Le Domaine

Anne Guglielmetti · Chapitre 4 sur 21

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Le Domaine

Chapitre IV

 

Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, Mathias, ce jour-là, n’est pas mécontent de voir Roch s’en aller. La conversation qui a suivi le récit de l’accident chez Pauline l’a mis particulièrement mal à l’aise. Regret et irritation mêlés. Regret d’être intervenu, de ne pas s’être contenté d’écouter cet homme qui, rencontre après rencontre, en est venu à lui raconter l’épisode le plus douloureux de sa vie. Oui, regret d’avoir insinué que les conclusions qu’il tire de cet épisode et de cette vie relèvent de la fantasmagorie et qu’accorder tant d’attention à de prétendus présages frise la superstition Mais irritation aussi, et peut-être même une certaine honte à l’égard de cet homme si robuste de corps et d’esprit, vers lequel, un an auparavant, il s’est senti attiré dès leur première poignée de main. Alors irrité et gêné en le voyant chercher à présent on ne sait quelle nécessité mystérieuse, on ne sait quel dessein préétabli qui expliquerait un accident aussi banal qu’irréversible, et ce afin de se leurrer encore un peu, de se voiler la face, de faire comme si quelque chose le liait toujours au Domaine alors que précisément, pour le Domaine, il n’est plus rien depuis déjà trois ans.

Sur la table, en plus des tasses et des verres, la bouteille que Roch a apportée. Mathias est arrivé au Domaine en fin d’après-midi. Il a juste eu le temps d’ouvrir la maison, de décharger sa voiture, de pousser dans un coin de la cuisine un sac bourré de pull-overs et de chaussettes, de déballer le contenu d’un énorme carton rempli de livres et de papiers, de fourrer pêle-mêle dans le réfrigérateur des provisions, y compris trois kilos de spaghettis et plusieurs boîtes de conserve, et Roch a débarqué.

“Bon sang”, murmure Mathias, et il se lève, quitte cette table qui occupe le centre de la cuisine, mais se rassoit presque aussitôt face à la fenêtre ouverte, devant une autre table encombrée de livres qui lui sert de bureau. “Est-ce que je pouvais sans rien dire le laisser patauger là-dedans : fil rouge, deuxième acte et compagnie, est-ce que ça n’aurait pas été le traiter en gamin, en vieillard sénile ?”

Sous ses yeux, le pâturage du Confluent ; cette année, Martin n’y a pas mis de bêtes et personne n’y a fait les foins, pourtant on est déjà fin juin.

Mathias a acheté cette ferme sur un coup de tête, il y a tout juste un an, après un week-end dans le coin avec Thérèse. Et il n’a prévenu personne, pas même Thérèse, et toutes ses économies y sont passées. Maître Crulai lui a dit : Si vraiment cette maison vous intéresse, il y a quelqu’un qui se fera un plaisir de vous la faire visiter. Ce quelqu’un, c’était Roch. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés. Trois semaines plus tard, Roch faisait la connaissance de Thérèse. Le courant n’avait jamais très bien passé entre eux ; ça avait même été un argument supplémentaire, “ce type qu’il fallait inviter à entrer à chaque fois qu’il se présentait sous prétexte qu’il avait vécu quarante ans dans cette maison” ! Mais la réalité était que Thérèse n’avait pas digéré qu’il ait acheté cette maison sans lui en parler, et la réalité était aussi que depuis un bon bout de temps ils n’étaient plus d’accord sur rien. Alors, si elle avait séjourné quinze jours au Domaine l’été dernier et accepté d’y passer ses week-ends au cours de l’automne, ensuite elle avait déclaré qu’elle n’y remettrait plus jamais les pieds. D’ailleurs, il s’était mis à faire froid et Mathias aussi avait renoncé.

