Le Domaine

Anne Guglielmetti · Chapitre 19 sur 21

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Le Domaine

Chapitre XIX

Roch avait l’oreille beaucoup plus fine et exercée que n’importe qui. Peut-être parce qu’il avait vécu cinquante ans dans cette vallée dont le silence était si transparent qu’un héron en vol y inscrivait sans mal le souffle de ses ailes. Donc, peu importait que le flanc de la colline l’empêchât de voir, il lui suffisait d’écouter.

La voiture manœuvrait, là-bas, devant la ferme. Ensuite elle s’engagea dans le chemin, parcourut une trentaine de mètres et, bizarrement, s’immobilisa à peu près à la hauteur du hangar, moteur allumé.

Il a oublié quelque chose, pensa Roch, il va faire demi-tour sous le hangar…

Mais non, deux ou trois minutes plus tard, une portière claquait et la voiture repartait prudemment à cause des ornières, avant de prendre à gauche au sortir du chemin. Cela aussi, Roch le sut avec certitude. Parce que le bruit aurait été tout autre si elle avait tourné à droite et était descendue vers le petit pont.

Pendant un moment encore, il avait entendu distinctement ce moteur que Mathias poussait un peu afin de grimper la côte du petit bois, puis cette trace sonore était devenue de plus en plus ténue et, finalement, passé la limite du Domaine, lui avait échappé, retenue par le creux dans lequel s’enfonçait la route.

Oui, c’est ainsi qu’ils s’étaient quittés. Et si Roch ne soupçonna jamais que Mathias, arrêté près du hangar, avait sorti un fer à cheval rouillé de la boîte à gant et était descendu de voiture afin de balancer ce même ter à cheval parmi les chardons du champ de la Dot, en revanche, reprenant son propre chemin en direction du confluent, il avait pressenti qu’il ne reverrait pas ce jeune homme de Paris avant longtemps.

 

XIX

Ce jour-là le Baron n’était pas venu au Domaine dans le seul but de brûler tout ce qui lui tombait sous la main, encore que le plaisir qu’il prenait à alimenter un brasier fût évident. Il y était pour prendre possession de la masure dans laquelle il comptait vivre désormais en compagnie de son petit-fils et de Jacques, son douzième et dernier enfant, qu’il appelait donc “Baronnet” au grand dépit de ce type de vingt ans.

À la question de savoir à quel titre il se trouvait là — question posée par le plus âgé des gendarmes, tandis que son collègue, passablement perplexe, faisait le tour de la Caisse des écoles et découvrait un adolescent endormi sur le volant et, assis à l’arrière, un type d’un abord aussi gracieux qu’un roquet teigneux — le Baron répondit : “Au titre de locataire provisoire et de propriétaire sous peu, monsieur appuyant ses dires d’un chiffon de papier sorti de sa poche et agité sous le nez de son questionneur.

Apparemment, il s’agissait d’un contrat de location en bonne et due forme établi par l’étude de maître Crulai, notaire à Langles. et le plus âgé des représentants de l’ordre se rabattit sur le fait qu’il était interdit de brûler des pneus, interdiction crue le Baron balaya d’un revers de main en marmonnant “qu’ils finiraient bien par cramer en totalité et déjà fumaient et puaient nettement moins”.

L’homme en uniforme jugea inutile de souligner le danger et l’idiotie d’allumer un feu à proximité d’un bâtiment et d’un bosquet. Il soupira. Une semaine plus tôt, il avait entendu parler de ce Baron â propos d’une troupe de cochons batifolant sur la route, mais il n’avait encore jamais eu l’occasion de l’approcher. Sûr, il aurait préféré que l’occasion ne se présentât pas, et sûr aussi, il y avait fort à parier qu’elle se représenterait. Il soupira de nouveau puis, se redressant et désignant du menton la Caisse des écoles, demanda sèchement “à voir les papiers de ce véhicule”.

“Les papiers du véhicule sont dans le véhicule”, répondit le Baron d’un petit ton finaud. Ils y étaient, en effet, mais sur le siège avant, autrement dit sous les fesses d’Abel que l’homme en uniforme dut déloger puis, avec l’aide de son collègue et celle, toute théorique du Baron, transporter et asseoir contre la façade de la masure parce que cet adolescent, ivre mort, ne tenait pas debout.

