L'absence
Chapitre VIII
Le dîner fut très gai, servi sous une véranda qui s’ouvrait sur l’étincelant panorama de Venise, scintillante des feux du soir. En sa qualité de doyen, M. de Balme présidait la table; Jacqueline, ayant été invitée par lui à occuper sa gauche, n’avait pu se dérober à un honneur qui lui semblait bien dénué de charme. D’ailleurs, jugeant qu’il était sage de faire oublier sa promenade solitaire sur la plage avec Gérard de Brye, elle se prêtait à tous, sauf à lui, dont elle semblait totalement désintéressée. Elle causait avec les autres hommes, spirituellement amusante et charmeuse, ravie de se sentir frôlée par leurs vaines convoitises, contente d’être très en beauté. Elle venait encore de le constater dans la grande glace du vestiaire, tandis qu’elle arrangeait un peu ses cheveux, ébouriffés par la brise, ombrait ses joues d’un soupçon de poudre, son manteau enlevé par les soins de Gérard.
D’un air d’intérêt, elle écoutait les explications que, sur sa demande, lui donnait M. de Balme, au sujet des maîtres italiens qu’il devait, le lendemain, l’emmener voir à l’Académie. Et lui, tout à fait rasséréné, conférençait allègrement sur ses artistes favoris, disant des choses justes, subtiles et délicates, en phrases trop longues qui, d’ailleurs, semblaient captiver Jacqueline. A voir sa mine d’attention, on eût pu la croire préoccupée infiniment des problèmes artistiques soulevés par ce fervent adorateur des belles œuvres.
Gérard, assis à l’extrémité de la table, l’observait, agacé d’être placé loin d’elle, vexé aussi de lui voir une liberté d’esprit qui, de toute évidence, prouvait que les propos échangés entre eux sur la plage avaient été pour elle un simple badinage, auquel, déjà, elle ne pensait plus…
Et, brutalement, il songea, comme elle interrogeait M. de Balme sur les œuvres de Carpaccio, d’un ton raisonnable d’écolière, soigneuse de s’instruire:
—Quelle coquette! Elle se fiche pas mal de Carpaccio et confrères… Mais il lui faut aussi tourner la tête de ce vieux fou, en flattant ses manies…
Une coquette, soit!… Mais combien adorable!… Il en revenait toujours à la regarder, presque exaspéré de la voir séduisante ainsi, toute rose sous la flamme des lampadaires, rose comme sa robe, rose comme les fleurs qu’elle déchiquetait des dents ou dont elle frôlait ses lèvres, en bavardant avec son autre voisin, un robuste Américain, qui la couvait d’un regard admiratif… Comment avait-elle pu, en un seul jour, s’être ainsi emparée de lui, tellement qu’elle seule existait pour lui, dans cette réunion où d’autres femmes cependant étaient jolies; d’abord, sa cousine, Anne de Croissy, dont il goûtait les beaux yeux pensifs, la bouche à la Joconde, la grâce aristocratique; puis les deux Américaines, amies de Mme d’Entraigues, sa voisine surtout, une blonde éblouissante, habillée à ravir, mais pas assez féminine, dépourvue de ce je ne sais quoi qui était ensorcelant chez Jacqueline Nozales.
Irrité contre lui-même, contre elle qui paraissait avoir tout à fait oublié son existence, il se jura de ne plus s’inquiéter d’elle, tout au moins jusqu’à la fin du dîner; et il se lança résolument dans la conversation qu’Anne et Mme d’Entraigues dirigeaient avec un égal entrain, semblait-il. Mais un observateur clairvoyant eût trouvé factice cette animation de Mme de Croissy, toute gaie qu’elle se montrât, vive à la riposte, autant que Jacqueline, qui s’amusait royalement, et saupoudrait Gérard d’une très volontaire indifférence, afin de le mettre mieux en goût.
Pourtant, le dîner fini, elle pensa qu’elle devait s’humaniser un peu; et comme tous sortaient pour jouir de la nuit douce, elle sut, par une habile manœuvre, se trouver près de lui à qui elle avait demandé son manteau.
