Le Domaine
Chapitre I
Un éclair blanc et la terreur, oh la terreur, immédiate, poignante et décuplée dans la fleur cauchemardesque d’un souvenir qui ne sait pas encore qu’il n’est qu’un souvenir et ressuscite comme si c’était la première fois, l’autre fois, l’unique, l’épouvante de cette épée surgie on ne sait d’où et dont la pointe lui transperce le cœur.
Et puis non, la fleur s’épanouit, se partage en mille pétales et, les découvrant, sépare l’hier de l’aujourd’hui, le cauchemar de la réalité, la blancheur éclatante du drap et l’aveuglante blancheur de l’éclair imaginaire puis, quand ses yeux sont parfaitement ouverts, le souvenir déjà pâli de la douleur tant redoutée et la faiblesse présente. omniprésente et retrouvée.
Lourde, flasque, celle-ci l’immobilise de la tête aux pieds et jusqu’au bout des doigts comme une gangue gigantesque, un interdit contre lequel ses forces d’antan ne cherchent même plus à protester, puisque cette autre, omnipotente, semble en avoir sucé jusqu’à la dernière parcelle dans son corps étendu sur un lit vers lequel descendent, telles deux minces stalactites translucides, des tuyaux qui terminent leur course dans les veines de ses bras.
Échoué là, en somme, comme l’enfant hurlant d’épouvante au fond de sa corbeille d’osier emportée dans le fracas du courant puis miraculeusement rejetée par le fleuve sur la rive paisible d’une anse ensoleillée. Oui, tel cet enfant de la Bible dont il cherche un instant et en vain le nom : réchappé et échoué là, dans une chambre d’hôpital, par un bel après-midi de juillet.
Et alors, grand-mère, qu’est-il arrivé au nouveau-né ? Mais ça, la suite de l’histoire, il l’a oubliée ; et la voix, le visage de l’aïeule avec. Pourtant il est certain que c’est elle qui lui a raconté cette histoire et la lui a racontée en entier. Qui d’autre aurait eu la connaissance nécessaire, outre le loisir, pour semer dans sa cervelle d’enfant cette graine tirée de la Bible et qui, en ce jour d’été et d’épuisement, vient de se frayer un chemin jusqu’à sa conscience, à travers un demi-siècle d’oubli ?
Comme si tout était là, pense-t-il soudain. Comme si tout, même le plus lointain, le plus enfoui, le plus innocent devait être là et l’était, fût-ce sous la forme d’un fil de la vierge et un fil si fragile qu’une once d’inattention, une mouche entrant dans cette chambre ou un bâillement suffirait à le briser. De l’origine à maintenant, pense-t-il de nouveau. De ce présent d’homme de cinquante-cinq ans terrassé par une crise cardiaque à ce commencement si ancien et — pour lui qui ne s’est jamais retourné sur sa petite enfance avant cette minute — si étranger, que sa mémoire n’a conservé qu’une miette de l’histoire alors entendue, à peine plus au sujet de celle qui l’a racontée, et encore moins de la circonstance et du lieu où cela s’est produit. Car cette maison, où lui-même était né et avait vécu jusqu’à sa cinquième année, ils l’avaient tous quittée du jour au lendemain, y compris la grand-mère qui avait accepté de déménager mais uniquement pour aller au cimetière, et eux — parents, enfant, chien, lapins, volaille — transbahutant tout leur barda domestique jusqu’à l’autre bout du département, où ils s’étaient installés dans une nouvelle ferme.
Non, rien, murmure l’homme, étonné de l’insondable obscurité qui lui dérobe ses premières années, rien de plus que le souvenir d’une histoire oubliée et pourtant juste assez, ou alors juste ce qu’il faut pour que l’enfant du commencement soit là et que je puisse, entre lui et moi, tirer un trait, relier le germe, le brimborion de quelque chose à ce quelque chose ou, si l’on veut, ce quelqu’un que je suis devenu et qui, pour l’heure, est étendu sur un lit d’hôpital, impuissant, vulnérable et perdu comme le nourrisson de la Bible.
“Mais pour quoi faire, grand-mère ?” murmure l’homme, et ses lèvres se prennent à trembler d’angoisse.
