Le Domaine

Anne Guglielmetti · Chapitre 6 sur 21

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Le Domaine

Chapitre VI

 

Lorsque Mathias quitte le Domaine, en ce dimanche matin, il pleut et il ne sait pas très bien où il va, mais ça n’a pas beaucoup d’importance, il a simplement l’intention de marcher et peu importe la direction que prendront ses pas.

En réalité, ce n’est même pas qu’il ait décidé de se promener : il en a eu marre, tout à coup, de ce chantier dans lequel il s’est lancé l’avant-veille en démontant l’évier et en prolongeant l’arrivée d’eau jusque dans une pièce où il n’y a jamais eu d’eau, si bien que depuis deux jours il lave la vaisselle, lui-même et le reste dans le lavabo de la salle de bains, ou ce qui sera un jour une salle de bains s’il pose une douche dans ce cagibi où se trouve actuellement le lavabo, ce dont il n’est pas du tout certain, de même qu’il n’est plus tout à fait sûr de devoir remonter l’évier au bout de ce tuyau qu’il a prolongé la veille avec mille difficultés, parce qu’à la réflexion il serait peut-être préférable d’installer la cuisine et donc l’évier dans une pièce plus petite et ainsi de suite, alors, soudain, il a tout planté là, chaussé des bottes en caoutchouc, passé un ciré et moins décidé de se promener que fui la lampe à souder, les tubes, les coudes en cuivre, et surtout sa propre indécision — oh, prendre l’air, faire un tour ! —, même si abandonner des problèmes d’arrivée et d’écoulement d’eau pour se balader sous la pluie ne manque pas d’ironie, mais celle-là, du moins, il n’a pas à se préoccuper de la mener sans une fuite vers un lavabo ou un évier dont l’emplacement définitif reste à déterminer : bon Dieu, qu’est-ce qui lui a pris de se lancer dans ces foutus travaux de plomberie ?

II passe le hangar, il arrive sur la route, il parcourt une vingtaine de mètres sur le macadam luisant puis s’engage dans un chemin qui longe le petit bois, pourquoi pas par là, n’est-ce pas ? oui, pourquoi pas.

La pluie a cessé. Juste comme il pénétrait dans le chemin, elle a cessé, mais il ne s’aperçoit de rien, l’entend distinctement tomber sur les feuillages des arbres où elle ne fait que s’égoutter de branche en branche, alors il croit encore qu’elle tombe du ciel, d’ailleurs une énorme odeur de terre, d’herbe et de feuilles détrempées l’enveloppe, et il avance tête enfoncée dans les épaules, comme s’il risquait de faire eau de toutes parts, comme s’il était un chalutier sorti par gros temps.

Le chemin est bordé d’une haie où s’enchevêtrent des houx des noisetiers, du chèvrefeuille, de l’aubépine, de l’épine noire et des frênes taillés si ras chaque année qu’ils finissent par en crever, laissant là leurs troncs morts, ventrus, tourmentés, énormes comme des carcasses, des squelettes d’animaux oubliés. Mais Mathias ne sait pas plus reconnaître un épi d’avoine qu’il ne sait lire une haie et celle-ci se tait tandis qu’il passe son chemin. Puis un geai surgit, piaille en bordure du bois, à l’abri des fougères peut-être, et Mathias sursaute, cherche l’oiseau des yeux sans le trouver, sans rien trouver, et tout redevient silencieux, extraordinairement silencieux Alors il son de la poche de son pantalon une boussole à peine plus grosse qu’une noix, découvre que ce chemin dont il aurait juré qu’il allait droit sur l’ouest oblique vers le sud, et il repart, mains dans les poches, col relevé, grandes enjambées.

À l’opposé du bois, une vaste prairie vallonnée, impeccable comme un terrain de golf, est plantée de loin en loin de pommiers ; l’herbe y est drue, épaisse et courte, luisante de pluie ; les couronnes des arbres sont non seulement parfaitement rondes et égalisées en bas par les langues des vaches, mais reposent de surcroît sur de petits troncs, trapus et droits, si bien qu’il ne manque plus que les taches rouges des pommes pour que ces arbres ressemblent à des dessins d’enfant, des pommiers de paradis. Et la terre, sous les touffes d’herbe de la prairie, dans les ornières caillouteuses du chemin, sous les larges feuilles des fougères et les débris du bois, clapote, frémit, absorbe le reste d’une pluie tiède qui, il y a peu encore, tombait doucement, fine et tranquille, en l’absence de ce violent éternellement mécontent d’être ici et sans cesse allant ailleurs : le vent d’ouest.

