Le Clan
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Et c’était bien ce qui mettait tout le monde sur les charbons ardents.
Jamie-le-Book était un homme estimé et notoirement honnête – condition sine qua non dans sa branche. Aucun joueur n’aime perdre, même s’il ne peut s’en prendre qu’à lui-même ; encore moins s’il peut accuser quelqu’un de l’avoir roulé. Un pari, c’est une affaire personnelle. Vous risquez votre mise de bonne foi et tout parieur est censé savoir que la chance peut tourner d’un côté comme de l’autre. Quand vous gagnez, vous vous félicitez de votre jugeote ; dans le cas contraire, c’est aux bookmakers de se féliciter – et naturellement ça leur arrive plus souvent qu’à leur tour.
Le secteur des paris était un tout petit monde. Dans leur immense majorité, les parieurs jouaient sportivement, pour le plaisir de tenter leur chance et de s’offrir quelques palpitations. Mais les joueurs professionnels, par nature soupçonneux, âpres au gain et plutôt mauvais perdants, exerçaient une telle pression sur les bookmakers comme Jamie qu’ils devaient faire appel à Brodie et aux frères Williams pour leur prêter main-forte. C'était même une nécessité absolue : une grosse perte pouvait métamorphoser le parieur le plus pacifique en furie capable de la dernière violence. Voir disparaître votre salaire de la semaine, en sachant que toute la famille va devoir se serrer la ceinture à cause de vos conneries, ça peut vous transformer en un forcené assoiffé de sang.
L'ombre tutélaire de Brodie ou des frères Williams était la garantie que ces pulsions meurtrières resteraient de l’ordre du fantasme. Personne ne pouvait sérieusement songer à défier ces gros calibres. Toujours réglo, Jamie comprenait mieux que personne de quels malheurs dépendait le succès de son commerce. Tous ses clients, y compris les plus importants, l’appréciaient et le respectaient. Pour rien au monde il n’aurait accepté de gros pari de la part d’un type dont il savait qu’il ne pouvait s’offrir le luxe de perdre.
En fait, par nature, les paris étaient la plus réglo des combines, et la confiance était un facteur essentiel si vous vouliez vous constituer une clientèle. Les meilleurs bookmakers offraient même à leurs habitués un demi-point de plus que les tarifs en vigueur, afin de les inciter à revenir parier chez eux plutôt qu’en face. Les gagnants pouvaient toujours compter sur un sourire et un bon mot du patron – lequel savait que ce n’était qu’un emprunt et que l’argent finirait par reprendre le chemin de sa caisse.
Or, il n’y avait pratiquement pas eu de courses, ce jour-là. Il n’y avait donc pas eu de gros paris et Jamie n’avait encaissé que de petites sommes. Les mobiles de son meurtre donnaient lieu à d’abondantes spéculations ; tout le monde y allait de son hypothèse. Le fait même que les flics aient débarqué spontanément, comme par hasard, mais en prenant tout leur temps, ne faisait qu’épaissir le mystère. Il se tramait quelque chose, mais quoi ? Personne ne semblait en avoir la moindre idée.
Terry Williams avait vingt-trois ans. Comme ses frères à son âge, il était tout en muscles et avait un pois chiche à la place du cerveau. Mais c’était un gentil garçon. Il avait du cœur et s’était déniché sa première petite amie un peu sérieuse. Pat respectait les frères Williams en tant que partenaires, mais il avait bien conscience que les gens préféraient avoir affaire à Terry plutôt qu’aux autres, à qui ça ne faisait ni chaud ni froid – au contraire, ils étaient plutôt contents de ce statu quo. Patrick réglait leur planning au jour le jour et trouvait des solutions au moindre de leurs problèmes, ce qui leur laissait les mains libres pour ce qu’ils faisaient le mieux : rouler des mécaniques en jouant les gros bras. A l’occasion, ils pouvaient faire preuve d’une certaine roublardise mais sans grande subtilité – la subtilité, ça n’avait jamais été leur truc. La peur qu’ils inspiraient leur suffisait amplement. C'était une bande de machos purs et durs, et ils avaient leur place dans le monde.
Terry relevait les compteurs dans le secteur de Custom House lorsqu’il s’était pris un coup de feu en pleine figure. La balle l’avait frappé de face et de plein fouet, en même temps que les éclats de verre provenant de son pare-brise. Il respirait encore à l’arrivée de l’ambulance mais s’était apparemment noyé dans son sang avant d’être admis à l’hôpital, ce qui donna à sa mère des cauchemars récurrents dont elle ne put jamais guérir tout à fait. Sa tête n’étant plus qu’une plaie sanglante, et on avait dû refermer pudiquement sur lui le couvercle de son somptueux cercueil, lors de ses funérailles – une cérémonie magnifique, pour laquelle on n’avait pas regardé à la dépense.
Selon les témoins, il n’avait cessé d’appeler sa génitrice, pendant son agonie, petit détail qui n’avait affecté en rien sa crédibilité ni son prestige dans le Milieu. Tout le monde s’en remet à sa mère quand la vie lui envoie une tuile. Votre mère, c’est la seule personne au monde sur qui vous puissiez vraiment compter, quoi que vous ayez sur la conscience – ou, plus précisément, quelles que soient les charges qui pèsent sur vous. C'est la seule personne qui continue à vous rendre régulièrement visite quand vous êtes condamné à perpétuité. Tant qu’il vous reste une mère quelque part, vous avez un endroit où aller et quelqu’un à qui vous fier.
Terry était mort en appelant sa mère ; ce seul fait avait mis ses frères dans une rage noire, sans compter le putain de culot de l’assassin qui avait cru pouvoir commettre un acte aussi odieux en toute impunité. Evidemment, leur mère était effondrée de douleur. Devant son chagrin, aucun d’entre eux ne pouvait rester les bras croisés. Cette débâcle relevait d’un diabolique coup du sort et semblait d’autant plus intolérable que personne n’en comprenait les vraies raisons. Les frères Williams n’avaient personne en particulier dans le collimateur, pas d’ennemis acharnés lâchés dans la nature, aucune vieille rancœur, rien qui puisse justifier une mesure aussi extrême. Ils étaient face à un véritable casse-tête. Terry n’avait sauté la femme de personne – loin de là, puisqu’il était lui-même en pleine idylle et aussi fidèle que Roméo ! Ce meurtre était donc un mystère, ce qui ne fléchissait en rien leur détermination à le venger, bien au contraire.
