L'absence
Chapitre XVIII
«Jacqueline, votre père se trompe, n’est-ce pas? Vous êtes mienne toujours. Télégraphiez réponse. Je suis fou.»
Elle lut, puis relut le télégramme, les sourcils soudain froncés, mordant ses lèvres avec colère.
Oui, Chartrans était fou, fou d’avoir envoyé une telle dépêche, fou de s’obstiner à ne pas vouloir comprendre le pourquoi, depuis trois mois, de ses mots si brefs et si espacés, puis de son silence…
Le télégramme venait de lui être remis au moment où elle ôtait son chapeau, rentrant de faire quelques courses. Et maintenant, avec la grande épingle qu’elle tenait à la main, elle déchiquetait rageusement le papier, frémissante, irritée.
Ah! quand donc enfin serait-elle délivrée de cet amoureux obsédant, qui ne voulait pas admettre la vérité!… Cependant, elle s’était bien appliquée à la lui faire entrevoir dans les rares billets envoyés depuis sa liaison avec Gérard, et aussi dans la lettre que son père avait accepté la mission de lui écrire, pour préparer l’annonce définitive de la rupture.
Parce qu’elle avait changé, il lui semblait que Chartrans devait, nécessairement, avoir subi une semblable évolution; et elle ne lui pardonnait pas de demeurer attaché, avec cette immuable constance, à un projet qui lui était odieux à elle-même.
Et pourtant… pourtant, ainsi qu’elle le voulait, il avait dû pressentir la vérité, car ses lettres, implorant les nouvelles qu’elle ne lui envoyait plus, étaient tristes, angoissées, les dernières affolées et suppliantes, bien qu’alors la lettre de M. Sourdis ne lui fût pas encore parvenue.
Reprenant le télégramme lacéré, elle murmura, la bouche volontaire et méchante:
—Décidément, il faut en finir, tant pis! Je suis à bout de ménagements. D’ailleurs, sa mission va être terminée. Je ne peux pas le laisser revenir sans qu’il sache que tout est rompu entre nous. Je lui écrirai demain matin.
Demain… Pas le soir même, parce que Gérard dînait avec elle! C’était pour lui qu’elle était de passage à Paris, pendant cette première quinzaine de septembre où, leurs relations absentes, ils pouvaient se voir librement, sans avoir à redouter, de plus, la perspicacité du conseiller, encore aux eaux, et celle de Mme de Croissy, qui était en son château de Lorraine, pour les chasses.
Ainsi, Jacqueline pouvait aisément s’abandonner à un amour qui l’enivrait comme un philtre. Vraiment, Gérard en était venu à tenir en son cœur une place que nul autre n’avait encore possédée. Éprise de lui, presque autant que d’elle-même, elle l’aimait pour la passion qu’elle lui inspirait, pour la sincérité, les délicatesses, la fougue de son amour qu’elle savait supérieurement entretenir.
Car elle était bien la savoureuse maîtresse qu’il avait pressentie à Venise, caressante, coquette, avec des lubies dont les retours étaient délicieux; gardant une discrète et fine élégance de femme du monde, même en ses abandons, lui offrant un corps adorable, des grâces de petite chatte câline et un esprit fantasque, drôle, riche d’imprévu.
Consciente de sa puissance, elle en usait avec un art incomparable, peu à peu envahie par l’éblouissante vision d’un mariage possible avec lui où elle pourrait bien l’amener, si elle savait l’enlacer suffisamment dans ces liens de la chair que l’ambitieuse volonté de l’homme ne pourrait plus rompre.
Et réellement, elle était en très bonne voie. La petite fugue où il l’avait entraînée en Hollande les avait singulièrement rapprochés. Exaspéré de la voir très mal, dans la grande foire de Trouville, où une légion de regards les observait, il avait supplié:
—Venez passer quelques jours dans un endroit où nous serons seuls un moment. Laissez-vous emmener, mon amour.