Et les papiers du véhicule étaient parfaitement en règle ; et le permis de conduire du Baron également ; et cette camionnette pouvait bien avoir perdu son pare-chocs avant et présenter un phare crevé, elle était à l’arrêt et sur une propriété privée. Alors le plus âgé des gendarmes, qui venait tout juste de fêter son vingt-cinquième printemps, perdit brusquement son calme : “J’espère que votre petit-fils est à jeun quand il s’installe au volant pour autre chose qu’y cuver son vin !”

Le Baron ne broncha pas. Après un déjeuner moins arrosé que carrément noyé sous prétexte de fêter l’affaire conclue chez le notaire, il commençait de reprendre ses esprits et voyait bien que ce jeunot tenait à avoir le dernier mot. Mais, tandis que les deux uniformes s’éloignaient, une voix fielleuse s’éleva dans leur dos et les atteignit pour ainsi dire entre les deux omoplates.

‘Sûr qu’il sirote de l’eau quand il conduit ce tas de boue. L’ennui, c’est qu’à n’est pas majeur et n’a pas son permis !”

Les deux gendarmes se figèrent sur place comme un seul homme. Ni l’un ni l’autre, pourtant, ne se retournèrent, le plus âgé ne voulant pas donner à voir ses joues empourprées, et le plus jeune, parce que cet autre, qui serrait les poings et les mâchoires, était son chef. Trente secondes plus tard, ils repartaient d’un même pas vers leur fourgonnette.

L’épisode acheva d’éclaircir les idées du Baron et lui rendit toute sa bonne humeur que cette visite avait quelque peu assombrie. La fourgonnette disparue, il s’exclama, plein d’entrain : “Ah, ça, Baronnet, tu les as drôlement mouchés !”

À ces mots le dénommé Baronnet, qui n’avait pas quitté l’arrière de la Caisse des écoles de tout l’après-midi, assis là comme s’il était au théâtre et n’avait rien de mieux à faire que d’assister à cette absurdité consistant à s’installer dans une masure après avoir brûlé tout ce qui, dedans, aurait pu encore servir, bondit sur ses pieds et hurla : “Je m’appelle Jacques, merde ! Combien de fois faudra-t-il te le répéter !”

De toute évidence un nombre considérable de fois. Le vieux haussa les épaules, regarda autour de lui, soupira d’aise et lança : “Quel calme, hein, mon Abel, c’était pas une bonne idée de ton pépé de venir vivre à la campagne ?”

Abel ne répondit rien. Un quignon de pain dans une main, un morceau de saucisson dans l’autre, il mangeait. Le Baron le considéra d’un œil ému : Abel ou la joie de ses vieux jours…

Ils étaient assis dehors, le grand-père sur une chaise qui avait échappé par miracle au brasier, le petit-fils sur le seuil de la masure. Le clocher de La Gonfrière venait tout juste de sonner sept heures et ils pique-niquaient dans la grande paix du soir, ce soir qui était leur premier au Domaine.

Le gendarme avait vu juste. Dans les semaines qui suivirent, lui et son collègue reprirent plus d’une fois le chemin du Domaine. Les cochons vadrouillaient toujours librement et s’enhardissaient chaque jour davantage. Le propriétaire de l’herbage limitrophe du pré de l’Épine noire en avait surpris un, la tête plongée dans la mangeoire de granulés destinés à ses veaux ; un habitant de La Gonfrière en avait chassé un autre de son potager et, plus grave, quelqu’un du bourg, rentrant chez lui en pleine nuit par la route qui longeait le Domaine, avait vu surgir dans le halo de ses phares deux mastodontes roses. La collision avait été évitée d’un cheveu. L’homme racontait qu’il n’avait jamais vu des porcs aussi énormes. Il avait donné un coup de volant et se demandait encore comment sa voiture n’avait pas fini dans le fossé. Pendant ce temps les bêtes s’étaient enfuies dans le petit bois.

Ainsi, en cette fin septembre on ne parlait plus au bourg et dans la vallée que des cochons et de la scandaleuse impuissance des autorités, incapables d’imposer à un vieillard d’enfermer ses animaux. Et la stupeur atteignit son comble lorsqu’on sut que la gendarmerie refusait désormais de se déplacer et se contentait de conseiller aux plaignants de faire constater par un huissier la présence indésirable de l’animal et le préjudice causé.

