Le Clan

Martina Cole · Chapitre 4 sur 12 · partie 3/4

Pages du PDF

Le Clan

p12

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

– Alors, comment va, mon pote ? En forme, comme d’habitude ?

Dwyer lui rendit son sourire. Sa trogne ridée retrouva tout à coup la mine de chien battu qui lui était familière. Il avait l’air d’un gentil tonton gâteau. Patrick eut un petit pincement de regret. Dwyer n’était qu’un produit des circonstances, comme eux tous. Le type qu’il soupçonnait d’être un flic les lorgnait avec une pointe de nervosité – une pointe à peine perceptible, qui aurait aussi bien pu passer inaperçue. Patrick, lui, était parfaitement relax. Il s’assit, se laissa aller contre le dossier de sa chaise et attendit pour prendre la parole que Dwyer ait fini de s’allumer une nouvelle Embassy.

– C'est qui, eux ? Il me semble que des présentations s’imposent, non ?

Le supposé flic le regarda bien en face et Patrick lui décocha un sourire.

– Nous sommes des amis de Freddie.

Patrick se pencha au-dessus de la table en le pointant du doigt et s’adressa à lui sans quitter Freddie des yeux.

– Putain, qui t’a autorisé à m’adresser la parole, sac à merde ?

Freddie sentit la peur l’envahir d’un coup. Ça, ça détonnait violemment. Brodie n’était pas censé afficher une telle morgue. Il n’avait pas à rouler des mécaniques ni à jouer les redresseurs de tort. Normalement, il aurait dû être aux abois. Freddie était complètement désarçonné.

– Tu fermes ta gueule quand on te cause pas, vu ? Pour moi, t’es qu’un guignol, une sous-merde, un moins que rien !

La violence qui couvait au fond des yeux de Brodie ne prenait plus la peine de se déguiser, ce qui rappela aux trois hommes combien il pouvait se montrer imprévisible, surtout quand il se sentait doublé.

Pat était à la hauteur de sa réputation. Ça, Freddie et ses amis avaient jugé plus commode de l’oublier ; l’union faisant la force, ils avaient espéré avoir le dessus. Brodie venait de leur rappeler combien ce genre de présomption pouvait se révéler hasardeux.

Désorienté, le flic semblait hésiter sur la conduite à tenir. Patrick tourna la tête dans sa direction et le fixa bien en face. Son regard s’était éteint. Il s’était mis en mode business – pour qui le connaissait, c’était un signal d’alarme. S'il se sentait menacé, Brodie était capable de tout. C'était par des actions d’extrême violence qu’il s’était hissé à sa position actuelle. Cette nuit, il ne plongerait pas sans entraîner les autres dans sa chute. Ça, tout le monde l’avait compris. Il avait prévu son coup et c’était un maître de l’improvisation. Quoi qu’ils aient pu tramer contre lui, ces trois merdeux, il les attendait au tournant. Ce fut donc un sourire plein d’assurance qu’il leur décocha de nouveau, avec la certitude glacée d’avoir le dessus, quoi qu’il arrive.

– Deux morts suspectes et je te trouve là, avec des inconnus, Freddie. Des petits cons d’inconnus, et plutôt suspects, eux aussi.

Son regard était revenu vers Dwyer. Sa voix avait grimpé d’un ton sous la pression du mépris qu’il ressentait, non seulement pour eux, mais pour l’ensemble de la situation dans laquelle ils se retrouvaient, tous autant qu’ils étaient.

– Est-ce que j’aurais le mot « con » tatoué sur le front, des fois ?

Il ouvrit les bras en un geste d’une véhémence excessive – ça aussi, c’était un signe. Il jouait avec leurs nerfs et se délectait de leur terreur.

Dwyer tira furieusement sur sa cigarette, sans même tenter de se justifier ni de présenter ses nouveaux copains. Il savait que c’était foutu, qu’ils étaient tous foutus. Et sa panique commençait à se communiquer aux deux autres.

Brodie partit d’un grand éclat de rire. Il sentait sa force, le pouvoir qui se répandait en lui. Il les tenait. Pour eux, il restait une énigme. Tout ce qu’ils connaissaient de lui, c’était sa réputation. Aucun d’eux ne l’avait directement pratiqué. Or, quand ça le prenait, il pouvait salement ruer dans les brancards – et, ce soir, il n’attendait que ça. Il sentait monter la pression, cette violence qu’il portait en lui et qui ne demandait qu’à se déchaîner. En fait, il s’amusait. Il était prêt à s’en aller très loin et très longtemps pour venger ces deux putains de meurtres. Ça n’avait pas de nom, ce qu’ils avaient fait. Ça défiait toutes les règles de la logique et de la décence. Qu’ils ne comptent surtout pas sur lui pour ravaler sa colère. Il allait venger le sang qui avait coulé, quel qu’en soit le prix.

– Je suis là pour essayer de tirer au clair vos putains de magouilles. Tu étais dans le pétrin, Freddie, et tu nous as vendus pour sauver ta peau, sale pourriture. Deux braves types se sont fait descendre à cause de toi, et le pire, le pire, c’est que l’idée ne vous a même pas effleurés que je risquais de percer à jour votre petit jeu. Vous pensiez quoi ? Que je ne serais pas assez futé pour lever un lièvre de cette ampleur ? Vous auriez pu trouver mieux, non ?

Il se remit à rire, l’index pointé sur Dwyer.

– Mieux que lui, en tout cas ! Quoi, vous avez vraiment tout misé sur ce putain de Freddie le Congelé ? Vous qui vous autoproclamez « Sweeney », la terreur du grand banditisme ! Ah, cassez-vous !

Ce qui avait filtré dans sa voix n’était plus de la colère, mais de l’indignation. Une vertueuse indignation, épicée d’une pointe de sarcasme et d’incrédulité non feinte.

– Vous n’êtes vraiment qu’un tas de charlots !

