Le Domaine
Chapitre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
En ce 20 juillet 1980, sur le coup de onze heures, Roch était donc descendu au bourg. Comme chaque jour il s’était levé à l’aube et, tout à son travail, n’avait pas vu passer la matinée.
L’hiver avait été sec, le printemps aussi, l’été prenait le même chemin. La Charentonne, dont la vaste boucle enserrait le Domaine à l’est et au nord, était très basse, trois grands pas suffisaient à en franchir le cours. Néanmoins, plus de soixante vaches s’y désaltéraient à leur aise, l’eau était claire, la berge entretenue, les abreuvoirs régulièrement nettoyés.
Roch connaissait sa rivière comme il connaissait chaque centimètre carré de ses terres. Lorsque l’hiver avait été pluvieux, elle grignotait ses rives, découvrait ailleurs d’étroites plages de cailloux, gigotait en s’offrant mille rapides lilliputiens. Rivière enfant, elle prenait sa source cinq kilomètres plus haut, derrière le bourg, et, parvenue au Domaine, folâtrait encore comme un agneau de l’année. Des chênes, des saules, des aulnes se penchaient sur elle et les collines qui l’étreignaient entre leurs mamelons la dissimulaient aux étrangers. Lors des années sèches, elle rassemblait ses jeunes forces au centre de son lit, se hâtait, paraissait courir plus vite que les truites ou les brochets : Roch l’aimait.
Parfois, et quand bien même ses journées étaient toujours trop courtes pour venir à bout de l’ouvrage quotidien — quant aux vacances, loisirs, repos, il n’en prenait jamais, si ce n’est, harassé, lorsqu’il dormait la nuit dans son lit —, il s’accordait une petite demi-heure pour descendre au confluent.
Au terme de la grande boucle qui la ramenait vers le nord, la Charentonne rencontrait en effet un cours d’eau guère plus épais. Qui se jetait dans l’autre le premier et quel était ce premier ? Qui prenait vraiment le pas ? Personne n’aurait su le dire mais c’était la Charentonne et non la rivière de Touquettes qui, après cette rencontre, poursuivait son chemin. Quarante kilomètres plus loin, entre Beaumont-le-Roger et la Rivière-Thibouville, elle croisait la Risle, se soumettait à cette aînée et son voyage prenait fin. Il n’empêche, de sa source à cet autre confluent, dans lequel elle disparaissait, la Charentonne creusait l’une des plus jolies vallées de la région.
Roch s’avançait jusqu’au bout de la langue de terre en forme de bec de canard, derrière laquelle les eaux se mêlaient. Tour à tour, il observait les deux bras minces encore distincts, puis son regard s’abîmait dans leur union. Une rêverie glissait alors sur son visage, à moins que ce ne fût un étonnement familier, puisque vieux de trente ans, et néanmoins sans cesse renaissant face à ce 2 devenant indissolublement 1.
Roch aimait la Charentonne, mais pas plus que le Domaine. En réalité, il ne lui était si attaché que parce qu’elle appartenait à ce dernier, le servait sans jamais le trahir, quelle que soit la saison, et le délimitait à l’est et au nord avec autant de grâce et de netteté qu’un solide point de feston. Lorsque sa rêverie s’éteignait de son propre chef, noyée dans le trop grand mystère de cette unité limpide qui s’accomplissait sous ses yeux, il se retournait et, du confluent, passait illico au pâturage du Confluent, tout entier repris et dans la seconde même par une attention presque maniaque tant elle était exigeante.
Ce pâturage de vingt-cinq hectares était non seulement la plus grande pièce de terre du Domaine mais la plus belle. Et peut-être que c’était aussi pour goûter la joie secrète d’une fierté vibrante comme la corde tendue d’un arc que, mains dans les poches et alors qu’il n’avait rien de particulier à y faire, Roch descendait au confluent : se retourner et, d’un coup découvrir-embrasser, puis considérer longuement ce vaste flanc de colline qui grimpait à l’assaut du ciel et dont l’herbe était si verte qu’elle vous crevait les yeux.
C’était avec ce champ que, trente ans plus tôt, il avait commencé à prendre possession du Domaine. Il l’avait défriché, labouré, fumé, ensemencé, bref, remis en état mètre après mètre et à lui seul, travaillant douze heures par jour comme un forcené. De ses défauts — le terrain, pentu, était orienté au nord et même les marins d’été il n’était pas rare que des bancs de brume le recouvrissent jusqu’à mi-hauteur — il avait fait des qualités. S’il avait épargné trois énormes chênes à coup sûr maintenant centenaires, il avait abattu une vingtaine de pommiers et déraciné leur souche afin que la terre se réchauffât au moindre rayon de soleil. Enfin, il avait aménagé plusieurs abreuvoirs le long de la rivière après en avoir soigneusement nettoyé la berge. Depuis, le pâturage du Confluent était un formidable berceau géant, dans lequel on aurait pu élever de délicats purs-sangs sans craindre pour eux le plus petit accident, tant la pente était graduelle, le sol uni, l’herbe en permanence grasse et drue.
Lorsque d’autres, succombant au mirage des céréales, avaient arraché des haies à tour de bras et dépensé des fortunes en drainage et en engrais, dans l’espoir de transformer leurs pâturages en terre à blé, Roch s’était dit qu’il s’expédierait séance tenante à l’asile et à grands coups de pied dans le train si jamais une telle idiotie, à propos de ces vingt-cinq hectares, lui effleurait l’esprit.
Ici comme ailleurs la pluie traversant la couche d’humus rencontrait très vite une épaisse croûte d’argile ; elle roulait alors jusqu’à la rivière. Pourtant l’inclinaison était suffisante et suffisamment régulière pour que l’eau ne stagnât jamais où que ce soit, en surface comme en profondeur. Le sous-sol argileux conservait la fraîcheur et, combiné à une pente qui semblait calculée au degré près, évacuait naturellement le trop-plein d’eau. L’orientation, qui ralentissait l’évaporation, était le troisième élément de cet équilibre savant. En revanche, lorsque l’année était pingre en précipitations, le pâturage du Confluent absorbait patiemment l’humidité de la rivière, et cette humidité remontait très haut, telle une tache grandissante sur le papier buvard d’un invisible sous-main. Dans les dernières heures de la nuit ou dès le crépuscule, la Charentonne parachevait l’opération en déployant les étranges fantômes mouvants de ses bancs de brume.
Roch examinait ce flanc de colline et se disait que c’était une telle merveille de précision qu’il serait vraiment trop absurde de dédaigner ce qu’il offrait si généreusement pour courir sa chance avec un blé qui ne s’y enracinerait jamais qu’à contrecœur.