Mais Mathias ne voit rien, pas même que le ciel est en train de s’ouvrir sur une large écharpe bleu myosotis. Oh, sûr, il sait fort bien pourquoi il s’est lancé, sans y connaître grand-chose pourtant, dans des travaux de plomberie.

Soudain, il lui semble entendre une fanfare. Est-ce que des instruments de musique peuvent porter si loin ? À Paris, le silence de la nuit est encore du bruit assourdi, à cause des murs peut-être, comme autant de filets aux mailles serrées qui retiennent mille débris, jusqu’à ce qu’une moto déchire la nuit et les murs citadins en un effroyable hurlement. Il tend l’oreille. Non, il n’a pas besoin de tendre l’oreille ; le son de la fanfare, que rien n’arrête, se propage tels de grands cercles à la surface d’un étang, ou mieux, telle une passée d’oiseaux migrateurs qui rétablit les distances, la vastité du ciel et de la terre, la mesure de toute chose, et donc la petitesse d’un homme qui suit un chemin creux tandis que dans le ciel grandit l’écharpe myosotis et que, à deux kilomètres de là, une fanfare de village déambule, tout auréolée du son éclatant de ses tambours et de ses cuivres.

La fête du bourg. En allant à Langles, l’avant-veille, il en a vu les affiches. Fête communale de Saint-Père : fanfare à 11 heures, vin d’honneur à 11 h 30 et, parmi les réjouissances de l’après-midi, course d’ânes baptême de l’air en hélicoptère, tirage de la tombola.

C’est drôle, jamais il ne dit Saint-Père ; à cause de Roch, sans doute, qui lui non plus n’appelle jamais le village par son nom, dit simplement le bourg. Oh, sûr, il sait très bien pourquoi il a décidé de démonter l’évier et pourquoi il n’ira pas jeter un œil sur cette fête de village, des fois que Roch y soit, qu’est-ce qu’il lui dirait, hein ? Alors qu’ils ne se sont pas revus depuis dix jours, alors que Roch n’est pas revenu au Domaine depuis cette satanée conversation de l’autre fois.

Donc, quarante-huit heures plus tôt, à peine levé, sa tasse de café encore à la main, il lui est apparu infiniment séduisant, judicieux et urgent de changer la cuisine de place, autrement dit, puisqu’une cuisine est avant tout un évier, de transporter celui-ci et ses tuyauteries ailleurs, de se lancer dans cette entreprise pour le moins périlleuse lorsqu’on n’a jamais fait ni soudure m plomberie de sa vie, ce qui est très exactement son cas, mais peu importe parce que pendant une journée quasiment, entre l’achat des matériaux à Langles, la conférence que lui a donnée le vendeur du centre de bricolage puis, au retour, l’installation d’un robinet d’arrêt, tel un garrot en amont du théâtre des opérations, il a oublié de tendre l’oreille, oublié de guetter dans le silence, par-delà son livre ouvert, ou même, par-delà les chansonnettes que diffuse son transistor quand il n’est pas penché sur un livre, assis à une table, une voix qui s’écrierait enfin à l’entrée du jardin : Oh, y a quelqu’un ?

“Bon sang, marmonne-t-il, arrêté par une clôture en barbelé qui barre le chemin, est-ce que je pouvais écouter son histoire de renard sans rien dire ?”