Il l’aida à s’en envelopper. Alors, elle eut, pour le remercier, ce sourire dont elle gratifiait ses élus, voluptueux autant qu’une caresse. Et comme il demeurait près d’elle, dans l’ombre étoilée, elle interrogea, d’un ton de parfaite innocence, tout en remettant ses gants:
—Pourquoi paraissiez-vous furieux pendant le dîner?… Qu’est-ce donc qui vous était arrivé?
—Vous ne le soupçonnez pas?
Elle se mit à rire; et, avec son impertinente aisance, elle riposta:
—Je m’en doute bien un peu… Mais je ne comprends pas du tout de quoi vous vous plaignez… Je vous ai averti… Je suis mon bon plaisir…
Si la conscience ne lui était restée que des yeux pouvaient les observer, il l’eût, dans un sursaut de colère, saisie entre ses bras, pour clore, sous sa bouche, les lèvres moqueuses… Mais la vie mondaine l’avait bien discipliné; et il murmura seulement d’un bizarre accent, absolu et suppliant:
—Je veux que vous soyez bonne pour moi!
—Je le serai peut-être demain… C’est possible…
Il fit un brusque mouvement. Elle le sentit frémissant comme elle souhaitait. Ses yeux, alors, flambèrent de plaisir; et, changeant de ton, elle acheva, avec un sourire qui demandait grâce:
—J’avoue que j’ai été un peu taquine… Faisons la paix, voulez-vous? Si vous me connaissiez plus, vous sauriez que je tourmente seulement mes amis… ou mes grands ennemis.
Il allait répondre; mais elle aperçut M. de Balme qui approchait. Et, soucieuse de n’être plus accaparée par son vieil admirateur, laissant Gérard, elle revint vers le groupe qui s’était formé autour de Mme d’Entraigues et d’Anne de Croissy.
Celle-ci ne causait plus depuis qu’elle était assise dans l’ombre. Tous, pourtant, devisaient gaiement autour d’elle, charmés par la nuit tiède où vibrait la lointaine rumeur des chansons qui montaient des gondoles illuminées.
Ayant prétexté un mal de tête, elle demeurait silencieuse, immobile, les mains croisées sur ses genoux, d’un geste de lassitude. Jacqueline, tout à coup, se pencha vers elle, avec un baiser:
—Annette, ma chère, je crois bien que vous dormez!… Avouez…
Elle s’arrêta court. Ses lèvres venaient de sentir que le visage de Mme de Croissy était humide de larmes qui glissaient sous les paupières abaissées sans qu’elle fît, pour les essuyer, un mouvement qui l’aurait trahie.
Saisie, Jacqueline se redressa, trop femme du monde pour laisser soupçonner la détresse de son amie. Et elle se remit à causer.
Mais le mystérieux chagrin de la jeune femme la désorientait. Qu’avait-elle donc?… Jamais, à Paris, Jacqueline ne l’avait vue ainsi. Et, intriguée, elle se demandait, avec le regret de se sentir impuissante à la consoler, car elle détestait voir souffrir:
—Que lui est-il arrivé?… Nous sommes tous si gais? Pourquoi ne s’amuse-t-elle pas comme nous?…
Pour sa part, Jacqueline s’amusait si bien à créer autour d’elle la petite cour qui lui était indispensable,—comme l’air pour respirer,—qu’elle avait complètement oublié la tristesse de Mme de Croissy quand tous se séparèrent, au retour du Lido, les rendez-vous pris pour le lendemain. La jeune femme, d’ailleurs, les avait organisés avec une si parfaite liberté d’esprit, un tel entrain, que Jacqueline, de très bonne foi, eût affirmé qu’il y avait erreur, si on lui avait dit que Mme de Croissy avait un douloureux souci.
Les deux jeunes femmes, alors, regagnèrent l’hôtel sous la seule escorte de M. de Balme, qui avait péremptoirement décliné l’offre faite par Gérard de les accompagner. Même, le jeune homme dut se contenter d’un distrait serrement de main de Jacqueline qui, de nouveau, faisait généreusement à M. de Balme l’aumône de sa grâce et de son attention.
Très correct, il dit, portant à sa bouche les doigts qu’elle lui tendait:
—A demain, alors, madame.