Lorsqu’il travaillait sur le Domaine, dans ses étables, son hangar, ses remises, Roch se disait maintes choses. Il avait en outre l’habitude de s’adresser aux bêtes (domestiques ou pas), aux arbres et à la Charentonne, à la terre, au vent et aux nuages qu’il interrogeait, encourageait, sermonnait à mi-voix, c’était selon, ou bien saluait simplement, mais saluait de toute façon, dans le cas, assez rare, d’un étranger de quelque espèce ou règne que ce soit, rencontré pour la première fois. Ces murmures prolongeaient ou suscitaient ses propres réflexions. Il n’y avait pas lui-même et le reste du monde mais un tout dont il faisait partie, auquel il s’adressait et qui pénétrait sa cervelle comme chez soi. Seul, il l’était à longueur de journée et pourtant ne l’était jamais. Souvent, mi-honteux mi-amusé, il se disait qu’on ne faisait pas plus bavard. Pourtant il passait pour un homme silencieux et renfermé, ce qu’il était, en effet.
En haut, tout en haut du pâturage du Confluent, tel un jouet posé sur l’horizon lorsqu’on le découvrait depuis le bec de canard ou tout autre point de la rivière, se dressait le hangar mastodonte de la stabulation libre. À sa gauche, et d’autant plus écrasée par cette présence monumentale qu’elle était basse et longue, la ferme s’étirait elle aussi contre l’immensité du ciel. Mais Roch s’arrêtait à peine sur cette maison striée, comme les Peaux-Rouges des lectures enfantines, par le brun régulier de son colombage. L’inspection du pâturage se terminait invariablement par ce hangar qu’il avait lui-même construit et dans lequel tous avaient salué un tour de force.
Maintes raisons nourrissaient donc — et le hangar en était une supplémentaire à moins que son emplacement n’eût été dicté précisément par cette prédilection — la préférence marquée que Roch avait toujours accordée au pâturage du Confluent. Pourtant, s’il lui avait fallu choisir entre cet herbage et le Domaine, il aurait renoncé sans hésiter au premier pour conserver le second.
Le champ de la Dot, le champ de la Charentonne, le pré de l’Épine noire — qui abritait derrière un bosquet de frênes deux bâtiments agricoles dont Roch se servait encore et une ancienne ferme depuis longtemps abandonnée — ainsi que le pré à la Mare constituaient le reste du Domaine. Ses cent hectares en avaient longtemps fait la plus grande exploitation de la commune.
Séparés par des haies, pâturages et terres cultivées se déployaient en éventail autour d’un centre que soulignaient les frênes, le hangar et la maison où Roch et sa femme avaient eu leurs trois enfants. À l’est et au nord serpentait la Charentonne ; à l’ouest la D 230, à peine moins sinueuse et tout juste plus large que la rivière de Touquettes qui la relayait, longeait la propriété ; au sud, le champ de la Dot occupait tout le haut de la colline en direction du bourg. Telle était, aussi forte que la qualité de la terre ou les généreuses dimensions des parcelles, la séduction du Domaine : harmonieusement distribué entre les points cardinaux, précisément délimité de tous côtés, un et néanmoins multiple, il évoquait une île, un cristal, un univers, même si, étant cela et l’étant si parfaitement, il ne se réduisait pourtant pas à cela.
Car en cherchant bien, se disait Roch, on trouverait certainement et peut-être moins loin qu’on ne l’imaginait, une autre exploitation aux caractéristiques comparables et même, qui sait — bien qu’il n’en crût rien — aux qualités supérieures. Alors quoi, hein, mon vieux ? Et la réponse, murmurée dans le coin le plus secret de son âme, ne variait jamais : ce domaine était le Domaine d’Estère.
L’armée où il avait ébahi tout le voisinage en construisant son hangar en un temps record et pratiquement sans aide — les deux ou trois qui, ponctuellement, lui avaient donné un coup de main avaient été si impressionnés par son endurance, son énergie, la rapidité de ses décisions et la précision de ses directives, qu’il leur avait semblé être moins acteurs que spectateurs privilégiés dans cette entreprise un rien délirante — Roch avait également stupéfié ceux qui le connaissaient et connaissaient le Domaine, en louant, à l’automne, le champ de Touquettes, ou plus exactement ce qui n’était encore à ce moment-là que la friche du même nom.
Qu’allait-il en faire, qu’en avait-il besoin ? N’avait-il pas avec ses cent hectares de quoi éponger un trop-plein inimaginable de force, sinon épuiser la totalité de cette force que l’on savait, certes, hors du commun ? Et avait-il oublié, lui à qui il n’était pas rare que l’on demandât conseil, ce qu’était une terre qui ne vaut rien ?
Roch n’avait pas oublié. Et quand bien même il eût été victime d’une étrange distraction, la friche de Touquettes, au premier coup d’œil, se serait chargée de lui rappeler ce qu’était un champ dont on ne peut rien tirer. En outre il approchait alors de la cinquantaine et découvrait de jour en jour que sa résistance, dont autrefois les limites pareilles à l’horizon s’abîmaient dans la nuit sans jamais être atteintes, s’émoussait à présent à la tombée du jour, comme si l’invisible frontière, le terme il y a peu encore insoupçonné, se tenait désormais juste derrière le crépuscule. Malgré tout, un matin d’octobre, il avait apposé sa signature au bas des deux pages dactylographiées d’un bail qui le liait pour dix ans.
Lorsque la chose s’était sue, au bourg et dans la vallée, tous avaient attendu de voir ce qu’il ferait de ce champ. Or il n’en avait rien fait, ou du moins rien de plus que n’importe quel pékin qui s’est fait avoir et trime pour tenter de limiter les dégâts. Alors tous avaient pensé que, touché par la folie des grandeurs, ébloui par la réussite du Domaine, Roch était tombé sur la tête. Oui, tous, et Eugène Crulai, notaire à Langles, le premier. Récupérant le contrat que Roch venait de parapher, n’avait-il pas laissé échapper, plus intrigué encore que narquois :
— Cent hectares, on finit par s’y sentir à l’étroit ! Puis, brusquement gêné par ce silence qui lui faisait face et n’avait même pas cillé devant son ironie, il avait soupiré : enfin, si vous savez ce que vous faites, et si vous êtes toujours dans les petits papiers de Trassard…
Trassard était le directeur de l’agence bancaire la plus importante de Langles. À l’époque, dans ses petits papiers, Roch l’était encore. Crulai, qui ne l’ignorait pas, n’avait rien ajouté. Ce matin-là, Roch avait la tête de quelqu’un qui sait pertinemment ce qu’il fait et ne tient pas à perdre son temps en discussions.