Mais lorsqu’en mars il était revenu pour la première fois, il était seul et, bien que Roch ne lui eût posé aucune question, il s’était senti obligé d’inventer une parente de province en visite à Paris pour expliquer l’absence de Thérèse. Roch avait accepté ce mensonge sans broncher. Puis, dès le week-end suivant, ils avaient mis au point un petit système qui leur permettait d’aborder ce chapitre délicat et de l’éluder en même temps. Roch demandait le plus naturellement du monde : et Thérèse, ça va ? Ce à quoi Mathias répondait : oh oui, très bien, merci. Après ils observaient trente secondes de silence , des fois que le second ait envie de faire un commentaire ou que le premier se risque à poser une autre question. Mais ni l’un ni l’autre n’allaient jamais plus loin et, au bout de ce silence, ils passaient à autre chose. Un jour pourtant, au lieu de la réponse convenue, Mathias avait murmuré : Il y a un bout de temps, vous savez, que nous sommes séparés. Et il avait ajouté en rougissant et en se maudissant de rougir comme un gamin alors qu’il avait trente ans : Je ne sais pas pourquoi je ne vous l’ai pas dit plus tôt

Roch ne s’était montré ni surpris ni même embarrassé. Il avait détourné les yeux et répliqué : je crois qu’un homme est libre de taire tant qu’il lui plaît ce qui ne regarde que lui. Puis, comme avant, comme toutes les autres fois, il s’était mis à parler d’autre chose et Mathias lui en avait été si reconnaissant qu’il avait senti sa gorge se serrer.

Autre chose : la pluie, le beau temps, les nouvelles du bourg ou de la capitale pour commencer, la politique ensuite, les affaires du monde et, bien sûr, le Domaine.

Maintenant personne n’est plus là pour s’irriter du fait que Roch surgit dans le coin sitôt qu’une fenêtre s’ouvre dans l’ex-ferme du Domaine.

Maintenant ils ne sont plus obligés, lorsqu’ils se rencontrent, de rester dehors et en pied, à l’entrée du jardin ou sur le chemin pour bavarder. Maintenant ils s’installent autour de la table de la cuisine devant une tasse de café et, parfois, c’est tout l’après-midi qu’ils passent ainsi à discuter.

Sûr, dans ces conditions, les travaux entrepris dans la maison l’été dernier n’ont pas beaucoup avancé, mais, sûr aussi, Mathias ne s’est jamais senti à l’aise avec l’un de ses semblables comme il l’est avec cet homme.

À Paris, Mathias ne pense jamais à Roch. Il dit : j’ai acheté cette maison et j’ai l’intention de la retaper. Il dit aussi : pas un chat, pas un bruit, impeccable pour travailler cette agrégation qu’il faudrait bien que je décroche cette année, vu que ça fera la cinquième fois que je me présente à ce concours et que c’est déjà une presque manie que d’être recalé. Mais ça, ce sont des raisons qu’il se donne à lui-même Parce qu’aux autres — hormis Thérèse — il n’a toujours rien dit. Les autres qui se fichent complètement de ce qu’il a fait de dix ans d’économies : ses collègues du lycée, et les autres qui trouveraient sûrement toutes sortes de raisons de ne jamais venir dans cette maison mais seraient néanmoins persuadés qu’il a commis une ânerie en l’achetant : son père, qui est à la retraite maintenant, et sa mère.

Une fois par mois, Mathias passe le dimanche après-midi avec eux. Ce week-end-là, il ne peut venir au Domaine. Et parfois c’est un autre weekend qui saute parce qu’il n’a pas eu le courage de partir le vendredi après-midi et s’est levé beaucoup trop tard le samedi. Mais Roch ne pose jamais de question. Soudain il est sur le chemin puis sur le seuil et il dit : J’ai vu votre voiture depuis La Gonfrière… Autour de ses yeux, dans les rides, il y a son sourire. Et lorsqu’ils se quittent le sourire est toujours là, et la poignée de main dit simplement : portez-vous bien, Mathias… Non, à Paris, Mathias ne pense jamais à Roch. En revanche, lorsqu’il arrive au Domaine, il est sûr de voir cet homme dans la demi-heure qui suit, et il l’attend.

Aujourd’hui aussi il l’attendait, et même il sifflotait en déballant ses affaires parce qu’il l’attendait, ou plus exactement savait qu’il n’aurait pas à attendre longtemps avant de l’entendre crier à l’entrée du jardin : oh ! y a quelqu’un ?

Alors ils se sont assis autour de la table, puis Mathias a mis de l’eau à chauffer pour le café et, pendant qu’il sortait les lasses du placard, Roch débouchait la bouteille qu’il avait apportée : un alcool maison comme Mathias n’en avait jamais bu, un alcool comme dix étés enfermés dans une bouteille, un alcool pour fêter le fait d’être là à nouveau, autour de cette table, alors qu’ils auraient pu ne pas l’être, alors que mille événements auraient pu faire que l’un ou l’autre n’y fût pas, faire que cet instant n’existât pas.

