Le Domaine
Chapitre V
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Donc, après son séjour à l’hôpital, Roch avait passé un mois dans une maison de repos et lorsqu’il en était sorti, fin août, il n’était revenu au Domaine que pour le quitter.
C’était lui qui avait exigé qu’on l’attende pour procéder au déménagement. La maison que sa femme et leurs trois enfants avaient trouvée dans l’intervalle était située à l’une des entrées du bourg. C’était une bonne maison, avec un grand jardin. Mais de retour parmi les siens, Roch avait à peine regardé ce jardin et dormi dans cette maison comme il aurait passé la nuit dans une chambre d’hôtel : seul le préoccupait le déménagement prévu pour le lendemain. Et Suzanne se mordait les lèvres. Jamais elle n’aurait dû l’écouter, céder, accepter, même s’il lui avait promis de se tenir tranquille, de ne faire aucun effort, de ne toucher à rien.
Ainsi Roch était au Domaine en ce samedi matin. Amaigri, silencieux, il allait et venait d’une pièce à l’autre, tandis que les siens et trois voisins — des connaissances de longue date qui habitaient la vallée, ceux-là mêmes qui lui avaient donné un coup de main autrefois pour son hangar — chargeaient les meubles, les vêtements, la vaisselle et tant de caisses, de paquets, de cartons, toute une vie brusquement convertie en une quantité invraisemblable d’objets, une sorte de corps énorme dont ils prenaient conscience avec stupéfaction, maintenant qu’il fallait l’extraire de sa coquille et le transporter tout vif dans une autre.
Sûr, la journée y suffirait à peine. Malgré la camionnette louée, les voitures parquées en haut du chemin et bien que la procession ait commencé dès huit heures du matin, du Domaine au bourg et du bourg au Domaine, d’autant qu’il restait à décider de ce qu’on ferait de l’outillage agricole, question que Suzanne — qui s’était chargée tant bien que mal de la vente du bétail et plutôt mal au dire de Roch — n’avait pas osé aborder la veille.
Il pleuvait. Dès les premières heures du jour, une petite bruine serrée avait enveloppé la campagne ; lorsqu’ils s’étaient mis à l’ouvrage, elle continuait à suinter d’un ciel bas et, une heure plus tard, à son contact, le moindre geste se raidissait ; elle luisait sur les visages, les mains, s’infiltrait dans l’encolure des chemises, baignait les cheveux, mais surtout scellait sur le Domaine un silence morne qui leur ôtait l’envie de dire ce peu qu’ils auraient pu trouver à se dire lorsque Roch n’était pas à leurs côtés. Car à son approche, chacun se taisait aussitôt et détournait les yeux, comme si c’était cet homme qu’à eux tous ce matin-là ils transportaient, cet homme et son désastre, cet homme et son impuissance, si bien que chacun redoutait obscurément qu’il oublie qu’il relevait à peine de maladie et commette une imprudence, ou bien leur fausse compagnie et disparaisse on ne sait où. Mais comment pourraient-ils l’empêcher de se débattre, alors qu’ils étaient en train de le détacher du Domaine morceau par morceau, objet par objet, fibre par fibre ? Tous avaient conscience d’accomplir un acte de ce genre, bien plus qu’un déménagement en tout cas, et même les petits-enfants, que ce remue-ménage aurait pu amuser, n’avaient pas envie de jouer.
Et puis il y avait eu le déjeuner. Un déjeuner fait de sandwichs mangés en silence et debout dans cette nouvelle maison qui, trois ans plus tard, était encore pour Roch “là-bas, au bourg”, parce que dans sa géographie le Domaine demeurait au centre et le bourg à la périphérie. Enfin, il avait été décidé que les femmes resteraient sur place et commenceraient à ranger tandis que les hommes retourneraient à la ferme.
Sans doute, si Roch avait poursuivi à l’intention de Mathias l’histoire du Domaine, il aurait non seulement mentionné ce samedi funèbre mais sûrement souligné que, contrairement à ce que les siens continuaient de penser, il n’avait pas la moindre envie de se rebeller et il aurait ajouté : en ce début d’après-midi, plus encore qu’au cours de la matinée, je ne voulais rien, je n’attendais rien, j’étais assis dans la cave et lorsqu’on s’inquiétait de moi, je faisais semblant de remplir un panier de bouteilles de vin et de cidre qu’il fallait aussi emporter. Alors, quand un enfant est venu me dire que quelqu’un désirait me voir, je n’ai même pas soupçonné que ce quelqu’un était Marlin, ne pouvait être que Marlin.
Sur le coup de trois heures en effet, une voiture que personne ne connaissait avait surgi en haut du chemin et s’était garée derrière la ferme. Peu après le fils aîné, le gendre et un voisin, qui s’apprêtaient à hisser une armoire sur la galerie de la camionnette déjà passablement chargée, jetèrent un coup d’œil sur un type qui s’avançait vers eux, s’arrêtait à cinq pas et les saluait du bout des lèvres. Personne ne lui répondit. Ils soulevaient le meuble et n’avaient pas une minute à perdre. Il pleuvait toujours et, une fois l’armoire couchée sur le toit, il faudrait l’arrimer et la recouvrir au plus vite d’une bâche. Le type ne proposa pas son aide. L’idée ne parut même pas l’effleurer. Il les regarda un instant pour voir comment ils s’y prenaient puis se détourna, considéra attentivement la ferme, pivota encore et, leur tournant carrément le dos cette fois, contempla tout à son aise le pâturage du Confluent qui, humide et vert, extraordinairement vert de cette herbe si drue, grasse et égale qu’aucune bête ne broutait, descendait en pente douce jusqu’à la rivière. Enfin il se retourna lentement vers les trois qui se démenaient toujours avec leur armoire, haletants et trempés, mais uniquement parce qu’ils étaient dans la trajectoire de son regard, uniquement parce que son regard observait à présent le hangar, par-dessus leurs épaules et leur tête. Alors le fils aîné avait lancé au gamin arrivé en courant avec une Cocotte-minute entre les mains : “Pose ça par terre et va dire à ton grand-père qu’il y a quelqu’un !”
