Le Domaine

Anne Guglielmetti · Chapitre 20 sur 21

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Le Domaine

Chapitre XX

 

Dans trois heures maintenant, elle sera chez eux !

Alors une fois de plus, diront les gens — mais il s’en fiche comme de sa première chemise, peuvent causer tant qu’il leur plaira derrière leurs rideaux —, il est venu au Domaine parce qu’il ne faisait qu’ennuyer Suzanne en lui demandant pour la énième fois : C’est bien à 18 h 02, n’est-ce pas, qu’il arrive son train ? Oui, pas une, pas trois, 18 h 02 exactement en gare de Langles, dis-moi, Roch, t’aurais pas envie de prendre l’air, tu vas me faire louper mon gâteau, avec ta nervosité !

Donc il a filé au Domaine et plus précisément au confluent. Et vu qu’il se moque de ce que les gens en penseront, il a pris par le bourg puis, deux kilomètres plus loin, passé le pavillon de Pauline, il a garé la Fiat après le petit pont. Et à présent il est assis au confluent, exactement comme la veille avant que Germain ne lui tombe dessus, à cette différence près qu’il sait désormais ce qu’il fera de la photo.

À 18 h 02 son train entrera en gare, peu après ils seront au bourg, mais il attendra probablement le lendemain pour lui remettre le portrait des deux sœurs, ils auront bien le temps, n’est-ce pas, elle restera chez eux tout le week-end.

Il ne sait pas ce qui l’a le plus bouleversé : l’entendre dire au téléphone avec cet accent robuste et étrange, “Le Domaine d’Estère, vous voyez, sa demi-sœur lui avait fait jurer de n’en jamais rien vendre”, ou comprendre tout à coup que tant de choses qu’il avait cru inventer en les racontant à Mathias, il les avait en réalité devinées.

Mais soudain il se retourne et, pour mieux voir, se lève : la Caisse des écoles, hélas, pourrit toujours dans l’herbe. Et il y a fort à parier que là-haut la carcasse de voiture et la cuisinière en font autant, l’une près du hangar, l’autre à l’entrée du chemin, sans même parler de l’état lamentable du champ de la Dot.

Néanmoins, vus d’ici, l’immense pâturage, la ferme et le hangar font encore illusion et, se rasseyant, Roch se dit qu’il commencera par l’amener au confluent, car bien sûr au téléphone elle a ajouté “Et moi, je me suis promis que si je venais un jour en France, j’irais voir ce Domaine dont elle m’a tant parlé”.

Il se lève de nouveau, inquiet. Tâte la poche arrière de son pantalon. Non. il n’a pas perdu son portefeuille, et la photo, inutile de s’en assurer, n’a pu s’en échapper. Alors il se rassoit, regarde sa montre : c’est qu’il ne faudrait pas, n’est-ce pas, oublier l’heure !

Suzanne n’a pas tort de se plaindre de sa nervosité. II ne tient pas en place, s’en rend compte maintenant. Il se lève, inquiet derechef : des fois que les Baron, en plus de la porte coulissante bousillée, aient planqué ou commis dans le hangar on ne sait quelle extravagance dont il aurait à rougir devint elle le lendemain, lorsqu’il lui montrera le Domaine.

Et le voilà remontant à grandes enjambées le pâturage en direction de son hangar, comme il l’a fait tant de fois avant qu’un serpent lové dans les racines d’un pommier ne le morde en plein cœur. Le formidable bâtiment, là-haut adossé à l’horizon, dresse sa masse sombre contre le ciel et, à sa gauche, la longue ferme striée de ses pans de bois semble abîmée dans un songe.

Ne seraient-ce l’herbe flétrie et les grandes plaques de chardons qu’il doit contourner, ne serait-ce aussi que son pas est devenu beaucoup plus lent, il pourrait croire… Bientôt, hangar et ferme disparaissent à sa vue, masqués par la croupe de la colline et, s’arrêtant un instant pour reprendre son souffle, Roch en profite pour tendre l’oreille : non, pas un bruit, pas une voix, les Baron sont sûrement en vadrouille. Tout à coup il se rend compte, tout à coup il s’étonne, tout à coup il s’émerveille : c’est à peine croyable, en plein mois de novembre, cette campagne nimbée d’or et de brume, si bien que les grands arbres nus évoquent moins l’hiver et la mort que la glorieuse nudité des corps ressuscités au jour du Jugement. Ensuite il se remet en route et, bien sûr, l’émotion est toujours là, à fleur de peau, à fleur de cœur, et dans son souffle court.