Dès qu’ils auraient identifié l’auteur de cet acte aussi téméraire que gratuit, la femme qui lui avait donné le jour pouvait s’attendre à le récupérer en pièces détachées, et par voie postale. Ils rendraient au centuple les tourments qu’avait subis leur propre mère.
Brodie prenait un verre avec un copain dans une boîte qu’il venait d’acquérir quand il apprit la mort de son jeune collaborateur.
Le meurtre de Jamie Curtis, qu’il avait mis sur le compte d’une vengeance privée ou d’un pari à l’amiable qui aurait tourné au vinaigre, ne l’avait pas affecté outre mesure. Jamie n’aurait pas été le premier bookie à accepter de prendre quelques paris au noir – en cas de problème, le bookmaker n’avait aucun recours, c’était le hic –, et comme ces paris n’apparaissaient pas sur les comptes à partir desquels il calculait ses « honoraires », Patrick n’avait pas l’ombre d’une raison de veiller à ce qu’ils soient intégralement payés. En quoi cela le regardait-il ?
Une grosse dette de jeu était une mine d’ennuis potentiels, c’était l’évidence même. Les joueurs n’étaient qu’une espèce particulière de toxicomanes. Si vous les laissiez s’amuser à l’œil, ils avaient tendance à prendre la tangente au moment où vous leur présentiez l’addition, pour aller claquer ailleurs l’argent qui leur restait. La plupart des bookies avaient donc tendance à revendre ce genre de dette en se contentant de la fraction qu’ils parvenaient à récupérer, laissant aux clients le soin de se tirer des griffes du tueur sanguinaire qui les prenait en chasse – et qui, ne rêvons pas, avait tôt fait de remonter leur piste. De temps en temps, par faveur spéciale, Brodie rachetait une dette ou deux et s’arrangeait pour récupérer la mise, vite fait bien fait.
Il en avait donc conclu que Jamie avait été victime d’un coup foireux. Si ce n’était pas un braquage, ça ne pouvait être qu’un règlement de comptes. A moins que quelqu’un n’ait carrément jugé que buter Jamie lui reviendrait moins cher que de le payer…
Dans un cas comme dans l’autre, Patrick ne se sentait pas concerné. Ça n’avait rien à voir avec lui, et on finirait tôt ou tard par connaître le fin mot de l’histoire. Evidemment, il regretterait Jamie, un brave type. Celui qui se l’était fait devait tout de même être en proie à de sérieuses pulsions suicidaires, parce qu’il ne pouvait ignorer qu’il était sous sa protection. Descendre Jamie, c’était donc l’insulter lui, Brodie, et à plus d’un titre – c’était une très mauvaise publicité pour son organisation, et quelqu’un allait devoir payer. D’un autre côté, s’il s’agissait d’un pari à l’amiable, il préférait ne pas s’en mêler. Il attendait donc d’en avoir le cœur net pour décider de la conduite à tenir.
Mais le meurtre de Terry, commis quelques heures à peine après celui de Jamie, changeait totalement la donne. Cette fois, ça puait le règlement de comptes. C'était personnel. Là-dessus, Brodie aurait misé une sacrée somme – l’ironie de cette idée lui tira presque un sourire. Mais il ne s’en faisait toujours pas outre mesure : il était devenu une vraie pointure, un homme incontournable. La seule chose sûre, c’était qu’il y avait une explication. Forcément. Il parlerait donc à Dicky, histoire de le sonder pour voir ce qu’il savait au juste du problème. A vue de nez, Terry aussi avait dû faire quelques coups en douce, pour son propre compte…
Un frisson lui parcourut l’échine. Il contre-attaqua en se commandant un grand cognac. L'angoisse lui nouait l’estomac. La paranoïa était une des plaies du métier – ça, il le savait depuis toujours. C'était la peur qui les maintenait en état de perpétuelle alerte. Elle devenait pour eux une seconde nature, une des composantes nécessaires de l’existence. Dans leur branche, mieux valait éviter de tenter le diable, car il lorgnait votre place… Après tout, c’était de bonne guerre, c’était la façon dont ils gagnaient leur vie. Mais là, il avait un sale pressentiment. Il ne s’agissait pas d’une banale démonstration de force. Il y avait un problème là-dessous. Un vrai.
De l’extérieur, rien ne filtrait de ses cogitations. Tel un politicien surpris la bite à la main avec un gamin sur les genoux, Brodie savait donner le change. Personne n’aurait pu dire s’il avait le moindre soupçon, ni même s’il s’interrogeait sur les récents événements. Il en avait entendu parler, comme tout le monde, point final. Pourtant, derrière cette façade impassible, il restait à l’affût et observait les réactions des gens autour de lui, au cas où quelqu’un aurait su quelque chose et où il aurait capté une nuance qui aurait fait tilt.
Dans le monde de Brodie, vous étiez présumé coupable jusqu’à preuve du contraire – et même dans ce dernier cas, mieux valait ouvrir l’œil.
Dicky Williams avait la rage au ventre. Bien inutilement, car il n’y avait rien à faire. Son frère était mort et rien ne le lui rendrait. Le plus douloureux, c’était que Terry se soit fait assassiner.
Les dernières heures n’avaient vraiment rien apporté de concret ni de positif. L'attente l’avait plutôt rendu vulnérable, en le confortant dans sa conviction que tout cela faisait partie d’une magouille plus vaste ; au point qu’il aurait été prêt à massacrer le premier venu, juste pour lâcher un peu de vapeur et s’offrir enfin un moment de répit. Patrick lui avait expliqué au téléphone que la seule information intéressante dont il avait eu vent concernait Freddie le Congelé, mais que pour l’instant rien ne lui permettait d’affirmer que ça avait le moindre rapport avec les événements… Sauf que le petit doigt de Dicky lui disait que Patrick en savait plus long qu’il voulait bien l’avouer.