C’est ainsi que Roch revit Marlin et fit sa connaissance. Pendant son absence, cet autre était venu deux fois au Domaine. Il était au courant pour l’accident, il passait prendre des nouvelles. Mais d’après Suzanne il se fichait pas mal de ce qui leur arrivait, il avait une idée derrière la tête. Et ce jour-là, ce jour du déménagement, tandis que la camionnette bourrée jusqu’à la gueule et encore alourdie d’une armoire mal ficelée s’éloignait en raclant la terre du chemin, Roch comprit dès la poignée de main qu’ils échangèrent que ce type avait effectivement une idée en tête et, de surcroît, était dévoré d’impatience. D’ailleurs Marlin lui dit aussitôt avec un sourire désagréable : “Je suis venu pour affaires.”
Le soir même, alors qu’ils étaient couchés et la lampe éteinte, Roch annonça à Suzanne que l’homme lui avait proposé de reprendre la plupart des machines agricoles et offert une bonne somme pour le hangar. Elle n’eut pas un geste trahissant une quelconque surprise et ne prononça pas un mot. Leur fils lui avait parlé d’une espèce de type aux épaules de catcheur avec une tête pour jeu de massacre posée dessus, et elle avait attendu toute la soirée que Roch abordât le sujet.
Roch ajouta : “Sera toujours temps, n’est-ce pas, de démonter le hangar et de le vendre si on voit qu’il ne nous paie pas.” Alors elle comprit, abasourdie, qu’il avait dit oui. Et elle réalisa par la même occasion que cet autre qui n’avait rien à faire ici, puisqu’il dirigeait une exploitation distante d’une bonne quarantaine de kilomètres, se proposait néanmoins de reprendre la ferme : c’était absurde, c’était grotesque ! Mais surtout quelque chose lui disait que Roch n’en avait pas fini avec le Domaine, même maintenant, après l’accident, le déménagement :
— Combien et quand ? fit-elle en se contenant.
— Soixante mille, dès que le bail sera signé.
— Eh bien, justement, s’exclama-t-elle en se redressant sur son coude, avant de jouer au grand seigneur avec nous, faudrait déjà qu’il puisse s’entendre avec les propriétaires et ce n’est pas fait, pas fait du tout ! Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’il lui suffit de bomber le torse et de claquer dans ses doigts pour que ces gens, là-bas, au Canada, qui ne nous ont jamais fait grâce d’un centime, se montrent plus conciliants !
Elle resta encore un peu sur son coude, toute gonflée de son animosité, puis se souvint des enfants qui dormaient dans la chambre voisine et, à contrecœur, se recoucha.
— Non, ce n’est pas fait… murmura Roch bien après qu’elle s’était tue, et il faillit ajouter, même avec mon aide, c’est loin d’être gagné, mais il se mordit la langue, se contenta de soupirer, s’évitant ainsi une discussion à n’en plus finir, elle grimpant sur ses grands chevaux et ne faisant pas le moindre effort pour en descendre, d’autant que pour qu’elle se calme un tant soit peu, il aurait déjà fallu qu’il puisse lui expliquer. Or savait-il lui-même pourquoi il avait si vite accepté ce que ce type lui offrait en échange du matériel et du hangar ? Il soupira de nouveau. La somme, il est vrai, était rondelette Mais il avait dit oui, également, lorsque Marlin avait demandé s’il pouvait se recommander de lui auprès de Crulai et ça, rien ne l’y obligeait. À la réflexion, rien ne l’obligeait non plus à supporter que cet énergumène le tutoie, pourtant il avait laissé faire.
La première fois que Marlin était venu dans le coin, c’était dans l’intention de jeter un coup d’œil sur une pièce de terre dont sa femme avait hérité, puis de s’en retourner. S’il n’avait jamais entendu parler du Domaine et encore moins de Roch. en revanche il savait pertinemment que l’argent va à l’argent et ce legs illustrait â merveille ce processus mystérieux : jamais sa femme n’avait eu le moindre lien avec le défunt — un cousin de son père, apparemment — et elle ignorait tout de la manière dont le bonhomme s’était, ou non. débrouillé. Peut-être, enfant, l’avait-elle croisé lors d’une noce ou d’un repas d’enterrement. Mais si les Bonneteau étaient une ancienne famille aux multiples ramifications, il y avait à côté des branches maîtresses bon nombre de rameaux malingres que sa mémoire à elle avait toujours soigneusement élagués, et, rapport à ce champ qui lui revenait à présent sans qu’elle ait eu à lever le petit doigt, elle était convaincue qu’il ne valait pas le temps et l’essence qu’on dépenserait en allant voir à quoi il ressemblait, bref, que le mieux serait de s’en débarrasser au plus tôt.
Il n’empêche, s’était dit Marlin en écoutant distraitement son commentaire dédaigneux, jusque dans la mort et à travers elle, l’argent, comme d’habitude, va à l’argent.
Alors le jour où il s’était décidé, sa curiosité masquait en réalité la pensée de ce mécanisme aussi discret qu’efficace, dont elle, Marie Isabelle Marlin née Bonneteau, ne s’était jamais étonnée, parce qu’elle était née justement sur une branche maîtresse et que l’argent qui mule vers l’argent, comme la limaille de fer se précipite sur l’aimant, était aussi naturel à sa manière d’envisager les grandes lois immuables de l’univers que l’oxygène l’était au fonctionnement de ses poumons. Donc, aller voir, ce désir avait tarabusté Marlin pendant quelques jours et il avait fini par lui céder, comme si, sur place, le trajet mystérieux tour en méandres familiaux, que cet héritage avait accompli pour parvenir jusqu’à sa femme et rejoindre la cohorte de ses autres biens et propriétés, lui serait révélé. Il va de soi que, sur place, il n’apprit rien quant à la nature de ce processus qui fait que les rejetons des bonnes familles, comme on dit, finissent rarement dans la mouise. Pourtant ce qu’il découvrit valait quand même le coup de se déplacer, de son point de vue du moins.