Enfin le hangar resurgit, tout proche à présent. Imposant, familier, il est ouvert vers la vallée, tourné vers lui comme s’il avait suivi sa lente progression à travers le pâturage, depuis le confluent.

Quelques mètres encore, un dernier effort pour atteindre le chemin et, brusquement elle apparaît aussi, installée sur une balle de paille, protégée par l’auvent du hangar, posée là, semble-t-il, avec mille précautions.

Quelque chose dans la manière dont elle est assise, se dit Roch. Et il se dit aussi qu’il la connaît, l’a déjà vue, bien qu’il ne la reconnaisse pas.

— Eh bien petite, dit-il, arrivé près d’elle, que fais-tu ici ?

— Je me repose.

Elle est toute menue, une fillette quasiment. Pourtant elle semble peser infiniment plus que ses quatorze printemps en admettant qu’elle les ait, ses quatorze ans. Sous son regard interrogateur, elle se redresse soudain et, d’un geste de la main, désigne son ventre arrondi.

— Oh, pardon, dit-il, je n’avais pas vu…

La fillette hoche la tête, se cambre un peu comme si ses reins étaient douloureux, soupire, et regarde Roch en coin.

— Vous ne demandez pas qui est le père ? lance-t-elle abruptement, un rien agressive.

Interloqué, Roch ne sait que répondre. Mais ces yeux qui le défient s’emplissent brusquement de larmes et, trente secondes plus tard, elle bredouille :

— Alors vous aussi, vous savez…

— Mais qu’y a-t-il ? demande Roch doucement.

— Oh, vous êtes gentil, répond-elle en reniflant, mais ne vous fatiguez pas, allez ! Tout le monde sait, maintenant !

— Et qu’est-ce que tout le monde sait ?

— Que c’est Jacques, le père, et qu’il ne veut pas reconnaître l’enfant.

— Jacques quel Jacques, petite ?

— Le fils Baron, évidemment ! dit-elle en haussant les épaules, vous ne le connaissez pas ?

— Oh, celui-là ! bien sûr que je le connais… Et il ne veut pas…

— Non, hier encore il m’a dit que même si les gendarmes venaient le chercher et l’emmenaient de force à la mairie, il ne reconnaîtrait pas notre enfant.

— Et le Baron, demande Roch doucement, il est au courant ?

— Oui.

— Et qu’est-ce qu’il en dit ?

— Que ce sera son douzième bis et qu’il nous laissera la maison, à Jacques, à moi et à l’enfant.

— Quelle maison ?

— Celle du Parisien.

— Oh, vraiment, murmure Roch, puis revenant à la fillette, eh bien tu vois, petite, que la situation n’est pas désespérée !

— Mais Jacques, reprend-elle et son menton se met à trembloter.

— Allons, l’interrompt-il de crainte qu’elle ne fonde en larmes, je suis sûr que tu as déjà choisi un prénom pour ton bébé !

— Oui…

— Deux, en fait. Parce que si c’est peut-être un garçon, ce pourrait être aussi une fille.

— Non.

— Non quoi ?

— Je n’ai choisi qu’un seul prénom parce que ce sera une fille.

— Ah bon ! Tu en es aussi sûre que ça ?

— Oui, aussi sûre que ça : une fille.

— Et comment s’appellera-t-elle ?

— C’est un secret.

— Oh, un véritable secret ?

— Oui, répond-elle en se redressant, un véritable que je n’ai encore dit à personne.

Et la voilà redevenue comme un instant plus tôt, toute fière, tout défi, puis, dans son œil, s’allume une gaieté.

— Vous aimeriez savoir ? dit-elle doucement.

— Mais pourquoi me le dirais-tu puisque c’est un secret ?

Elle fait la moue, déroutée par l’argument. Mais soudain son visage s’éclaire, argument pour argument, elle vient d’en trouver un qui n’est pas mal non plus.