Ce connard de Freddie Dwyer, cette petite merde molle avait réussi à se faire serrer. Le bruit courait qu’il s’était fait prendre en flagrant délit avec un sacré stock de came et d’argent sale. La maison qu’il squattait avait été envahie à l’aube par un essaim de flics, une brigade de New Scotland Yard autoproclamée « Brigade volante ».
Cette fameuse brigade sévissait depuis 1919, mais son existence était presque passée inaperçue jusqu’au début des années soixante-dix. A présent, on ne pouvait plus faire un pas sans leur marcher dessus. Dans la lutte contre le crime organisé, ils étaient aussi vicelards et tordus qu’une pine d’avocat, et à peu près aussi efficaces qu’un cautère sur une jambe de bois. Quand ils avaient décidé de faire tomber quelqu’un, les « Sweeney », comme on les appelait dans le Milieu, n’hésitaient pas, au besoin, à forger deux ou trois preuves. Mais en général ils ne tentaient rien tant qu’ils n’avaient pas mis leur client le dos au mur, ce qui expliquait que leurs pièges étaient infaillibles – quand ils se refermaient. Il leur arrivait tout de même de choper quelqu’un pour de bon, de temps à autre, mais c’était infiniment plus rare qu’ils ne le laissaient croire à leurs supérieurs, et surtout au public.
Une seule chose était sûre : Freddie détenait un stock d’amphétamines suffisant pour faire se trémousser toute la population de Londres vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant une semaine – et encore, il lui en serait resté assez pour Glasgow ! Ça, Dicky était bien placé pour le savoir, puisqu’il le lui avait personnellement fourgué.
Mais comment expliquer que Freddie ait si facilement décroché sa libération sous caution ? N’avait-il pas fait un poil trop de zèle dans les explications qu’il avait fournies aux poulets ? Ce genre d’exercice tendait à passer de plus en plus dans les mœurs, ces derniers temps – d’après ce que Dicky en savait en tout cas –, et c’était d’autant plus plausible que ce Dwyer était un petit dealer. Les tribunaux avaient la main si lourde que certains membres du Milieu rechignaient à plonger, se sentant incapables de survivre à d’aussi lourdes peines. Or, Dicky aurait juré que Dwyer était de ceux-là. Ce sale petit rat de merde.
Bref, il le soupçonnait d’avoir balancé des informations sensibles en échange d’une remise de peine. Mais, si c’était le cas, qu’est-ce qu’il avait bien pu leur dire ? Et surtout, jusqu’à quel point ses indiscrétions risquaient-elles de les impliquer, Pat et lui ? Si Terry et Jamie-le-Book avaient été liquidés, c’était que les flics mettaient manifestement à profit de vieilles rancunes pour détourner les soupçons de Freddie. La manœuvre était fréquente à la Brigade volante : raviver d’anciens griefs pour faire trébucher des gens qu’ils ne seraient jamais parvenus à épingler autrement.
Freddie n’était qu’un minus dont il n’y avait rien à tirer, c’était de notoriété publique. Pour le Milieu, ce genre de faux-culs était cependant un mal nécessaire : dès qu’ils s’acoquinaient avec un flic, c’était la preuve que ce ripou, ayant déjà trébuché, était une source de revenus garantie. Parce que, quoi qu’on en dise, il fallait pratiquer les flics véreux un bon moment avant de pouvoir se risquer à leur faire un semblant de confiance – le fait même qu’ils se permettaient de doubler leurs collègues ne parlait guère en leur faveur. Avec ce genre de flics, il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait leur faire mordre à l’hameçon, de façon à les tenir fermement par les couilles pour pouvoir s’assurer ensuite de leurs bons et loyaux services.
Mais Freddie n’avait pas vraiment de flic dans la poche – jusque-là, il avait compté sur Patrick et les Williams pour arrondir les angles. Et puis, pour n’importe quel flic, la quantité de speed qu’il avait en sa possession aurait été la prise de l’année. Ils l’auraient jeté aux oubliettes pour la moitié de ça, avant même qu’il ait eu le temps d’avoir son avocat au bigophone. Son séjour en cabane aurait dû être une affaire conclue d’avance. Il y avait trop de stock en jeu pour pouvoir espérer le moindre aménagement, sans même parler de libération sous caution…
Y avait donc une putain d’anguille sous roche, pas l’ombre d’un doute.
Comme Dicky Williams l’avait fait remarquer à Patrick moins d’une heure auparavant, si ce connard de Freddie Dwyer l’avait balancé, lui ou n’importe lequel de ses proches, c’était un connard mort. Parce que le meurtre de Terry était un affront tel que personne ne pouvait imaginer que ça puisse avoir le moindre rapport avec le business. Putain, qui aurait été assez naze pour provoquer le clan Williams ?
La voiture de Patrick s’arrêta devant chez Dicky, à Bow. Il n’avait pas franchi la porte qu’on lui planta un double scotch dans la main.
Il avait longuement ruminé cette affaire, tout comme Dicky. Sur ce dernier point – à savoir qui avait pu être assez cinglé pour leur chercher des noises –, il ne pouvait qu’abonder dans son sens. Il s’était même permis un petit soupir quand Dicky avait lâché cette perle de perspicacité. Ça revenait à souligner une putain d’évidence, mais les frères Williams n’avaient jamais prétendu décrocher une chaire de logique ou de rhétorique… Brodie renonça donc à relever cette lapalissade et concentra ses réflexions sur ce qui avait pu foirer. La mort de Terry devait être vengée, et, cette vengeance, il la souhaitait autant qu’eux, mais pour d’autres raisons. Dwyer n’était pas un assez gros poisson pour leur causer des problèmes. Ça n’était rien de plus qu’un dealer à la petite semaine. Il n’avait ni prestige ni force de frappe, en dehors de ceux que lui conféraient ses liens avec eux.
Patrick subodorait que Dwyer n’avait joué qu’un rôle de catalyseur. Il devait y avoir quelqu’un d’autre derrière tout ça, quelqu’un qui se croyait manifestement au-dessus de tout soupçon et hors d’atteinte d’éventuelles représailles. C'était pour ça, et pour ça uniquement, que Patrick voulait le – ou les – coincer. Tout le monde était suspect. Ce qu’il voulait, c’était le vrai coupable, pas un homme de paille. Il avait besoin d’y réfléchir encore et de s’assurer que personne ne se ferait descendre avant qu’il ait une idée plus claire de ce qui s’était vraiment passé. Les frères Williams étaient en état d’alerte rouge : ils auraient dessoudé n’importe qui sur l’ombre d’un indice.