Le pré en question était carrément miteux : une longue bande inclinée qui devait ruisseler comme fontaine de toutes les eaux des alentours à la moindre averse et, dans le creux, un terrain étroit, troué de mares mal comblées, pas même un hectare d’après le cadastre (mais qui, dans ces conditions, en aurait redemandé ?), le tout plus ou moins clos de haies devenues taillis et planté de pommiers séniles, gris de lichen et à moitié crevés. Un avoir de pauvre, en somme, et qui comme tel coûtait certainement trois fois la misère qu’il rapportait dans le meilleur des cas une fois sur deux. Marlin n’était pas mécontent. La terre, il la connaissait depuis son enfance. Et ce n’était pas seulement trente ans d’activité et d’expériences agricoles mais un instinct très sûr, aiguisé par l’appât du gain, qui étayait ses jugements. Alors pas mécontent au terme de sa petite inspection. Pour une fois son épouse allait perdre à coup sûr de l’argent, en droits de succession d’abord, en impôts ensuite, et quand bien même ce ne seraient que piqûres de puce, elle en serait piquée au vif, puisque le vif, chez elle, était précisément le porte-monnaie. Il pensa subitement au pauvre bougre qui avait vivoté misérablement, accroché à ce pâturage comme un bousier à sa boulette de crottin, et, à l’idée de cette boulette roulant dans l’arbre généalogique des Bonneteau jusqu’à la branche maîtresse la plus proche, il ne put s’empêcher de rigoler. Son épouse n’était-elle pas à l’affût de la moindre saleté (laissée par ses bottes à lui, naturellement), sur le carrelage de leur pavillon ? Et voilà que cette petite boule de crottin qui avait réussi à s’accrocher à ses basques l’accompagnerait jusqu’à sa mort sans qu’elle puisse jamais s’en débarrasser.
Mais le carrelage, crotté ou pas, c’était lui qui l’avait payé. Comme le reste du pavillon, d’ailleurs, de la cave au grenier, et du gros œuvre à la moindre poignée de porte, puisqu’elle avait refusé de prélever un centime sur son capital lorsque, sept ans auparavant, il avait décidé de faire construire parce qu’il voulait vivre dans du neuf, du moderne, du confortable, et, surtout, bien qu’il n’en eût rien dit, parce qu’il ne pouvait plus se voir chez les beaux-parents Bonneteau, morts, d’accord, mais si présents dans les murs de la vieille ferme que chaque soir en rentrant, lui, Marlin, avait l’impression d’être en visite à sa propre table puis toléré dans un lit qui n’était pas le sien. Or ce pavillon pour lequel il avait vu un peu trop grand, il en était toujours à le payer. Alors rembruni, soudain, comme à chaque fois qu’il pensait à toutes les traites qui s’accumulaient. Oui, vaguement inquiet en ce 20 juillet, mais pas bien longtemps : les banques, n’est-ce pas, ne sont pas faites pour les chiens et fallait vivre avec son temps, autrement dit jongler avec ce que ces messieurs eux-mêmes ne considéraient plus comme des dettes mais comme des emprunts, des investissements, et jongler, ça le connaissait.
Regagnant la route, Marlin leva les yeux sur le sommet de la colline auquel ce pré pouilleux servait de contrefort et de gouttière et, brusquement, il se souvint d’un nom qu’il avait lu sur le cadastre.
Après avoir repéré ce qu’il cherchait, il s’était attardé un instant, penché sur le registre, parce qu’il était de ceux que l’administration, à laquelle les morts n’échappent pas plus que les vivants, sidère un tantinet. Et c’était là que le nom lui avait sauté aux yeux : “le Domaine”, ça sonnait bien, très bien D’autant que le relevé établissait une grosse exploitation d’un seul tenant et d’une centaine d’hectares, à côté de laquelle le champ qu’il était venu voir faisait figure de chiure de mouche. Une autre chose l’avait frappé : la forme régulière, parfaitement équilibrée de cette propriété, un cercle quasiment, qui contrastait avec la mosaïque des terres alentour, lesquelles évoquaient un puzzle bougrement vicieux. Bon, il avait fini par repousser le registre, jailli de la mairie, foncé jusqu’au tabac pour se réapprovisionner en Marlboro, puis foncé derechef pour sortir du village et piler net, un kilomètre et demi plus loin, devant le champ du cousin défunt — oublieux du Domaine.
Mais ce nom, à présent, lui revenait. Et avec lui le souvenir du dessin harmonieux, comme si le premier ne pouvait être mentionné sans que surgisse dans l’instant même le second. Le temps de rejoindre sa voiture et d’en claquer la portière, sa décision était prise : au lieu de faire demi-tour et de rentrer, il allait poursuivre sur cette route qui, apparemment, longeait la propriété.
La route suivait en effet ce que plus tard Marlin appellerait à son tour le champ de la Dot, lui qui ne désignait jamais les parcelles de sa propre exploitation que par des numéros. La longue, très longue haie qui bordait ce pâturage était non seulement une clôture et un coupe-vent de trois mètres de haut, mais une planche botanique pour qui se donnait la peine de l’interroger De cette haie vive, plus impénétrable que n’importe quelle clôture de pieux et de grillage, s’élevaient des chants d’oiseaux et, en cette mi-journée ensoleillée sans un souffle de vent, d’indolentes bouffées odorantes qui retombaient lentement sur le fossé, la chaussée. Marlin guettait donc une brèche, une trouée, s’étonnant qu’on puisse encore trouver le temps d’entretenir si soigneusement ce mur de feuillage, d’épines et de furieuse sève, qui se couvrait de fleurs au printemps et de baies à l’automne. Et l’impatience le gagnait. Ou plutôt un sentiment équivoque fait de curiosité grandissante, d’agaçante frustration et d’un plaisir oublié depuis des lustres, parce que là-bas, chez sa femme, à une quarantaine de kilomètres de ce bocage, l’œil errait librement sur de vastes étendues cultivées — plates, monotones et nues — et le plaisir qu’on y prenait, si plaisir il y avait, résidait tout entier dans le fait de supputer ce que telle parcelle géante, embrassée du regard depuis la nationale sans même devoir pour cela lever le pied de l’accélérateur, rendait à l’hectare.