Le supposé flic était une armoire à glace. Puissamment charpenté, large d’épaules, mais avec ce côté mollasson et grassouillet des cossards. Comme la plupart des inspecteurs en civil, il n’avait pas dû beaucoup se salir les mains depuis sa promotion. Il comptait sur les autres pour bâtir ses dossiers et, s’appuyant sur un réseau d’indics du genre de Dwyer, faisait la chasse aux ragots, aux confidences, aux bruits de chiottes. Au point qu’il en était venu à s’imaginer qu’il serait de taille à mater un type de l’envergure d’un Brodie. Qu’il allait se coucher et passer à l’ennemi uniquement parce qu’ils pouvaient avoir contre lui quelques informations sensibles, susceptibles de le faire plonger. Evidemment, ce flicaillon n’avait ni assez de jugeote, ni assez de bouteille pour comprendre que Brodie était du genre à préférer plonger pour vingt ans plutôt que de lui lâcher ne serait-ce qu’un pet – et, à plus forte raison, quoi que ce soit qui puisse incriminer qui que ce soit.

– Ecoutez, Pat, c’est un malentendu… On voulait vous proposer un deal.

Le supposé flic avait finalement pris la parole et essayait de le rallier à sa cause. Il pensait vraiment pouvoir le retourner si facilement et l’amener à balancer ses potes ? Il avait une voix grave et profonde, pas désagréable, avec une trace d’accent – gallois, peut-être. Mais il prenait l’accent londonien, le péché mignon de tant de flics en civil de la brigade volante. Ils devaient s’imaginer que ça leur donnait l’air canaille et affranchi. Ces rejetons de la tranche supérieure de la classe ouvrière, fraîchement débarqués de leur province natale, se considéraient comme les nouvelles Z cars, dernier modèle customisé, formule enrichie ! Brodie jaugea le policier. Il poussa un soupir déçu. C'était donc ça, les Sweeney, ces flics légendaires ? Il avait reçu des noix plus coriaces dans ses petits chaussons pour Noël ! Il y avait même une émission sur eux à la télé. Eh bien, dès ce soir, tout Londres saurait que ça n’était qu’une vaste mascarade, cette « Brigade » à la con !

Le flic avait compris, mais un peu tard, qu’il aurait mieux fait de se taire. Il devait avoir suffisamment confiance en son statut pour penser que, même si Brodie refusait de marcher dans la combine, il n’aurait pas la témérité de s’en prendre à eux. N’étaient-ils pas, somme toute, les dépositaires de la loi et de l’ordre ? Il commençait pourtant à se demander si Brodie ne serait pas tenté de leur mettre la pâtée, juste pour le plaisir, histoire de leur montrer de quoi il était capable.

– C'est qui que t’appelles Pat, là ? Tu crois peut-être qu’on a gardé les cochons ensemble ?

A présent, toute la pièce bouillonnait d’animosité et d’indignation. La haine de Brodie pour toute autorité, quelle qu’elle soit, était portée à son paroxysme. Il était offensé, vraiment. Il sortit de sous sa veste une machette, qu’il brandit avec une joie exubérante en guettant dans le regard des types autour de lui l’étincelle de la prise de conscience. Leur situation était désespérée. Spider était venu se poster sur le seuil de la pièce avec son cousin jamaïcain, leurs armes – une faucille et un sabre japonais – bien en évidence.

Les trois hommes avaient enfin saisi le danger. Rien ne pouvait plus les protéger des forcenés qui les lorgnaient, les yeux brillant d’excitation.

Brodie se leva et, de toutes ses forces, abattit sa machette sur la tête de Freddie Dwyer. Spider vint lui prêter main-forte et, sans cesser de rire aux éclats, ils le débitèrent en morceaux, en faisant gicler son sang à la figure des flics catastrophés, qui savaient désormais à quoi s’attendre – ce qui ajoutait un certain piment à la chose.

La leçon fut administrée vite fait, bien fait, avec le maximum de violence. Une leçon qui n’échapperait à aucun de ceux qui auraient désormais affaire à Patrick Brodie.

Du jour au lendemain, de simple dur à cuire, Brodie avait accédé au statut de tueur fou. C'était un plan concerté, parfaitement conçu et réalisé en vue de dissuader quiconque pouvait être tenté de le balancer ; il lui suffirait pour cela de se rappeler la façon dont Dwyer et les flics qui avaient été assez cons pour s’acoquiner avec lui avaient été condamnés et exécutés, sans que personne ne lève le petit doigt.

 

Lil s’était allongée sur le canapé. Une nouvelle contraction lui durcit le ventre. Autour d’elle, la pièce était toujours sinistrée. Elle avait remis chaque chose à sa place, du mieux qu’elle avait pu, mais les flics avaient poussé la conscience professionnelle jusqu’à s’assurer qu’aucun meuble, aucun fauteuil ni aucun coussin ne soit récupérable. Elle n’avait plus qu’à tout remplacer.

Elle prit plusieurs inspirations profondes, amples et calmes, en s’efforçant de retrouver un rythme cardiaque normal. Son cœur battait à lui défoncer la poitrine. Les heures succédaient aux heures et elle était toujours sans nouvelles de Patrick. Chaque fois qu’elle jetait un coup d’œil à l’horloge de la cheminée, dans l’espoir qu’il se serait écoulé un bon bout de temps depuis la dernière fois, elle déchantait… quelques minutes à peine avaient daigné passer.

Sa mère était toujours là, avec les garçons. Elle tenta de chasser les idées noires qui se bousculaient dans sa tête. L'espace d’une autre contraction, son ventre se rappela à son bon souvenir. Dans un coin de son esprit, elle comprit que le travail avait commencé.

Pour l’instant, la douleur restait supportable. Son esprit avait donc tout loisir de s’emballer en se repassant le film des dernières heures. Elle s’alluma une cigarette et aspira une première bouffée si profonde que la nicotine lui fit tourner la tête. La deuxième fut encore meilleure et la troisième lui rendit presque son calme. Comme son regard se posait sur son ventre distendu, elle aperçut sous la peau ces petits mouvements reconnaissables entre tous, annonciateurs d’une naissance imminente. Mais ce n’était que le début, et elle était trop épuisée pour s’en faire une montagne…

Si Patrick s’était fait coffrer, il pourrait s’écouler huit ou dix ans avant qu’elle ne le revoie. Cette idée la terrifiait. Elle se sentait vaciller sous le poids de sa solitude et de sa vulnérabilité. Dire qu’elle n’avait plus que huit livres en poche…

 

Spider et Pat avaient trouvé refuge du côté de Railton Road. Ils étaient couverts de sang et encore sous le coup de l’euphorie qui prolonge parfois les explosions d’extrême violence.