— Eh bien comme ça, vous qui tout à l’heure ignoriez ce que tout le monde sait, vous sauriez maintenant une chose que tout le monde ignore !

Roch la considère, éberlué.

— Eh bien d’accord, et tu peux compter sur moi, je ne trahirai pas ton secret !

Elle rayonne, ravie d’avoir eu le dernier mot, puis elle claironne :

— Elle s’appellera Marceline !

— Marceline, tiens !… murmure Roch, et il devient songeur.

La fillette attend. Désappointée, elle examine Roch par en dessous. “Ça ne vous plaît pas. hein ?” finit-elle par murmurer. L’homme ne l’entend pas Alors elle reprend un ton plus haut : “Vous ne trouvez pas que c’est un joli prénom, n’est-ce pas ?” et Roch répond enfin, troublé, infiniment : “Mais si, mais si, c’est un très joli prénom, en outre c’est très précisément celui que je cherchais…”

— Ah, parce que vous aussi, vous cherchez un prénom pour une petite fille ? dit-elle, rassurée.

Roch regarde cette drôle de petite bonne femme dont les deux mains croisées reposent sur un petit ventre arrondi et, dans les pattes-d’oie au coin de ses yeux, c’est sûrement toute une troupe de roitelets qui se sont posés.

— Pas exactement pour une petite fille, marmonne-t-il, mais peu importe, te prénom que tu as choisi, c’est juste celui qui convenait…

— C’est bien ce qu’il me semblait, répond-elle d’une voix chantante.

— Oui, et écoute bien ce que je vais te dire Si dans les semaines à venir le fils Baron refuse toujours de reconnaître cette petite fille, il aura affaire à moi, tu entends ? Et s’il s’obstine, gare à lui, je… lui frotterai les oreilles, tu entends ?

— Oui, monsieur…

— Et prends soin de toi, poursuit Roch d’une voix de plus en plus forte, prends soin de ton bébé et ne pleure plus, ne pleure plus jamais ! C’est à genoux qu’il ira à la mairie, le fils Baron, c’est moi qui te le dis, et lorsqu’il en sortira, il portera cette petite fille dans ses bras, aussi sûr qu’elle, elle portera son nom !

— Bien, monsieur, répond la fillette effrayée par cet accès de colère, et soulagée lorsque l’homme tourne les talons, s’éloigne à grandes enjambées comme s’il partait de ce pas à la recherche du fils Baron pour l’emmener, et par la peau du cou, devant le registre des naissances.

Mais c’est qui, ce monsieur ? se demande-t-elle en se penchant pour suivre encore un peu des yeux la silhouette sur le chemin. En tout cas, avec lui, le Jacques, il a intérêt à plus faire le mariolle…

Il y a des jours où tout se dénoue, se dévoile avec tant de naturel, tant de simplicité. Et ce n’est pas qu’on soit arrivé au bout du chemin et que, n’ayant plus rien d’autre à faire, on se retourne et on embrasse d’un regard clair et pénétrant le seul passé. Car ce chemin venu de si loin plonge dans l’avenir, et cela aussi on le sait, on le sent, et même on le voit, en cet instant où se déchire la surface des eaux. Ah, de quel mot pourrait-il nommer ce qu’il vient de découvrir ? Il ne sait pas. Mais lorsqu’il débouche sur la route et que, de l’autre côté sur le talus qui borde le petit bois, surgit le renard, il n’en est pas étonné.

Te voilà enfin… Roux comme la flamme, vif comme le feu qui s’éteint ici mais reprend ailleurs, couve sous la cendre et ne meurt jamais. Et tu me regardes droit dans les yeux, hardi, impertinent, et cependant sur tes gardes, prêt à t’échapper de nouveau. Alors, avant de t’en aller, sache qu’au printemps prochain une petite Marceline naîtra dans ce qui a été la maison d’un Parisien et mon ancienne ferme, après avoir été celle d’une petite vieille et d’un muet. Et qui sait, n’est-ce pas, si elle ne ressuscitera pas le Domaine comme je l’ai fait moi-même, et comme cette autre l’a fait avant moi, cette autre que tous appelaient la fille Estère, oubliant qu’elle aussi, elle déjà, se prénommait Marceline… Mais tu détournes ton petit museau et en deux bonds regagne la forêt.