Alors qu’il s’engageait dans le petit bois qui palpitait d’ombres, de taches de soleil et sentait si fort l’humus que même lui, dans sa voiture, fut frappé de cette odeur, une idée lumineuse lui creva l’esprit. Il allait rendre une visite de courtoisie au patron de cette exploitation. Après tout, n’étaient-ils pas voisins ?
Peu après Marlin redescendait le chemin défoncé par deux profondes ornières et laissait derrière lui la ferme et le hangar. Le patron n’était pas là. Quant à la femme déjà âgée qui l’avait reçu, elle ne l’avait pas invité à attendre et il avait tout de suite su qu’il n’en tirerait rien. Néanmoins, une demi-heure plus tard, il était toujours dans le coin et, très exactement, sur le pré à la Mare. Dissimuler sa voiture dans un chemin creux au sortir de La Gonfrière, rejoindre la Charentonne à l’est du Domaine, se glisser entre deux fils barbelés avait été un jeu d’enfant.
Les vaches levèrent un instant la tête vers cet homme qui avait surgi du cours d’eau, puis l’une d’entre elles, effleurée par une crainte vague s’écarta et toutes suivirent, dociles, rêveuses et lourdes, pour s’arrêter un peu plus loin dans la pénombre de la berge.
En ce point de la rivière, masquée par le flanc bombé de la colline, la ferme était invisible, et Marlin s’éloigna à couvert des arbres pour le seul plaisir de l’ombre, le seul plaisir de l’eau qui courait sur un fond caillouteux avec un bruit de fontaine, le seul plaisir d’observer ce pâturage d’un vert si cru que la grande lumière de midi n’arrivait pas à l’étouffer. Une trentaine de mètres en amont, se glissant à nouveau entre des barbelés, il pénétra dans le maïs du champ de l’Épine noire, et l’ombre disparut aussitôt, l’ombre et avec elle jusqu’au souvenir de la fraîcheur, du murmure, du mouvement de l’eau.
Entre ces graminées dont les tiges étaient presque aussi hautes que lui, les feuilles, géantes, et les épis déjà formés sous de fines gaines d’un vert délicat, la chaleur était sèche comme dans un grenier, et l’air si immobile qu’il devenait la matière du silence, un silence qui n’aurait pu soupirer ni frissonner mais se froisser seulement avec un bruit de papier qui se recroqueville dans le feu. Yeux mi-clos, narines dilatées, Marlin sentait la colline s’élever sous son pas. Lui aussi, bien sûr, aurait planté dans ce sens. Il savait donc que cette sente étroite, qui s’étirait entre deux rangées de maïs, le mènerait forcément au centre du Domaine et en son point le plus élevé, et il savait aussi qu’en cette heure où le soleil entre en lutte avec lui-même, les hommes et les animaux sont à l’abri dans leurs trous respectifs, somnolents ou mangeant : oui, hommes et animaux à couvert, tandis que lui-même, courtaude silhouette étonnamment leste, poursuivait tranquillement son chemin, suivait sa piste, tout occupé de ce qu’il avait vu, voyait et désirait voir, tout occupé du plaisir qu’il avait à être en marge des hommes et de ces animaux domestiques si proches des hommes que leur univers, à l’image de celui de ces bipèdes qui ont inventé le barbelé, est hérissé de haies infranchissables, de clôtures électrifiées, d’interdits et de peurs.
Alors rapace, peut-être, ou mieux encore, parce que l’immensité du ciel était trop abstraite pour le séduire bien longtemps, bête sauvage foulant et fouillant la terre, poussée par la seule nécessité de son espèce méfiante et solitaire.
Bientôt les frênes apparurent au-dessus du maïs et, devant eux, la toiture d’une grange. À la lisière du champ, Marlin s’arrêta. Un espace ouvert s’étendait devant lui avec la feinte innocence des clairières où celui qui regarde devient sans même s’en rendre compte celui qui est vu. À sa gauche, la grange, dont il avait aperçu un peu plus bas le toit, mais à sa droite une autre grange semblable et, au fond, contre les frênes et dans leur ombre, une bicoque abandonnée. D’un bâtiment à l’autre, cet espace libre, que sillonnaient d’invisibles chemins, sentait l’homme à plein nez, l’homme si prompt à demander des comptes et à sortir son fusil avant même d’en demander, l’homme maître chez lui.
Pourtant, et il s’en aperçut aussitôt, c’était une vieille, très vieille odeur, et bien que l’herbe fût soigneusement fauchée, le lieu était moins saturé de présences vivantes que de souvenirs morts, fantômes droits debout hébétés comme sur des photos jaunies. Alors, si des générations de paysans avaient trimé ici, maintenant, même les vaches n’y venaient plus, et il s’avança sans se hâter jusqu’à la grange la plus proche, qui effectivement était vide, puis, de là, traversant une flaque d’aveuglante lumière, il rejoignit l’ombre des frênes dans laquelle la maison abandonnée, recroquevillée sur son silence, sa décrépitude humide, avait cependant un petit air bravache à cause, sans doute, des planches clouées en croix sur ses volets fermés.