Naturellement, Dicky et ses frères avaient bu du petit-lait en apprenant la vengeance que Patrick avait infligée en leur nom. Certes un peu déçu de n’avoir pu participer aux opérations, Dicky, secrètement, s’en sentait soulagé. Personne ne pourrait prouver qu’il était sur les lieux du crime ce soir-là, ni même dans un rayon de cinq kilomètres. Deux flics morts, fussent-ils les derniers des ripoux, ça passait rarement inaperçu. La mort prématurée de leur frère avait été un rude coup, Patrick avait bien fait de les tenir en dehors de tout ça. C'était une preuve de bon sens et de loyauté. Ils seraient les premiers sur la liste des suspects, mais ils avaient des alibis en béton. Ils s’étaient tous arrangés, à l’heure H, pour se trouver à des kilomètres de là.

Ils s’offrirent une tournée générale, en se répétant que si les poulets avaient eu la moindre intention de les serrer, ils l’auraient déjà fait. Patrick savait, tout comme Spider, que les flics mettaient toujours un certain temps à lécher leurs blessures et à contre-attaquer – surtout ceux qui avaient quelque chose sur la conscience. Ils finiraient bien par reformer les rangs, c’était dans la nature humaine, mais, pour l’instant, les bourres préféreraient se tenir cois, battre en retraite avec un sourire et un hochement de tête entendus, et attendre leur heure – le moment où Patrick et ses troupes seraient de nouveau en position de faiblesse et où ils pourraient débarquer en force. Jusque-là, qu’ils aillent se faire foutre ! Descendre le petit Terry Williams, ce n’était pas ce qu’ils avaient fait de plus futé, et la petite gouape qu’ils avaient achetée, à coups de Dieu savait quelles promesses mirobolantes, était à présent le type le plus recherché de tout le Smoke, et pour les plus mauvaises raisons qui soient. Il se retrouvait largué dans la nature, sans la moindre protection. Quant à la mort de Jamie, ça n’avait pas été le plus grand cataclysme dans l’échelle de Richter du Milieu londonien – même ça, ça avait totalement foiré sans aboutir à la moindre piste ou au moindre indice que la Brigade volante aurait pu utiliser contre les frères Williams ou contre Brodie. Dans le genre séisme, ils avaient fait très fort, mais ça ne les avait pas menés bien loin et la leçon avait porté.

En fait, tout ce dont avait accouché ce monumental gâchis jouait en faveur de Brodie : il était le nouveau roi de la pègre. Les ripoux qu’il avait achetés le rendaient intouchable – il avait eu le bon sens de ne s’offrir que le dessus du panier. Comme se plaisait à le répéter sa propre mère, quand on choisissait la qualité, on en avait toujours pour son argent. Patrick n’aurait su mieux dire.

Ça faisait des années que Spider travaillait avec lui. Le Jamaïcain était un bon partenaire, mais le choix qu’il avait fait cette nuit-là en préférant Brodie à la protection que lui promettaient les flics engageait toute sa vie. Marcher avec Dwyer, ça aurait été pour lui la garantie d’avoir carte blanche pour vaquer à ses petites affaires, à l’abri des soucis. Mais tout comme Brodie, il préférait se rallier aux lois de leur monde, quels que soient les risques, que de vivre pieds et poings liés dans le sillage confortable mais nauséabond des flics.

Patrick surfait toujours sur une grande vague d’adrénaline. La douche qu’il avait prise pour se débarrasser du sang dont il était couvert n’avait fait que ranimer l’excitation où l’avaient plongé les événements de la nuit. Cette euphorie n’allait pas sans l’obliger à se poser quelques questions sur lui-même. Il avait observé, fasciné, la douloureuse agonie de Dwyer. Les autres aussi, il les avait matés pendant qu’ils attendaient leur tour. Il s’était imprégné de la terreur absolue qu’ils exhalaient par chacun de leurs pores. Il avait fait remarquer à Spider que c’était ça, le pouvoir. Le pouvoir ultime. Cette conscience qu’ils avaient d’exercer un droit de vie et de mort, c’était le pied le plus total qu’on puisse imaginer. Se repaître de l’horreur qui se peignait sur le visage de leurs proies, au fur et à mesure qu’elles comprenaient qu’elles étaient dedans jusqu’au cou et qu’elles ne s’en sortiraient pas… Voilà ce qui l’avait poussé à prolonger l’agonie de Dwyer. Pour jouir de sa peur.

A présent que tout ça se tassait, Pat attendait que sa propre excitation se calme à son tour. Mais elle ne donnait aucun signe de fléchissement, et il comprenait qu’il avait attisé quelque chose qui sommeillait en lui depuis des années. Il était le fils de son père et le digne héritier de sa mère. Il avait en lui cette fibre dure et violente qui le rendait inaccessible à la douleur d’autrui – de ceux qui lui faisaient obstacle, en particulier.

Et ça, il était bien décidé à l’utiliser à son avantage. Après cette alerte rouge, il allait faire en sorte de ne plus jamais se trouver en position de vulnérabilité. Et si la terreur était le prix de sa sécurité, eh bien, il ne verrait aucun inconvénient à la faire régner.

Il avait fait passer le mot dans tout le Milieu : ils étaient à la recherche de toute information qui leur permettrait de remonter jusqu’au meurtrier de Jamie. Dès qu’ils tiendraient une piste solide pour lui régler son compte, l’épisode serait clos, définitivement. Ils faisaient passer plus de messages que la Poste centrale de Londres, et il aurait fallu avoir une sérieuse case en moins pour ne pas comprendre : Patrick Brodie n’était pas du genre à se laisser doubler impunément. Les flics eux-mêmes avaient payé le prix fort pour illustrer cette leçon.

 

Lil ouvrit les yeux et les referma presque immédiatement. L'après-midi touchait à sa fin et le soleil brillait encore dans sa chambre d’hôpital, mais elle n’arrivait toujours pas à se détendre. Toujours pas un traître mot de Patrick ! Et personne n’avait la moindre idée de l’endroit où il pouvait être. Tout le temps qu’avait duré l’accouchement, son esprit était resté en état d’alerte, dans l’attente d’un message, d’un mot de quelqu’un, n’importe qui, l’informant que tout allait bien et qu’il était planqué quelque part, à l’air libre. Mais personne ne savait rien, et personne ne semblait s’en inquiéter outre mesure.