Crulai n’alla pas plus loin, pas même en imagination — il n’avait pas d’imagination — et n’établit donc aucun lien entre ce bail de dix ans et le courrier venu du Canada dont il avait transmis le contenu à Roch, quinze jours auparavant.
Triangle rapporté, appendice tout juste reconnu comme tel à l’ouest du confluent, le champ de Touquettes demeura à la remorque du Domaine. Loin de menacer son unité, il parut au contraire la souligner et ce, non seulement parce que la rivière dont il tirait son nom faisait office de ligne de démarcation, mais parce que cette terre cumulait tant de travers, et les conjuguait si habilement, qu’elle étouffait en son sein la moindre possibilité d’amendement et engloutissait, sans jamais rien restituer en échange, la peine et le temps qu’on lui consacrait. De sorte qu’on eût dit qu’il y avait de la rouerie dans ce champ, et un sombre entêtement à n’être qu’aigreur et pauvreté sur lesquelles, dès qu’on tournait le dos, prospéraient ces joncs crapaudines, laîches rousses, bâtons du diable et autres sauvageonnes qui affectionnent l’humide et, en un rien de temps, vous ruinent un pré.
Pourtant, en huit ans, Roch n’avait jamais baissé la garde, laissé le champ de Touquettes à lui-même et à son hargneuse et complaisante médiocrité. Non qu’il ait voulu prouver qu’il pouvait réussir, réaliser un miracle là où tous auraient échoué, il savait trop bien, lorsqu’il avait signé, à qui il avait affaire, combien il concluait une mauvaise affaire et ce qui l’attendait.
Lors des premiers mois de cette étrange association, il était animé par une rage froide qui, en grandes vagues sans cesse renaissantes, le jetait comme dans un corps à corps, tête baissée, contre ce champ. À vrai dire, il fallait bien une once de quelque chose qui n’a rien à voir avec la raison pour se lancer dans cette entreprise et n’être pas aussitôt dégoûté par l’ampleur de la tâche et sa trop probable inutilité. Sauf que la charge explosive de l’âpre fureur qui le soutenait était totalement étrangère au champ de Touquettes, bien qu’elle eût trouvé en lui un parfait exutoire. Sans doute, aurait-il tiqué si on lui avait dit qu’il avait loué cette pièce de terre comme d’autres, désespérés, vont au bordel ; néanmoins, il aurait certainement admis que ce champ était une sorte de paratonnerre. De fait, lorsqu’il se colletait avec ses chardons hauts comme des hommes, ne lui suffisait-il pas d’apercevoir le confluent tout proche et, derrière ce confluent, de sentir la générosité paisible et lumineuse du Domaine, ou seulement de s’en souvenir, pour réamorcer dans ses poignets comme à son cou les battements furibonds de cette rage froide qui l’enflammait de la tête aux pieds ? Geste après geste, il enfouissait sa fureur et son amertume dans la terre de ce champ minable qui ne serait jamais qu’une pièce rapportée mais qui lui permettait, au bout d’une heure d’un labeur épuisant, de retourner vers le Domaine sans trop trembler et, à nouveau, d’y travailler.
Peu à peu, telle une plaie se cicatrisant, la fureur était tombée. Et lorsqu’elle eut complètement disparu, il ne resta plus de cette extravagance — qui avait stupéfié tout le monde mais dont personne pas même Crulai ou surtout pas Crulai n’avait compris ou seulement soupçonné la véritable raison — que le champ de Touquettes, égal à lui-même, c’est-à-dire rebelle et teigneux, ainsi qu’un bail signé recto verso en deux exemplaires, par lequel Roch se trouvait encore lié pour des années.
D’autres, peut-être, auraient tenté de se dégager et, ne pouvant rompre leur promesse, auraient abandonné ces quinze hectares à leur paresse et à leur malignité. Mais une telle idée ne vint jamais à l’esprit de Roch : il lui aurait été infiniment pénible de voir son nom associé à une pièce de terre dépenaillée. Alors, sans jamais être payé en retour, si ce n’est d’un peu de fourrage supplémentaire, et un fourrage de bien piètre qualité, il avait continué de lutter contre ce champ qui ne voulait rien entendre, dans le seul but de lui conserver le petit air de décence que sa fureur, à présent retombée, avait réussi à lui extorquer.
De loin en loin, la colère revenait, mais issue du seul sentiment de perdre son temps, de gaspiller une énergie qui aurait été mieux employée et plus féconde ailleurs, bref, de s’échiner dans ce champ de Touquettes alors que mille autres urgences et nécessités l’attendaient.
Contrairement à la fureur d’autrefois, cette colère ne décuplait ni son courage ni sa force mais les gangrenait de dégoût. Peut-être, parce qu’à présent, lorsqu’il travaillait sur cette terre, le seul ressort de son courage était l’austère fidélité à la parole donnée et que ses forces, plus frustes, plus animales, n’y trouvant pas leur compte de joie, renâclaient. De cette colère si proche et si vite transmuée en répugnance, Roch se défendait en pensant à ce qu’il avait fait la veille dans le champ de la Dot et entreprendrait dans l’heure suivante au pré à la Mare, ou bien, tandis que le tracteur l’en approchait, en fixant droit devant lui la trouée qui ouvrait sur le bec de canard et la verte lisière du pâturage du Confluent : là-bas, de l’autre côté. Mais, sitôt rejointe, sitôt dépassée, cette brèche n’ouvrait sur le Domaine que pour mieux le dérober au regard et aviver le regret et l’impatience d’être de ce côté-ci.
La faucheuse avançait, gros insecte docile, bruyant et borné, incapable de soupçonner et encore moins de déjouer les pièges cachés dans une herbe haute que, d’un coup sec, elle abattait en larges brassées odorantes. Souvent, bien trop souvent, la mécanique s’enrayait et toute l’opération s’en trouvait considérablement ralentie. Ainsi, deux, quatre et même six ans après, la lutte se poursuivait, opiniâtre d’un côté, sournoise de l’autre, jusque dans la récolte laborieuse d’un foin médiocre.
Lorsque les incidents se multipliaient, lorsque les quelques heures initialement prévues se transformaient en un après-midi et que celui-ci suffisait à peine, lorsque l’irritation contractait les mâchoires de Roch et faisait saillir les veines à ses tempes, lorsque, penché pour la énième fois sur sa machine immobilisée, il en était à jurer et à marmonner entre ses dents : mais qu’est-ce qu’elle a dans le ventre, cette terre de malheur ! lorsque, en somme, débarrassée de toute distraction issue du Domaine, son attention était contrainte d’affronter la seule réalité du champ de Touquettes, celui-ci se présentait gorgé d’ombres, tel un type qui, surpris au sortir de la nuit et un instant touché en pleine face par le soleil matinal, s’empresserait de détourner le visage et de s’éloigner, n’offrant au jour que la masse sombre de ses épaules fuyantes et de son large dos impénétrable.