Derrière les lignes de barbelé sommairement tendues entre de minces pieux, le chemin n’est plus qu’une sente incertaine, boueuse, envahie de broussaille, mais Mathias passe outre. Peu après, il a oublié la fanfare. Oublié aussi la voix familière qui depuis dix jours se tait comme un reproche à l’entrée du jardin. Il est bien trop occupé à écarter des guirlandes de ronce, repousser des branches cassées et à demi pourries, se garder de souples rameaux de noisetiers qui lui reviennent en pleine figure sitôt lâchés, regarder où il met les pieds, car tout glisse, dérape, se dérobe, et en même temps s’interpose, griffe et retient, dans ce boyau de furieuse végétation que plus personne n’éclaircit depuis des années et que seuls fréquentent encore les renards, les chouettes ou quelque vache égarée, et bien sûr les grosses pluies qui dévalent le long de cet ancien chemin communal devenu ravine, parce qu’un jour un agriculteur en a décidé ainsi, s’est approprié ce tronçon de chemin, puis a eu autre chose à faire ou simplement la flemme d’arracher les haies de part et d’autre, de remblayer la sente, de faire disparaître pour de bon ce sentier. Et Mathias avance moins là-dedans qu’il ne s’y enfonce, s’y empêtre. Alors, comme devançant la question de savoir pourquoi, au lieu de faire sagement demi-tour, il s’est au contraire glissé entre deux rangées de barbelés pour suivre l’ancien tracé d’un chemin qui vraisemblablement ne mène plus nulle part, la voix de Roch claironne soudain dans sa mémoire, comme elle l’a fait lors de cette discussion après laquelle ils ne se sont plus revus : Et vous, qu’est-ce que vous êtes venu faire dans cette histoire ? et Mathias réplique entre ses dents : “De la plomberie, je suppose !”

Oui, de la plomberie, évidemment.

Une demi-heure plus tard, la ravine est dans son dos. S’en extirpant, il est tombé en plein sur un champ de maïs qu’il a traversé au petit bonheur la chance et, au sortir de ce champ, il a retrouvé le chemin, un chemin en tout cas.

Maintenant il a un pâturage à sa droite, un autre à sa gauche, et pas un toit en vue. Il n’a pas la moindre idée de l’heure, pas la moindre idée non plus de la distance parcourue. Il a chaud tout à coup ; s’aperçoit qu’il cuit dans son ciré, s’aperçoit que le soleil tape et que le ciel est presque entièrement dégagé. Il ne sait vraiment pas où il a atterri. Alors il grimpe sur le talus, ôte son ciré, s’assoit dessus et, une fois de plus, tire la boussole de sa poche.

Ce n’est pas qu’il trimballe partout avec lui sa boussole, c’est qu’il met toujours le même pantalon. Il se dit ça, comme s’il y avait quelque chose de suspect à consulter en permanence cette boussole achetée à Langles deux jours plus tôt. Mais déjà chez l’horloger, quand il a demandé à la voir, il s’est senti un peu ridicule. L’aiguille tremble L’objet est si petit qu’il tiendrait tout entier dans son poing. “Ni vu ni connu…” murmure-t-il. Pourtant le brin de honte demeure. Comme si seuls les marins perdus en mer avaient le droit de s’enquérir du nord. Quoi qu’il en soit, le chemin remonte vers l’est, sans sa boussole il n’en aurait rien su…

Son estomac gargouille, longuement, ingénument. Et il pense brusquement aux vers de terre qui transitent dans l’humus et dans le noir. Il n’a qu’un café dans l’estomac, ça fait pas lourd. Surtout que la veille au soir il n’a pas mangé grand-chose. Devrait rentrer. Mais n’a pas la moindre envie de rentrer. En fait, il se sent un peu faiblard. Et puis il ne pense plus à rien. Ou plutôt il pense à Roch et ne veut pas encore l’admettre, admettre que s’il ne guette pas sa voix dans le silence, c’est qu’il se sait trop loin du Domaine.

Il considère un accroc dans sa jambe de pantalon. Ou du moins il a l’œil posé dessus. Au-delà, il y a sa botte crottée. Et au-delà encore une grosse tache verte — c’est fou ce que l’herbe peut être verte ! et tout à coup il se sent misérable : pourquoi n’a-t-il pas téléphoné dès le lendemain de cette soirée où lui et Roch se sont vus pour la dernière fois, n’avait-il pas alors un excellent prétexte, puisque Suzanne l’avait appelé à minuit passé ?

Mais il ne l’a pas fait, non, n’a pas osé. Et de moins en moins osé à mesure que les jours passaient, si bien que maintenant il est trop tard, beaucoup trop tard, alors il suit de nouveau un chemin qui l’enverra peut-être, dans une vingtaine de mètres ou derrière le prochain virage, dans un cul-de-sac.