Marlin ne lui prêta pas plus d’attention qu’à un cadavre de moineau, une mâchoire de chien remontée de la terre, dans le lent brassage qui s’opère là-dessous. Seuls les vivants l’intéressaient : le beau maïs qu’il venait de traverser, les pâturages gras, le nombre de têtes de bétail, le hangar monumental et la ferme, la longue ferme qu’il observait à présent depuis l’ombre des frênes, si nettement découpée dans la lumière de juillet, avec, au centre de sa façade basse, la porte de la salle commune ouverte sur un trou noir et, attablés vraisemblablement dans cette fraîche ténèbre, la femme trop âgée pour avoir encore des enfants à ses basques et le type à qui appartenait tout ça, oui, le type aussi, car quelque chose lui disait que le “patron” était rentré, qu’à une dizaine de minutes près il aurait pu le rencontrer.
Mais pour quoi faire ? pensa-t-il, et il sourit, au-dedans de lui il sourit, convaincu que c’était ces gens qu’il trompait — la femme méfiante et l’homme maître chez lui —, croyant encore que, lorsqu’il aurait tout vu et bien pris son plaisir en voyant tout, il s’en irait, satisfait. Or justement, il ne lui restait plus qu’à faire un petit tour dans le hangar, dont la masse énorme écrasait la ferme et contrastait si fortement avec la modestie des granges ou de la bicoque abandonnée devant laquelle il se tenait. Y aller, oui, mais en coupant droit par le pâturage, autrement dit sortir du couvert des frênes et s’avancer comme sur un fil de funambule ou, même, le fil d’un rasoir, parce qu’au nez et à la barbe de ces deux-là qui mangeaient dans leur cuisine, et donc courir le risque d’être repéré depuis chacune des fenêtres de la ferme, le risque d’être piégé à tout instant par le puits ténébreux de la porte ouverte, le risque de ne pas faire dix mètres sans être mis en joue par une voix qui l’obligerait à faire front ou à battre en retraite, oui, courir ce risque ou plutôt le braver — cette tentation, ce défi, cette envie folle si semblable à celle qui, sur la route, faisait qu’il appuyait sur l’accélérateur alors qu’il avait tout juste le temps de doubler, mais le temps quand même, le temps peut-être. Et puis soudain, dans l’arbre qui le dissimulait, deux pies s’abattirent en jacassant et fracassèrent le silence au-dessus de sa tête.
Marlin sursauta, brutalement ramené à la réalité de ce qui l’entourait, comme si précisément, depuis un petit moment déjà, ce n’était plus lui qui épiait la réalité placide du Domaine mais l’inverse.
“Bon sang fît-il à mi-voix, tandis qu’une fleur de chaleur lui éclatait au visage et le teintait d’écarlate, voilà que je divague…”
Il suivit exactement le même chemin qu’à l’aller.
Maintenant il marchait vite et ne regardait plus rien. Maintenant son crâne lui faisait l’effet d’un œuf dur dans une casserole sur le point de cramer, il se sentait ruisseler de sueur de la tête aux pieds et, au-dedans, le sourire s’était éteint.
Lorsqu’il jaillit de la lourde immobilité solaire du maïs, il se précipita vers la rivière, s’agenouilla dans l’ombre de la berge, creva l’eau de ses deux mains, baigna son visage, ses cheveux, sa nuque, fit une coupe de ses paumes puis lâcha cette coupe pour boire à même l’eau cristalline avec avidité, courbé sur la rivière, penché sur son murmure, son mouvement, sa vase pailletée d’or, jusqu’à ce qu’un peu de sa fraîcheur se mette enfin à couler dans ses veines et le fasse frissonner. Alors seulement il se redressa Bouche ouverte, dégoulinant, il reprit son souffle, puis dénoua son foulard, le plongea dans l’eau, le regarda un instant se tortiller dans le courant, le sortit de là, l’essora, se le repassa au cou et le noua sur le côté avec beaucoup de soin, comme il le faisait chaque matin devant la glace après s’être rasé. Il se remit debout et, comme chaque matin également au sortir de sa salle de bains, dans le pavillon endormi où lui seul était levé, il eut envie d’une cigarette. Un panier froissé tomba de la poche de son pantalon quand il sortit son briquet et ses Marlboro, mais il ne s’aperçut de rien. Sa cigarette allumée, il en tira deux longues bouffées et se remit en chemin.
Ce ne fut que le soir, chez lui, qu’il se souvint n’avoir pas pris le temps de faire valider son bulletin de loto au cours de la journée, et constata que ce bulletin avait disparu de ses poches. Il y avait des années qu’il jouait, des années aussi qu’il misait toujours un peu plus gros, et des années qu’il attendait.
Il se creusa la tête pour retrouver les numéros qu’il avait cochés la veille, hanté par le pressentiment que pour une fois c’étaient les bons. Mais furieux comme il l’était et infiniment anxieux à l’idée de se tromper, il finit par douter de n’importe quel chiffre lui revenant en mémoire et, lorsque le tirage eut lieu et qu’il perdit à nouveau, il demeura convaincu, douloureusement convaincu qu’une jolie somme, sinon le gros lot lui-même, était stupidement tombée de sa poche en même temps que ce bulletin égaré.
Sa déception fut d’autant plus cuisante, et le doute torturant, qu’il n’avait personne avec qui partager le second. Marie Isabelle Marlin née Bonneteau, du haut de son mépris pour tous ceux qui imaginaient comme lui que l’argent est assez innocent pour tomber du ciel, aurait certainement ricané. Quant aux voisins — agriculteurs, commerçants, facteur —, il ne leur adressait jamais la parole que contraint et forcé. Mais une autre chose lui trottait dans la tête. Une chose d’ailleurs liée à cette incroyable déveine, parce qu’à force d’y réfléchir il était arrivé à la conclusion que c’était là-bas qu’il avait perdu ce foutu bout de papier.
Le Domaine.
