Le Domaine
Chapitre XIV
Il les déteste. Et cette haine le torture tant qu’il est incapable de conduire, suffoque pour de bon, s’arrête, demeure un instant sur un parking avant de pouvoir repartir.
Et il a beau penser : je rentre chez moi, je rentre au Domaine, l’impression soudain, alors qu’il fonce sur la route, non pas de s’éloigner mais au contraire de revenir chez eux comme si, par on ne sait quel tour de passe-passe sinistre, ces quinze jours écoulés n’étaient pas derrière mais devant lui, et il suffoque de nouveau, de nouveau doit s’arrêter.
Cette fois il entre dans un café, commande un cognac.
Quinze jours là-bas. Quinze jours à faire la navette entre leur pavillon et l’hôpital, il ne sait pas comment il a pu tenir, et encore moins d’où lui est venu le courage de dire trois heures plus tôt : “Maintenant je m’en vais.” Du fond de son fauteuil son père a répondu : “Bon, au moins, j’ai le téléphone de ta maison de vacances, je pourrais te donner des nouvelles de ta mère…”
Le cognac flambe dans ses veines. Et comme la veille, l’avant-veille, comme à chaque fois qu’il s’attablait avec son père dans la salle à manger ou se retrouvait face à sa mère dans une chambre d’hôpital, Mathias a envie de hurler : Est-ce que j’y suis pour quelque chose ! Est-ce que si j’avais été quelqu’un d’autre, elle ne l’aurait pas eu aussi cet accident !
Il sent de nouveau la tremblote le gagner. Il pense : maintenant tu rentres chez toi, maintenant tu rentres au Domaine… Mais bien que Langles ne soit plus qu’à une trentaine de kilomètres, il s’arrête derechef sur le bas-côté de la route.
Après ces quinze jours il ne reste plus du Domaine qu’une “maison de vacances” sur laquelle, bien sûr, son père n’a posé aucune question, persuadé sans doute qu’en l’achetant il a commis une ânerie du genre de celle qu’il a commise en refusant d’entrer à “la Pacifique”.
Bon Dieu, “la Pacifique”, il a fallu qu’il trouve le moyen de lui en reparler… Mais au diable, sa compagnie d’assurances, qu’y a-t-il fait, lui, sinon s’y morfondre pendant quarante-cinq ans avant de se retirer dans un fauteuil pour somnoler devant un poste de télévision ! Alors sa propre vie, son propre argent, ne peut-il pour le plaisir, juste le plaisir, les gaspiller dans une ferme qui tombe en ruine et s’endetter de surcroît en rachetant une centaine d’hectares en friche ? Oh, sûr, il est décidé. Et lorsque ce sera fait, lorsqu’il se sera mis dix ans de crédit sur le dos, il retournera les voir pour les désoler un peu plus en le leur apprenant !
Mais en ce cas pourquoi doit-il encore et de toute urgence s’arrêter ? Sur le point de vomir, pâle comme un linge, la porte ouverte, les deux pieds dehors, tourné vers le fossé.
Le Domaine désormais tout proche et cependant hors d’atteinte. Car à quoi bon le Domaine, à quoi bon même y retourner, puisqu’ils n’ont jamais été heureux, un tout petit peu heureux, à croire que rien ni personne dans cette vie, et surtout pas lui, n’a jamais mérité qu’on se réjouisse de son existence, et encore moins qu’on lui adresse un compliment ou un sourire, rien qu’un sourire, une seule fois un sourire !
Tripes, bile, boyaux, il vomit dans le fossé. Ensuite il revient s’asseoir sur le siège de sa voiture, ouvre la boîte à gants à la recherche d’un mouchoir en papier, aperçoit le fer à cheval qu’il a collé là, quinze jours plus tôt, et chiale comme un môme sur ce fer à cheval rouillé.
Enfin il y est. Langles, La Gonfrière, les haies et les pommiers couverts de fruits, le petit pont et le virage, le bois sur sa droite, l’entrée du chemin, et il n’a plus qu’une envie : se coucher, remonter le drap sur sa tête, bien qu’il soit midi.
Roch… même Roch, il ne voudrait pas le voir débarquer avant d’avoir dormi une heure ou deux, et oublié.
OceanofPDF.com