Et vous, qu’est-ce que vous êtes venu faire dans cette histoire ? Mais il n’en sait rien, justement ! Savait-il seulement qu’il était entré dans une histoire ? Pourtant là-dedans, comme vous dites, vous y êtes ! Oui, il y est. Avec un ciré sur le dos et des bottes en caoutchouc aux pieds, un accroc à son pantalon et une boussole en poche. Il y est, même s’il ne sait pas ce qu’il doit y faire et encore moins comment il pourrait s’en échapper, même s’il sait simplement que depuis dix jours, qu’il se l’avoue ou non, qu’il fasse ou non de la plomberie, il se sent misérable.

 

Elle l’a vu arriver de loin.

On ne vit pas seize ans en pleine campagne, à deux kilomètres d’un bourg qui compte au plus une centaine d’habitants, sans acquérir l’œil exercé des ruraux, comme on dit, des natifs et des gens d’ici qui semblent occupés uniquement de leur pelote et auxquels cependant rien n’échappe : le moindre mouvement d’un voisin, le passage d’une voiture inconnue, une cheminée qui fume ou précisément ne fume plus, un volet ouvert qui ne devrait pas l’être.

Alors elle se dit : Tiens, ce ne serait pas le jeune homme de chez Roch ? et pendant trente secondes la question demeure en suspens, elle aussi, sur la terrasse de son pavillon, une bouture de géranium à la main, mais trente secondes suffisent : Oui, oui, ce jeune homme de Paris, qui a racheté la ferme du Domaine…

Elle continue de suivre des yeux la silhouette qui progresse en direction de la route, là-bas, par-delà le pré, et, tandis qu’elle attend de savoir s’il prendra à gauche, autrement dit vers chez elle lorsqu’il aura rejoint la route, une image s’impose à son esprit : un chat, un chat errant comme il y en a tant dans le coin à cause du bois peut-être, l’un de ces chats abandonnés qu’elle n’a jamais réussi à apprivoiser ni même approcher lorsqu’ils déchiquettent à toute allure une carcasse de poulet ou lapent le lait qu’elle dépose à leur intention au fond de son jardin.

Il se promène, pense-t-elle. C’est vrai qu’on est dimanche, et après l’ondée tout scintille, frais, odorant et gai sous le soleil de juillet. Mais peut-on dire d’un chat errant qu’il se promène ? Au mieux il vadrouille, au mieux il s’aventure, et maintenant que la silhouette a pris à gauche sur la route et s’avance vers elle, l’image lui semble de plus en plus appropriée, car même si ce jeune homme marche au milieu de la chaussée, on dirait qu’il passe au large, prêt à déguerpir comme un chat à la moindre alerte, en deux bonds disparaître dans une haie.

Alors elle pense soudain qu’elle aussi vivait à Paris avant de venir ici, il y a si longtemps de cela Parisienne ! Le mot a quelque chose de magique, irrésistiblement, bien que sa vie là-bas ait été — oh mieux vaut ne pas s’en souvenir —, mieux vaut en rester à cet adjectif, dont elle murmure de nouveau les trois syllabes, rien que pour en entendre le petit bruit vif et rythmé comme des talons aiguilles sur les pavés, ces trois syllabes qui fleurent les cafés-noisette ou les cafés-crème commandés à la terrasse des bistros, et font resurgir dans leur sillage les grands magasins, la Seine, le métro aérien, le boulevard des Italiens et peut-être aussi, en arrière-plan, un marronnier en fleur : place des Abbesses, y avait-il vraiment des marronniers ? Puis elle s’élance, comme Mathias aborde les derniers mètres qui le séparent du portail de son jardin, elle s’élance telle une enfant vers une vitrine de jouets, une exilée qui n’aurait pas cru, après tout ce temps, qu’un mot, un seul mot prononcé dans cette langue première, cette langue d’avant, cette langue infiniment lointaine, serait capable de soulever tant d’échos, tant d’émerveillement et de nostalgie.

— Ah, bonjour ! s’écrie-t-elle par-dessus son portail, alors ça y est, vous êtes en vacances ? et elle ajoute précipitamment, puisque c’est là qu’elle veut en venir, on étouffe, n’est-ce pas, en juillet, à Paris ?

Oui, s’entendre dire cela avec la pointe de dédain que les Parisiens affectent lorsqu’ils parlent de leur ville, eux qui pourtant se sentent bannis quand on les envoie en province, eux qui s’ennuient comme des poteaux télégraphiques après deux semaines de grand air, eux qui imaginent avec épouvante être bloqués un hiver entier à la campagne, ou plutôt ne l’imaginent pas, tant leur inquiétude, à cette idée, est réelle.