Il n’était pas un jour sans qu’il y pensât, dans le sillage, pour ainsi dire, de cette grille de loto gagnante qui lui avait glissé entre les doigts. Et même quand il commença de reprendre le dessus, de se dire qu’il avait approché la chance de trop près pour que celle-ci ne se représentât pas, il continua de penser au Domaine, en fumant sa cigarette d’après le café du petit déjeuner, par exemple, ou bien en sillonnant la monotonie infinie de ses hectares de blé moissonné. Oui, dans le grand silence de l’aube comme dans le vacarme de la botteleuse qui mettait la paille en cubes, tandis que le transistor suspendu à l’intérieur de la cabine du tracteur hurlait ses chansonnettes, ses flashs d’informations ou ses pubs, il ne se passait pas une journée sans qu’il se souvînt brusquement du Domaine, un peu comme il avait été obnubilé, au début de l’été, par le champ dont sa femme avait hérité.
Sauf que cette fois Marie Isabelle Marlin née Bonneteau n’avait rien à voir avec cette pensée, et tellement rien à voir que, le soir, au cours de leur dîner en tête à tête, il en vint lui-même à susciter cette pensée qui mettait tant de distance entre eux qu’il en oubliait l’éternelle condition supérieure de sa femme, ses silences méprisants ou ses remarques narquoises, et jusqu’à l’étrange combinaison odorante qui émanait de ses cheveux, de ses vêtements et de sa peau, car elle se parfumait, s’enduisait d’un tas de lotions, usait de toutes sortes de crèmes, bref, comme on dit, s’entretenait. Oui, au bout d’un moment, c’était comme si cette femme, attablée en face de lui, n’existait pas.
Ce qu’il pensait alors, se racontait, tenait en quelques phrases — rarement vu une exploitation aussi soignée ; évidemment, une situation incomparable ; mais un boulot fou pour en arriver là ; des années, des années ; le type qu’avait fait ça pouvait être fier ; un petit bijou, ce Domaine…
Mais jamais elles n’épuisaient ce qui se tenait derrière, elles effleuraient simplement la surface, disposaient l’âme en quelque sorte, rouvraient la porte par laquelle s’engouffrait un souvenir si précis, si vif et prégnant que Marlin en était transporté instantanément ou presque. Non, jamais ces quelques phrases n’auraient pu expliquer et encore moins tarir le flot rouge sang de l’émotion qui affluait alors en lui, et peu importait que ce fussent toujours les mêmes, peu importait que, confiées à un tiers, ce tiers n’eût pas compris comment leur banalité réussissait à le plonger et à le retenir dans la fixité d’une insondable rêverie. D’ailleurs, très vite, les phrases en question se disloquèrent, puis les mots eux-mêmes se raréfièrent pour se résorber en un nom doté d’une majuscule, un nom propre dont tout le reste — épithète, verbe, complément — procédait, et auquel tout ce reste devenu subitement superflu retournait. Et lorsqu’il en fut là, lorsqu’il en fut à dire “le Domaine” et qu’à ce seul nom la pensée du Domaine l’envahit tout entier, la trouble émotion du début se cristallisa elle aussi en un unique sentiment parfaitement pur et parfaitement identifiable : la convoitise.
De songeur, Marlin devint irritable. Tout ce qui l’agaçait auparavant lui était maintenant carrément insupportable, et sa femme bien sûr, sa femme en premier lieu, mais les palabres avec ses créanciers également, les incertitudes à propos du cours du blé, ou une machine immobilisée faute de pièce de rechange immédiatement disponible chez le concessionnaire. Comme si le désir qu’il avait maintenant du Domaine, loin de mettre une distance entre lui et des ennuis pourtant familiers, rendait ceux-ci plus pénibles et sa femme, naturellement, infiniment odieuse, avec son inébranlable supériorité de fille de bonne famille fourvoyée dans un mariage douteux. Ah, bon Dieu, pensait-il, furieux, elle rirait, comme elle rirait s’il lui parlait du Domaine, ignorante et incapable d’apprécier comme elle l’était, tout juste bonne à compter et à mépriser ce qui ne passait pas la barre des trois cents hectares que le père Bonneteau lui avait laissés… Et puis — car la convoitise avait fait surgir cette évidence ignorée jusque-là et face à laquelle il était totalement démuni : le Domaine n’était pas libre, le Domaine avait un propriétaire, et pourquoi diable celui-ci se séparerait-il de ce petit bijou ?
Parfois, comme un enfant, il passait outre cet obstacle monumental, faisait comme si, mais n’allait guère plus loin parce qu’il n’était pas de ceux qui vivent très longtemps dans les sphères désincarnées du rêve. Or en admettant même que le Domaine, par on ne sait quel miracle, fût à reprendre, qu’en ferait-il, lui, qui était installé à une quarantaine de kilomètres et ne pratiquait plus l’élevage depuis belle lurette ? Bref, de quelque côté qu’il se tournât et retournât la question, il arrivait toujours à la même conclusion : impensable, irréalisable, hors d’atteinte, et hors d’atteinte comme rien jusqu’à présent dans sa vie ne l’avait jamais été.
Marlin passa ainsi une dizaine de jours supplémentaires, de plus en plus agité, de plus en plus brutal, au rythme de ce flot rouge sang qui balançait entre désir et regret, et épousait à présent parfaitement les battements de son pouls. Puis un matin, à peine levé, à peine rasé, son foulard rouge noué sur le côté, il prit sa voiture et fonça là-bas.
Lorsqu’il arriva au bourg, il ignorait encore ce qu’il ferait. Il jetterait un coup d’œil sur le Domaine, ça, oui, mais après ? Après peut-être rien. Après peut-être qu’il s’en retournerait, repasserait un peu plus tard, il n’en savait rien, il était venu, c’est tout, au plus près de la réalité qui le tourmentait.
Il était tôt, sept heures trente à peine, quand il traversa le village à fond de train. La Crepse ôtait le volet de la porte de son café-tabac, il l’aperçut du coin de l’œil et donna un grand coup de frein :
— Ouvert ? lança-t-il par la vitre baissée.