Ce fut à peu près à la même époque que la boulangère du bourg — autrement dit le bourg entier et, à sa suite, toute la commune, y compris le hameau de La Gonfrière et sans doute au-delà puisque le mari de la dame faisait des tournées — apprit d’où sortait ce colosse septuagénaire, qui vivait avec son fils et son petit-fils dans une masure sans eau ni électricité ni téléphone ni sanitaires, située sur cette exploitation agricole qu’on appelait toujours le Domaine, bien qu’on ne sût plus trop à qui elle appartenait ni même si elle existait encore dans son intégrité. Et bien sûr Roch apprit la chose après tout le monde et par Suzanne. Et bien sûr Suzanne s’étonna une fois encore qu’il ignorât ce dont tout le monde causait, lui qui était sans cesse par monts et par vaux.

— Alors il lui a dit : C’est un beau métier que le vôtre, madame, et je sais de quoi je parle, tai avant de me retirer ici et d’élever des cochons, j’ai exercé la profession de boulanger pendant un demi-siècle Hé, hé, parfaitement ! Pas la peine de me regarder avec ces yeux de merlan frit : boulangerie Baron, rue de la Gare, à Dreux, pouvez vérifier si ça vous chante !

— Alors elle lui a répondu…

— Non, elle n’a rien répondu du tout, elle était trop estomaquée, mais elle a vérifié.

— Afin de ne pas faire courir de faux bruit, je suppose…

— Ah, si tu le prends comme ça je ne te raconte plus rien.

— Bon, elle est donc allée à Dreux.

— Non, elle a attendu le lundi, qui est leur jour de fermeture comme tu le sais peut-être, et elle a envoyé son mari.

— Qui a découvert que la boulangerie Baron avait bien existé.

— Qui a découvert que non seulement la boulangerie Baron avait bien existé mais qu’ils étaient onze ou douze là-dedans, en comptant ou sans compter la mère, je ne sais plus, vu que cette femme est morte après la naissance de son dernier, tandis que le Baron continuait d’empoisonner le quartier avec son pain !

— Là, tu exagères…

— En tout cas, il paraît que s’il n’avait pas pris sa retraite, l’inspection de l’hygiène l’aurait forcé à fermer boutique parce qu’elle en avait assez de faire des descentes dans son fournil !

Ils restèrent un instant silencieux, puis Roch soupira :

— Et dire qu’entre Dreux et ici, il y a tant d’endroits où il aurait pu s’amuser à élever des cochons et que c’est au Domaine, précisément au Domaine, qu’il est venu s’installer.

Suzanne ne répondit pas. Comme affligée par ses propres paroles, elle avait perdu toute sa vivacité. Soudain elle murmura :

— Heureusement que c’est le jeune homme de Paris qui a racheté notre ancienne ferme. Parce que imaginer que ce vieillard, sale comme un peigne… C’est pas que l’existence qu’on a menée dans cette maison ait été des plus drôles, mais enfin, c’était chez nous…

Roch attendit trente secondes mais elle n’ajouta rien et lui non plus. Tout réticent, concédé du bout des lèvres et laconique, l’aveu qu’elle venait de faire n’en était pas moins un : pour elle aussi le Domaine avait été “chez eux”.

Il pensa soudain au portrait photographique des deux sœurs qu’il avait rangé dans son portefeuille et, naturellement, il se souvint aussi de la lettre en provenance du Canada qui se trouvait toujours dans ce même portefeuille. Ah, pourquoi ne pouvait-il se résoudre à jeter l’une et l’autre alors que toute cette histoire, celle des sœurs Estère comme la sienne sur le Domaine et sans doute aussi celle du Domaine, était à présent terminée ?

En revanche, et même si au début cela lui avait coûté un peu, il y avait un bon bout de temps qu’il n’était pas retourné sur son ancienne exploitation. Entendre le Baron l’appeler “collègue”, devoir lui serrer la main et écouter ses sornettes à propos de son prétendu élevage de porcs lui répugnaient tout particulièrement. De plus, il y avait un mois et demi maintenant que Mathias n’était pas revenu, et Roch était de plus en plus persuadé qu’il avait vu juste en ce qui le concernait : il ne le reverrait pas avant longtemps, très longtemps.

Et puis un matin il croisa Pauline sur le parking du supermarché de Langles. Il venait acheter trois bricoles oubliées la veille par Suzanne, elle regagnait sa voiture avec un caddie plein, et elle s’exclama : “Ah, Roch, vous tombez à pic, je m’apprêtais justement à vous téléphoner !”