Comme tout bon soldat, Brodie voulait d’abord établir sa stratégie. Pour cela, il devait commencer par déterminer exactement à qui et à quoi il avait affaire. Il était bien résolu à le découvrir, quand bien même ce serait la dernière chose qu’il ferait en ce bas monde. Et au train où allaient les choses, ça n’était pas exclu.
– Ecoute Dicky, sauf ton respect, il faut commencer par découvrir qui a buté ce pauvre Terry. Qui et pourquoi.
Dicky hocha la tête d’un air solennel.
– Des amateurs, Pat. Forcément. Réfléchis : s’ils avaient eu quelque chose dans le crâne, ils nous auraient attaqués en force.
Patrick contempla la large face de lune de Dicky, qui ne reflétait qu’une incertitude morose.
– Je crois que pour Jamie-le-Book, c’était une feinte, reprit Brodie. Celui qui l’a buté a juste voulu brouiller les pistes. On n’a plus qu’à remuer ciel et terre dans cette putain de ville pour trouver les réponses à nos questions. De mon côté, je vais aller parler à quelques-uns de mes vieux potes. Pendant ce temps, tu rameutes tout le monde. Et surtout, tu attends que je sois revenu pour décider d’un plan d’action. Vu ?
Dicky hocha à nouveau la tête, soulagé de laisser Patrick prendre les choses en main. C'était la base même de leur collaboration. Brodie était un esprit rationnel alors que ses frères et lui, même en s’y mettant à plusieurs, n’avaient jamais été capables de réfléchir plus loin que la dernière idée qui leur avait traversé le crâne. Quand il s’agissait de gagner leur croûte, ils pouvaient faire preuve d’une certaine efficacité – ça, tout le monde en convenait. Mais le vrai cerveau de l’équipe, c’était Brodie. Et Brodie avait compris qu’il devait y voir plus clair, avant que les frères Williams dégainent sans se poser les bonnes questions. Lesquelles finissent toujours par arriver. Bien plus tard.
Lil était heureuse. Elle était de nouveau enceinte et, pour elle, la vie était plus belle que jamais. Patrick lui avait apporté tout ce dont elle avait pu rêver, et bien davantage. Il était aux petits soins pour elle, comme toujours, et leurs enfants étaient le point focal de sa vie. Ils avaient tellement manqué de tout, elle et lui, qu’ils tenaient à mettre leurs fils à l’abri du besoin et s’accordaient à faire d’eux la clé de voûte de leur existence. Grâce à l’irrégularité de ses horaires, Patrick parvenait à passer pas mal de temps avec eux et cela portait ses fruits. Pat Junior, du haut de ses huit ans, était devenu son double ; il imitait son père en tout point. C'était déjà quelqu’un, ce petit bonhomme. Sa première communion avait fait sensation dans le quartier et lui avait assuré une place de choix dans le folklore local.
Personne n’avait jamais vu de fête d’une telle ampleur, et Pat Junior s’était conduit comme un ange, du début à la fin. Les festivités s’étaient poursuivies tard dans la nuit. On en parlait encore, plusieurs semaines après. Pat était un enfant gai, agréable et très entouré. Il semblait avoir reçu en héritage la pugnacité de son père et la détermination de sa mère à lutter pour obtenir ce qu’il voulait. Mais cette force de caractère était tempérée par une douceur innée. Son père avait parfois tendance à considérer cela comme un défaut – même s’il était, au fond, très heureux de constater qu’il avait réussi à engendrer un enfant d’une bonté et d’une générosité aussi naturelles. Dans son monde, un homme ne pouvait laisser paraître le moindre défaut dans sa cuirasse, au risque de passer pour un faible. Et Patrick voulait que ses fils soient d’emblée perçus comme des petits durs au caractère bien trempé. Les dignes rejetons de leur père.
Avec Lance, c’était autre chose. A six ans, déjà grand pour son âge, il n’avait pas atteint ce que ce que sa mère appelait un niveau de développement « normal ». Morose et taciturne, d’un caractère imprévisible et emporté, il pouvait provoquer toutes sortes de problèmes pour peu que la fantaisie l’en prenne. Il soutenait mordicus que le blanc était noir, avec l’appui de sa grand-mère, qui le soutenait quoi qu’il fasse.
Chaque fois que Lil regrettait d’avoir laissé sa mère s’immiscer dans son cercle familial, c’était à cause de Lance. Dès qu’il était question de son petit-fils préféré, Annie devenait une vraie teigne et Lil se sentait à deux doigts de lui voler dans les plumes. Mais, jusque-là, sa mère avait toujours senti d’instinct les limites à ne pas dépasser, de sorte que sa fille n’avait jamais eu réellement matière à se plaindre. Par ailleurs, Lil appréciait de pouvoir compter sur elle pour garder les petits. Elle lui faisait confiance, sur ce point-là du moins.
Il n’en allait pas de même pour Patrick. Il avait vertement remis Annie à sa place le jour où il avait trouvé Lance au lit avec elle, endormi nu dans ses bras. Pour une raison obscure, le fait que son fils ait été à poil avait mis Brodie hors de lui. Il avait poussé un coup de gueule à soulever le toit de la baraque, qui avait durablement découragé sa belle-mère de rester dormir chez eux. A présent que Lil arrivait au terme de sa grossesse, la présence de sa mère ne lui était plus vraiment utile, puisqu’elle n’allait plus faire la tournée des clubs, le soir. Elle en profitait donc pour rester auprès de ses fils et surveiller leur conduite de plus près que d’habitude. Lance était le premier à s’en plaindre, évidemment, puisqu’il ne pouvait plus n’en faire qu’à sa tête, ni rester veiller avec sa mamie en laissant son frère aîné seul dans son coin.