Et, sans grande hésitation, elle avait cédé, insouciante de l’imprudence d’une pareille équipée qui était une tentation bien trop forte pour sa sagesse.
Ce court voyage avait été un vrai rêve d’amoureux, mêlant leurs deux vies dans une intimité que Jacqueline avait su rendre exquise. Mais depuis lors, elle avivait le besoin d’elle dont elle voyait Gérard dévoré, en ne prodiguant pas le don de sa précieuse petite personne, plus souvent espéré qu’accordé.
Il arrivait de chez Anne de Croissy, et dans les lettres où il la suppliait de revenir quelques jours à Paris, elle l’avait senti tellement possédé par sa passion, qu’elle s’était fait une fête de leur brève rencontre, qui allait ressusciter un instant les jours charmants de Delft et de Harlem. Et voilà que la dépêche de Chartrans venait culbuter sa joie, l’agiter d’un souci dont elle ne pouvait se détacher…
Énervée, elle répéta encore, rejetant la dépêche froissée:
—Oui, il faut en finir, je vais aller au télégraphe et lui répondre tout de suite. Ce sera plus simple qu’une lettre.
Les joues en feu, la main tremblante, elle piqua dans son chapeau l’épingle qui venait de déchirer le papier… Humble chiffon qui, à travers la distance, lui avait apporté le cri désespéré d’un pauvre homme trahi.
Au passage, elle jeta à la femme de chambre, qui travaillait dans son cabinet de toilette, un rapide:
—Je reviens dans un moment.
Puis, vite, elle partit au télégraphe, petite nuée d’orage qui détenait la foudre.
Elle répétait, résolue et exaspérée:
—Il faut en finir… Il faut…
Cependant, entrée dans la salle maussade où, derrière les guichets, les employés accueillaient, sans empressement, les demandes du public, elle s’effara, au moment de rédiger la phrase précise qui ne laisserait plus de doutes à Chartrans… Comme si Pierre, recevant le mot qui lui ôtait tout espoir, allait aussitôt apparaître, réclamant en maître les droits qu’il se jugeait sur elle.
Et, lâchement, elle télégraphia:
«Soyez calme. Lettre suit.»
Elle fut si enchantée de cette rédaction vague que, brusquement, sa fièvre tomba et, allégée, elle se sentit toute joyeuse.
C’était parfait cette phrase qui lui faisait gagner du temps et n’expliquait rien…
Elle tendit le papier à l’employé avec un si charmant sourire qu’il en prit l’air aimable et eut des manières d’homme du monde pour lui rendre la monnaie. Elle le remercia d’un joli signe de tête et, les nerfs calmés, elle laissa retomber derrière elle, la lourde porte du bureau. Sans hâte, cette fois, elle se prit à marcher dans la rue que l’été faisait calme, comme une rue de province; reprise toute par la pensée de Gérard qui la faisait frémir d’une attente heureuse.
Elle ne songeait même pas à la dépêche qui s’en allait très loin briser un cœur. Tout au plus, vaguement, elle se disait, ainsi que l’on pense à une corvée:
—Demain matin, il ne faut pas que j’oublie d’écrire à Chartrans cette malheureuse lettre!… Je lui annoncerai la chose bien doucement car, en définitive, c’est gentil à lui d’avoir tant tenu à moi. Mais, tout de même, il était devenu ennuyeux à se cramponner ainsi à son idée.
Elle sonna chez elle.
—M. de Brye est au salon qui attend madame.
Aussi rapidement qu’un souffle de tempête balaye des feuilles mortes, les mots chassèrent de son esprit toute pensée étrangère à l’aimé.
Debout dans le salon, il l’attendait, frémissant d’impatience.
—Enfin! Line adorée, vous voilà!
Elle rejeta la porte derrière elle; et, avec un cri d’allégresse, elle courut à lui:
—O mon Gérard, comme c’est délicieux de nous retrouver!