Mathias frissonne soudain, se lève et ferme la fenêtre parce que le pâturage du Confluent est déjà dans l’ombre et que la fraîcheur de la vallée roule sur lui comme un fleuve.

Ensuite il se rassoit, à sa table une nouvelle fois, et il hausse les épaules, à l’intention de Roch, il hausse doucement les épaules : peut-être qu’ils ont un peu forcé sur le calva, tout simplement forcé sur le calva Alors quand ils se reverront le lendemain, ils parleront des affaires du monde et de politique, des paysans en général et des surplus de blé, ils parleront des Parisiens qui s’entassent dans le métro en semaine puis sur les routes le week-end, et de la poudre de lait que certains éleveurs donnent à leurs veaux parce qu’elle est moins chère que le lait de leurs vaches, ils parleront de tout un tas de trucs de ce genre, absurdités du monde, mais ils éviteront soigneusement d’évoquer l’accident de Roch, comme ils évitent déjà soigneusement de mentionner Thérèse.

Oui, voilà.

À La Gonfrière, de l’autre côté de la vallée, quelqu’un vient d’allumer. Mathias n’a jamais compris pourquoi dans ce hameau il n’y a qu’une seule lampe, toujours la même, qui brille jusque tard dans la nuit. Peut-être que les autres ferment leurs volets.

Ici non plus il n’y a pas de volets. Faudrait en mettre, se plaignait Thérèse. Comment veux-tu que je me déshabille dans une pièce sans rideaux ni volets ! Il n’y a personne, répondait-il. Qu’est-ce que t’en sais ? Il le savait. Mais il allait quand même suspendre une couverture devant les fenêtres et elle se déshabillait, se couchait, tu ne viens pas ? demandait-elle.

La nuit, les gens dorment, et au milieu de tous ces gens endormis, que ce soit à Paris ou au Domaine, Mathias travaille, prépare ses cours pour le lendemain, lit ou rêvasse, à sa table naturellement, jusqu’à une heure, deux heures du matin.

Au fait, l’été dernier, ça faisait belle lurette qu’elle ne lui demandait plus s’il allait la rejoindre, belle lurette qu’elle dormait en boule cadenassée, belle lurette qu’il ne pouvait plus mêler son souffle au sien parce que s’ils partageaient encore un même lit, ils dormaient dedans chacun de son côté.

Comme eux, pense-t-il soudain. Eux qui en étaient arrivés à faire chambre à part, comme on dit. Il avait découvert ça la dernière fois qu’il était allé les voir ; maintenant son père dormait dans ce qui avait été autrefois sa chambre, autrefois son lit. Il avait aperçu un morceau de tissu qui dépassait de dessous l’oreiller et il avait tiré dessus avec précaution jusqu’à ce qu’il reconnaisse une veste de pyjama Puis il avait soulevé l’oreiller pour vérifier, stupidement vérifier, car bien sûr le bas du pyjama se trouvait là aussi, roulé en boule comme un chiot malade, un chiot fripé.

Alors se féliciter. Se féliciter de s’être séparé avant d’en arriver là, Thérèse et lui.

Et se féliciter aussi de cette lumière qui brûle dans la nuit et fait que les ténèbres ne se referment pas complètement, mais surtout ne pas aller voir, ne pas chercher à savoir, parce que cet autre, là-bas, qui ne dort pas non plus, il se pourrait qu’on n’ait pas grand-chose à lui dire, et il se pourrait aussi qu’il ne s’agisse même pas de quelqu’un à qui on n’a pas grand-chose à dire mais d’un réverbère qui brûle pour rien et pour personne.

Oui, voilà… Voilà pourquoi il a mis sa table ici. À cause de cette lumière, cette unique lumière à la ronde, quand il fait nuit.

Du coup, cette cuisine fait office de bureau également. Et c’est un peu ridicule de se contenter d’un espace à peine plus grand que son studio à Paris, alors que cette maison compte au bas mot cent mètres carrés.