Selon elle, il se passait de drôles de choses, la nuit, au Domaine : “Mes maudites insomnies, vous savez !” Elle avait donc surpris le manège d’une voiture qui, sur le coup d’une heure-du matin, passait en trombe devant chez elle, quittait la route après le petit bois et remontait le chemin de la ferme puis, quinze à vingt minutes plus tard, repassait sous ses fenêtres, toujours à fond de train. Bon, une fois dans la semaine, elle aurait imaginé s’être trompée. Mais la chose s’était répétée trois nuits de suite et maintenant elle était certaine de ce qu’elle avançait. Qu’est-ce que des gens pouvaient fabriquer à une heure du matin du côté du hangar ? Elle disait des gens mais naturellement ne savait pas s’ils étaient plusieurs. Par contre elle était sûre que la voiture s’arrêtait avant la maison du jeune homme de Paris. Depuis la fenêtre de sa chambre, elle voyait parfaitement la lumière des phares et cette lumière ne passait jamais le hangar. Néanmoins, ils pouvaient cacher leur voiture dans ce bâtiment et poursuivre à pied.

Donc, il alla au Domaine.

Il ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur lorsque, au début de l’après-midi, il s’engagea à pied dans le chemin qui menait à son ancienne ferme. La Fiat, il l’avait laissée dans le coude de la route afin de ne pas brouiller d’éventuelles traces de pneu. En outre, il désirait que sa petite inspection fût la plus discrète et la plus rapide possible.

Des traces de pneu, il y en avait autant qu’on en voulait, qui se chevauchaient, creusaient la même ornière ou empiétaient sur l’herbe gorgée d’eau des bas-côtés. Dix mètres au-delà du hangar, le passage ouvert dans les chardons du champ de la Dot jusqu’au bosquet de frênes était si défoncé et boueux, après un mois et demi de pluie, qu’il était étonnant que la Caisse des écoles pût encore s’y risquer sans s’y embourber. Les chardons avaient séché sur pied ; certaines tiges avaient été abattues ou cassées par le vent mais la plupart se dressaient encore, lugubres cierges marron et noir.

Des traces continuaient jusqu’à la maison de Mathias, dont Roch fit le tour en hâtant le pas, anxieux de vérifier qu’aucune porte ou fenêtre n’avait été forcée. Non, personne n’avait tenté ou du moins réussi à y pénétrer. Mais il n’eut pas le temps de s’en réjouir, l’état lamentable de son ancienne ferme lui sauta brutalement aux yeux.

Des tuiles s’étaient détachées de la toiture, un tronçon de gouttière était tombé, entraînant dans sa chute le conduit de la descente des eaux et, en dépit du soubassement de silex, l’humidité remontait dans les murs en torchis dont elle gonflait le vieux crépi entre les pans de bois. Le rosier de Suzanne, le beau buisson ardent qui embaumait au pignon ouest, si bien que de juin à octobre, novembre parfois, le parfum de ses grosses roses rubis accueillait le visiteur, avait été saccagé dans sa partie basse par les cochons et achevé par les bourrasques de septembre. Et les traces de la Caisse des écoles ou de n’importe quel autre véhicule encerclaient la maison, témoignant d’un rodéo furieux qui avait défoncé l’ancien potager, brisé et écrabouillé ce que les porcs eux-mêmes avaient dédaigné.

Roch se rendit compte qu’il serrait les poings et grinçait des dents. Il se détourna, s’éloigna à grandes enjambées, remarqua à peine que la clôture en barbelé du pâturage du Confluent avait été cisaillée et que, là aussi, des traces de pneu sinuaient dans l’herbe à présent flétrie et couchée par la pluie. Il courait presque lorsqu’il passa devant le hangar. Puis soudain il se souvint de Marlin et du piège qu’il avait lui-même ramassé et mis en lieu sûr — il y avait tant de temps de cela !

Il revint sur ses pas. Le fils Baron par pur ressentiment, le petit-fils par pure stupidité, et même leur père et grand-père, un jour de grande soûlerie, étaient capables, s’ils le dégotaient, de vouloir s’en servir et de se broyer une main en le manipulant.

La mâchoire de fer était toujours là, suspendue à un clou dans un coin de l’étable. La couleur brune du métal oxydé se confondait avec celle de la paroi goudronnée, et ce mimétisme fortuit accentuait la sinistre malignité de cette ingénieuse invention humaine n’ayant d’autre but que d’estropier ou de tuer.

Roux comme les feuillages de l’automne, leste comme l’eau de la Charentonne, libre, magnifique, le renard lui traversa l’esprit. Il décrocha le piège, se retourna et, dans l’ombre sous une mangeoire, aperçut un cochon couché sur le flanc, à peine recouvert d’un peu de paille, mort.