Un piaillement ténu s’éleva du berceau placé près de son lit. Elle se redressa en souriant. Deux adorables petites filles, parfaitement conformées et en tous points identiques, étaient couchées côte à côte. Bien que prématurées, elles respiraient la santé. Deux petites filles solides, déjà dotées de membres robustes et potelés, et couronnées d’une jolie touffe de cheveux frisottés.

Des jumelles ! Elle était encore sonnée par l’énormité du choc. Personne n’avait détecté la présence d’un second bébé. Personne ne l’avait préparée à cette seconde naissance, mais personne n’aurait pu les aimer plus qu’elle. En dépit de l’angoisse où la plongeait ce que lui réservaient les heures à venir, ce qui prédominait en elle, pour l’instant, c’était la férocité de sa détermination à les protéger – et ça, pour elle, c’était une révélation.

Patrick allait être fou de joie quand il apprendrait enfin leur venue au monde. Cette nuit avait été la plus mouvementée de sa vie. Avoir dû donner le change l’avait moralement épuisée : elle avait dû faire comme si tout allait bien, prétendre que son mari était en voyage d’affaires, quelque part où il restait injoignable. Mais, à présent, elle accusait le coup.

Elle allait devoir passer une dizaine de jours dans ce lit minable et inconfortable, mais elle ne pourrait trouver le sommeil réparateur dont elle avait tellement besoin tant qu’elle ne saurait pas ce qu’était devenu son homme. Quand il arriverait enfin, s’il finissait un jour par arriver, elle se promettait de l’envoyer balader si loin qu’il resterait tourner en orbite ! L'espace d’un instant, cette idée lui tira un sourire et lui rendit un semblant de courage.

 

Laina Dawson avait soixante-douze ans. Elle avait déménagé dans le South End du temps du conseil municipal du Grand Londres et des vagues de démolition des quartiers de taudis. Ses deux filles et son fils cadet, qu’elle voyait régulièrement, étaient restés dans le Smoke, mais le fait d’avoir à demeure son petit-fils préféré, qui portait le prénom de son défunt mari, Leonard, était pour elle ce qui se rapprochait le plus du paradis ou de l’idée qu’elle s’en faisait.

Elle avait pourtant l’impression que tout ne tournait pas rond du côté de Lenny. Ce garçon était un vrai paquet de nerfs. Sa mère et elle espéraient que l’air du large le remettrait sur pied. Quelques semaines de repos devant la télé de sa mamie, agrémentées de ses bons petits plats, suffiraient à lui rendre son entrain et ses couleurs.

– Ça te dit de venir au bingo, mon chéri ?

Lenny eut un petit sourire forcé et secoua la tête. Sa ressemblance avec son vagabond de père était encore plus frappante, depuis qu’il s’était complètement rasé les cheveux.

Ça, c’était ce qu’elle avait le plus de mal à supporter chez ce petit : son allure déjetée. De ce point de vue, c’était bien le fils de son père ! Lenny était son portrait craché, à ce sale faux cul, mais, Dieu merci, la ressemblance s’arrêtait là. Car, à la différence de son paternel, Lenny était un bon petit gars, un modèle de politesse et d’amabilité.

Laina avait traité par le mépris les rumeurs qui couraient sur son compte. Certains racontaient qu’il frayait avec des gangsters et des assassins. Jamais son petit-fils n’avait été porté sur la violence, et ceux qui prétendaient le contraire disaient vraiment n’importe quoi. Hélas, comme elle ne cessait de le répéter, les gens ne pouvaient s’empêcher de bavasser dans le vide. Ils étaient tellement jaloux… Jaloux de quoi, elle aurait été bien en peine de le préciser, mais c’était l’explication qu’elle opposait invariablement à toutes les doléances de ses enfants, depuis leur plus tendre enfance. Jamais elle n’aurait envisagé qu’ils avaient pu se mettre en tort. La cause de tous leurs maux, c’était cette fichue jalousie que ne manquait pas d’exciter la perfection de ses chérubins.

A présent, son petit Leonard avait atterri chez elle parce qu’il s’était mis dans Dieu savait quel pétrin. Elle lui trouvait des tas d’excuses. Il fallait bien que jeunesse se passe… La vie se chargerait de lui apprendre… Ce drôle de tabac qui puait si bizarrement et qu’il passait son temps à fumer le plongeait dans un état semi-comateux. Si ça avait été le petit-fils de quelqu’un d’autre, elle aurait juré qu’il se droguait avec ce nouveau truc, là, ce fameux cannabis dont parlaient les journaux. Mais son petit-fils, sûrement pas ! Lenny était au-dessus de tout soupçon.

Tout en se préparant pour le bingo, elle continua à lui gazouiller son monologue, enchaînant questions et réponses sans paraître remarquer l’air absent du gamin. Elle se sentait si seule, depuis la mort de son mari. Elle serait tombée raide plutôt que de l’admettre, mais elle était ravie d’avoir quelqu’un sous la main pour lui faire la conversation – et Dieu sait qu’elle en profitait ! D’accord, il n’avait pas très bonne mine, ce petit. Pâle comme un linge, avec sous les yeux des cernes qui auraient pu lui servir de filet à provisions. Il avait dû tremper dans un coup foireux, elle en aurait mis sa main au feu – mais elle s’était bien gardée de lui demander de plus amples explications.

« Bof, il doit faire un peu de surmenage… », avait dit sa mère, pour justifier sa mine de papier mâché. Laina avait trouvé ça bizarre, comme explication – à sa connaissance, le petit n’avait jamais eu de boulot. Pourtant, sur le moment, elle n’avait pas cherché à creuser la question. Ils devaient penser qu’elle était déjà gaga, tous autant qu’ils étaient. En dépit des louanges dont elle ne tarissait pas sur ses enfants et les bienfaits dont ils la comblaient, Laina savait bien qu’ils ne venaient la voir que quand ça bardait ou qu’ils avaient besoin d’argent.

Mais il avait de la ressource, son petit Lenny. Et de l’argent plein les poches ! Il lui avait donné toute une liasse de billets pour payer son séjour chez elle. Alors, somme toute, y avait pas à se plaindre, pas vrai ? Comme disait son défunt mari, tout ça finirait dans l’égout avec l’eau de la prochaine lessive – car dans leur famille, le linge sale finissait toujours par se laver.