Peut-être, le lendemain, voir s’il ne peut pas installer sa table dans la pièce d’à côté, ou plutôt, voir s’il ne peut pas faire une cuisine de la pièce d’à côté. En fait, il ne sait pas encore très bien comment il redistribuera les pièces de cette ferme… Mais pour le moment il n’a pas envie de penser aux travaux. Pour le moment il est assis comme d’habitude à sa table et il est presque minuit.

Un homme-table. Avec les années il devient de plus en plus un homme-table. Une ici et une autre à Paris, une troisième quand il donne ses cours au lycée, une table de bistro, parfois, mais rarement, et toutes ces autres devant lesquelles il s’assoit deux fois par jour pour manger, un journal ou un livre ouvert entre son verre et son assiette, si bien que lorsqu’il n’a pas l’une de ces plaques rectangulaires plus ou moins grandes, plus ou moins familières à hauteur d’estomac — et le buste penché dessus, et les jambes enroulées l’une à l’autre dessous —, en bien, c’est simplement qu’il est en transit entre deux. Mais la plupart des gens ne sont-ils pas eux aussi des femmes ou des hommes-tables, à présent ?

Jusqu’au jour où ces tables, ces bureaux, à partir desquels ils ont commandé sinon au monde du moins à d’autres quand ils ont réussi comme on dit, s’évanouissent devant eux et ils deviennent des hommes-fauteuils comme son père, son père qui passe le plus clair de son temps maintenant dans son fauteuil, sauf quand il s’assoit en face de cette femme dont il partage encore les repas mais plus le lit.

Et Mathias se lève soudain, pour échapper à cette pensée si lourde qu’il a d’eux, cette pensée qui s’ingénie en ce premier soir au Domaine et par n’importe quel chemin à le ramener vers eux ou vers Thérèse, mais au moment précis où il quitte sa table, le téléphone se prend à hurler, telle une foudre sa sonnerie bondit, rebondit à travers la cuisine, et le pétrifie.

Thérèse, pense-t-il aussitôt, Thérèse justement, qui d’autre ? Elle seule pouvait leur donner ce numéro, et par la même occasion elle leur aura sûrement expliqué pourquoi ils n’arrivaient pas à le joindre à Paris, alors il pâlit, parce que acheter une maison, passe encore, mais ne leur avoir rien dit, au bout d’un an ne leur avoir toujours rien dit !

— Allô, Mathias ?

— Oui…

— C’est Suzanne.

D’abord, il ne sait pas à qui appartient cette voix. Même si elle s’est nommée, il ne la reconnaît pas. Il sait simplement que ce n’est ni celle de sa mère ni celle de Thérèse, et il en reste là, entre deux battements de cœur qui lui résonnent jusque dans les oreilles, tel un poisson qui respire péniblement dans un fond d’eau.

Puis la voix parle de Roch et, au bout de cet hameçon, le hisse vers sa réalité à elle, la réalité de cette femme un peu distante, un peu méfiante, qu’il n’a rencontrée que deux ou trois fois, mais dont Roch lui a souvent parlé, cette petite femme aux cheveux noir corbeau, et il comprend enfin que cet autre n’est pas revenu au bourg, n’est toujours pas rentré.

Quelle heure est-il ? demande-t-il. Minuit passé ! s’exclame la voix. Quand Roch l’a quitté, il s’en souvient parfaitement, le jour tombait, ils avaient bavardé, longuement bavardé, il aura fait un tour et ne se sera pas rendu compte de l’heure, les crépuscules sont si longs en été. Oui, fait la voix, mais de toute évidence elle ne le croit pas, ne l’a peut-être même pas écouté jusqu’au bout, attentive à sa seule inquiétude et au moindre crissement de gravier, au moindre bruit sur la route silencieuse, en bas de chez elle. D’ailleurs, elle reprend aussitôt : c’est que dans la matinée Roch a appris qu’il a perdu son procès, vous comprenez ? Cette fripouille de Marlin ne lui paiera jamais le hangar, vous comprenez ? Et il ne sait que répondre parce qu’il a beau chercher, il ne se souvient pas que Roch ait jamais mentionné ce procès et, en réalité, à peine plus parlé de Marlin. Mais soudain la voix change de ton comme si brusquement elle avait perçu sa perplexité et s’était rendu compte qu’elle s’adressait non pas à elle-même mais à un autre, et un autre qui n’est guère plus qu’un étranger : oh, Mathias, excusez-moi ‘ dit-elle, Roch ne cesse de vous déranger, toujours fourré au Domaine quand vous y êtes et allant là-bas aussi quand vous n’y êtes pas, des fois que vous y veniez ! Je lui ai dit, vous savez : crois-tu que ce jeune homme n’a pas autre chose à faire qu’écouter tes histoires ? Et voilà qu’à mon tour je vous ennuie ! Voilà que peut-être je vous réveille. Mais non, pas du tout ! proteste-t-il, et il essaie de lui expliquer qu’il veille toujours très tard, mais il sent bien que là encore elle ne le croit pas, ou alors n’en a rien à faire, parce qu’elle n’a plus qu’une envie maintenant : mettre un terme à cette conversation, se dérober. Et peu après, en effet, sur la promesse de le rappeler dans une heure si nécessaire, sa voix disparaît dans le combiné du téléphone, et il ne lui reste plus à lui aussi qu’à raccrocher.