L’animal avait été abattu d’un coup de fusil en pleine tête ; l’une des oreilles avait été arrachée ; la plaie, large et béante, était noire d’humeurs et de sang coagulés : le ventre était gonflé, l’odeur déjà forte, cette carcasse n’était plus bonne qu’à être brûlée.

Roch fourra le piège dans le coffre de la Fiat et, prenant par la route, se rendit tout droit chez les Baron. À côté de la Caisse des écoles, garée devant les frênes, il y avait une autre bagnole miteuse, capot levé, comme une gueule ouverte. Dans la gueule en question, Jacques, penché sur le moteur, fit semblant de ne pas entendre la Fiat arriver, de ne pas voir le visiteur.

Bien que la porte de la masure fût ouverte, Roch s’arrêta sur le seuil, et pas seulement parce que la politesse exigeait qu’il attende d’être invité à entrer. Jamais il n’aurait imaginé qu’en deux mois à peine on pût saloper un intérieur de cette façon. Une croûte de boue couvrait les pavés du sol, la pierre à eau disparaissait sous la vaisselle sale, la gazinière n’était qu’une dégoulinade de toutes sortes de matières fondues puis figées, le tout sentait le rance à en soulever le cœur malgré la porte ouverte et, dans un fauteuil de jardin en plastique, le Baron, plus étalé qu’assis, débraille, le menton encore dans la poitrine mais un œil déjà ouvert, émergeait de sa sieste.

“Pépé, y a quelqu’un !” fit une voix bizarrement aiguë, et Roch, avançant la tête, découvrit le petit-fils planté devant la cheminée, et interdit.

— Ah, collègue, entrez donc, marmonna le Baron en se redressant péniblement, Abel, apporte une chaise !

Mais à peine Roch eut-il fait trois pas à l’intérieur de la cuisine que cet autre se rua sur la porte et disparut.

— Satané gamin, maugréa le vieillard, il tournicotait encore autour du fusil que Jacques a acheté. Je lui ai pourtant dit que si je le voyais y toucher, je lui flanquerais une torgnole dont il se souviendrait toute sa vie !

Roch regrettait déjà d’être venu. Il lui semblait s’enfoncer dans une décharge d’ordures. Il interrompit le Baron :

— Ne vous dérangez pas, je passais simplement vous prévenir que j’ai trouvé l’un de vos cochons, mort, caché dans le hangar. Il faudrait l’enlever de là, l’enterrer avec de la chaux ou le brûler. Si vous ne le faites pas immédiatement, je serai obligé d’alerter la gendarmerie.

Le Baron devint cramoisi, prit appui sur les bras de son fauteuil de jardin et dressa d’un coup toute sa colossale personne dépenaillée. “Y en a déjà trois qu’ont disparu ! rugit-il, introuvables depuis dix jours, volatilisés ! On kidnappe mes porcs et maintenant on me les tue ! Baronnet ! hurla-t-il soudain, Baronnet, nom de Dieu, où es-tu ?”

Sûr, dans le coin, pas mal de gens auraient pris plaisir à faire un carton avec ces cochons, mais il y avait aussi le fusil, dans la masure même, auquel Roch ne repensa qu’en rentrant au bourg, et la mince silhouette de Jacques, non plus courbée sur un moteur mais le regardant faire demi-tour, tandis que le vieux, comme devenu fou à l’idée qu’on zigouillât ses cochons pour ainsi dire sous son nez, s’époumonait à l’appeler, penché à la fenêtre de la cuisine.

Après cet incident, c’en fut fini des porcs vadrouillant sur les routes, dévastant les jardins, narguant la maréchaussée. Le dernier survivant de l’élevage fut pourchassé par la Caisse des écoles, attrapé avec un filet, ligoté et envoyé chez “un charcutier qui savait encore faire des pâtés sans conservateurs et autres saloperies chimiques”.