Comme elle partait à pied le long de Progress Road pour son club de bingo, elle entendit des pneus hurler sur la chaussée – le genre de nuisance qui se faisait de plus en plus fréquent dans le quartier. A croire que le South End était tombé aux mains d’une bande de chiens enragés… et il ne s’agissait sûrement pas de ceux qui couraient au stade de Walthamstow !

En traversant la rue, elle ne vit pas les trois types qui remontaient l’allée de sa maison et entraient chez elle sans même prendre la peine de frapper.

Elle ne vit pas davantage la tête de son petit-fils lorsqu’il reconnut la voix familière qui lui lançait :

– Salut, Lenny !

Il avait beau savoir que ça finirait par arriver, le choc ne l’en laissa pas moins sans voix.

– Quelques jours de vacances, au calme… Rien de tel pour vous remonter le moral, pas vrai ? Rien ne vaut le vent du large !

Les yeux de Lenny croisèrent ceux de Patrick Brodie. Il y lut, sans la moindre équivoque, qu’il ne lui restait plus qu’à mourir avec autant de dignité que possible.

Quand les gens raconteraient son exécution, comme ils ne manqueraient pas de le faire, entre mecs, autour d’un verre, Lenny ne voulait pas qu’ils puissent dire qu’il s’était pissé dessus. Il tenait à forcer leur estime par son sang-froid et son courage, il voulait les obliger à n’évoquer son souvenir qu’avec respect. En acceptant dignement son sort, il s’assurerait une sorte de gloire posthume – même si, évidemment, il ne serait plus là pour en recevoir les échos. Mais il voulait que les copains sachent qu’il n’avait pas quémandé sa grâce, ni tenté d’échapper à son sort. Il voulait tirer sa révérence dignement, quel que fût le traitement que lui réservaient Brodie et sa bande. C'était tout ce qui lui restait à présent : que Brodie lui-même reconnaisse qu’il était mort comme un homme. Il savait qu’il pouvait compter sur lui pour lui rendre justice, du moins sur ce point. Dans leur monde, c’était quelque chose. L'idée ne l’effleura même pas qu’il était absurde qu’un garçon de vingt-cinq ans se soucie de l’image qu’il laisserait après sa mort, ni que c’était précisément ce qui l’avait amené au point où il en était. Il avait tenté sa chance et s’était ramassé. S'il avait gagné, la victoire ne l’aurait sans doute pas incliné à davantage d’indulgence pour les vaincus ; il ne demandait donc pas à être traité avec plus de clémence qu’il n’en aurait eu dans la même situation. Il eut un petit sourire pincé, un sourire de mec, de petit dur, et ravala sa peur. Une infime part de lui-même se félicitait de n’avoir plus à attendre qu’on frappe à la porte ; elle s’était enfin ouverte. La paix était à portée de main.

– Pas ici, les mecs. C'est chez ma grand-mère.

Il avait retrouvé son regard d’enfant. Sa frimousse juvénile s’était levée vers eux. Il ne savait que trop bien ce qui l’attendait.

Brodie lui rendit son sourire.

– Purée, Lenny… Tu nous prends pour des brutes, ou quoi ?

– 'Tain, Lil, tu parles de deux petites merveilles !

La voix de son beau-père la tira du sommeil où l’avaient finalement plongée l’épuisement et les deux Mogadon que l’infirmière avait fini par lui faire prendre.

Comme elle levait vers lui des yeux battus, soulignés de grands cernes sombres, Mick Diamond sentit qu’elle le repoussait mentalement de toutes ses forces et fut pris d’une soudaine envie de lui coller un bon aller-retour. Mais il s’en abstint ; il fallait jouer le jeu coûte que coûte, faire comme si elle était vraiment sa fille et, lui, un grand-père comblé.

C'était pourtant vrai que ces petites étaient splendides ! Même lui, il était ému par leur beauté et la parfaite similitude de leurs traits. Elles étaient vraiment comme deux gouttes d’eau. Plus que jamais il envia Brodie, sa descendance et sa vie de famille.

Le bruit avait couru que Patrick avait descendu tous les prétendants à son trône à la force du flingue, d’où cette visite publique à l’hôpital pour célébrer la venue de ses deux nouvelles petites-filles. Mais, vu que le héros du jour restait introuvable, peut-être fallait-il en conclure que les racontars avaient été prématurés…

– T'es sûre que t’as besoin de rien, ma chérie ?

Elle fit non d’un mouvement de tête presque imperceptible, dont le côté irrévérencieux n’échappa pas à Mick Diamond. Il sourit.

– Je parierais qu’il est aux anges, ton Patrick. Pas vrai, mon cœur ?

Il avait parlé sur le ton à la fois insinuant et assuré de qui savait justement que le mari restait introuvable. Elle sentit les vagues d’animosité qu’irradiait son beau-père, ainsi que cette nuance de sarcasme dans sa voix. Il était au courant de quelque chose. Il avait dû entendre des bruits sur Patrick. Sa mère avait dû se charger de le mettre au parfum, à propos du raid des flics. Elle se força à garder une expression aussi neutre que possible. Pas question de lui montrer qu’il appuyait sur un point sensible. Surtout, ne pas lui faire ce plaisir…

Le silence fut enfin rompu par la toux rauque de Mick. Il détourna le regard et inclina la tête sur sa poitrine dans une attitude gênée, qui confirma à Lil qu’elle avait eu le dernier mot. Malgré sa hargne et ses airs bravaches, son beau-père était un dégonflé. Mais, comme tous les lâches, il pouvait aussi être très retors. Mick Diamond les aurait jetés aux orties sans la moindre arrière-pensée, elle et toute sa famille, si ça avait pu servir un tant soit peu ses intérêts.

– Casse-toi d’ici et fous-moi la paix.

Le stress et le manque de sommeil donnaient à sa voix une sorte d’autorité âpre. Elle constata avec plaisir que cela avait suffi à le faire déguerpir sans demander son reste. Elle tremblait de tous ses membres. Il y avait à présent plus de quarante-huit heures qu’elle était sans nouvelles de Patrick, ce qui, en soi, n’avait rien d’extraordinaire – il s’absentait souvent et il lui arrivait même de disparaître plusieurs jours d’affilée. Sauf qu’il avait dû apprendre que les flics avaient débarqué chez eux. Il aurait dû penser à elle, à son état, aux garçons. Son silence, le fait qu’il n’ait même pas essayé de la contacter, lui glaçait les sangs. Il l’avait laissée seule, en proie à la terreur.