Oui, il y a des jours où l’on a rendez-vous. Il descend vers le petit pont. Il retrouve la Fiat, s’installe au volant, s’en va faire demi-tour puis longe en sens inverse la friche de Touquettes, aperçoit le hangar, là-haut, repasse le pont, aborde la double boucle de la côte, pénètre dans l’ombre des grands arbres.

Et puis au sortir du bois il reconnaît Pauline devant le portail ouvert de son pavillon, elle l’attend, le guette, lui fait de grands signes.

— Ah, Roch. je sais que vous êtes pressé, j’ai rencontré votre femme au bourg ce matin, elle m’a dit que vous aviez une invitée, mais un instant seulement, il faut absolument que je vous montre !

Il descend de voiture, la suit dans son jardin. Elle est terriblement énervée. Presque autant que lui-même, deux heures auparavant Le jardin est prêt pour l’hiver : rosiers rabattus, plates-bandes dénudées, arbustes grêles, géraniums rentrés, dahlias arrachés, si bien qu’au milieu du rond de pelouse, où trônait autrefois le pommier, on ne voit que lui, fraîchement planté.

— Et où est-ce que vous avez dégoté ce truc-là ? s’exclame Roch.

— Chez un pépiniériste, bien sûr !

— Et qu’est-ce que c’est ?

— Une essence rare, dit-elle, sans cacher son plaisir.

— Il ne va pas geler ?

— Oh non, c’est très résistant !

— Et il va grandir ?

— Et pourquoi ne grandirait-il pas !

— Il a une drôle d’allure…

— Ah, vous trouvez ? Eh bien moi, je trouve qu’il fait rudement chic !

— Et c’est quoi au juste cet arbre ?

— Un “désespoir des singes”, répond-elle en regardant Roch du coin de l’œil, parce que vous voyez, avec toutes ces épines qui poussent à l’envers, les singes ont un mal fou à grimper dessus. C’est marrant, non ?

Dans le rétroviseur, la silhouette chamarrée de la Veuve en couleurs, au milieu de la chaussée, un bras levé. Et par la fenêtre ouverte de la portière, Roch lui adresse un dernier salut de la main avant que la D 230 n’amorce sa descente.

Un creux, un grand creux qui remontera bientôt à l’assaut du ciel, en direction du bourg.

Mathias, pense-t-il soudain. “Et moi, qu’est-ce que je suis venu faire dans cette histoire, vous pouvez me le dire ?”

À présent, il ne trouve plus si inconvenant ce que Suzanne lui a proposé pendant le déjeuner : “Dis donc, Roch, et si on lui donnait le téléphone du jeune homme de Paris, tu crois qu’il aurait un moment pour lui faire visiter la capitale ?”

Mathias, mon ami, serait-ce pour que ta route croise celle d’une jeune femme venue du Canada que tu as fait un détour par cette histoire ?

“Mais au fait, murmure-t-il brusquement alarmé, et il jette un coup d’œil à sa montre. Bon Dieu, faudrait plus tarder.

Un froissement d’ailes, un liseré bleu, un geai passe au ras du pare-brise de la voiture et au même moment deux mots lui traversent l’esprit mais il les laisse s’envoler. Il n’a plus le temps, n’est-ce pas. de se demander si ce sont les bons. Non, plus le temps parce que son train, à 18 h 02 exactement, entrera en gare de Langles.

 

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OUVRAGE RÉALISÉ

PAR L’ATELIER GRAPHIQUE ACTES SUD

REPRODUIT ET ACHEVÉ D’IMPRIMER

SUR ROTO-PAGE

EN DÉCEMBRE 1998

PAR L’IMPRIMERIE FLOCH

À MAYENNE

SUR PAPIER DES

PAPETERIES DE JEAND’HEURS

POUR LE COMPTE. DES ÉDITIONS

ACTES SUD

LE MÉJAN

PLACE NINA-BERBEROVA

13200 ARLES

 

DÉPÔT LÉGAL

1re ÉDITION : JANVIER 1999

N° impr : 45040

(Imprimé en France)

 

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