Il la regarde. De toute évidence il vient seulement de remarquer sa présence et encore, parce qu’elle lui est tombée dessus ; il la dévisage, se demande ce qu’elle veut, n’a pas entendu un tiers de ce qu’elle a dit.

Et Paris s’efface, et c’est comme ces fois où elle demeure, une soucoupe de lait à la main : comment leur faire savoir, comment leur faire comprendre qu’elle ne leur veut aucun mal ? Mais peut-être que c’est aussi bien qu’ils ne comprennent pas et s’enfuient, parce que pour cette fois où ils se sont trompés, il y a toutes les autres où ils cracheront de douleur, de stupeur, de terreur, la patte broyée par un piège, ou bien s’affaisseront pour ne plus se relever, le crâne défoncé par le projectile d’une carabine. À ces pensées, son visage trente secondes auparavant tout illuminé se plisse, se ferme, se recroqueville, vieillit à toute allure : qu’il se sauve donc, qu’il la fuie et se sauve cette fois encore, même s’il n’a rien à craindre d’elle.

Mais il dit, hésitant, entortillé :

— Bonjour, vous… êtes Pauline ? Excusez-moi, je ne connais pas votre nom de famille, c’est Roch qui m’a dit que… Moi, c’est Mathias, j’ai acheté l’ancienne ferme…

Et le soleil revient sur elle, elle sourit et répond :

— Oui, je sais, Roch m’a parlé de vous !

— Ah oui, fait-il, c’est vrai ? et il ajoute subitement, comme si cette pensée était sur ses lèvres depuis longtemps et attendait la première occasion, ça fait dix jours que je ne l’ai pas vu, je crois qu’il est fâché.

— Fâché. Roch ? Et pourquoi donc ? Il en faudrait beaucoup pour qu’il se fâche avec quelqu’un. Mais entrez un instant, si vous n’êtes pas pressé, nous serons mieux pour causer !

Elle n’a pas eu besoin d’insister. Pas eu besoin d’écouter et d’écarter les impossibilités ordinaires, qui ne sont la plupart du temps que prétextes, fausse politesse — la peur de déranger, le déjeuner servi ailleurs, une autre fois peut-être. Il l’a suivie jusqu’à la table et les fauteuils encore rabattus contre la table à cause de la pluie du matin.

Pendant une fraction de seconde elle a été tentée de lui imposer le tour de son jardin, lui présenter ses pensionnaires, comme elle dit, puis elle s’est souvenue que les hommes en général, jeunes de surcroît, ne s’intéressent guère aux fleurs. Au fond de la vallée le clocher de La Gonfrière a sonné une heure moins cinq, mais il n’a pas paru le remarquer. Assis au soleil, dans le fauteuil qu’elle lui a désigné, il raconte, hésitant, une promenade en plein champ, hésitant, préoccupé et cependant déjà calé dans le fauteuil, comme si sa promenade, justement, trouvait tout naturellement son point de chute dans ce jardin, cette halte chez elle. Elle n’y voit pas d’inconvénient, bien au contraire. Elle dit : “Au fait, vous ne boiriez pas quelque chose ?” Et il accepte, hésitant toujours, mais sans façon : “Un whisky”, je veux bien, merci…”

Pleine de gratitude, puis saisie d’inquiétude, elle se précipite dans son pavillon. Du whisky, qui en boit ici ? Elle, ce serait plutôt les vins cuits ou le calva, quant aux visites, hormis Roch… Mais elle finit par dégoter une bouteille de bourbon qui date du temps de celui qu’elle appelait son mari, se souvient des glaçons, remplit en toute hâte une petite coupe de cacahuètes et s’empresse de ressortir plateau en main, comme si c’était rien de moins que le soleil qu’elle portait là-dessus, tel un trophée.

Il est toujours calé dans le fauteuil, préoccupé et désemparé. Oui, voilà, pense-t-elle en rejoignant la table : placidement triste pourrait-on dire, comme ignorant lui-même cette tristesse qui affleure sur son visage et contre laquelle le soleil de juillet ne peut rien, parce qu’il y a toujours un coin au nord que le soleil n’atteint pas, même au plus haut de sa course, même au plus haut de l’année, et que c’est là, pour quelque mystérieuse raison, que ce jeune homme a l’habitude de se tenir.