Elle répéta:
—Oui, à demain! Nous avons passé une bien agréable soirée, ne trouvez-vous pas?… C’est exquis d’être à Venise!
Oui, exquis, à condition qu’elle ne se moquât pas de lui comme elle avait l’air de le faire… Et, encore une fois, un âpre désir gronda en lui de dompter sous des caresses cette impertinente et adorable créature.
Tentation irréalisable!… Il devait se borner à la voir s’éloigner auprès de M. de Balme, sa svelte silhouette découpée par le clair de lune sur les dalles de la Piazzetta. Et, nerveux, il s’en alla flâner au hasard, se jugeant stupide dans son soudain emballement pour une coquette.
Elle, pendant ce temps, prenait congé de M. de Balme sur la terrasse de l’hôtel, devant laquelle une gondole, pailletée de lumière, avait amené une «compagnie» de musiciens, qui chantaient tour à tour d’ardentes mélodies et des chansons folles comme des saltarelles.
—Alors, c’est entendu, chère madame, demain matin, j’aurai le plaisir de vous piloter à l’Académie.
—C’est chose entendue, puisque la société d’une profane telle que moi ne vous effraie pas…
Elle lui souriait comme elle eût souri à Gérard, à n’importe quel autre, parce qu’elle était la coquetterie même. Sur la terrasse, tous les regards masculins, plus ou moins discrètement, étaient braqués sur elle, mince sous le long manteau du soir qu’elle avait entr’ouvert. M. de Balme, lui aussi, la contemplait, comme une joie des yeux.
—Je suis bien sûr, madame, que vous n’êtes nullement une profane, quoi que vous en disiez… En tous cas, si vous voulez jouir plus pleinement des œuvres que nous allons voir, en les connaissant mieux, demandez à Anne de vous prêter, ce soir, le bouquin que je lui ai donné sur l’Académie de Venise. Ce vous sera une excellente initiation.
—Très bien, merci. En passant devant la chambre d’Anne, je vais lui emprunter le volume.
Elle s’en souciait autant que d’un fétu de paille. Mais elle se savait suivie par le regard du vieux gentilhomme. Et, ainsi qu’elle l’avait annoncé, elle se dirigea vers l’appartement de Mme de Croissy et frappa. Il lui parut que la voix d’Anne répondait d’entrer et elle entr’ouvrit la porte.
Mais, tout de suite, elle s’arrêta. La pièce était obscure. Seulement, avec la porte ouverte, était entré un jet de clair de lune qui tombait sur la jeune femme assise devant la fenêtre, la tête posée sur ses mains jointes. Au frémissement de ses épaules, on eût dit qu’elle sanglotait…
Jacqueline n’osait bouger, interdite et compatissante, prête à fuir, dans la crainte d’être indiscrète. Mais Mme de Croissy l’avait entendue. Elle redressa la tête et, dans la blanche clarté, Jacqueline vit son visage mouillé de larmes. Aussitôt, elle laissa retomber la porte derrière elle.
—Anne, ma chérie, qu’est-ce que vous avez?…
Sans bouger, d’un accent bas et violent, Mme de Croissy articula, comme si les mots jaillissaient, malgré elle, de ses lèvres:
—Je suis lâche, misérablement lâche… Je n’aurais pas dû venir à Venise… C’est là qu’il y a huit ans, je suis arrivée aussitôt après mon mariage… J’y ai passé mes premiers jours de femme… Et je me souviens de trop de bonheurs fous et menteurs… Aujourd’hui, Jacqueline, j’ai souffert comme dans les pires jours que j’ai traversés… Ah! oui, c’en est une torture, de se souvenir des jours heureux quand on a le cœur broyé et qu’on regrette… à en mourir!
Jamais Jacqueline n’avait entendu de telles paroles sortir de la bouche de Mme de Croissy, ni elle ne l’avait vue s’abandonner ainsi. Elle eut conscience qu’en effet, la jeune femme venait de vivre des heures qui lui avaient été un calvaire. Elle était à bout de forces, incapable de se maîtriser plus longtemps, dans une détente de ses nerfs. Elle traversait un de ces moments de crise morale où l’âme ne peut plus étouffer le cri de sa souffrance et la clame sans souci d’être entendue.