Sans doute ces ombres, qui loin de se dissiper gagnaient en épaisseur dès le milieu de la matinée, tenaient-elles à l’exposition et au fait que le terrain, dominé sur son flanc ouest par une épaisse forêt de résineux, était en outre bouclé au nord par un bois en débâcle, dans lequel s’enchevêtraient conifères et feuillus dévorés par leurs propres rejetons.
Il n’empêche, se disait Roch en luttant contre sa répugnance, il n’empêche Et lorsque la faucheuse reprenait enfin son labeur monotone, il se hâtait de revenir par la pensée au Domaine, levant les yeux sur le hangar qui, là-bas, couronnait crânement la colline en haut du pâturage du Confluent.
Plus tard, beaucoup plus tard, quand à l’issue d’un 20 juillet tout fut terminé, y compris cette lutte sans cesse recommencée qui avait duré huit ans, c’est au champ de Touquettes que Roch pensa lorsqu’il déclara à Mathias : “Croyez-moi, lorsqu’on est seul sur tant d’hectares pendant une bonne partie de la journée, le vivant que l’on est sent très bien que ce qu’il a sous les pieds est une paume vivante, et qu’il n’est pas beaucoup plus qu’une fouine dans la paume de cette main ouverte. Alors, superstition ou pas, prenez-le comme vous voudrez, mais s’il existe des terres clémentes et d’autres indifférentes, il en existe aussi dont on ressent violemment l’hostilité.”
En ce 20 juillet au matin, c’était précisément dans le champ de Touquettes que Roch travaillait. À l’irritation, la répugnance, s’ajoutait maintenant la lassitude de respecter un engagement auquel, huit ans plus tard, il était toujours aussi difficile de se conformer.
Le Domaine était un cristal couleur d’ambre, en ce matin d’été. Mais sur le champ de Touquettes, passé l’heure où la lumière qui vient de dessous la terre et monte vers le ciel caresse toute chose, même la plus inamicale, comme des doigts relèvent doucement un menton d’enfant, les ombres s’étaient déjà reformées. Et Roch se disait : deux ans, dans deux ans j’en aurai fini…
Jusqu’à présent, il n’avait jamais calculé, ne s’était même jamais permis de penser que cette entreprise si ingrate avait un terme dont chaque été le rapprochait. Pour soutenir cette lutte opiniâtre, il fallait que sa promesse demeure intacte, intangible, hors d’atteinte, et donc étrangère au temps comme à cette interrogation pernicieuse qui murmure : à quoi bon, puisque un jour, de toute façon, tu seras libéré. Pourtant, depuis peu, la lassitude qu’il avait de ce champ était telle que sans ce terme tout proche l’impératif catégorique de sa promesse aurait certainement vacillé. Alors, en ce 20 juillet, lorsqu’il soupirait : deux ans, dans deux ans j’en aurai fini ce n’était pas son courage bientôt victorieux qui se précipitait au-devant de ce terme, mais ce terme lui-même qui, péniblement, tirait à lui les restes d’une force aux prises avec une hostilité qui n’avait jamais désarmé.
Contre elle et, à présent, contre sa propre lassitude, les recours de Roch n’avaient guère changé au fil des années : penser au Domaine, guetter le confluent entre les arbres, lever les yeux sur le hangar, apporter en somme et conserver en soi par tous les moyens un peu de la clarté de là-bas, afin de conjurer l’obscure malignité d’ici. Or, dans l’éclatante luminosité de ce matin de juillet, le hangar, en haut du pâturage du Confluent, se dressait si hardiment contre le ciel que Roch ne pouvait en détourner les yeux. Dans sa fatigue, il lui semblait l’entendre par-delà le vacarme monotone de la faucheuse :
Je suis né à la fin de l’hiver 1972. Ma date de naissance est gravée dans le béton de l’un des socles qui soutiennent mes montants. C’est celui à qui je dois d’exister qui l’a inscrite dans le ciment encore frais. Je repose sur une belle chape de dix centimètres d’épaisseur. Toute ma charpente, qui culmine à dix mètres, est en bois de la meilleure qualité et spécialement traité. Ma toiture a deux pentes : l’une, au sud, descend très bas et abrite une étable ultramoderne ; l’autre, plus courte, permet aux bottes de foin ou balles de paille de se loger par centaines. Je suis clos sur trois côtés et judicieusement ouvert au nord. Le vent d’ouest, dominant dans notre région, n’a donc aucune prise sur moi et lorsqu’il souffle en rafales, pas une tôle de mon toit soulevé, pas une latte de bois disjointe, pas un seul gémissement dans ma charpente : la partie se termine par l’abandon d’un des adversaires et je ne suis jamais celui-là ! Du reste, n’a-t-on pas dit de toutes parts, lorsque j’ai surgi du sol, que j’étais un hangar formidablement bien bâti ? Ma grosse masse se voit à plusieurs kilomètres à la ronde. En outre, lorsqu’on remonte le chemin défoncé qui mène à la maison de mon maître, c’est moi que l’on voit en premier et c’est devant moi qu’il faut passer pour rejoindre cette maison distante d’une trentaine de mètres. C’est pourquoi j’ai toujours eu l’impression de prendre sous mon aile cette petite ferme tout en longueur et si basse qu’un rosier grimpant atteint sans mal sa gouttière au pignon. En réalité, on aurait bien du mal à la repérer depuis l’autre versant de la vallée si je n’étais pas là pour accrocher le regard et la désigner, elle, à mon côté. D’ailleurs, il n’y a pas l’ombre d’un doute que mon maître me préfère à elle : je suis sa fierté, la preuve que, parti de rien, il est arrivé à quelque chose. Je sais que j’ai coûté beaucoup d’argent et que, de dimensions plus modestes, j’aurais servi tout autant. Mais mon maître voyait loin : si j’étais l’aboutissement de ses efforts passés, j’étais aussi la préfiguration de son avenir, et un avenir qui un jour ou l’autre ferait de lui le maître de la totalité du Domaine. Pour toutes ces raisons, dès mon apparition et sans doute avant, la femme de mon maître m’a pris en grippe. Parfois, dans le silence qui est si grand ici qu’on entend les éperviers creuser l’air à coups d’ailes pour y chercher l’appui qui leur permettra de demeurer immobiles en haut d’une invisible tige de cristal, l’écho d’une dispute, dans la salle commune de la ferme, traverse porte, fenêtres ou murs et vient jusqu’à moi. Peu après, mon maître sort de la maison, tête enfoncée dans les épaules et dos rond. Il est vrai que l’année où je suis né, il a loué le champ de Touquettes et que, très