Et personne ne semblait être près de son téléphone – rien que ça, c’était mauvais signe. Les lignes des clubs sonnaient en permanence occupées. Elle était donc dans le brouillard complet, sans personne à qui confier ses craintes. Une fois de plus, elle sentit le poids accablant de ses soucis lui broyer les épaules, tandis qu’elle se demandait où il pouvait bien être et pourquoi il ne se manifestait pas. Les tensions douloureuses qui lui cisaillaient les seins n’étaient rien auprès de sa migraine – sa tête était à deux doigts d’imploser.

Tout à coup, elle se prit à espérer qu’il se soit fait coffrer. Parce que, s’il courait toujours, c’était qu’il ne se souciait pas d’eux. Et que l’idée qu’elle pouvait avoir besoin de lui ne lui avait même pas traversé l’esprit…

 

Dicky Williams descendait de voiture avec son allant habituel, quand il se prit plusieurs balles dans la tête et dans le corps. Comme on ne pouvait plus soupçonner Lenny, personne n’avait la moindre putain d’idée de qui ça pouvait être. Encore une énigme…

Le plus triste, c’était que cette mort arrivait après la bataille. Ce pauvre Dicky s’était fait dessouder alors que tout semblait vouloir rentrer dans l’ordre. Nul n’aurait su dire ni pourquoi ni comment.

C'était une putain de tragédie. D’autant que, privés de l’autorité de Dicky qui les menait tous à la baguette, les frères Williams étaient totalement infoutus de fonctionner.

Et, comme le Milieu ne tarderait pas à le comprendre, ce serait la mort de Dicky, bien plus que celle de Terry, qui allait précipiter la chute du clan Williams.

 

OceanofPDF.com

CHAPITRE 6

 

 

Kathleen et Eileen gambadaient autour de la pièce sous le regard attendri de leur père, qui riait de leurs facéties. Elles étaient la prunelle de ses yeux, c’était une évidence pour tout le monde, y compris pour ses deux aînés. « Les filles », comme on les appelait, étaient superbes : deux adorables blondinettes aux yeux bleus qui ne connaissaient de la vie que le cocon d’amour où elles étaient outrageusement gâtées. A près de trois ans, elles restaient l’exacte réplique l’une de l’autre et étaient l’intelligence et la vivacité mêmes. Elles avaient parlé et marché très tôt. Elles étaient l’objet d’une fervente adoration de la part de leurs parents et de leurs grands frères.

Patrick regarda sa femme moucher les gosses, astiquer la maison et officier aux fourneaux. Lil était une femme solide et, décidément, toujours la plus belle. Comme les deux petites lui tendaient les bras alors qu’elle se penchait pour les embrasser, il ne put réprimer un sourire. Ce tableau lui serra même la gorge.

Lil était toujours aussi séduisante. La naissance de ses quatre enfants n’avait en rien atténué l’attrait qu’elle exerçait sur lui, bien au contraire. Mais l’arrivée des jumelles l’avait forcée à renoncer à son travail dans les clubs et, bien qu’elle semblât comblée par ses obligations de mère de famille désormais nombreuse, Pat sentait confusément que ce travail lui manquait – l’animation, l’excitation, le sentiment de faire partie intégrante de sa vie professionnelle. Elle lui jeta un coup d’œil accompagné d’un sourire tristounet. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert, ils le savaient tous les deux.

Le remords le rongeait. Il les avait laissés sans nouvelles pendant deux jours à la naissance des petites. Sa femme, sa Lil chérie, n’y avait jamais fait la moindre allusion – ce qui, pour lui, en disait long. Cela faisait belle lurette qu’elle avait cessé de lui demander des comptes. La seule chose qui l’intéressait, à présent, c’était l’argent. C'était devenu une véritable obsession, au point qu’elle exigeait comme un droit absolu d’en avoir toujours devant elle. Comment refuser ? Bien sûr qu’il lui fallait de quoi élever ses quatre gosses. Mais Pat avait parfois le sentiment de n’être plus que ça pour elle, un distributeur automatique, même s’il savait pertinemment que ce n’était pas le cas.

Il se sentait devenir peu à peu comme son père et il en était mortifié. Les clubs l’appelaient. Il s’envoyait quelques verres, se mettait à lutiner les filles et, avant même qu’il s’en aperçoive, le jour était levé ; il se réveillait aux côtés d’une petite grue qui n’arrivait pas à la cheville de Lil et n’aurait même pas été digne de lui cirer les pompes, mais ça ne l’arrêtait pas. Cette fille, il l’avait trouvée jeune, fraîche et disponible, et sans doute plus conne que son cul, mais prête à tout. Il l’avait baisée à couilles rabattues sur le siège arrière de sa voiture. Au matin, il était toujours incapable de se souvenir de son prénom ; elle avait une jolie paire de nibards et un sourire enjôleur, critères qui, dans le feu de l’action, lui avaient amplement suffi. Il s’était servi d’elle comme de toutes les filles qui lui tournaient autour ; en fait, elle ajoutait à sa gratitude d’avoir une Lil qui l’attendait chez lui. Mais dès que son excitation et son alcoolémie retombaient, il ne pensait plus qu’à se débarrasser de sa nouvelle conquête et, écœuré, se jurait qu’il n’y aurait pas de prochaine fois.

Mais il y en avait toujours une. Même si ça n’avait pas de sens, ça devenait une habitude. Il passait ses nuits dehors, y compris quand il n’avait rien à faire de particulier, en somme quand il n’avait aucune raison de se priver d’une soirée en famille. Quel con… Il piétinait délibérément les sentiments de sa femme et elle n’était pas dupe. Si elle s’était mise elle aussi à passer toutes ses nuits dehors à courir le guilledou, il aurait grimpé aux rideaux. D’une jalousie maladive, il suffisait d’un regard un peu trop appuyé pour qu’il entre en transe. Lil ne se privait pas de lui faire remarquer que chacun juge selon ses propres critères : étant lui-même sujet aux aventures sans lendemain, il craignait qu’elle lui rende la pareille, alors qu’il savait qu’elle était au-dessus de ça. Pour ne rien arranger, la nature avait doté sa femme d’un détecteur de mensonges intégré qui l’avertissait immédiatement quand il lui racontait des craques.