Saisie, Jacqueline murmura:
—Oh! Any, jamais je n’aurais cru que vous aimiez encore ainsi votre mari!
Du même accent, douloureux et martelé, la jeune femme reprit:
—Oui, je l’aime toujours… misérablement, malgré tout… malgré le mal qu’il m’a fait… Je l’aime, et pourtant je le connais bien tel qu’il est, égoïste, léger, insouciant jusqu’à la cruauté… Et cette clairvoyance, c’est cela seul qui me remonte un peu dans ma propre estime… Mais penser qu’il y a eu un temps,… quand j’étais jeune fille, où je déclarais—et j’étais bien sincère, allez—que je ne pourrais jamais aimer quelqu’un en qui je n’aurais pas confiance… Quel orgueil stupide!… Je sais le peu que vaut Roger, je sais qu’il m’a trompée sans pitié et pour qui, souvent!… Je sais qu’il me trompera encore, qu’il me déchirera encore le cœur, sans en avoir souci une seconde… Je sais tout cela… Et s’il arrivait ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras, folle de joie qu’il voulût bien me garder contre lui… Mon Dieu, oh! mon Dieu, on ne peut donc se guérir d’aimer?… Mais de quoi sont faits nos cœurs pour que tout notre désir ne puisse les rendre insensibles!
D’un geste d’angoisse, elle tordait ses doigts dont les bagues scintillaient dans la nuit. Peut-être ne pensait-elle pas même que ses paroles étaient entendues. Elles lui échappaient pareilles à une plainte désespérée que ses lèvres tremblantes articulaient tragiquement.
Jacqueline la contemplait, effarée par cette force de passion qui lui était inconnue.
Et entre elles il y eut un silence. Dans la douceur du beau soir lumineux vibraient les chansons amoureuses qui s’échappaient de la gondole arrêtée encore devant la terrasse. Une lueur argentée ruisselait sur les marches de la Salute, sur les eaux fuyantes du Grand Canal, sur les vieux palais dont les balcons fleuris épandaient, dans l’air tiède, la senteur du printemps…
Par la fenêtre large ouverte, Mme de Croissy voyait cette paix suprême des choses. Si bas, qu’à peine Jacqueline l’entendait, elle murmura passionnément:
—Oh! être comme ces pierres, ne plus sentir, ne plus penser, ne plus me souvenir… surtout, ne plus aimer…
Indécise, Jacqueline dit doucement:
—Anne, vous croyez que vous seriez plus heureuse si vous n’aimiez plus votre mari?
Mme de Croissy eut un geste machinal pour rejeter en arrière une ondulation de ses cheveux qui semblait lourde à son front.
—Heureuse? Je ne peux plus l’être… J’ai trop souffert… Quand on a vécu les heures d’agonie que j’ai traversées, on en sort comparable à une pauvre plante déracinée qui se laisse emporter à tous les vents… Mais si je n’aimais plus mon mari, du moins, j’aurais la paix. Il ne pourrait plus me torturer avec ses abandons et ses retours fugitifs qui me donnent, ah! si douloureux, le sentiment de tout ce que j’aurais pu posséder de bonheur, comme d’autres femmes… Ne plus l’aimer… Je sais bien, mon Dieu, que si je voulais me détacher de lui, j’y arriverais, car j’ai une rude volonté. Il deviendrait pour moi ce que sont les morts qui nous ont été très chers… Mais alors, ce serait si horrible, le vide absolu de ma vie! Qu’est-ce qui me resterait, à moi qui suis seule dans l’existence… Et je ne prends pas la résolution qui nous séparerait… J’ai pitié de mon pauvre cœur qui a toujours soif de se donner, même pour être meurtri, repoussé, crucifié… Cet amour pour un être que j’en juge indigne, c’est un jouet que je lui donne afin de tromper son isolement… Ah! quelle malheureuse je suis!…
Elle s’arrêta court; et Jacqueline la vit soudain mordre violemment ses lèvres, coupables de livrer ainsi le secret de sa misère, d’ordinaire gardé avec une fierté jalouse. Personne au monde, surtout la créature frivole qu’était Jacqueline, n’aurait dû savoir pourtant que, dans le secret de son cœur, elle était auprès de cet homme comme une mendiante que la plus humble aumône fait tressaillir de joie… Elle avait dit bien vrai; elle le jugeait avec une clairvoyance impitoyable; et, à certaines heures, quand elle avait mesuré sa fragilité, elle avait pu se croire délivrée enfin du terrible mal d’aimer. Alors, elle avait respiré, comme dans l’allégresse d’une délivrance. Puis il revenait à elle, séduisant et tendre, inconscient du mal qu’il venait de lui faire; et, vaincue, elle pardonnait,—sans oublier,—dédaigneuse de se plaindre, ayant appris la vanité des reproches, comme des promesses qu’il lui murmurait avec des baisers qui la berçaient, dans l’oubli de l’ivresse.