souvent, c’est autant à son sujet qu’au mien qu’éclate la querelle. Bien des mystères auxquels je n’entends rien lient un homme et une femme, et mon maître est très attaché à la sienne. C’est une petite personne menue, presque frêle, et qui cependant n’arrête jamais : du potager à la maison, de la maison au poulailler, du poulailler à la corde à linge et de celle-ci à la cabane aux lapins, jour après jour et de l’aube au coucher. Un jour, j’ai découvert qu’elle se teignait : elle avait mis une grande bassine d’eau claire à tiédir au soleil et, quand après avoir plongé sa tête dedans, elle s’est redressée, l’eau n’était puis un miroir reflétant ciel et nuages mais une rondelle de deuil. La femme de mon maître a fixé un instant cette noirceur. Qu’y voyait-elle ? Sa jeunesse perdue dans une ferme isolée ? La vanité de sa lutte contre cette vieillesse pâle qui, sous une teinture noir corbeau et malgré elle, prenait racine sur son crâne ? Enfin, elle a jeté cette eau sale et moi j’ai fait comme si de rien n’était. Que pourrais-je craindre de cette femme aux lèvres minces, au front soucieux ? Pourtant je la crains. Il y a en elle une volonté farouche, greffée sur une absence totale d’espoir. Alors elle ronge chaque journée au gré de mille tâches, avec la même énergie qu’une bête prise au piège ronge l’os de sa propre patte qui la retient prisonnière. Seuls ses enfants ont le pouvoir de desserrer an peu l’oppression de cette amertume aux mâchoires de fer. Mon maître et elle ont eu deux filles et un garçon. Tous trois sont majeurs et ont depuis longtemps quitté la région. La plus jeune des filles est encore célibataire. Elle débarque à l’improviste et ne passe jamais plus d’un après-midi au Domaine. L’autre fille, mère de deux bambins, vient un week-end par mois assez régulièrement. Ce sont ceux-là, la fille, le gendre et les deux enfants qui savent le mieux la distraire. Comme s ‘ils réussissaient, eux qui vivent à Paris, à ouvrir un chemin de traverse jusqu’à elle. Par cette sente, cette brèche miraculeuse, la femme de mon maître quitte un instant le Domaine et se voit dans une rue bordée de boutiques, de cafés et de cinémas aux devantures illuminées comme des arbres de Noël. Tout ce qui vient de la capitale T enchante : le tissu le plus ordinaire, le’ moindre bouton-pression, la babiole la plus commune, tels des copeaux, des éclats détachés par miracle d’une planète hors d’atteinte où la vie, la vraie, gronde et se fait. Le temps d’un week-end, par cette brèche ouverte, une goutte incandescente réussit à transpercer son amertume. Mais déjà, lorsque le dimanche soir approche, cette goutte de métal en fusion, comme plongée dans une grande cuve d’eau froide, se pétrifie et perd ses reflets. La fille, le gendre et les petits-enfants partis, la femme de mon maître ramasse le résidu de son illusion dominicale et le jette loin d’elle. Tant de fois elle a dit : Oui, peut-être que nous viendrons une petite semaine chez vous, là-bas à Paris, mais jamais ils ne l’ont fait. Alors elle plonge la main dans l’eau glacée de son amertume et en extirpe cette méchante petite scorie qui ne pourrait que lui entailler les pieds le lendemain, lorsqu’il lui faudra à nouveau, de l’aube au coucher, traverser le fleuve de sa solitude quotidienne. Ici nous sommes bien seuls, en effet ; ou plutôt nous avons rarement le plaisir d’une compagnie, même celle de mon maître, puisque ses bêtes et le Domaine le réclament sept jours sur sept. Le bourg dont nous dépendons est à trois kilomètres La ville la plus proche, à douze kilomètres. La femme de mon maître ne sachant pas conduire, c’est son mari qui, le mardi, jour de marché, l’emmène en ville pour le ravitaillement hebdomadaire. Il y a bien Pauline, une veuve qui sait conduire, possède une voiture et demeure dans un petit pavillon pas trop loin de la ferme. Mais la femme de mon maître ne s’entend guère avec elle et ne veut pas avoir à la remercier. Alors quand il lui manque quelque chose qu’on ne peut acheter au bourg, il lui faut attendre la semaine suivante et le marché, ou bien tanner mon maître jusqu’à ce qu’il se décidé enfin à voler un petit moment au Domaine pour aller à Langles. Ainsi, ça fait trois jours qu’elle lui réclame sans grand espoir une bobine de fil rouge.
Plus tard, quand à l’issue d’un 20 juillet tout fut terminé, et pas seulement la lutte épuisante et stérile contre le champ de Touquettes, Roch dit à Mathias : “Et remarquez que si ce matin-là j’avais travaillé sur le Domaine, je ne me serais sûrement pas souvenu d’une bobine de fil rouge dont ma femme avait besoin, et j’aurais encore moins laissé tomber ce que j’étais en train de faire pour aller au bourg la lui chercher. Mais c’était dans le champ de Touquettes que je faisais les foins. Et tout à coup, allez savoir pourquoi, cette histoire de bobine de fil m’est revenue en tête et j’ai pensé : tu pourrais bien lui faire cette surprise, hein, Roch ? Tu ne crois pas que tu pourrais lui faire ce plaisir ?”
Donc, en ce 20 juillet sur le coup de onze heures, Roch décida de se rendre au bourg. Il laissa la faucheuse sur place mais ne remonta pas à la ferme prendre sa voiture. En une heure, il avait largement le temps d’aller au village avec son tracteur et d’en revenir avant le déjeuner.
À peine était-il sur la route que ce matin d’été lui éclata au visage comme un rire d’enfant. Il n’y avait pas un souffle de vent, pas un nuage ; généreuse et limpide, la lumière avait la vigueur d’un soleil qui n’a pas franchi son zénith, et chaque arbre, chaque bosquet, la haie la plus serrée, la moindre fleur de talus, le plus petit brin d’herbe au fond des fossés se dressait, s’élançait dans cette lumière, comme délivré de la pesanteur, ivre de sève et frémissant. Alors Roch avait ressenti l’énorme soulagement d’une oppression qui, à son insu et dans la seconde même où il s’était engagé sur la route, se serait dénouée et enfuie comme un voleur.
Passé le pont de la rivière de Touquettes, le John Deere attaqua bravement la double boucle d’une côte particulièrement raide. Dans le second virage, il laissa derrière lui le chemin qui, sur sa gauche, menait au hangar et à la ferme. Enfin, il s’engagea dans un petit bois au sortir duquel il déboucha en haut de la colline.