La course poursuite à travers champs, en l’occurrence le pâturage du Confluent, fut rapportée par un témoin oculaire digne de foi : Émile Sobre, livreur de fuel domestique pour le compte des “Combustibles de l’Ouest”, qu’on ne pouvait soupçonner d’avoir inventé cet épisode parce qu’il ne buvait ni ne fumait ni ne jouait et causait juste ce qu’il fallait avec la clientèle, bref, un homme tout à fait sérieux, un chauffeur-livreur qui n’avait jamais eu le moindre accident, le plus petit retard dans ses livraisons, descendu de son camion-citerne peu avant le petit pont pour pisser, et qui n’avait jamais pissé l’eau claire gonflant sa vessie, parce qu’il avait vu fondre sur lui, comme au Kinopanorama, un animal hurlant d’épouvante, immédiatement suivi d’une camionnette sur le côté de laquelle s’agrippait un type debout, tenant à bout de bras un filet de pêche. Et Émile Sobre avait reculé comme on s’enfonce dans son fauteuil au Kinopanorama, mais le cochon aussi, arrête soudain par le cours d’eau de Touquettes et le barbelé, avait reculé ou plutôt freiné de ses quatre sabots au bord de l’écran, opéré in extremis un quart de tour et disparu, de sorte qu’il n’était plus resté entre Émile Sobre et la camionnette que la camionnette, et Émile Sobre avait fermé les yeux parce qu’à coup sûr elle allait crever l’image et il allait se la prendre en pleine poire, être écrabouillé par elle comme une punaise des bois, mais pis encore parce qu’elle allait terminer son vol plané dans son beau camion-citerne qui exploserait sous le choc alors qu’en vingt-cinq ans il n’avait jamais eu une égratignure. Bon, que le témoin se fût cru au cinéma avait quelque peu embrouillé son récit, mais on avait fini par comprendre de qui et de quoi il retournait, et aussi que Sobre avait été si choqué qu’il lui faudrait un bon bout de temps avant de reprendre le volant Quant aux “pâtés sans conservateurs et autres saloperies chimiques”, ce fut le Baron lui-même qui en fit la publicité auprès de la boulangère du bourg, laquelle, horrifiée, refusa catégoriquement d’en goûter mais raconta complaisamment son horreur jusqu’à ce que tous, au bourg, en aient soupé de son scandale et des pâtés.

Roch ne fit part à personne de sa découverte dans le hangar, pas même à Pauline qui, de son côté, n’observa plus aucun mouvement suspect de voiture à une heure du matin. Et il tut davantage encore ses soupçons quant à cette affaire, bien qu’il eût sa petite idée. Ainsi le Domaine, la commune et la gendarmerie furent débarrassés des cochons du Baron, à défaut de l’être du Baron lui-même et de ses deux rejetons.

Et octobre qui les avait précipités quasiment en hiver avec de longues pluies maussades, des petits matins presque froids et un ciel dans lequel transitaient d’interminables convois de nuages qui ne s’entrouvraient que le soir pour laisser pénétrer dans les maisons les lueurs fugitives d’un couchant détrempé, octobre leur offrit sur le tard cette douceur plus troublante que la belle saison elle-même : un été de la Saint-Martin.

Scintillants de rosée, les matins se réchauffaient au fil des heures et, passé midi, l’air embaumait comme un fruit longuement mûri, tandis que le soleil, à peine plus haut que l’horizon, enflammait dans les haies et les bois les mosaïques d’or des érables jaunis. Sûr, la moindre averse ou bourrasque aurait meurtri la délicatesse de ces heures du milieu du jour, mais le ciel, blanc de brume puis à peine bleuté et abricot enfin au crépuscule, versait dans des nuits précoces sans avoir vu un nuage, senti un souffle de vent Et c’était une étrange saison que cet été de la Saint-Martin, sorti on ne sait d’où maintenant que les hirondelles et les vacanciers étaient repartis, les récoltes rentrées, les écoles rouvertes et chacun rendu à son train-train quotidien, maintenant que tous attendaient l’hiver Dans sa vie, Roch avait connu bien d’autres arrière-saisons clémentes, mais jamais il n’avait remarqué comme à présent ces longs rayons orangés qui se faufilaient jusque dans les taillis les plus sombres, les appentis les plus bas, les coins les plus reculés, et y avivaient des reflets cuivrés, des brun-roux de châtaigne, des taches vermillon. Alors le plus modeste, le plus obscur fragment du monde, nimbé d’or et comme saturé d’être, prenait dans cette lumière un relief incomparable, une présence singulière.

Néanmoins, si Suzanne, intriguée par son air songeur, lui demandait : “À quoi penses-tu ?” il répondait : “À rien”, parce qu’il aurait été trop compliqué de lui expliquer que cette lumière rousse, fureteuse et insaisissable, lui rappelait le renard de son rêve. “Ah oui, et quel rêve ?”

“Un rêve que j’ai eu à l’hôpital après mon accident.”

Mais lorsqu’elle s’exclama un midi : “Sais-tu la dernière des Baron ?”, il s’empressa de dire “Oui, ils ont un chien qui gueule de l’aube au coucher”, car il n’avait pas la moindre envie de se souvenir de ce trio.