— Ouvert, soupira-t-elle.
Il voulait lui demander. Mais cherchant encore le bobard qui introduirait, il commença par acheter des cigarettes, continua en commandant un café, puis attaqua soudain, comme à son habitude, avec aplomb Marlin, représentant en pieux plastiques et clôtures spécialisées, première tournée dans le coin, nouveau sur le secteur, prise de contact systématique avec tous les agriculteurs, enfin, systématique, n’est-ce pas, on aimerait bien ! Mais c’était pas à elle qu’il apprendrait les difficultés du commerce, c’était pas à elle qu’il apprendrait que le client c’est tout caprice, promesse et puis plus rien. Tiens, à propos, si elle savait où se trouvait une exploitation qui s’appelait le Domaine, et si à son avis ça valait le coup d’y faire un saut.
Lui demander ou plus exactement la faire causer, bien qu’il ne se fît pas beaucoup d’illusion — à la campagne, même les bavards sont muets avec les étrangers. Mais grappiller quand même, grappiller peut-être, un petit quelque chose, une allusion, n’importe quoi, oh, il avait maintenant une furieuse envie de parler du Domaine et une furieuse envie d’en entendre parler, parce qu’à force de prononcer pour lui seul ce nom, il allait finir par s’empoisonner le sang avec.
Il resta bouche bée, littéralement soufflé, pris de court comme rarement il l’avait été, et incapable de demander à cette femme de répéter ce qu’elle venait de dire : crise cardiaque et compagnie, pauvres gens, un désastre, lui à l’hôpital et elle toute seule pour liquider, alors les pieux plastiques, vous comprenez…
— Mais quand ? s’exclama-t-il enfin.
— Oh, quinze jours, trois semaines, dans ces eaux-là…
Et ce fut cela qu’il emporta. Ce “quinze jours, trois semaines”, alors qu’il payait, quittait le bistro, se précipitait sur sa voiture, s’y engouffrait, démarrait et rentrait à toute allure chez lui.
Puis brusquement il réalisa pleinement que l’obstacle majeur était levé, que la chance se présentait une deuxième fois, et il se mit à rire de plaisir et d’incrédulité, à rire comme un fou, à rire tout son soûl, devant lui la nationale filait en une belle ligne droite qui s’ouvrait un passage dans les champs, les villages, les bois comme un coup de rasoir bien net — sûr, cette fois, il refermerait la main dessus avant que la chance ne lui glisse entre les doigts : quarante kilomètres, après tout, qu’est-ce que c’était ?
Au bourg et dans la vallée, en cette mi-septembre qui sentait déjà l’automne, personne, bien sûr, n’ignorait que le Domaine — terres, ferme, bâtiments — était à reprendre. Certains auraient pu être intéressés par telle ou telle parcelle limitrophe de leurs propres pâturages, mais se coller sur le dos la totalité n’était pas une mince affaire. Le cours de la viande comme celui du lait n’avaient cessé de chuter et l’avenir, bardé de quotas de production, était de plus en plus incertain Et puis il y avait Roch, que tous ou presque connaissaient depuis l’enfance, et ils n’étaient pas des vautours pour se précipiter comme des malpropres et profiter d’un malheur qui, loin de les réjouir, leur donnait plutôt à penser, et des pensées pas vraiment réjouissantes du genre : bien peu auraient fait du Domaine ce qu’il en a fait et, maintenant, il ne lui reste plus qu’à aller voir ailleurs, pourtant c’est sa peau qu’il a failli y laisser.
Et ils en étaient encore à ruminer ce sale coup qui aurait aussi bien pu les frapper que Marlin en était déjà à son énième aller et retour entre les terres de sa femme et l’étude ronronnante, douillette et feutrée d’un certain maître Crulai, notaire à Langles, auquel il donnait des migraines, voire des nausées, des aigreurs en tout cas.
Dès son installation au bourg, Roch était revenu quotidiennement sur son ancienne exploitation afin d’en rapporter quelques outils oubliés, dresser la liste complète du matériel qu’il y avait laissé, et s’assurer que l’étable, à l’arrière du hangar les portes et les fenêtres de la ferme, les granges et la masure, sous le bosquet de frênes, étaient solidement bouclés. Il n’en était pas encore à attendre Marlin, à être déçu de ne pas trouver sa voiture garée en bas du chemin, ou à espérer que quelqu’un, chez la Crepse par exemple, lorsqu’il allait acheter son journal le matin, l’avertirait qu’un étranger traficotait on ne sait quoi à propos du Domaine. Au bout d’un mois, pourtant, il n’était pas un rouleau de fil de fer barbelé, un tonneau, un manche de pioche ou une courroie en cuir qu’il n’avait retrouvé, décidé dans un premier temps d’emporter, et finalement abandonné parce que là-bas, au bourg, ce serait un bazar de plus qui ne ferait qu’encombrer. Quant aux machines agricoles, dont certaines n’étaient plus de la prime jeunesse, la question de savoir si elles demeureraient ou non sur place ne se posait même pas. Au soir du déménagement les siens n’avaient-ils pas détourné les yeux, mal à l’aise, réprobateurs peut-être, lorsqu’il avait dit : “Bon, reste plus que le tracteur…” Ce soir-là, lui et le John Deere avaient suivi la D 230 en un aller simple qui menait au bourg sans retour.