Ce fut un choc pour Lil de découvrir à quel point le caractère délétère de sa grand-mère avait déteint sur Lance. Les comédies qu’il lui faisait quand tout n’allait pas comme il voulait lui avaient ouvert les yeux, et elle regrettait d’avoir laissé sa mère prendre un tel ascendant sur lui. Ça n’était vraiment pas sain. Ils avaient une façon de se regarder, Annie et lui, qui semblait éclipser le reste du monde ; mais ce qui la chiffonnait le plus, c’était que si elle demandait quelque chose à son fils, il commençait toujours par interroger Annie du regard, comme s’il avait besoin de sa permission pour obéir à sa propre mère. Cela paraissait dérisoire et à peine croyable, dit comme ça, mais chaque fois qu’elle les voyait à l’œuvre, elle en avait froid dans le dos. Elle se consolait en se promettant de passer désormais plus de temps à la maison et de les mener tous à la baguette.
Pat Junior, lui, était enchanté d’avoir sa mère à demeure. Le pauvre cher ange avait été poussé de côté pour faire plus de place à Lance, l’enfant roi, qu’Annie considérait comme un trésor vivant. Le soir, à la tombée de la nuit, quand elle couchait les enfants, Lil sentait le soulagement de son aîné d’ainsi la voir prendre conscience de l’influence qu’exerçait sa grand-mère sur son cadet. Elle fut presque satisfaite d’apprendre qu’à l’école les maîtres de Lance partageaient son opinion et s’inquiétaient de son caractère « peu sociable ». Elle avait souri en entendant ces mots, dont elle avait parfaitement compris la signification : Lance était une vraie petite brute qui se serait vite fait remettre à sa place si son père n’avait pas été ce qu’il était.
Pourtant, en dépit de tout, Lil ne trouvait pas le courage de bannir sa mère. Elle sentait obscurément que, de toute sa vie, c’était la première fois que cette femme éprouvait de l’amour. Ayant elle-même tant de mal à aimer Lance, elle savait aussi qu’elle avait tort de laisser sa mère l’aimer à sa place. Lance, que Dieu le protège, lui filait une peur bleue. Elle culpabilisait énormément, c’était bien pour ça que sa mère parvenait à s’imposer ainsi. Le bébé allait bientôt naître ; il serait alors assez tôt pour faire le point. Pour le moment, elle était épuisée, à bout de forces et de solutions. Lance et ses problèmes allaient devoir attendre.
Annie vint poser un verre de lait près d’elle. Sa mère faisait preuve d’une remarquable courtoisie depuis le rappel à l’ordre de Patrick. Lil la remercia d’un sourire.
Le hurlement qui leur parvint alors de la chambre des garçons les fit s’y ruer. Un cri strident, haut perché, chargé de terreur. Comme elles faisaient irruption dans la pièce, elles découvrirent Lance recroquevillé par terre et Pat Junior penché sur lui, un cas de figure inédit. Pat était le plus pacifique des deux. En un éclair, Annie traversa la chambre et le gifla de toutes ses forces. Pour la première fois depuis des semaines, Lil sentit son énergie lui revenir. Malgré sa grossesse avancée, elle fondit sur sa mère qui s’était déjà agenouillée sur le lino pour serrer sur son cœur le petit Lance en larmes – et, armant son poing à sa hanche, elle le lui envoya à la tête, à toute volée.
Comme Lance se mettait à hurler de plus belle, Lil lui décocha une bonne gifle, à lui aussi.
– Toi, hors de ma vue, avant que je ne te fiche moi-même dehors !
Elle avait parlé d’une voix grave et vibrante. La force des mots dut filtrer dans l’esprit du gamin, car il se leva et quitta la pièce, assommé par le choc de la gifle.
Lil attrapa Patrick et le serra longuement dans ses bras. Il ne pleurait toujours pas, bien que la claque administrée par sa grand-mère ait dû lui faire un mal de chien.
– Et toi aussi, maman. Dehors !
Annie contempla un instant ce visage si semblable au sien et y lut la fin de son règne. L'espace d’un instant, tous les avantages dont elle avait bénéficié grâce à la protection de sa fille lui revinrent à l’esprit : argent, prestige, confort, bonne compagnie. Mais elle préférait encore lui lécher les bottes, à cette petite garce, plutôt que de renoncer à son Lance adoré.
– Calme-toi, Lil. Pense au bébé…
Annie parlait à voix basse. Son visage n’était plus que douleur et inquiétude.
– Dehors ! Casse-toi de chez moi ! lui cracha sa fille entre ses dents, dans un hoquet de colère.
A ce dernier signe plus qu’à aucun autre Annie sentit qu’elle marchait sur des œufs.
– Excuse-moi, Lil. Je suis vraiment désolée. Tu veux bien te calmer, ma chérie ?
Annie dut s’appuyer sur le lit de Pat pour se relever, et Lil vit à quel point sa mère avait vieilli, depuis ses cheveux gris sévèrement tirés en arrière, jusqu’aux profonds sillons qui ravinaient les contours de ses yeux et de sa bouche. Cette femme était la férocité même. Ses yeux ne reflétaient que trop bien ses vrais sentiments. Cette fois encore, elle fut prise d’une violente envie de l’étrangler, là, sur-le-champ.
– Rentre chez toi, m’man, avant que je fasse quelque chose que je pourrais regretter.
Annie sortit de la pièce et Lil retint son souffle jusqu’à ce qu’elle entende la porte d’entrée se refermer sur sa mère.
– Tu sais, m’man, ça n’était pas ma faute, dit le petit Patrick, en levant les yeux vers elle.
Lil le reprit dans ses bras. Comme il devenait grand et robuste…
– Qu’est-ce qu’il a encore fait, Pat ?
– Il m’a fait très mal. Il m’a attrapé par là, tu sais… là où ça fait mal.
Il avait pointé le doigt sur son entrejambe. Lil le crut sur parole et n’essaya pas de le sonder, comme l’auraient fait la plupart des mères. Quelque chose en elle savait que Patrick ne mentait pas.
– Va te chercher un bonbon dans la cuisine et dis à ton frère que je veux lui parler.
Elle s’assit sur le lit en attendant son fils cadet.
– Pourquoi as-tu recommencé ? Je t’ai interdit de faire ça !
Les yeux de l’enfant avaient plongé dans les siens. Pour la première fois, elle y vit passer une ombre d’inquiétude.