Ah! être délivrée de cette horrible servitude! Et tout ce qu’elle pouvait, c’était de cacher à tous et à lui combien elle était faible… Comme elle se méprisait de cette faiblesse dont rien ne triomphait… Ni les trahisons apprises, ni les froissements quotidiens, ni les occupations de toute sorte dont elle surchargeait sa vie, dans l’espoir d’être distraite de l’amour imprimé en elle, pareil à un stigmate… Si son enfant lui eût été laissé, peut-être alors elle aurait pu devenir seulement mère et oublier sa mortelle déception de femme… Mais comme elle venait de le dire à Jacqueline, elle se sentait seule au monde, malgré l’affection de son père et de sa mère, les sympathies, les amitiés vraies, rencontrées dans la cohue des relations indifférentes… Et elle était incapable de se reprendre à un nouvel amour, autant parce que son cœur ne lui appartenait pas que parce qu’elle était trop fière et trop loyale pour les mensonges de l’adultère.
Tous ses efforts arrivaient seulement à lui permettre d’offrir au monde et à son mari un masque tranquille de femme indifférente à une destinée dont elle s’accommodait en sage.
Vraiment, il avait fallu le supplice de cette journée dans l’ardente Venise, peuplée pour elle de fantômes chers, pour qu’elle fût brisée, un moment et se trahît ainsi…
Jacqueline murmura:
—Oh! Anne, que j’ai de chagrin pour vous!… Je ne me doutais pas que vous étiez pareillement malheureuse!… Je vous croyais devenue bien étrangère à un mari qui ne méritait pas une femme telle que vous…
Amèrement, la jeune femme dit:
—On n’est jamais aimé comme l’on aime! Retenez bien cela, Jacqueline… Et puis, maintenant, allez dormir, et oubliez tout ce que je viens de crier devant vous, bien vainement!…
Elle eut un soupir profond, les nerfs calmés par la violence même de son émotion. Elle se ressaisissait, irritée contre elle-même parce qu’elle avait eu la lâcheté de laisser échapper l’aveu de sa souffrance… Un silence tomba encore une seconde entre elles. Les chanteurs s’étaient tus. Dans la nuit s’entendait seulement le heurt des gondoles, amarrées en flottille sous les fenêtres, qui se choquaient, éveillant un bruit frais d’eau projetée en gouttelettes. Des moires de lumière ondulaient sur le canal, et du jardin montaient très fort des aromes de fleur.
Mme de Croissy se pencha sur Jacqueline et effleura des lèvres les cheveux de la jeune femme:
—Bonsoir, petite; ne vous inquiétez pas de moi… Vous êtes arrivée à un moment où j’avais mal aux nerfs, et rien ne rend une femme plus stupide!… Demain, il n’y paraîtra plus et, de nouveau, je m’arrangerai en sage de ma destinée… Ce soir, ne me dites rien et laissez-moi… La solitude me fera du bien!…
Jacqueline n’insista pas. Anne de Croissy, farouchement désespérée, l’intimidait un peu. Elle se sentait «petite fille» devant un chagrin qui lui était bien étranger, et elle avait l’impression très forte que toutes les paroles qu’elle dirait seraient vaines…
Elle se coula tendrement contre son amie et l’embrassa:
—Bonsoir, Anne chérie… Je vous plains de tout mon cœur…
Puis, discrète, elle disparut.