Patrick régnait maintenant sur le Milieu en maître absolu. Il était devenu si puissant que personne n’aurait eu l’idée de contester son autorité. Bizarrement, il en était déçu. Se maintenir au sommet exigeait de se fendre de temps à autre d’une petite démonstration de force – non seulement à titre dissuasif, pour maintenir l’ordre dans ses propres rangs, mais aussi histoire d’entretenir son outil de travail. Il avait tout de même sous ses ordres un certain nombre d’hommes susceptibles de devenir des prétendants au trône s’il se montrait assez bête pour leur laisser la bride sur le cou.

Même Dave Williams et ses frères commençaient à pousser le bouchon un peu loin. Un petit rappel à l’ordre s’imposait.

Spider et ses copains jamaïcains marchaient toujours avec lui, mais comme les Williams et les Blacks n’avaient jamais accepté de collaborer, ça devenait source de frictions. Les Williams prenaient ombrage du fric que ratissait Spider. Ils refusaient de comprendre que c’était un bon élément et que, s’il se faisait des montagnes de fric, c’était grâce aux deals d’herbe et d’armes qu’il écoulait avec un talent certain. Les temps avaient changé. Les Jamaïcains, c’était l’avenir. Si seulement Dave avait pu entraver ça, tout serait allé bien mieux pour tout le monde. Ils avaient eu leur chance et l’avaient laissée passer, des lustres plus tôt. Et maintenant qu’ils commençaient à mesurer ce qu’ils avaient perdu, ça les défrisait.

Spider se chargeait du boulot en première ligne et s’occupait de tout, des « blues » aux nanas. Les « blues » étaient des fiestas de plusieurs jours. Ses copains et lui dénichaient un squat ou une bicoque abandonnée, qu’ils barricadaient à l’aide de planches et nettoyaient sommairement avant d’y installer un bar et une sono. Et la fête commençait. Grâce à l’alcool et aux entrées, ils récoltaient des sommes astronomiques et en profitaient pour écouler d’énormes quantités d’herbe. La police ne venait jamais y fourrer son nez. Bref, c’était un plan d’enfer et Spider contrôlait tout. Personne n’était autorisé à organiser un blues, à vendre du shit ou à faire travailler des filles sans son accord, qui impliquait nécessairement celui de Brodie. Spider n’y voyait rien à redire, puisqu’ils bossaient main dans la main, Patrick et lui. Mais Dave et ses frères s’étaient subitement avisés d’en prendre ombrage. Ils n’avaient aucune influence dans les quartiers sud et tout le fric qu’ils se faisaient, Spider et lui, les faisait grincer des dents. Au départ, Brodie leur avait proposé d’y participer, mais ils avaient refusé net. Sous-estimant le potentiel de Brixton, ils n’avaient pris part à aucun des arrangements initiaux. Ils avaient merdé, et dans les grandes largeurs ! ils devraient tout de même le reconnaître un jour ou l’autre ! C'était trop tard maintenant. Plus personne n’accepterait de partager le gâteau en trois, juste pour avoir la paix.

Spider dealait de la Dexédrine à cinquante livres les mille. Les gamins se les arrachaient. Les amphétamines, c’était le nouveau truc, que ce soit sous forme de poudre ou de pilules. Il se faisait un beurre incroyable avec ça et faisait tourner sa boutique avec une précision quasi militaire, considérant les quartiers sud comme sa chasse gardée. Patrick lui-même respectait scrupuleusement les limites de son territoire et ne les remettait jamais en question.

Il promena son regard autour de lui, dans cette nouvelle maison, et une bouffée d’orgueil s’empara de lui. Jusque-là, aucun membre de sa famille n’avait jamais été propriétaire de son chez-soi. C'était une curieuse sensation de jouir légitimement d’une chose aussi symbolique, aussi pleine de sens. Leur toit, le refuge même de leur famille. C'était un véritable engagement, et un investissement considérable. Cet aspect ne lui avait pas échappé. Il l’avait payée comptant, condition sine qua non exigée par Lil. Jusque-là, l’idée ne lui serait jamais venue de placer son argent dans une chose aussi peu transportable que la pierre. Il avait plutôt tendance à s’abstenir de tout ce qui pouvait donner lieu à une investigation des flics ou du fisc. Mais Lil lui avait fait remarquer que les revenus qu’il tirait de ses affaires légales suffisaient largement à justifier un achat de cette ampleur – et, comme d’habitude, elle avait vu juste.

La maison était au nom de sa femme et c’était elle qui détenait l’acte de vente. C'était bien le moins qu’il puisse faire. Il possédait d’autres immeubles à son nom, mais c’étaient des propriétés commerciales. Il pouvait s’en débarrasser du jour au lendemain, ni vu ni connu. Mais cette maison, c’était du solide. Sa maison. Celle de sa famille. Il aimait ce sentiment d’y être chez lui, d’avoir enfin un port d’attache. Et, par-dessus tout, il aimait savoir Lil heureuse. Elle aussi aimait leur nouveau toit et s’y sentait en sécurité. Elle aurait au moins ça, quoi qu’il arrive.

Une bagarre avait éclaté entre les garçons. Ils regardaient Tom et Jerry à la télé et s’étaient mis à s’engueuler pour savoir qui ferait le chat et qui ferait la souris. Les filles étaient arrivées et, comme toujours, Kathleen s’était mise du côté de Pat Junior et Eileen de celui de Lance, désamorçant le conflit par leur seule présence. Il était fier de ses garçons et de leur gentillesse envers leurs sœurs.

Alors qu’il se laissait aller contre le dossier du canapé, vanné, pour tâcher de se relaxer un peu, Lil lui apporta une tasse de thé corsé bien sucré. Il l’attrapa et l’attira à lui pour l’embrasser à pleine bouche. Elle répondit aussitôt à son baiser sans se faire prier. Elle était incapable de lui en vouloir bien longtemps…

Même dans une rogne noire elle ne pouvait se passer de lui, pas plus qu’une autre femme n’aurait pu se passer d’eau ou de nourriture. Sans lui, elle n’était rien. Sans lui, même avec ses quatre enfants pour remplir ses journées, sa vie aurait été vide. Elle s’en voulait de cette dépendance mais avait fini par s’y résigner. C'était comme ça, point final.

La paix était donc revenue entre eux, comme toujours et jusqu’à la prochaine fois. Mais il sentait flotter dans son regard une ombre d’accusation mêlée de lassitude résignée envers son business et la façon dont il contaminait sa vie et celle de sa famille.