— Leur chien, s’il ne s’agissait que de lui ! fit Suzanne avec un rien de pitié suscité peut-être par la triste condition du chien en question mais peut-être aussi par le fait que Roch. naturellement, retardait d’une guerre, et elle reprit aussitôt : La petite qui fait le ménage à la mairie et à l’école, tu vois de qui je veux parler ?

— Oui, je crois…

— Eh bien, elle est la bonne amie du fils Baron !

Roch soupira : pourquoi fallait-il que sa femme, sa propre femme vînt lui parler des Baron alors que depuis quelques jours, à cause d’un été de la Saint-Martin que ne mentionnait aucun calendrier et dont personne ne savait s’il serait encore là le lendemain, il ne pensait plus à eux ?

Mais vingt-quatre heures n’étaient pas écoulées que les Baron — été de la Saint-Martin ou pas — se manifestèrent comme s’il était inutile de les éviter, parce que c’étaient eux, alors, qui venaient vous chercher : au bourg, Roch croisa la Caisse des écoles.

Il rentrait à pied chez lui après avoir pris le journal chez la Crepse et cette camionnette, qui outre les pétarades de son moteur faisait un bruit infernal — à croire qu’elle traînait une poubelle en métal sauf que c’était sa propre carcasse, plancher et toit inclus, qui donnait ce concert, amortisseurs cuits depuis belle lurette, pot d’échappement battant le macadam, portières arriéré attachées l’une à l’autre avec de la ficelle et atteintes comme toute la tôle de maladie de Parkinson —, remontait poussivement la grand-rue avec, à l’avant, trois oignons posés sur une étagère et impassibles malgré le vacarme : le fils, le petit-fils et le grand-père.

Lenteur d’esprit du vieillard, mauvaise volonté de son douzième qui conduisait, freins semblables à une bouche édentée qui mastique désespérément sur ses gencives en sentant le truc lui échapper ? La Caisse des écoles s’arrêta bien au-delà de Roch puis, redescendant la grand-rue en marche arrière, rejoignit Roch et le loupa une nouvelle fois, avant de parvenir enfin à coincer sa roue arrière droite contre le trottoir et à s’immobiliser.

“Collègue, eh, collègue ! hurla le Baron par la vitre ouverte et, lorsque Roch se fut approché, baissant soudain le ton pour donner dans le confidentiel : Passez me voir dans l’après-midi, j’ai une nouvelle intéressante à vous apprendre, et comme qui dirait un conseil d’ami à vous demander !”

Sous prétexte qu’ils seraient mieux au Domaine pour causer, il refusa d’en dire davantage, et Roch, peu désireux de prolonger cette rencontre en plein bourg, n’insista pas.

Qu’avait-il inventé ? Se lancer dans l’élevage du bison, transformer le hangar en dancing, convertir un ou deux prés en circuit de motocross ? De loin en loin le journal relatait des “initiatives” de ce genre, visant, paraît-il, rapport aux bisons, à “ouvrir de nouveaux marchés en renouvelant les habitudes alimentaires” et, pour le reste, à “animer le désert des campagnes”. En quête de loufoqueries analogues, Roch se creusa la tête pendant une bonne partie de l’après-midi, mais il aurait pu s’interroger jusqu’au soir, ce que le Baron avait à lui apprendre et à lui demander, jamais il ne l’aurait imaginé.

Comme d’habitude il contourna le bourg, prit par la route de La Gonfrière afin d’échapper aux regards qui somnolaient dans les plis des rideaux et se réveilleraient au passage de la Fiat pour bourdonner les inévitables commentaires : Tiens, voilà Roch qui va encore là-bas ! Oui, paraît que lui et le jeune homme de Paris qui a racheté sa ferme sont devenus inséparables. Sûr, n’a jamais autant causé avec son propre fils ! Oh, même quand ce Parisien n’est pas là, faut qu’il aille rôder sur son ancienne exploitation ou du moins ce qu’il en reste. Mi, mais dites donc, voilà que ça me revient tout à coup, ce Domaine, avant Roch, c’était-y pas déjà toute une histoire ?

Le petit pont puis les deux virages franchis, Roch poursuivit, traversa le bois, dépassa le pavillon de Pauline, longea sur cinq cents mètres une haie devenue taillis et, parvenu à la limite sud de ce qui avait été en effet le Domaine d’Estère avant d’être le Domaine tout court, pénétra dans l’étroit sentier menant à la masure.