Pourtant, lorsqu’il se détourne, ce sont deux tasses qu’il voit, deux verres, et la bouteille que Roch a apportée. Ou peut-être serait-il plus exact de dire qu’il a l’impression que ce sont ces verres, ces tasses et cette bouteille qui le regardent, le tout dans le cône de lumière qui descend de la lampe de la cuisine et enferme dans son cercle doré la table et les chaises de part et d’autre ces chaises en biais qui gardent l’empreinte de deux hommes assis autour d’une table, ou plutôt celle du mouvement qu’ils ont eu pour s’en écarter, oui, cette empreinte-là, tel un geste inachevé et figé.

Alors Mathias enfile sa veste en toute hâte, persuadé que Roch est quelque part dans les parages, aussi proche en tout cas que cet instant encore intact, inscrit dans le halo de la lampe, cet instant où ils se sont levés et serré la main.

Dehors il fait noir comme dans un four, en cette nuit de nouvelle lune. Et d’autant plus noir qu’il a foncé sans penser à éclairer la pièce contiguë à la cuisine, dont une fenêtre donne sur le haut du jardin et l’autre sur l’entrée du chemin.

Si bien qu’il bute, à dix pas de la maison il bute contre une noirceur d’encre et lève automatiquement les yeux vers un ciel qui ressemble bien peu aux nuits étoilées du Sud : une minuscule tête d’épingle ici et une autre tremblotante un peu plus loin, une troisième sans doute en cherchant bien, et il frissonne malgré sa veste, ramène son regard sur ce qui n’est pas seulement une noirceur dans laquelle on n’y voit goutte, mais une obscurité qu’il sent immensément ouverte et n’ouvre cependant sur rien d’autre que sur elle-même : des ténèbres qui se chevauchent sur des milliers de kilomètres jusqu’à l’aube, de l’autre côté de la planète. Et lorsque enfin il est persuadé qu’écarquiller les yeux, fixer cette noirceur ne sert à rien, lorsque enfin il en a assez de sonder tant d’impossibilité et de s’en étonner, il pense soudain qu’il pourrait peut-être crier, mais une sorte de honte le retient parce qu’un autre que Roch pourrait l’entendre et qu’en réalité il n’a pas du tout l’habitude de crier.

D’ailleurs, à moins d’être muni d’une lampe de poche, comment Roch y verrait-il mieux que lui ? Sans compter qu’on pourrait se demander ce qu’un homme sain d’esprit regarde à la lueur d’une torche dans un champ à minuit, et sans compter aussi qu’il y aurait une bonne heure maintenant, en admettant que Roch soit vraiment à la recherche de quelque chose et en admettant aussi que son impatience soit telle qu’il ne puisse attendre le lendemain, une heure sinon plus, maintenant, qu’il serait en train de ratisser les environs au peigne fin avec une lampe de poche, et toutes les chances de passer à côté de ce qu’il cherche. Alors, brusquement, il lui semble aussi impossible que Roch soit dans les parages qu’il était certain dix minutes plus tôt de l’y trouver, et cette certitude pourtant si vibrante d’il y a peu lui paraît à présent complètement tirée par les cheveux.

