Le Domaine
Chapitre XI
À présent un grand calice saumon et or s’évase dans le ciel gris perle de l’aube ; les oiseaux qui chantaient depuis un petit moment hésitent soudain, l’immobilité s’accentue, tout semble retenir son souffle, se tourner vers l’orient.
À l’opposé, ou plutôt du côté du bourg parce qu’elle s’est retirée au sud pour laisser le ciel libre d’est en ouest, la lune aussi paraît attendre, pâle, transparente et déjà évincée par les premières lueurs du jour.
Pourtant elle les a accompagnés durant une bonne partie de la nuit, une bonne partie du récit de Roch, pleine, ronde, infiniment présente dans l’immatérialité de cette nuit d’été, et indiscrète comme à son habitude, car ce ne sont pas les choses qui se tournent vers la lune mais la lune qui se penche dans l’obscurité sur les choses, toute remplie d’une énorme curiosité. Alors à chaque fois que Mathias ou Roch sortait pisser, ils se cachaient dans l’ombre d’un arbre afin qu’elle ne pût les surprendre et lorsque, de nouveau attablés, ils étaient trop occupés à raconter et à écouter pour se soucier de sa présence, elle trouvait encore le moyen de se glisser dans la maison, d’étirer dans les pièces sombres un ruban d’argent, scintillant comme de la neige.
Et puis quand ils se sont tus, ils se sont aperçus qu’il était presque cinq heures du matin. “Bon, a dit Mathias, on boit un café et on va se coucher ou on va se coucher sans boire de café ?” car la nuit entière y était passée. l’aube blanchissait déjà à l’est.
Ni l’un ni l’autre, pourtant, n’avaient sommeil. Ils flottaient plus qu’ils n’étaient fatigues, le corps engourdi mais l’esprit étrangement clair, vif. comme visité par un rayon de lune après toute cette nuit passée en sa compagnie. Alors ils ont bu un café brûlant en regardant l’aube se lever. en écoutant les premiers oiseaux chanter, et Mathias s’est inquiété de Suzanne, mais Suzanne était chez sa fille à Paris — “Pensez bien qu’autrement elle aurait appelé ici ou ameuté les gendarmes depuis belle lurette !” a ajoute Roch avec un clin d’œil.
Enfin ils se sont levés, ont quitté la cuisine, rejoint la voiture. Et lorsque Roch a été assis au volant, Mathias a suivi la Fiat jusqu’à la route, puis ils se sont séné la main, là-bas, au sortir du chemin : sûr, ça faisait bizarre d’aller se coucher au moment où d’autres étaient sur le point de sortir de leur lit, mais sûr aussi, fallait bien se séparer.
Et à présent Mathias remonte seul en direction de la ferme, et à présent, au fond du grand calice saumon et or qui surplombe la vallée, émerge le soleil.
Alors, à vingt pas à peine, juste en deçà du hangar, un renard débouche d’entre le chiendent du champ de la Dot, traverse le chemin, passe sous le barbelé du pâturage du Confluent, trottine un peu puis disparaît en deux bonds dans l’herbe haute et laisse Mathias médusé. Là. sous son nez un renard, ce renard, le renard ! Non. il ne s’est pas trompé, bon sang, tout Parisien qu’il soit, il sait quand même reconnaître un renard !
Médusé, incertain de ce qu’il doit penser. Puis brusquement saisi d’une folle envie de rire : le renard de Roch ! Sorti on ne sait d’où. tranquille comme Baptiste, et lui coupant le chemin sans même lui accorder un regard, l’ignorant souverainement comme lui-même l’a ignoré ! Et ce n’est pas seulement qu’il soit secoué d’un grand rire, il a envie d’applaudir, de danser, des ailes aux talons, des bulles dans les veines, jamais il ne s’est senti aussi léger, et tout à coup il lève les bras face à l’énorme soleil rougeoyant, crie “Hourra ! je te salue le jour !” et personne ne pourrait comprendre pourquoi un renard, un simple renard le met tellement en joie, mais le fait est que le voilà infiniment content, infiniment réjoui, et libre aussi, d’on ne sait quelle liberté découverte ou retrouvée, peu importe. Oh, Roch, lequel de nous deux tombera sur le cul lorsque je vous dirai : au fait, votre renard, je l’ai croisé peu après qu’on s’est quittés, il venait du champ de la Dot, rentrait chez lui au terme, j’imagine, d’une petite virée nocturne !
Assis à sa table, Mathias rit encore doucement. Il n’a pas sommeil, simplement il frissonne un peu. La fenêtre est grande ouverte et il fait quand même frisquet, à six heures du matin.
Il a ouvert la fenêtre et s’est assis là par habitude. Un reste de rire, un reste de joie court dans ses veines, et il regarde grandir le matin sur l’ancien potager de Roch, sur le champ de la Dot.
Dans le cadre de la fenêtre, à droite, il y a un bout du pavillon de Pauline. C’est à cause d’elle, ou plutôt à cause de la lumière qui brûle chaque nuit chez elle, vers une heure du matin, qu’il a changé sa table de place, mais il ne pense pas à Pauline. Il ne pense pas non plus aux sœurs Estère, et si le renard, la surprise et la joie que l’apparition du renard a déclenchées en lui sont encore présentes, il ne pense plus vraiment à lui.
Il regarde une goutte de rosée scintiller un instant au bout d’un brin d’herbe et s’éteindre, tandis qu’une autre s’allume un peu plus loin, clignote à son tour, et une troisième, une autre encore, chaque brin d’herbe portant sa perle d’eau comme si l’ancien potager, envahi d’herbes folles, était un morceau de ciel nocturne dans lequel des centaines d’étoiles, des milliers peut-être, arrêtent et renvoient la lumière oblique du matin.
Soudain il a froid pour de bon, s’aperçoit aussi que le rire a cédé la place à une drôle d’émotion — la fatigue, sans doute — et sa gorge est si nouée que pour un peu il se mettrait à pleurer, alors il ressort, va s’asseoir, se chauffer au soleil.
Et il se dit qu’il pourrait rester ainsi, indéfiniment. Oui, rester ainsi sans bouger, parce que tout entier plongé dans l’absolue merveille de ce jour neuf, et s’étonner encore et encore de la générosité de la terre.
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