toilette finie, toute fraîche et parfumée dans sa longue robe de maison, elle avait dû venir s’asseoir devant le bureau où elle avait griffonné tant de billets hâtifs au fiancé parti au loin, pour l’amour d’elle.

Si elle avait ouvert l’un de ses tiroirs, elle y eût encore retrouvé le portrait plébéien de Chartrans, et les pauvres lettres qui ne la touchaient pas parce que, pour un autre seulement, elle avait un cœur d’amante…

«Jacqueline, mon trésor, je ne vous sens plus mienne, qu’y a-t-il?… Si je vous ai offensée, sans le savoir, en quelque chose, dites-le-moi et, avec tout mon amour, je vous supplierai de me pardonner et d’oublier… Pourquoi des lettres si froides et si courtes?…

«Ah! quel supplice de ne pas savoir! Vous n’êtes pas méchante pourtant… Vous n’aimeriez pas faire souffrir… Je voudrais tant espérer que votre vie mondaine est la seule coupable… Mais je ne m’en convaincs pas… Le cœur de ceux qui aiment n’a pas de ces négligences, et sacrifie tout pour éviter une peine à l’aimé…»

Et encore:

«J’ai maintenant sans cesse, Jacqueline, l’horrible pensée que vous vous êtes reprise… Ah! je sais bien que beaucoup d’autres étaient, bien plus que moi, dignes de vous, que je ne suis qu’une espèce de sauvage auprès d’une exquise créature comme vous… Mais ce sauvage vous adore tant que vous n’auriez pu être malheureuse près de lui!»

Et ceci:

«Jacqueline, plus une lettre… Que se passe-t-il?… Oh! cette torture d’être loin, de ne pouvoir partir, être près de vous pour tenter de vous reconquérir!… Il me prend des terreurs folles que vous soyez malade, des rages de penser à toutes ces lieues qui nous séparent et tendent un impénétrable voile pour m’empêcher de t’apercevoir, mon amour unique…

«Jacqueline, vous m’avez promis, souvenez-vous, que, pendant l’absence, vous resteriez ma fiancée fidèle… A travers l’espace, entendez, je vous en supplie, mon cœur douloureux qui vous crie: «Par pitié, Line, écrivez!…»

Jacqueline n’ouvrit nul tiroir, ne chercha aucune lettre. Les coudes appuyés sur le cuir fauve du bureau, elle mordillait son porte-plume, la mine embarrassée, contemplant les nuées floconneuses qui erraient dans le ciel de septembre.

Il faisait un temps délicatement gris, et l’air était lourd qui entrait par la fenêtre et errait sur les bras, nus sous la dentelle des manches, arrêtées au coude.

Si frivole fût-elle, tout à coup, il lui venait le sentiment très net que sa lettre allait faire mal. Et comme elle détestait l’idée même de la souffrance d’autrui, elle s’effarait de devoir l’écrire et cherchait à en retarder encore l’instant.

Elle avait pris, machinalement, parmi les papiers empilés en désordre sur le petit bureau, un échantillon de soie, moirée d’or pâle et de rose. Elle l’examinait, l’œil distrait par les cassures satinées de l’étoffe. Puis, les doigts impatients, elle rejeta le chiffon et, lentement, commença à écrire, hésitant sur les mots à dire…—et pourtant si résolue!

«Mon ami,

«J’espérais que, avec les jours qui passent et nous permettent de mieux juger des choses, vous comprendriez, comme moi, que nous avions tous deux rêvé l’impossible, l’hiver dernier, en espérant mêler nos deux vies. A quoi bon tenter de nous illusionner davantage? Je ne suis pas du tout la femme qui vous rendrait heureux, je le sais bien maintenant… Comme je sais aussi que votre amour dévoué ne me donnerait pas le bonheur…

«En vérité, mon ami, nous sommes trop différents l’un de l’autre pour que nous puissions atteindre à l’unisson indispensable pour que l’union soit une joie.

«Souvent, dans vos lettres, j’ai deviné que vous me trouviez bien «papillon», un papillon qui adore la lumière des salons et ne peut s’en passer, c’est la vérité. Et je sentais aussi que vous étiez trop sage, trop sérieux pour ma frivolité. Mieux vaut, ne pensez-vous pas, que nous ayons fait ces mutuelles découvertes avant que nous soyons irrévocablement liés l’un à l’autre, peut-être pour nous faire souffrir… Restons simplement amis, voulez-vous?… Et ne me regrettez pas. Je vous assure que je n’en vaux pas la peine!»

Elle s’arrêta, et eut un rire joyeux.

—Oh! ça, ce n’est pas vrai! Gérard protesterait ferme si je lui disais une chose pareille!

Dans son souvenir se dressait la vision patricienne de son amant, et un frisson de plaisir la fit tressaillir toute.

D’une voix tendre, elle murmura:

—O Gérard, mon Gérard, quel bonheur que vous m’ayez fait perdre la tête cet été!

Un instant encore, elle rêva, le menton appuyé sur ses deux mains jointes, le regard perdu dans le gris très doux du ciel lourd d’orage. La brise détacha quelques pétales d’une rose qui se mourait dans un vase de Venise, souvenir de Murano. Leur vol parfumé effleura les doigts de Jacqueline qui sortit brusquement de sa songerie.

—Ah! ma lettre que j’oublie!… Il faut l’achever… Elle est assez longue… Que dire de plus, d’ailleurs?…

Elle lut, relut, rêva encore, indécise, énervée; puis elle pensa tout haut:

—Allons, maintenant, quelques phrases affectueuses, car vraiment Chartrans est un excellent garçon qui m’était bien attaché!… Mais je ne peux pourtant pas l’épouser, seulement pour lui faire plaisir!

Elle se pencha sur le bureau, et recommença à écrire:

«Je n’oublierai jamais, mon cher ami, tout ce que vous avez voulu être pour moi, afin de me rendre la vie très bonne et je vous en remercie de toute mon âme, mon âme de dentelle, comme vous disiez, un peu dédaigneusement, avouez-le. Je vous souhaite près d’une autre, mieux créée pour vous, tout le bonheur que je n’aurais pu, moi, vous donner, ayez-en, pour être sans regret, la certitude comme je l’ai moi-même; et, avec mon adieu très mélancolique, recevez mon plus affectueux souvenir d’amie.

«Jacqueline NOZALES.»

—Là! c’est fini!…

Elle eut un soupir de satisfaction, tressaillante d’aise, ne songeant plus du tout que sa lettre était un message de douleur, tant elle était contente de l’avoir achevée. Elle s’en fût désolée… Mais elle l’eût envoyée tout de même… D’ailleurs, il le fallait bien!

Rapidement, pour la dernière fois, elle écrivit l’adresse, puis scella de son cachet, s’appliquant à faire un joli chiffre. Ensuite, elle sonna sa femme de chambre.

—Descendez cette lettre à la poste; c’est pressé!

Et la fille disparue, son âme de dentelle allégée du pesant souci, elle eût volontiers sauté de joie, comme une écolière délivrée d’un devoir ennuyeux…