Bon, peut-être aussi qu’il n’est plus tout à fait rassuré. Bien qu’il sache la maison dans son dos et soit convaincu qu’il n’y a personne, bien que ses yeux, suffisamment habitués à l’obscurité, commencent à discerner la grosse masse du hangar, un peu plus sombre ou un peu plus claire que le reste. Mais justement, cette volumineuse présence qui émerge de l’ombre a quelque chose d’inquiétant, et il se souvient avec soulagement de la femme de Roch, heureux de pouvoir conclure que le plus sage est bien évidemment d’attendre son hypothétique appel.

Une heure plus tard, Suzanne n’a pas téléphoné : Roch sera sans doute rentré. Et Mathias a fini par se coucher parce qu’il n’arrivait pas à lire et n’arrivait pas non plus à se réchauffer.

Dans son lit, il y a l’absence de Thérèse.

Même si cette absence vaut mieux, paraît-il, qu’un souffle qui se détourne pour n’avoir pas à se mêler au vôtre.

Et puis il y a leur absence à eux, parce que, entre deux visites dominicales, il peut bien jeter dix ans d’économies par les fenêtres, aller au diable, comment le sauraient-ils, comment l’apprendraient-ils ? Eux qui ne lui demandent jamais rien, et donc, ce soir, par quel miracle auraient-ils pensé à chercher le numéro de Thérèse dans l’annuaire, eux qui ont en poche son propre numéro parisien et pourtant ne lui téléphonent jamais !

Ainsi Mathias rebondit d’une absence à l’autre, d’un écueil à l’autre à la poursuite du sommeil, et lorsque enfin, trouvant une position propice, il commence à somnoler, il se retourne peu après et tout est à recommencer. Alors, dans cette nuit houleuse, saturée d’absence et de ténèbres, il finit par renoncer.

Assis dans son lit, il écarquille machinalement les yeux en direction de la fenêtre qui donne sur l’ancien potager et sur ce que Roch appelle toujours le champ de la Dot, quand soudain, bien trop bas pour que ce soit une étoile, bien trop jaune aussi, un point lumineux, gros comme un pois chiche, troue l’obscurité. Et cette lampe lointaine lui est si inconnue qu’il se demande si ce n’est pas de celle de La Gonfrière et si son lit ne s’est pas déplacé dans la cuisine — cette absurdité-là, pendant une seconde, jusqu’à ce qu’apparaisse la solution.

Pauline, le pavillon de Pauline…

Mais en ce cas ils ont dû abattre des arbres le long de la route ou éclaircir le petit bois, sinon comment expliquer qu’il n’ait jamais remarqué cette lumière auparavant ? Pourtant il se souvient bientôt avoir vu un toit, autrefois, et s’être fait la réflexion qu’on apercevait très bien ce toit et son chien-assis depuis le jardin, ou plutôt un point précis du jardin, parce que dès l’angle de la maison, le bois masque le peu qu’on voit de ce pavillon, et le hangar de toute façon, le hangar en haut du chemin, attire à lui tous les regards. Alors cette lumière, il ne l’a jamais vue pour la simple, si simple raison que la nuit, rivé à sa table comme un ivrogne au comptoir d’un bar, c’est de l’autre côté qu’il regarde, vers La Gonfrière, la vallée, et quand il se couche, cette lampe qui brûle dans son dos, sans qu’il le sache, s’est éteinte depuis longtemps.

Qu’est-ce qu’elle fait ? Pourquoi s’est-elle relevée ? Comment est-elle, Pauline ? Et il pense soudain qu’il ne l’a jamais rencontrée ailleurs que dans les histoires de Roch, si bien que s’il la croisait, il ne saurait même pas que c’est elle, elle et ses fleurs, elle et ses robes multicolores, elle et l’homme qui venait chaque week-end mais à présent est mort, et la souche du pommier sur son rond de pelouse, oui, le pommier déraciné mais surtout l’obscurité immobile autour de ce point de lumière comme si le vent était enfin tombé sur sa propre inquiétude, sa fatigue, son sommeil.

Lorsqu’il rouvre les yeux, la nuit est toujours là, mais la lumière aussi, et tout est parfaitement tranquille dans cette campagne qui n’est qu’un seul souffle paisible auquel se mêle le sien. Alors il se rendort en se promettant d’installer sa table ici dès le lendemain, du côté de cette lampe qui brûle dans la nuit et dont il sait qu’elle brille chez quelqu’un et non sur un carrefour vide.

 

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