Quelques secondes plus tard, Roch croisait sur sa droite un pavillon coquet, dans un jardin qui ne l’était pas moins et, se souvenant brusquement de la bobine de fil, il eut la tentation de s’épargner la peine d’aller jusqu’au village. Pourtant il poursuivit son chemin : sa femme n’avait jamais beaucoup apprécié la veuve qui vivait dans ce pavillon de banlieue poussé là, en plein champ, au début des années soixante-dix. D’ailleurs, le tracteur rien était déjà plus au pavillon de Pauline. Lancé sur le plat de cette route qui amorcerait bientôt une descente, ses énormes roues dévoraient à toute allure le ruban uni du macadam, dans un déploiement de puissance que scandait l’éclat intermittent de son gyrophare.
Croiser la voiture la plus déglinguée ou se faire doubler par elle aurait suffi à battre en brèche cette illusion de vitesse mais, en cette fin de matinée, la D 230 se chauffait comme lézard au soleil, somnolente et vide. Alors, dans cette vélocité qui ne se mesurait à rien si ce n’est à la parfaite immobilité du paysage, la prairie que Roch longeait depuis un petit moment semblait interminable, ou du moins aussi vaste qu’était verte et drue l’herbe aperçue dans les trous de sa haie.
Et Roch se prit à sourire, et ce sourire à peine formé quitta aussitôt ses lèvres pour envahir le reste de son visage puis se réfugier, invisible ou presque, dans son regard, d’où, pudique et secret, il déborda sur les rides en pattes-d’oie qui marquaient le coin de ses yeux. Car tel était le champ de la Dot : un superbe herbage qui appartenait également au Domaine, de sorte qu’en étant encore chez lui Roch avait déjà parcouru le quart de la distance qui le séparait du bourg. Mais brusquement la route accentua sa pente et le champ de la Dot s’arrêta net comme s’il existait un principe mystérieux lui interdisant de s’étendre davantage, comme si l’équilibre entre ce pâturage et cet autre du Confluent, qui se trouvait à l’opposé, était régi par quelque règle d’or inflexible, garantissant à travers la solidarité de chaque parcelle l’harmonie du Domaine dans sa totalité. Et le John Deere s’enfonça dans le creux de la route, et d’autres champs apparurent, d’autres prés étrangers, qui montaient à l’assaut du ciel ou glissaient jusqu’au point le plus bas d’un ruisseau invisible, d’une ancienne mare comblée. Du Domaine au bourg, la campagne n’était qu’ondulations, tendres courbes, plis secrets s’évasant en demi-cercles sous la coupole au tambour gigantesque de ce jour de juillet qui approchait de midi.
Laissant derrière lui le champ de la Dot, Roch ne pouvait manquer de s’interroger sur le sort de la parcelle contiguë qui, faute d’héritiers directs, était abandonnée depuis près d’un an ; ou bien remarquer que dans un champ voisin le maïs mal venu luttait en se recroquevillant contre une sournoise sécheresse ; ou encore, penser que derrière les quelques vaches qui pâturaient dans un mouchoir de poche planté de pommiers, il y avait un homme qui se contorsionnait tel un demi-pendu au bout d’une corde faite de parcimonie quotidienne, de prêts refusés et de dettes.
Mille pensées, souvenirs, interrogations jalonnaient cette route qu’il pratiquait depuis plus de trente ans. D’ordinaire, un dixième de ces réflexions aurait eu raison de sa distraction et l’aurait ramené au Domaine, ou du moins, puisqu’il était à mi-chemin du bourg, amené à regretter violemment de ne pas s’être arrêté chez Pauline et, parcourant le chemin restant, à pester contre lui-même et cette brusque décision qui l’avait lancé à la poursuite d’un objet tellement insignifiant que toute cette équipée en tracteur avait quelque chose d’extravagant. Mais en cette fin de matinée il lui en fallait infiniment plus que des collines trop familières, des voisins dont les difficultés étaient connues de tous ou des héritages incertains pour faire chanceler cette bobine de fil reléguée dans un coin de sa cervelle comme sur une étagère, la faire chanceler et rouler sur le macadam, là, sous ses yeux, où, insolite et triviale, elle l’aurait peut-être enfin tiré de sa torpeur.
Alors, lorsque la stridence d’un klaxon, aussi violente et inimaginable qu’un tremblement de terre le frappa dans le dos, ce ne fut pas seulement la bobine de fil oubliée qu’elle envoya valser, mais l’édifice entier de cette distraction qui le ballottait mollement sur la réalité depuis qu’il avait quitté le champ de Touquettes.
Roch se retourna brutalement. À ses basques, une voiture : noire, basse, énorme, et il se rangea aussitôt, moins pour satisfaire le type qui réclamait le passage que pour se débarrasser de cette sombre véhémence, qui peut-être, depuis un moment déjà, était collée à lui comme une sangsue. La voiture bondit dans l’espace libéré, dépassa le tracteur en mordant sur le bas-côté puis, telle une décharge de chevrotine creva le silence, la lumière, l’infinie placidité de ce matin d’été. Dans cette déchirure, les collines semblèrent un instant vaciller, et Roch se sentit submergé par une vague de moiteur.
À présent, la route grimpait de nouveau, et le John Deere se hissait d’autant plus péniblement qu’il avait dû ralentir.
Au terme de cette côte et au sortir d’un dernier virage, la D 230 rejoindrait enfin le village mais, avant, il y avait une maison que l’on disait entièrement retapée et cossue, de celles qui ont dans leur salle de bains du carrelage jusqu’au plafond et peut-être bien deux salles de bains, et sans doute aussi un salon plus vaste qu’une grange à foin.
Une haie de thuyas la dissimulait ; néanmoins le portail du jardin était largement ouvert et, juste en deçà des battants, Roch reconnut la voiture : sombre, basse, étincelante au soleil, tel un projectile monstrueux parvenu au bout de sa course et enfin immobile, au centre de sa cible. Deux enfants se tenaient à son côté. Ils levèrent sur Roch un même regard réticent, lui opposèrent une même expression d’indifférence vaguement teintée d’hostilité, et, bien sûr, ni l’un ni l’autre ne le saluèrent, parce que dans les villes oij ne salue pas et que ces deux-là, comme l’indiquait le numéro de la voiture, venaient tout droit de la capitale, en vacances à la campagne, plongés vivants dans un lieu où bourdonnaient à longueur de journée des mouches et toutes sortes d’insectes, où les chemins creux étaient trop défoncés pour qu’on y aille en patins à roulettes, et où la boulangerie du coin était si ringarde qu’elle ignorait tout de ces nouveaux bonbons fluorescents, infiniment poisseux, fades et délectables.