– C'est pas vrai…
Elle avait discerné dans sa voix cette note geignarde qui attirait sa grand-mère comme une mouche à merde.
Lil approcha son visage du sien et eut la satisfaction de le voir esquisser un mouvement de crainte.
– Je t’interdis de me mentir. Va me chercher la ceinture.
– M'man ! S'il te plaît…
Il secoua la tête, pâle de surprise et de frayeur. Elle le frappa à nouveau, sur la joue, d’une gifle qui lui propulsa la tête sur le côté avec un écœurant craquement.
– File me chercher cette ceinture. Tout de suite !
Lance quitta la pièce en chancelant, les joues déjà barbouillées de larmes. Elle le regarda s’éloigner. Il était plus grassouillet que son aîné. Tout aussi bien charpenté, mais avec une nette tendance à l’embonpoint. A cause de tous les gâteaux et de toutes les sucreries dont le bourrait sa grand-mère, songea-t-elle. Eh bien, ce soir, il allait enfin avoir la monnaie de sa pièce – elle s’en chargeait personnellement.
Pat était arrivé à Brixton. Il s’arrêta dans Ballater Road devant une petite maison, et, avant de couper son moteur, se laissa aller contre le cuir moelleux de son siège pour écouter la radio. Il avait besoin de quelques minutes de calme avant l’action.
La bicoque était minuscule. Un petit F3 modèle courant, aussi délabré et mal entretenu que ses voisins. Mais cette maison renfermait l’information qui lui manquait.
Comme il remontait l’étroite allée, la porte d’entrée s’ouvrit devant lui, discrètement tirée par un grand Jamaïcain, avec des dreadlocks et des yeux injectés de sang. Spider Block était un collègue. Ils se saluèrent d’un bref signe de tête.
– Yo, man. Il t’attend.
Pat eut un grand sourire.
– Il a plutôt intérêt, Spider.
En se glissant dans la petite entrée, Brodie salua un autre grand Noir, nettement plus jeune, et mit le cap sur le living. L'intérieur de la maison valait l’extérieur. Quelques meubles minables, pas de tapis par terre, pas même un lino, juste des tomettes brunes, assombries par des décennies de crasse et constellées de taches de peinture. L'odeur ambiante était un subtil cocktail de sécrétions corporelles et de pisse de souris, sur fond de moisi et de saleté qui évoquait à Brodie le souvenir d’un lointain passé. C'était là-dedans qu’il avait grandi, voilà pourquoi il la détestait tant, cette odeur. Elle lui rappelait un peu trop ses origines. Ça le replongeait dans la misère, la faim et le désespoir qui l’avaient poussé à devenir quelqu’un. Il s’en imprégna les poumons une fois de plus, pour s’assurer de ne jamais l’oublier – le jour où il l’oublierait, il serait grillé dans le Milieu, il le savait. Ces gens avaient un sixième sens pour renifler les signes de faiblesse comme d’autres, les relents de leur propre merde. Ça ne sentais pas la rose, mais c’était la dure loi de la vie…
Dwyer sortait du même genre de milieu. Patrick le méprisait d’avoir choisi de continuer à vivre dans cette tanière, comme un animal. Lui, il avait lutté pour que ses enfants n’aient jamais à respirer cette odeur, ni à rougir de vivre dedans.
Trois hommes, dont un seul lui était connu, étaient assis autour d’une vieille table en bois bancale. Brodie vint se planter sur le seuil, raide comme la justice, et leur lança d’un ton brusque :
– Paraît que vous m’attendiez, les mecs ?
Freddie hocha la tête avec un soupir ostentatoire, saturé de nervosité.
Une vraie gueule de rat, se dit Patrick – le long nez de sa feuje de mère et les yeux fuyants, maronnasses, de son Gallois de père. Moche à faire peur. Jusque-là, ces détails n’avaient jamais eu la moindre importance, mais sa laideur même semblait tout à coup trahir la duplicité, la haine et surtout la peur quasi palpable qui transpiraient du personnage et de la pièce entière. Car la peur plombait l’atmosphère, suspendue comme un filet au-dessus d’eux, Brodie compris. Ce qui le turlupinait, c’était ce que Freddie savait et pourrait utiliser contre lui, s’il se retrouvait coincé.
La tête de Patrick bourdonnait encore de toutes les informations qu’il avait glanées au cours des quatre dernières heures, certaines quasi sûres, d’autres nettement moins. Restait que certains bruits avaient pris de l’ampleur au fur et à mesure que les événements étaient déformés, colportés et disséqués par la rumeur publique. Il n’y a jamais de fumée sans feu. Toute rumeur repose sur une base de vérité, et c’est cette base qu’il cherchait à déterminer. Une chose était sûre en tout cas : au moins un des deux potes de Dwyer autour de la table était flic. Il décida donc d’écouter ce que Freddie avait à dire avant de prendre définitivement position.
Lil tomba de très haut quand la police frappa à sa porte. Les flics se ruèrent chez elle sans lui présenter de mandat et n’eurent besoin que de quelques minutes pour tout saccager.
Installée sur son canapé en PVC noir et orange, entre ses deux fils, elle assista en silence à la mise à sac de sa jolie maison. Comme ils déversaient le contenu des tiroirs sur sa belle moquette beige, elle s’alluma une cigarette d’une main tremblante, en faisant comme si tout cela n’avait rien que de très ordinaire. Elle parlait à ses deux enfants qui regardaient autour d’eux, les yeux écarquillés, ne perdant pas une miette des conversations des flics.
– Est-ce qu’il y a des armes dans la maison ?
L'inspecteur Kent était un grand type voûté affligé d’un sérieux problème d’haleine. Il arborait une coupe « spécial chauve », avec de longues mèches pudiquement ramenées sur son crâne dégarni, et fumait cigarette sur cigarette. Les épaules de son vieil imper mastic étaient parsemées de pellicules. Lil l’avait détesté au premier coup d’œil.
– Qu'est-ce que vous racontez ? Pourquoi aurions-nous des armes ?
Elle avait parlé d’un ton à la fois scandalisé et furibard. Elle connaissait la musique.
