Le Domaine

Anne Guglielmetti · Chapitre 3 sur 21

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Le Domaine

Chapitre III

 

— Voilà, dit Roch sans la moindre émotion, presque distraitement, fin du premier acte. Le bonhomme est expédié à l’hôpital plus mort que vif et, là, ils vous le récupèrent, vous le requinquent, et vous l’expédient un mois dans une maison de repos pour parachever un sauvetage qui leur a coûté pas mal d’efforts.

— Vous vous en êtes bien tiré, s’exclame Mathias, trois ans après votre accident, vous êtes en pleine forme !

— Oui, maintenant, je suis assez en forme. Mais en rentrant chez moi. ce n’était pas le cas, j’avais été salement secoué. Pourtant le deuxième acte a commencé tout de suite.

— Le deuxième acte, répète Mathias, l’entrée en scène de Marlin ?

— Oui, il était impatient, bougrement impatient, je n’avais pas encore quitté cette ferme qu’il y était déjà. Mais vous, par contre, vous avez pris votre temps.

— Moi ?

— Oui, vous.

— Vous n’allez pas me dire que vous m’attendiez ! s’exclame Mathias, que vous vous doutiez qu’un rat de bibliothèque comme moi, un type grandi rue Cadet, et si vous connaissiez cette rue, vous sauriez qu’en dehors des étalages de fruits et de légumes bref, un ignorant qui ne sait toujours pas distinguer un épi de blé d’un épi d’avoine, tomberait du ciel et achèterait ce qui a été votre maison !

— Non, je ne vous le dirai pas, réplique Roch avec un rien d’impatience, comment aurais-je deviné ? Il n’empêche, tombé du ciel, d’une bibliothèque ou de votre rue Cadet, c’est vous qui avez contacté Crulai l’été dernier.

— D’accord, Roch, mais vous rendez-vous compte que vous tiendriez le même discours à un autre si c’était un autre qui était devant vous en ce moment ?

— Je me rends compte, je sais. Mais en dehors du fait qu’il s’agit quand même de vous, la question est de savoir ce que vous êtes venu faire dans cette histoire.

— Vous plaisantez, murmure Mathias.

— Non, dit Roch, et il tourne la tête vers la fenêtre qui donne au nord, sur le pâturage du Confluent, son regard effleure la table encombrée de livres, placée juste en dessous, puis se perd dans le lointain, vers le clocher de La Gonfrière peut-être, la vallée dans laquelle la Charentonne, gonflée de la rivière de Touquettes, poursuit son chemin, et il reprend, sombre, entêté, de plus en plus tendu : Pourquoi croyez-vous que depuis un an. à chaque fois que nous nous rencontrons, je vous raconterais l’histoire du Domaine, si ce n’est…

— Mais enfin, l’interrompt Mathias, que Marlin qui a repris le bail des terres ait quelque chose à faire avec le Domaine, je veux bien, mais moi, qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?

— Je ne sais pas. Mais là-dedans, comme vous dites, vous y êtes.

— Quelle drôle de… s’exclame Mathias sans achever.

— Quel drôle de type je suis, c’est ça ? soupire Roch après trente secondes de silence en ramenant son regard sur Mathias.

— Non, il ne s’agit pas de vous, proteste aussitôt Mathias, mais de votre raisonnement, de votre manière d’appréhender les choses, les événements.

— Appréhender ?

— Saisir, si vous préférez.

— Pour moi, ce sont les événements qui nous saisissent. Et ils nous saisissent tout vifs, sans nous demander notre avis, sans nous donner le temps de nous habituer…

— D’accord, Roch, d’accord ! fait Mathias en s’échauffant à son tour, mais il y a quand même une petite chose qui m’intéresse beaucoup plus que ma soi-disant participation !

— Eh bien ?

— Au fond, et sans vouloir vous offenser, avec votre fil rouge, vos coïncidences qui seraient beaucoup plus que des hasards, et maintenant votre deuxième acte, qu’est-ce que vous cherchez ?

— Un renard.

— Pardon ?

— Oui, vous avez bien entendu, un renard… Ou si vous préférez le pourquoi d’une vieille, très vieille histoire, qui loin de s’arrêter en ce 20 juillet 1980 s’est poursuivie depuis et se poursuit encore maintenant, au moment même où nous parlons.

 

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