Plus tard, Roch se réveilla de nouveau : il faisait nuit Dans l’après-midi sa femme était venue le voir mais ils avaient à peine parlé. Dès les premiers mots échangés, la première question et la première réponse, oh combien anodines pourtant, il s’était énervé. Alors elle s’était tue et lui aussi. Ne lui avait-on pas recommandé de ne pas s’agiter, de ne penser à rien, se soucier d’une unique chose : se reposer.
Mais bon Dieu ! comment fait-on pour se reposer quand on ne sait même pas ce que ce mot signifie parce que les bêtes vous appellent, et la terre, depuis cinquante ans, vu que, dès sa cinquième année, dès ce nouveau fermage à l’autre bout du département il avait aidé aux champs, à l’étable et au poulailler, aidé quand après l’école d’autres de son âge gribouillaient des lettres à la craie sur une ardoise ou s’en allaient jouer, aidé sans qu’on l’y forçât ou le lui demandât, aidé pour son seul plaisir, ou plus exactement sa seule nécessité, aidé et appris comme un enfant mange et grandit apparemment sans autre but que de manger et de grandir, jusqu’au jour où, pour la première fois, il avait entendu parler du Domaine d’Estère et s’était dit, non pas : voilà ce que je ferai de moi et de ma vie ! ni même : c’est cela, oui, très exactement cela ! usant de moins de mots encore pour s’avouer qu’il venait de croiser son destin et de le reconnaître, car tel un ruisseau qui ne peut manquer de se gonfler de toutes les pluies, il n’avait cessé de courir à sa rencontre depuis que les siens s’étaient installés dans cette petite vallée aux confins de l’Orne. Alors,-en sa treizième année, lorsque le Domaine était devenu un objet de scandale pour bon nombre et un sujet de commérage pour tous, il y avait déjà un bon bout de temps que de l’école ou de chez lui, du maigre pâturage loué par son père ou des chemins environnants, il avait sous les yeux à longueur de journée ce destin qu’il ne lui restait plus qu’à nommer, et il n’avait même pas eu besoin de se dire mais simplement écouter, écouter cette histoire qui faisait tant jaser et allait nourrir sa vie pendant près d’un demi-siècle, après avoir évincé celle racontée par son aïeule.
Brusquement alarmée par l’expression de son visage, sa femme s’était écriée :
— Roch, à quoi penses-tu ? Tu sais ce qu’a dit le médecin !
— Oui, je sais, avait-il répliqué avec humeur. Mais, bon Dieu ! comment fait-on pour se reposer quand…
— Ah, Roch, il faudra bien pourtant que tu te…
Elle n’avait pas achevé. Sous le regard qu’il lui avait jeté, elle avait rattrapé ce mot qu’elle s’apprêtait à lui lancer comme un ver au bout d’une ligne et, ce mot, elle l’avait renfoncé en elle, au plus profond, renfermé dans ce coffret d’ombre, de secret et de silence d’où, quelques jours auparavant, elle l’avait extrait à son intention avec mille précautions.
Avec elle, ou plutôt derrière elle, puisque debout contre la chaise sur laquelle elle était assise (pour quoi faire ? se donner une contenance ? garder ses distances ? laisser entendre qu’il était sinon de son côté à elle du moins à ses côtés comme il l’avait toujours été ? s’était demandé Roch, avant de remarquer qu’il n’y avait pas d’autre chaise dans la chambre et que, par conséquent, à moins de déambuler à travers la pièce ou de s’asseoir sur le lit au risque de le gêner, il ne pouvait que se tenir là, dans son dos à elle, les deux mains posées sur le haut de cet unique siège disponible et occupé) — Bernard, leur fils aîné.