– Regardez dans quel état vous avez mis la maison, bande de sagouins ! Vous pourriez me dire pourquoi vous dévastez tout comme ça ?
– Attendez un peu, Madame Brodie. Ça n’est qu’un début…
Elle s’abstint de tout commentaire et attira ses enfants à elle, comme pour les protéger d’une menace invisible.
Kent s’alluma une nouvelle cigarette au mégot de la précédente, envoyant un gros nuage de fumée en direction des enfants. Lil lui paraissait inquiète et sur la défensive. Il remarqua les lueurs qui dansaient dans les yeux des petits, tandis qu’ils regardaient les flics s’agiter autour d’eux. Ils étaient déjà au parfum, déjà contaminés par l’esprit de la rue. Pour une obscure raison, ce constat le déprima profondément. Il avait devant lui la prochaine génération de névrosés et de cas sociaux. Pour eux, ce genre de scène finirait par devenir un rituel. Un jour, ça se reproduirait sous les yeux de leurs propres gosses, et ce serait reparti pour un tour. Il avait vu tant et tant de fois l’histoire se répéter, au fil des années. Plus il prenait de l’âge et plus il mesurait l’inutilité de tout ça. Le petit Patrick avait hérité la belle gueule de brute de son père et son physique de lutteur. Même à cet âge tendre, il avait l’allure générale d’un poids moyen. Kent lui donnait quelques années pour devenir à son tour un athlète accompli et, cela allait sans dire, un cogneur.
L'autre, Lance, semblait bien parti pour s’empâter. Il était déjà un peu trop enveloppé pour son âge et avait cet air fuyant qu’il garderait toute sa vie, celui qu’affichaient les petites crapules qui traînaient dans les rues, en quête de conneries à faire.
A part ça, l’inspecteur devait admettre que Brodie avait soigné sa famille et les avait magnifiquement installés. Mais, comme disait son père, bon sang ne saurait mentir…
– Lil, fit-il en se radoucissant, vous devriez essayer de le calmer un peu, votre homme. Il s’est fait pas mal d’ennemis, ces derniers temps…
– Cassez-vous, et foutez-nous la paix, à moi et à mes gosses.
Les yeux de Kent s’attardèrent sur elle. Elle y lut de la tristesse, tandis qu’il secouait lentement la tête
– Vous êtes une coriace, Lil, mais vous savez comme moi que ses jours sont comptés. Si je ne parviens pas à l’épingler, ses soi-disant potes, eux, ne le louperont pas. Avec moi, il aurait au moins une petite chance de voir grandir ses gosses.
Il eut un mouvement de tête en direction de sa grossesse avancée et elle discerna l’once de vérité que recelaient ses paroles. Ça n’était plus le bluff ordinaire de la maison Poulaga. Il n’essayait pas de la caresser dans le sens du poil. Son homme graissait trop de pattes, et trop généreusement, dans les rangs des flics, pour se faire coffrer comme ça, sans la moindre mise en garde. Ce que venait lui délivrer Kent, c’était un coup de semonce en bonne et due forme. Et ça ne rigolait pas.
Mais elle se referma comme une huître et ne desserra plus les dents.
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CHAPITRE 5
Malgré son immense fatigue, elle avait tenu à mettre un peu d’ordre. Sa maison était tout pour elle – son refuge, le seul endroit où elle pouvait se détendre et souffler un peu. Il fallait que ce soit un oasis de calme, de paix et de propreté. Surtout maintenant qu’elle arrivait au terme de sa grossesse et que son homme n’avait toujours pas refait surface.
Elle avait essayé de téléphoner à ses repaires habituels, du moins ceux qu’elle lui connaissait. Ça ne répondait pas, ou alors ça sonnait occupé. A croire que tout Londres avait oublié de raccrocher. Elle n’était pas assez inconsciente pour appeler certains pubs ou certains cafés, où son coup de fil risquait d’alerter des gens qui auraient créé plus de problèmes qu’ils n’en auraient résolu. Tant qu’elle ne savait pas au juste ce qui se passait, elle ne devait agir qu’avec la plus grande prudence. Mais le silence de Patrick, doublé du fait que personne ne semblait savoir ce qu’il était devenu, la rongeait d’inquiétude.
Une fois de plus, elle fit un effort pour se calmer. Son ventre lui pesait, lui alourdissant tout le corps. La peur et la fatigue rendaient ses mouvements vagues et lents. Elle avait les paupières rougies par le manque de sommeil, le dos douloureux. Elle avait commencé par ranger la chambre des petits en leur présentant ça comme un jeu, pour les encourager à l’aider, puis elle les avait mis au lit. Elle avait senti les ondes de peur et d’effarement qu’ils dégageaient. Quoique tout gamins encore, ils avaient eu le réflexe de la boucler en présence de l’ennemi. Curieusement, elle en était fière. Pat Junior savait très bien où était le flingue de son père. Il aurait été capable de le retrouver à la trace, comme un petit chien de chasse. Le nombre de fois où ils l’avaient caché et où le bambin avait réussi à le dénicher… C'était même devenu un sujet de plaisanterie dans la famille. Ce soir, les flics n’avaient pas pu mettre la main dessus – ils en étaient même restés très loin et c’était, à ses yeux, une petite victoire. Ça lui remontait un peu le moral et la confortait dans son sentiment d’être toujours aux commandes.
Le plus effrayant, dans tout ça, c’était que vous ne mesuriez pas la précarité de votre situation tant que la police n’avait pas débarqué chez vous, sous les yeux de vos enfants, avec, qui plus est, une bonne raison de le faire. Lil pouvait se retrouver du jour au lendemain sans protection, sans personne pour assurer son pain quotidien, sans un père pour élever ses enfants – jusque-là, ça ne lui avait pas vraiment traversé l’esprit. Mais, dès que les flics avaient envahi sa maison, la fragilité de sa condition l’avait percutée de plein fouet, comme une bagnole lancée à toute allure.