Ensuite, chacun un verre en main, lui son bourbon, elle un martini, ils ont parlé de la ferme, ils ont parlé de plomberie, ils ont parlé de la fête du bourg — la fanfare, oui, elle l’a entendue, mais elle n’y va pas, non, n’y est jamais allée, vous savez les gens d’ici, bien que dire les gens d’ici soit injuste parce qu’à de rares exceptions près les gens sont partout pareils : pas bons.

Et elle n’a plus la moindre envie de parler de la capitale, de lui faire savoir qu’elle aussi, elle écoute sans regret ce qu’il raconte à propos de cette métropole distante de deux heures à peine en voiture.

“Non”, dit-elle, elle est là depuis seize ans et elle y reste, à cause de ses fleurs, à cause de son jardin.

“Oui”, répond-il, et il ajoute qu’en ce qui le concerne, il ne sait pas trop…

Puis soudain il bondit sur ses pieds, tire de sa poche quelque chose, se rassoit, tend sa main par-dessus la table, et s’exclame, goguenard : “D’ailleurs, regardez ce que j’ai acheté, une boussole ! Éloquent, vous ne trouvez pas ?”

Alors elle soupçonne vaguement qu’il est peut-être déjà un peu gris et qu’elle n’aurait pas dû lui servir un deuxième whisky, vu que, très certainement, il n’a rien dans l’estomac, mais vaguement seulement, parce qu’elle aussi se sent légèrement trouble. Ensuite, comme s’en désintéressant brusquement, il a posé la boussole miniature sur la table, s’est renfoncé dans le fauteuil, a regardé autour de lui, murmuré un compliment, murmuré que oui, vraiment, on est bien dans ce jardin…

Pendant un bon moment ils se taisent. Non qu’ils soient arrivés au bout de leur bavardage, ils pourraient trouver mille autres choses à raconter. Mais avec eux maintenant il y en a un troisième, et c’est lui qu’ils écoutent : le jardin éblouissant de lumière, éblouissant de couleurs, avec une brise oui flâne et porte en bandoulière un parfum d’œillet, avec dans le ciel la trace d’un avion comme une arête de poisson, longue trace rêveuse qui se défait lentement dans le bleu myosotis, avec le silence qui n’est pas le silence mais la chaleur renvoyée et tremblotante, avec un bourdon dans son mantelet de fourrure qui ressort un instant du calice pour reprendre haleine puis replonge dans l’or et l’ivresse du pollen… Oh, les ombres se sont retirées dans leur grotte ; elles ne manqueront pas de revenir, tout dévorer, mais pour l’heure elles dorment sous une feuille de rhubarbe, oublieuses de juillet, oublieuses de nous et nous marchons, légers, dans l’univers…

Oui, c’est ce qu’elle se dit, Pauline. Et elle qui sait fort bien ce que les ombres signifient, ce que l’hiver fait du jardin, ce que la vie fait des hommes et ce que la plupart des hommes font de la vie, elle retient son souffle en cet instant miraculeux où les ombres se sont retirées, et elle croit qu’il en va de même pour lui, qu’il écoute cet après-midi de juillet, jusqu’au moment où il s’écrie de la voix étrangement guindée de ceux à qui l’alcool est monté à la tête :

— Alors comme ça, selon vous, Roch n’est pas fâché avec moi !

— Mais pourquoi le serait-il ?

— Bof…

Cette fois, impossible d’en douter, il a un coup dans le nez.

— Eh bien, en voilà une drôle de raison ! répond-elle.

Il rit, et ça tangue. Il rit et veut rassembler ses pensées mais c’est aussi difficile que de saisir un tas d’anguilles vivantes. Enfin il en tient une. Peut-être n’est-ce pas la bonne mais tant pis, il s’exclame :

— Racontez-moi une histoire ! et il ajoute, mi-conscient du ridicule de sa demande, mi-conscient qu’au point où il en est, le ridicule, de toute façon : oui, une chose inouïe, et peu importe qu’elle soit vraie, si elle donne un instant l’illusion d’échapper à notre pesanteur, vous comprenez ?