Pour la première fois de sa vie, Roch pensa à ces gens qui étaient en vacances alors que lui ne l’était pas, ne l’avait jamais été et ne le serait sans doute jamais. Il haussa les épaules : ceux-là venaient à la campagne mais lui-même, qu’irait-il faire en ville ? Lorsqu’il était à Langles, le mardi, il n’avait en tête qu’une idée : rentrer.
Le tracteur dépassa enfin la large plaque de tôle émaillée sur laquelle le bourg affichait son nom, et Roch se souvint brusquement de la bobine de fil, comme si celle-ci, dans son vol plané précédent, avait atterri au pied de ce même panneau et patiemment attendu son passage pour le héler. Bon, voyons si à l’épicerie, murmura-t-il, et il fut content de cette diversion, parce que sans elle, il aurait pensé une fois encore que des Parisiens de plus en plus nombreux rachetaient dans le département d’anciennes fermes ou même des granges qu’ils transformaient en résidences secondaires, et que ce phénomène était moins le signe d’une invasion citadine que la conséquence d’une progressive et déjà ancienne disparition des gens de la terre.
Orientée au sud et pentue, la grand-rue du bourg mijotait, éblouie de lumière et plus que jamais somnolente, maintenue à bout de bras au-dessus d’une léthargie définitive par une boulangerie moins désuète que rudimentaire, une épicerie pas trop vaillante, et le café-tabac des Crepse dont le seuil s’encombrait de deux pompes à essence parce qu’on ne sait jamais, de même que sa façade un tantinet crasseuse mentionnait en dessous de Café-Tabac-Ordinaire-et-Gas-oil : “Hôtel-Restaurant”, vu que parfois, et même ici, il se trouvait un représentant dans la mouise, tenaillé par la faim et tombant de sommeil.
Roch soupira et poussa la porte de l’épicerie.
— Du fil rouge, voyez-vous ça ! s’exclama la femme, et elle continua, irritée, offensée et néanmoins satisfaite. sombrement satisfaite de pouvoir soulager une énorme aigreur en en laissant couler un peu le pus : Mais Roch, tu penses à quoi ? Même du temps où l’épicerie marchait, je n’ai jamais eu de fil, nom d’un petit bonhomme, elle doit bien le savoir, ta femme, que je n’ai jamais fait mercerie ! Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’est-ce qu’ils croient tous, ici ! Que je n’en ai pas ma claque, que si j’avais trouvé repreneur je n’aurais pas bazardé cette épicerie depuis belle lurette ? Du fil ! Et rouge de surcroît ! Je veux dire : rouge, précisément ! Et pourquoi pas rouge cerise, pendant que vous y êtes ? Je veux dire cette nuance-là et pas une autre, encore que parmi les cerises, n’est-ce pas, il y a les burlats et les napoléons, alors on va y réfléchir, hein, Roch ? Et puis on reviendra me voir quand on sera décidé, à moins qu’entre-temps on ne soit allé à Langles, au marché ou au supermarché, et qu’on ait trouvé, ah, ils vont me faire crever ! Qu’est-ce que je raconte ? Ils ne me laisseront même pas crever tranquille ! Tiens, tu diras à ta femme que si elle croit que je me suis reconvertie dans la mercerie et que j’y ai fait fortune depuis la dernière fois que j’ai eu le plaisir et l’avantage de la voir dans mon épicerie, eh bien, elle se fourre le doigt dans l’œil. Oui, le doigt dans l’œil ! Même dans mon nécessaire à couture je n’ai pas de fil rouge, bon Dieu ! Tout ça pour qu’elle n’aille pas imaginer, en plus, et raconter partout que je n’ai pas voulu lui prêter une aiguillée de fil !
Roch se retrouva sur le trottoir, abasourdi. Et il s’éloigna aussitôt comme si cette porte, qui tenait encore par miracle, risquait d’exploser dans la minute suivante sous la poussée de l’énorme flot de récriminations qu’il avait déclenché, et qui se déverserait alors en pleine rue, les balayant sur son passage et les emportant dans son fracas, lui et sa ridicule, son honteuse, sa maligne petite bobine de fil.
Plus tard, quand il raconta par le menu cette journée à Mathias, il passa sous silence que lorsqu’il avait quitté l’épicerie sa nuque était douloureuse et dure comme du bois, tant il avait hâte de s’exclamer : “Elle avait raison, vous savez, même si elle ignorait à quel point elle avait raison de me rabrouer, de me mettre en garde, de s’agripper de toutes ses forces à ma manche pour m’arrêter. Mais probable que rien ne pouvait arrêter ce qui s’était mis en branle ce matin-là, puisque même elle, avec sa violence, sa hargne, son scandale, elle me procura néanmoins le moyen de continuer, elle découvrit et ouvrit sans le vouloir la petite porte dérobée par laquelle j’allais m’engouffrer et continuer, en me suggérant que ce fil qu’elle ne pouvait me vendre, une autre, au bourg, et donc une autre qui n’aurait pas l’inconvénient d’être Pauline, pourrait sans doute me le prêter. Et le café-tabac des Crepse était bien évidemment à deux pas de l’épicerie, de sorte que je n’ai même pas eu à traverser la rue.”
Donc, Roch entra chez les Crepse. La caverne des Crepse, pensa-t-il, clignant des yeux et hésitant une fois le seuil franchi, tant le contraste était violent entre la luminosité de la rue et l’ombre du bistro.
— Tiens, Roch ! fit la voix traînante de la patronne, ça faisait longtemps qu’on ne t’avait pas vu.
Écarquillant les yeux en direction de la voix, Roch discerna deux taches pâles derrière le zinc : un visage et, un peu plus bas, deux avant-bras croisés, nus jusqu’au coude. Derrière ces formes immobiles, les verres et les bouteilles luisaient dans la pénombre et Roch pensa : alors ce serait une grotte sous-marine.
Bien que relative, la fraîcheur de la salle lui tomba sur les épaules et lui fit un drôle de chaud et froid entre les omoplates. Il s’approcha du bar. Ce qu’il y avait entre les deux taches claires se précisa : un corsage boutonné jusqu’au cou et ballonné sur toute sa largeur par une vaste poitrine. Dans la foulée, pour ainsi dire, les bras blancs avouèrent leur rondeur, pincée à un bout par le petit os pointu du coude et pourvue à l’autre extrémité d’une main forte aux doigts gonflés. Le visage enfin, moins rond qu’affaissé, et aussi pâle que les bras.
Assise derrière son comptoir, Mme Crepse ne bougea pas. Pourtant cette inertie n’était pas mauvaise volonté mais précaution, de celles que prennent les femmes dont la chair n’est plus que gêne et qui ménagent leurs jambes douloureuses en économisant leurs déplacements. Aux avant-postes de cette prudente immobilité, la voix traînante soupira :
— Qu’est-ce que je te sers ?