Trois ans plus tard, si Roch, à l’issue d’une soirée de juillet, n’avait pas renoncé à raconter à Mathias l’histoire du Domaine, peut-être qu’il lui aurait dit parce que vous comprenez, Mathias, il fallait que je m’habitue à lever les yeux non plus sur l’horizon mais sur une haie de troènes. Il fallait que je m’habitue à revenir vers notre nouvelle maison alors que je venais à peine de m’en éloigner. Il fallait que je m’habitue à ce que le John Deere occupe la place de la voiture dans le garage, étant donné que je n’étais pas encore résigné au fait qu’il n’en sortirait plus jamais et donc, que je ferais aussi bien de m’en débarrasser. Il fallait que je m’habitue à entendre sonner le seul clocher du bourg. Il fallait que je m’habitue à un potager qui ne venait pas en plus de tout ce que j’avais à faire, mais était l’unique chose qui me restait à faire. Il fallait que je m’habitue, quand la nuit les bourrasques d’automne me réveillaient en sursaut, à ces craintes absurdes, sournoises et entêtées comme des taons, qui me soufflaient qu’une catastrophe allait s’abattre sur la ferme. Il fallait, et je n’y arrivais pas, comprenez-vous, que je m’habitue à vivre dans l’espace d’un jardin de retraité, alors que je flottais en revanche dans les journées comme dans des habits devenus subitement trop grands, puisqu’il fallait aussi que je m’habitue à ne plus me lever à l’aube et à ne pas avoir vraiment sommeil, le soir, en allant me coucher.
Mais Roch ne raconta jamais cela à Mathias. Il ne lui parla jamais de cette période funèbre qui suivit sa sortie de l’hôpital, long automne humide au cours duquel il essaya de s’habituer et, après son unique entrevue avec Marlin, en vint à désespérer de jamais le revoir, quand octobre eut définitivement balayé le vieil été.
Il allait toujours faire un tour, mais deux fois plutôt qu’une à présent. Et lorsque Suzanne entendait la voiture démarrer, elle s’exclamait à mi-voix : “Ce n’est pas possible, le voilà encore parti !” Parce qu’il venait tout juste de rentrer des courses ou de revenir de Langles.
Entre eux, il n’avait plus été question de Marlin depuis le déménagement et, pour elle, c’était une affaire comme de juste avortée, puisque ce type — elle n’en avait jamais douté — n’était qu’un fier-à-bras qui s’était offert gratis le plaisir de leur en flanquer plein la vue en leur proposant soixante mille francs du hangar. Quant à ce bâtiment, précisément, elle essayait de convaincre Roch que, démonté, ils trouveraient certainement un acheteur qui leur en donnerait encore un bon prix. Mais Roch esquivait toute discussion S’il ne parlait jamais de Marlin, il ne parlait pas beaucoup plus ou Domaine. Et lorsqu’elle insistait sur l’urgence et la nécessité de démonter le hangar, il lui opposait un silence buté, un silence comme un bloc de pierre sans veine, sans faille, d’un seul tenant du centre à la périphérie, le silence d’un refus si catégorique que la charge d’explosif qui en serait venue à bout serait venue à bout du bonhomme, également.
Alors, quand novembre commença avec ses bourrasques chargées de pluie, ses matins brumeux et ses jours de plus en plus chiches aux reflets roux, Roch passa le plus clair de son temps à sillonner les routes du canton : du bourg au Domaine et du Domaine à Langles, fuyant son nouveau jardin (dans lequel, du reste, il n’avait plus grand-chose à faire), fuyant aussi les quelques réparations qui auraient pu l’occuper dans la maison (mais il n’avait jamais réparé que des machines agricoles, des appentis, des clôtures, des toits, bref, réparé en grand et à l’extérieur, si bien que la minutie du bricolage domestique lui nouait l’estomac comme s’il devait pour cela, plié en quatre, s’introduire dans une boîte d’allumettes), fuyant enfin un objet qui exerçait sur lui une fascination aussi désastreuse que tyrannique : le téléphone, comme s’il n’entendait que son silence dans le silence, comme s’il ne guettait que sa sonnerie dans l’immobilité de l’automne, comme si la délivrance était située à l’autre bout de ce fil et que, pour retrouver un peu de paix, il eût suffi d’appeler. Mais pour dire quoi ? se défendait-il lorsqu’il se surprenait une fois encore à rôder autour de l’appareil (oh, il n’avait eu aucun mal à dénicher le numéro de Marlin dans l’annuaire), et pour entendre quoi, bon Dieu, sinon ce qu’il redoutait d’entendre et entendait déjà, puisque Suzanne ne cessait de le lui seriner. Alors fuyant cette obsession aussi, cette tentation surtout, et la crainte qui leur était bée. Car ce n’était pas possible, n’est-ce pas, que Suzanne une fois encore ait eu raison ? Ce n’était pas possible, n’est-ce pas, qu’il se fût trompé en ce samedi lointain, ce samedi du déménagement, quand, descendant avec cet autre vers la Charentonne, il avait soudain compris que ce qui rendait son sourire si déplaisant n’était ni de l’ironie ni de la suffisance mais de l’envie, et une envie si énorme qu’elle en devenait presque candide, tant elle savourait à l’avance, et en toute impudeur, son plaisir.
Bien sûr, mille obstacles pouvaient s’opposer au fait que Marlin prenne sa suite, mille empêchements étrangers au Domaine, mais la mort mise à part ou une faillite improbable — comment faire faillite quand on a trois cents hectares en propriété dans l’une des plus riches régions agricoles du pays ? —, il n’en voyait qu’un seul susceptible de rebuter ce type qui se trimballait alors à son côté comme s’il était d’ores et déjà sur ses terres : les propriétaires de l’autre côté de l’océan, un refus tout net pour on ne sait quelle raison, ou alors des prétentions exorbitantes, des conditions impossibles, des complications à n’en plus finir, le tout relayé par ce gros caramel mou de Crulai que rien, jamais, ne ferait sortir de son train-train de fils de notaire devenu notaire à son tour en bâillant d’ennui, et gérant des affaires dans lesquelles il fourrait à peine son nez. Pourtant, se disait-il, si tel avait été le cas, Marlin ne m’aurait-il pas contacté pour en apprendre davantage ? Et est-ce que je ne lui avais pas offert, spontanément et dès que j’avais compris ce qu’il était venu me dire, de l’aider ?