Brodie était un homme. Dans leur monde, ça voulait dire qu’il pouvait faire ce qu’il voulait. Lil devait s’en contenter. Mais cette résignation, il ne la supportait pas. Parce que sa femme méritait beaucoup mieux, il le savait mieux que personne.

 

Spider buvait du rhum blanc en tirant sur un joint. Les effluves de cannabis alourdissaient l’atmosphère. Son amie, une jeune Jamaïcaine aux yeux en amande et à la tête hérissée d’une myriade de petites nattes, berçait leur bébé en écoutant du Peter Tosh sur leur chaîne stéréo.

Spider lui lança un regard ensommeillé. Ses grosses dreadlocks lui balayaient le visage. Ses paupières étaient lourdes de fatigue. Il avait cavalé plusieurs jours d’affilée, comme son pote Patrick – à cette différence que, lui, il s’était fait arracher les yeux par sa femme en rentrant. Il avait finalement réussi à la calmer, à grand renfort de persuasion, et elle avait pris leur bébé dans ses bras. Il savait qu’il allait devoir faire amende honorable pendant plusieurs semaines au moins. C'était une fille bien – une vraie tigresse, mais une fille bien, et il l’adorait. Beaucoup trop jeune pour lui, sûrement. Mais elle avait du cœur – et ça, il respectait.

On frappa à la porte d’entrée. Spider dut s’extraire de sa torpeur pour aller ouvrir. Vu son état, il eut quelque peine à tourner les multiples verrous de la porte blindée. La maison était une vraie forteresse. Mais il savait qui c’était, et un grand sourire s’épanouissait déjà sur sa figure quand il tira le dernier verrou.

– Yo, man ! Putain de merde, c’est pire que d’entrer à Fort Knox, ici !

Cain, son frère cadet, se tenait sur le seuil, souriant de toutes ses dents.

Son jeune frère était son exact contraire. Il avait les cheveux courts, presque rasés, et ne portait que des pantalons et des chemises sur mesure, d’une élégance presque discrète. Spider, lui, était une sorte de mythe vivant, plus grand que nature, avec des habitudes vestimentaires à l’avenant – pantalon de jogging surdimensionné et tunique de cotonnade bigarrée qui faisait presque étriquée sur son large poitrail. Ses dreadlocks et ses mocassins complétaient sa tenue de parfait dealer rasta. Cain, lui, était un jeune loup aux dents longues. A vingt et un ans, il avait tout ce qu’il fallait pour se faire une jolie place au soleil dans la communauté noire jamaïcaine : la pêche et le culot. Il cachait ses grandes ambitions sous une apparence d’insouciance qui masquait son énergie et son opiniâtreté – chose dont seuls les gens qui le connaissaient vraiment pouvaient avoir conscience. Spider était son aîné de douze ans et débordait de fierté pour ce poulain. Il le formait pour assurer l’avenir de la famille, au cas où il serait contraint de prendre une retraite anticipée.

– Alors, frangin, t’as mon fric ?

Cain partit d’un éclat de rire qui fit scintiller ses dents parfaites.

– Commence donc par fermer cette putain de porte, Spider ! C'est pas toi qui m’as appris qu’il ne faut jamais parler affaires dans la rue ?

Comme il refermait sa volée de verrous, Spider entendit que son frère avait déjà filé au salon où il contait fleurette à Rochelle, en la complimentant sur la bonne mine du petit. Quel dragueur-né, ce gamin, se dit-il. En écoutant leurs rires, il sentit l’affection qu’on réserve d’ordinaire à ses enfants l’envahir. La vie était belle. Il y avait des jours, comme ça, où il prenait vraiment la mesure de sa chance.

 

– Je te dis qu’ils se font des couilles en or, Dave ! On est en train de se faire baiser, frangin. Et à sec encore !

Dave Williams poussa un soupir en prêtant l’oreille, une fois de plus, aux doléances de son frère Dennis. Depuis la mort de Dicky, il avait pris la relève, et ça n’était pas ce qu’on pouvait appeler une sinécure. Dicky était le cerveau de la famille. Il savait toujours quoi faire, quand et comment. Dave s’efforçait d’être à la hauteur, Patrick lui donnait toujours son dû, mais il se sentait en porte-à-faux. La mort de son frère avait ouvert une brèche qu’il se savait incapable de combler, et il avait la nette impression que ses frères partageaient son avis. Le temps avait passé, ils voulaient maintenant avoir du fric devant eux, du fric bien à eux. Dave était l’aîné, ce qui suffisait à le faire respecter. Mais ils n’étaient plus des enfants – encore moins des enfants de chœur ! Il était bien placé pour le savoir.

– Arrête un peu de radoter, putain, t’as l’air d’une petite vieille sous amphètes. Détends-toi un peu, bordel !

– Me détendre, moi ! T’as le culot de me dire de me détendre !

Dennis cherchait la bagarre, comme d’hab’. Pas facile de les garder à l’œil, son sale caractère et lui. Cette tête de lard se cabrait pour un rien et se prenait la tête pour des trucs que personne n’avait dits. Un fieffé emmerdeur que Dave avait de plus en plus de mal à mettre au pas.

– Putain, Dave, plus personne a le droit de se pointer dans le secteur sud ! Spider et son frangin ont tout verrouillé à mort. Y a de quoi s’énerver !

Dave acheva son café en silence et attendit la suite. Une fois lancé, Dennis pouvait parler un bon moment sans s’arrêter. C'était devenu un rituel quasi quotidien depuis qu’il avait essayé de dealer du speed dans les quartiers sud. Il avait réussi à en écouler quelques grammes – de quoi se faire un peu d’argent de poche, pas suffisamment à son gré –, avant de se faire poliment prier d’aller exercer ses talents ailleurs. Or, de mémoire d’homme, personne n’avait jamais viré aucun des frères Williams de nulle part, même avec les formes. D’habitude, c’étaient eux qui viraient les autres en distribuant les gnons, les menaces et les avertissements. C'était leur chasse gardée. Ils n’allaient tout de même pas s’écraser mollement en regardant les autres se goberger sans même leur refiler leur part du gâteau ! Et Dennis de casser du sucre ad nauseam sur Pat Brodie, qui apparaissait de plus en plus comme un traître à son camp.

Continuer : partie 4 sur 4