— Un café.
— Arrosé ?
— Oh, non, pas avec cette chaleur.
— C’est vrai qu’il fait chaud…
Et Roch sentit sur lui deux yeux attentifs, mais presque aussitôt les yeux et le reste glissèrent péniblement du tabouret et le tout s’avança vers le percolateur II y eut alors entre Mme Crepse et cet engin volumineux, coiffé d’un torchon, une brève empoignade. Roch n’en vit pas grand-chose mais entendit les bruits mats et brutaux, puis le percolateur émit un chuintement plaintif et Mme Crepse se retourna :
— Ça fatigue, hein, cette chaleur ?
Alors il eut l’impression très nette qu’elle ne se référait pas à sa propre fatigue, chronique, affichée et somme toute indépendante des conditions extérieures. Mal à l’aise sous ce regard qui à nouveau l’examinait, il acquiesça d’un hochement de tête et demanda :
— Le patron ?
— En tournée… répondit la femme avec un geste las de la main, qui en disait plus long sur la fréquence de la chose que n’importe quelle explication ou mensonge d’ailleurs inutiles, puisque tout le monde, au bourg, savait que le patron visitait régulièrement ses collègues bistrotiers de Langles, histoire de voir en été si leur bière était aussi fraîche que la sienne et, en hiver, si leur calva valait le sien.
Roch chercha à toute allure quelques mots pour atténuer sa maladresse, n’en trouva aucun et le silence s’installa.
Il y avait urgence, pourtant, non seulement à conjurer toute possible animosité chez son interlocutrice mais, avant que le percolateur ne s’arrête, à trouver autre chose qui maintiendrait cette femme sur pied, même après qu’elle lui aurait servi son café.
Sûr, pensa-t-il, désemparé, si jamais elle se hissait à nouveau sur son tabouret, je n’aurais pas le courage de l’en faire descendre une deuxième fois et de la faire grimper chez elle, à la recherche d’une bobine de fil.
— Dis donc, ça n’a pas l’air d’aller fort, l’épicière, elle est hargneuse comme un roquet !
Placide, la Crepse haussa les épaules, marmonna un commentaire dans lequel il était vaguement question de faillite et de retour d’âge, puis pivota sur elle-même, repivota, et déposa sur le comptoir une tasse dans laquelle, sombre et moiré, fumait un café noir.
— Et puis mets-moi un paquet de tabac ! dit Roch, et des Job et… une pochette d’allumettes, acheva-t-il en baissant la voix, brusquement conscient de sa nervosité et plus conscient encore de l’étonnement et de la curiosité grandissante qui, dans le regard de la femme, ne cherchaient même plus à se dissimuler.
— Je croyais qu’on ne fumait plus, fit-elle enfin, et elle s’éloigna pesamment vers ce qui était, dans cette caverne, une petite grotte particulière, une sorte d’excroissance située à l’autre bout du zinc, bourgeonnante de paquets de cigarettes, de briquets, de stylos, de colifichets, de friandises, de présentoirs, de publicités pêle-mêle agglutinés comme des moules sur un rocher, et débordant depuis longtemps des deux vitrines qui, en principe, auraient dû contenir leur multiplication désordonnée.
Alors Roch se risqua Peut-être, parce que la femme avait disparu dans ce capharnaüm qui le mettait, lui, à l’abri de son regard, mais peut-être aussi parce que ce même capharnaüm lui donnait une violente envie de se retrouver à l’air libre et en pleine lumière, dans un espace qui ne serait ni sombre ni bondé mais ouvert, oh, largement ouvert.
— Je voulais te demander, dit-il avec effort, tu n’aurais pas une bobine de fil rouge à prêter à ma femme ? Elle… elle coud je ne sais quoi et ça m’éviterait d’aller à Langles.
Drôle, sa voix sonna à son oreille un ton trop bas comme elle avait résonné un instant auparavant, lorsqu’il avait demandé le tabac, un ton trop haut. Il lui fallut supporter un nouvel examen. Cette fois, la Crepse fut vraiment à deux doigts de lui poser une question puis, se ravisant, posa tabac, papier, allumettes à côté de la tasse et, plus intriguée par les traits tirés de Roch que par cette histoire de fil, répondit distraitement :
— Bien sûr que je dois avoir ça ; bois ton café tranquille, je vais voir là-haut.
Et Roch se sentit soudain extraordinairement fatigué. Il but son café d’un trait et attendit.
Dix minutes plus tard, il jaillissait de la caverne des Crepse avec, en main, une bobine de fil, dont le rouge n’était pas cerise mais corail.
Au moment même où il passait le seuil, il heurta de l’épaule un type au moins aussi déterminé à fuir le soleil qu’il était désireux, lui, de le retrouver. Court sur pattes et trapu, l’homme absorba le choc sans broncher, marqua à peine le pas et continua sur sa lancée. Roch s’effaça, glissa sur le côté et, légèrement étourdi, se retrouva sur le trottoir dans l’éblouissante lumière de midi.
Bon Dieu, pensa-t-il, qu’est-ce que c’est que cet animal ? Et il cligna à nouveau des yeux, mais sentit surtout le soleil flamber contre son visage puis, lorsqu’il lui tourna le dos. dissiper agréablement sous sa chemise le contact froid d’une ancienne sueur collée comme une algue entre ses omoplates.
L’air tremblotait au-dessus de la chaussée. La grand-rue se dilatait toujours dans une chaleur boursouflée, prisonnière du circuit fermé du macadam et du crépi des murs En face de l’épicerie, le John Deere, gare contre le trottoir, ressemblait à un coléoptère coincé au fond d’un bocal.
Parvenu à sa hauteur, Roch baissa les yeux sur le poing crispe de sa main droite Desserrant leur étreinte, les doigts découvrirent au creux de sa large paume le corail rouge de la bobine de fil. Roch la glissa dans la poche de sa chemise et, boutonnant soigneusement le rabat, leva les yeux sur l’épicerie. Mais son regard, irrésistiblement attire, se porta aussitôt cinq mètres plus bas, vers le seuil obscur et béant du café des Crepse, sur lequel, pourtant rien ne bougeait.
Roch hésita trente secondes puis grimpa sur son tracteur. Probable que ce type qu’il avait associé d’emblée à un sanglier, et un sanglier qu’il n’avait encore jamais vu dans le coin, allait se rincer le gosier pendant un bon moment.
Néanmoins, tout en se dégageant du trottoir, il ne put s’empêcher d’examiner les quelques voitures garées de chaque côté de la rue et il en dénicha une qui, en effet, n’était pas immatriculée dans le département.