Elle le regarde, sourcils froncés, puis détourne les yeux, cherche et rencontre les mille plis écarlates et tuyautés de frais d’une grosse tête de dahlia. La pesanteur et l’illusion, elle, elle les nomme l’ombre et le jardin. Et il en faut très peu pour que l’ombre sorte de dessous une feuille de rhubarbe ou de n’importe quoi d’autre, parce que l’ombre n’est pas au-dehors mais à l’intérieur même du jardin, et elle soupire :

— Je ne connais pas d’histoire, Mathias, je suis désolée, et même si j’en connaissais, je ne saurais pas les raconter. Mais il y a quelqu’un qui sait raconter. Demandez à Roch, il aura sûrement une histoire pour vous. Il n’a jamais refusé son aide à personne, pas même à moi. Il est le seul ici qui m’ait jamais parlé sans arrière-pensée. Il est aussi l’un des rares qui sachent combien c’est dur de vivre, dur et compliqué. S’il était mort chez moi, en ce 20 juillet 1980, je n’aurais plus jamais eu le courage de regarder une fleur en face et encore moins d’en planter

Elle dit encore : “Vous avez entendu Mathias ?” puis elle fait “Oh !” parce qu’il a porté la main à son visage, oscillé, et doucement s’en est allé rejoindre le plateau de la table.

À présent, la tête dans le creux de son bras, il dort : sûr, il en tient une sévère.

Elle quitte la table sur la pointe des pieds ; mais quelques minutes plus tard elle revient, un parasol sous le bras. Elle glisse la hampe dans le trou de la table, ouvre la grande coupole à rayures avec mille précautions. Voilà, il dort à l’abri du soleil, il en a bien pour une heure sinon deux avant d’émerger.

Elle ramasse sans bruit les verres, les bouteilles, s’arrête trente secondes pour considérer la boussole… regagne enfin son pavillon en essayant de se souvenir de ce que Roch lui a dit à propos de ce jeune homme, mais il n’a rien dit, non, juste qu’il était content que ce soit lui et pas un autre qui ait racheté la ferme.

Puis elle s’assoit dans son salon devant la télé allumée, la bouteille de martini à portée de main. Un match de foot, de tennis, un match en tout cas. Le salon est dans la pénombre des volets rabattus et, au bout d’un moment, c’est comme si la pièce était vide tant elle est loin, rencognée sur son canapé, et seule comme du temps d’avant le jardin, seule comme autrefois à Paris, seule comme elle l’était avec tel homme puis tel autre qui ne l’accompagnait que pour dérober à la vie cette pâle étincelle qu’est le plaisir, et disparaître ensuite sans plus se souvenir d’elle que les morts ne se souviennent. Et même le bruit d’un hélicoptère débitant en rondelles le silence éclatant de ce dernier dimanche de juillet n’a pas réussi à creuser une brèche jusqu’à elle. Après le match il y a eu autre chose ; il semblait que l’image pouvait bouger ainsi sur l’écran jusqu’à la fin des temps ; il semblait aussi que l’alcool ne viendrait jamais à bout de l’ombre que dégorgeaient de nouveau toutes les grottes de son existence. Mais si, il y a sûrement eu un moment où l’alcool a fait son office, comme le cachet qu’elle avale chaque nuit vient à bout de son insomnie. Parce que lorsqu’elle s’est réveillée l’après-midi était presque terminé. Elle a éteint le téléviseur, quitté le salon, s’est glissée dehors, bouche pâteuse, migraine aux tempes. À sa vue, il y a eu comme un murmure dans le jardin, tous ses pensionnaires en un même mouvement se sont tournés vers elle et ont soupiré “enfin !”. Alors, les larmes aux yeux, elle a fait le tour de son pavillon pour les saluer un à un : les rosiers “Queen Elizabeth”, les géraniums, les zinnias, les dahlias “Héloïse”, les bégonias doubles, de toute beauté cette année. Bien sûr, sous la coupole rayée du parasol il n’y avait plus personne, mais c’était sans importance, les chats se sauvent sitôt lapée la dernière goutte de lait et c’est bien qu’ils se sauvent. Et puis, comme d’habitude, elle a fini par s’arrêter devant son rond de pelouse, au centre duquel il n’y a toujours pas d’arbre pour remplacer le pommier. C’est qu’elle voudrait y mettre quelque chose de tout à fait joli et n’arrive pas à se décider. Une fois l’arbre planté, n’est-ce pas, il est là pour longtemps, alors il faut réfléchir, bien réfléchir.

 

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