Mais dans cette chambre à présent enténébrée, dont la fenêtre est bouclée et le store soigneusement baissé, bien qu’il ait demandé à plusieurs reprises qu’on laisse la première entrouverte et le second relevé, dans cette chambre noire où ne pénètrent ni un souffle d’air ni un rayon de lune, et encore moins le coassement familier d’un crapaud ou le hululement d’une chouette, dans ce caisson en marge de la vie diurne et retranché de la nuit même car enchâssé dans un vaste bâtiment qui secrète vingt-quatre heures sur vingt-quatre ses propres bruits indéchiffrables, ses propres odeurs tenaces et, si besoin est, sa propre lumière aveuglante, Roch écarte avec impatience le souvenir de ce fils aîné qu’il n’appelle plus que “le Libraire” depuis des années, puisqu’il l’est, libraire, “Neuf et occasion”, dans une rue piétonne de Caen. Et il en est encore à murmurer : faudra dire à Suzanne que, en dehors d’elle, je ne veux pas d’autre visite lorsque soudain la détresse le submerge, parce que c’est moins ce jeune homme aux longs doigts jaunis de nicotine qu’il voudrait chasser de son esprit que la femme assise devant lui, cette femme dévorée d’inquiétude et dont la bouche s’entrouvre sur un mot qu’elle ravale en toute hâte lorsqu’elle croise son regard, mais qui, ce mot, à chacune de ses visites renaît sur ses lèvres. Alors, dans le sommeil où il glisse à nouveau, il gémit, outré et suppliant : Comment peuvent-ils, elle et son médecin, exiger que je me RÉSIGNE ! tandis qu’il s’avance en songe vers la crevasse ouverte dans sa vie une semaine plus tôt, et que, faute de pouvoir l’enjamber ou seulement imaginer un moyen lui permettant de le faire, il va et vient sur cette limite extrême de son présent, ce 20 juillet au cours duquel son cœur a été saisi d’un monstrueux hoquet. Puis, dans l’immense, l’infinie solitude de ce rêve, il aperçoit, venant à sa rencontre, un homme dont fa silhouette, la démarche, l’assurance lui sont étonnamment familières et, bientôt, il comprend que cet homme n’est autre que lui-même, mais un lui-même qui ne sait pas encore et ne se doute de rien, un lui-même dont la force hors du commun, l’opiniâtreté et la pleine maturité marchent cependant vers la crevasse ouverte. Et il regarde, fasciné, s’accomplir de minute en minute ce que cet autre ignore, et il découvre, effaré, les signes annonciateurs que ce double aveugle n’a pas pu, voulu ou su remarquer. Et puis il est à nouveau devant la crevasse, cette crevasse dans laquelle il est tombé et d’où on l’a remonté, par la peau du cou repêché, in extremis sauvé : mais pour quoi faire, bon Dieu, puisqu’il sera obligé de quitter le Domaine ! Alors demeurer là, assis face au gouffre jusqu’à ce qu’il soit bien persuadé qu’il est incapable de l’enjamber, jusqu’à ce qu’il soit écœuré de tourner en rond, ressasser son passé, jusqu’à ce qu’il en ait marre de simplement survivre, de simplement durer, et donc, comme un vieillard sournois se plaisant à tromper la vigilance des siens, s’avancer millimètre par millimètre vers ce gouffre pour s’y laisser glisser une deuxième fois, une dernière fois y tomber… Mais soudain, avec l’insouciance incroyable, la désinvolture inouïe, l’effronterie des rêves qui se moquent complètement que vous les preniez ou non au sérieux, voilà que dans son rêve apparaît un renard, roux comme la flamme, vif comme le feu, qui bondit au pied de son lit et durant trente secondes le regarde droit dans les yeux, puis redescend de l’autre côté, se glisse entre ses paupières fermées et disparaît dans le mince, si mince filet de lumière qui ronge la ténébreuse barrière du volet baissé.
— Eh bien, c’est aujourd’hui qu’on sort, c’est aujourd’hui qu’on rentre chez soi ?
— Oui, répond Roch un peu au hasard, encore incertain de la réalité.
— Et on n’est pas plus content que ça ?
— Si, fait-il avec un soupir, parce qu’il n’a jamais compris pourquoi cette infirmière parle si haut lorsqu’elle s’adresse aux pensionnaires de cette maison de repos.
— Faudra être raisonnable, hein, reprend la femme en relevant le store, faudra bien prendre ses médicaments, ne pas se surmener, ne pas faire d’effort inconsidéré !
— Oui, dit-il, clignant des yeux à cause de la lumière, et il ajoute : j’ai fait un drôle de rêve…
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