Le Domaine

Anne Guglielmetti · Chapitre 10 sur 21

Pages du PDF

Le Domaine

Chapitre X

 

— Oui, tels furent l’été, l’automne et l’hiver de cette femme, et le jour de son enterrement, lorsque le cercueil chargé sur la carriole descendit la grand-rue du bourg en direction du cimetière, pas mal de rideaux s’entrouvrirent aux fenêtres.

— Son enterrement ?

— Oui, son enterrement. Et derrière la carriole tirée par le Pommelé et la jument, il n’y avait que trois personnes : Iris, Jean Follenfant et le Muet… Et puis, une centaine de mètres en arrière, quatre grands dadais de treize ou quatorze ans faisant mine d’être là par hasard, de suivre par hasard la même route que ce triste équipage, et dont l’un n’était autre que moi-même.

— Mais de quoi était-elle morte !

— D’un coup de fusil.

— Et qui l’avait tuée ?

— Oh, personne, elle s’était tiré une balle en pleine poitrine avec le fusil qu’elle avait donné puis repris, réussi ce jour-là, je suppose, à reprendre au Muet.

— Mais comment fait-on pour se tuer avec un fusil !

— On s’assoit sur une souche, on arme le fusil et on le maintient entre ses genoux, puis on se penche vers le canon et on pousse la gâchette avec une branchette ou n’importe quoi de la bonne longueur et assez résistant.

— Mais c’est effroyable et effroyablement compliqué !

— Apparemment rien n’est compliqué quand on n’a plus de raisons de vivre.

— Plus de raisons de Et le Domaine ?

— Oui, le Domaine, le Domaine d’Estère, soupire Roch, alors faut croire que la grand-mère avait vu juste : au plus haut de midi, même le soleil ne peut qu’amorcer sa chute… Pourtant voyez-vous, Mathias, maintenant je suis presque sûr que c’est dans la friche de Touquettes, là-bas, de l’autre côté du Confluent, sur cette terre pouilleuse dont personne n’a jamais rien pu tirer, qu’elle s’est tuée. Oui, presque sûr Parce qu’au dernier moment elle n’aura pas voulu que le Domaine soit à jamais marqué par cette chute et par l’ombre de son suicide.

— Et vous saviez tout cela !

— Oui, j’ai su tout cela puis je l’ai oublié.

— Mais comment peut-on…

— Oublier ? Oh, c’est simple : on est jeune, on vit, on a un monceau de choses à penser, et bien autre chose à faire que se souvenir.

 

OceanofPDF.com