A présent, enceinte jusqu’aux dents, avec ces deux gamins qui dépendaient totalement d’elle et cet homme porté disparu qu’elle aimait à en pleurer, elle sentait passer dans son dos la main froide de la peur. C'était un avertissement, une invitation à se poser des questions vitales sur ce qu’elle avait cru acquis à jamais. Comme toute femme de truand, Lil venait de recevoir son premier coup de semonce. Ce soir, ce n’était ni une opération médiatique, ni une descente pour épater la galerie. C'était du sérieux. Son mari, le père de ses gosses, était probablement à deux doigts de se faire serrer. Dans le pire des cas, il s’apprêtait à plonger pour tellement d’années qu’il serait grand-père à sa sortie de taule. La fameuse « stratégie de l’électrochoc » appartenait au passé. Le nouveau pouvoir en place se faisait fort d’enterrer les délinquants bien profond, et de les oublier au fond du trou.
Elle n’avait rien à elle, pas un sou vaillant. Patrick gardait tout sous contrôle, comme de juste. Mais les graines étaient semées. Elle avait pris conscience du problème et il allait falloir trouver une solution. Quand il rentrerait, s’il rentrait un jour, elle ferait en sorte de ne plus jamais se retrouver dans ce genre d’impasse. Elle s’en fit la promesse.
Elle embrassa ses fils et les regarda regagner leur chambre, où régnait à présent un semblant d’ordre. Ils s’étaient calmés et bavardaient entre eux, comme d’habitude, en buvant leur lait chaud. La première onde de choc était passée ; pour les petits, la vie reprenait son cours. Quelque chose lui disait que ce séisme aurait peut-être dû les perturber davantage, mais elle repoussa aussitôt cette idée. Un enfant, ça a du répondant.
Mon Dieu, après tout, si Patrick devait tomber, qu’il tombe ! Cette idée avait beau lui filer des frissons, qu’est-ce qu’elle y pouvait ? Son cœur battait à tout rompre. Elle se força à respirer lentement et à fond. Elle était à deux doigts de la crise de nerfs.
Puis elle se concentra sur le travail qui l’attendait. Le salon était un champ de ruines. Ils n’avaient pas hésité à éventrer les coussins du canapé à coups de couteau, répandant le rembourrage dans toute la pièce. Les larmes lui montèrent aux yeux tandis qu’elle ramassait les débris.
Et toujours aucun signe de Pat. La pression augmentait de minute en minute. Elle ouvrit son sac et se mit à compter l’argent qui lui restait – un peu moins de huit livres. Si Patrick se faisait coffrer, ou pis, elle ne savait même pas comment s’y prendre pour accéder à ses comptes. Les remontrances de sa mère lui résonnaient encore aux oreilles. Même si c’était difficile à admettre, elle avait raison, la vieille garce. Pat aurait dû prévoir une réserve d’argent, et pas seulement pour qu’elle puisse lui payer un avocat, mais pour subvenir aux dépenses des enfants et de la vie quotidienne, à tous ces menus frais qu’entraîne le fonctionnement d’une maison. L'avenir était sombre ; elle allait devoir recourir à des mesures radicales.
Une petite voix lui répétait qu’elle y avait droit, à ce fric. Elle se retrouvait avec huit livres en poche, en tout et pour tout, et une famille sur les bras. Pourquoi n’avait-elle pas pensé à se constituer une cagnotte ? Pourquoi accepter de dépendre de son homme pour le moindre sou, alors qu’elle avait deux gosses à nourrir, putain ! D’ailleurs, pourquoi Patrick n’avait-il pas mis un peu de fric de côté pour eux ? Et ce foutu de plan B, alors ! Cette fameuse solution de rechange qu’il prévoyait toujours et dont il lui rebattait les oreilles ! Pour elle, il n’avait même pas pensé à un plan A ! Elle n’avait pas le moindre kopeck à son nom, putain de merde !
Elle était terrifiée pour lui, pour elle et pour leur famille. Elle carburait à la colère. Elle n’avait pas fini de ranger quand sa mère arriva, le lendemain matin, les dents jaunes de nicotine, empestant l’eau de Cologne à la lavande, et affichant une sollicitude qu’elle était bien loin d’éprouver.
Lil confia à Annie le petit déjeuner des garçons. Elle n’avait plus le cœur à rien d’autre qu’à s’asseoir pour sentir les coups de pieds du bébé qui se déchaînait, comme pour rappeler sa présence – une bouche de plus à nourrir, avec ses huit malheureuses livres. Toute la journée, Pat Junior vint traîner dans ses jupes, lui collant au train comme une crotte à la semelle, tandis que Lance restait de marbre, comme si tout ça ne le concernait que de très loin.
Annie fut assez fine mouche pour la boucler et se retenir de poser les questions qui se bousculaient dans sa tête. Les voisins n’arrêtaient pas de parler du raid. Chacun y allait de sa version des faits, et la petite gourde qui lui tenait lieu de fille ne lui lâchait pas la moindre miette ! Mais elle voyait bien que Lil n’était pas d’humeur à lui décrire ses malheurs par le menu – non que les épreuves qu’elle traversait aient affecté sa mère le moins du monde ; elle n’était venue que pour la caresser dans le sens du poil et engranger des points à la Bourse des faveurs, dans l’espoir de s’assurer un accès plus facile à Lance. Sans ce petit, la vie d’Annie n’avait plus aucun sens. Les sentiments qu’elle éprouvait pour lui étaient si violents qu’ils l’ébranlaient de la tête aux pieds, c’était physique. Elle aurait tout supporté pour rester près de lui, et fait n’importe quoi pour tenir les autres à distance.
Quelle étrange émotion que l’amour… Elle n’avait jamais rien ressenti de semblable, et n’avait jamais éprouvé le besoin de l’exprimer, de quelque manière que ce soit. Elle se reconnaissait en cet enfant. A ses yeux, cela suffisait à rendre sa vie non seulement vivable, mais digne d’être vécue.
Freddie Dwyer tremblait si fort qu’il n’arrivait pas à allumer sa cigarette. Patrick se pencha vers lui en craquant une allumette et le regarda tirer dessus, tant bien que mal, jusqu’au moment où il parvint enfin à aspirer sa première bouffée. Ses précédentes tentatives avaient crispé l’atmosphère. Il soufflait comme une forge et chacun de ses gestes semblait démesurément surjoué, caricatural, mélodramatique. Bref, il avait tout l’air de ce qu’il était.
Quant au sourire de Patrick, c’était la cordialité même.