À mesure qu’il approchait de son ancienne exploitation, il s’était rendu compte qu’il n’aurait pas le courage de soutenir la vue du pâturage du Confluent, du hangar, de son ancienne ferme, du champ de la Dot, comme si, surgissant parmi eux sur le chemin, il leur donnerait le faux espoir d’un miracle les arrachant à leur indignité, alors qu’en quatre ans il avait été incapable de leur épargner quoi que ce soit.

À peine engagé dans le sentier, il entendit les jappements du chien.

Monotones, enroués, c’étaient moins des jappements qu’une plainte retrouvant parfois l’énergie de moduler un aboiement distinct. D’après Pauline, cette plainte s’élevait aussi au milieu de la nuit, adressée à la lune ou aux ténèbres, et à cette odeur d’homme qui émanait de la bicoque endormie.

Lorsque la Fiat s’avança sur l’aire de la masure, le chien se dressa d’un bond à l’extrémité de la courte chaîne, projeté vers le visiteur par une sorte d’élan immobile, d’attente totale et frémissante. C’était un chien de taille moyenne, au pelage sombre avec des reflets roussâtres et au petit museau fin. Il avait un an, deux peut-être, et là, au pied de cet arbre dont il ne pouvait s’éloigner, il s’élançait, tremblant sous l’effort et à moitié étranglé par son collier, courait muettement vers l’étranger qui ouvrait à présent la portière de sa voiture et n’était sûrement venu que pour le délivrer. Et puis soudain, comme si cette flèche d’espoir le plus pur, filant sans bruit dans l’air, lui était revenu en plein flanc, il sursauta, recula, éclata en aboiements assourdissants et se prit à sauter, se démena en tous sens parce que cet autre, à l’instar des trois qui l’avaient attaché à ce frêne quinze jours plus tôt, une fois descendu de voiture se dirigerait sûrement vers la maison sans lui accorder un regard.

Le Baron parut sur le seuil de la bicoque. Ce qui était vraisemblablement une expression de satisfaction, bien que ce ne fût guère plus qu’une moue, se peignit sur son visage. Il ébaucha un geste de bienvenue puis brusquement se retourna et cria à l’intention d’on ne sait qui dans son dos quelques paroles que couvrirent les aboiements du chien.

L’état de la cuisine n’avait pas changé. Il est vrai qu’on pouvait difficilement imaginer pire et, à la réflexion, on ne pouvait pas non plus imaginer moins crasseux lorsqu’on avait vu le Baron de près.

Assis à une table de camping encombrée des restes d’un déjeuner, Abel était absorbé dans la lecture d’un quotidien sportif et l’active mastication de chips huileuses que sa main droite tirait d’un paquet déjà à moitié pillé et portait à sa bouche, poignée après poignée. Il ne leva pas la tête lorsque Roch entra, continua de se bourrer méthodiquement de lamelles de patates frites en suivant le récit du dernier exploit de son footballeur préféré.

Et le chien gueulait toujours. Et le patriarche, planté à côté de la table qu’il dominait de toute sa colossale personne, considérait son petit-fils d’une mine de plus en plus sombre.

“Abel, finit-il par gronder, t’as entendu ce que j’ai dit, va faire taire Mille-cinq-cents !” Puis, sans donner à la Joie de ses vieux jours le temps d’avaler sa dernière fournée de chips, il tonna, brutalement déchaîné : “On répond à son pépé quand il parle et on lui obéit !”, accompagnant cette injonction d’une formidable taloche qui n’avait peut-être pas la saisissante rapidité de l’éclair mais atteignit cependant son but : la tête aux boucles blondes, un instant déjetée comme un arbre par une furieuse bourrasque, se redressa, la joue marbrée de rouge, les yeux exorbités, les lèvres entrouvertes sur une répugnante bouillie, et le gamin obèse., bondissant sur ses pieds, gagna la porte sans demander son reste.

Ils attendirent une bonne minute, deux sans doute, trois peut-être : le chien continuait son barouf. De toute évidence Abel avait filé, simplement filé, et de toute évidence aussi le vieux allait piquer un nouveau coup de sang qui le jetterait dehors et à bras raccourcis sur le chien. Roch se décida à jouer les paratonnerres :

— Vous devriez le laisser courir, se dépenser un peu, il se tiendrait tranquille ensuite, et puis on dit que les chiens attachés en permanence deviennent méchants…

— Nom de Dieu, rugit le Baron en se retournant tout d’une pièce vers Roch, sauf votre respect, collègue, ne vous mêlez pas de ça ! Cette bête est vicieuse, voilà la vérité, et moi, triplement andouille de l’avoir payée 1 500 francs !

Après, ce fut le déluge : des cataractes d’injures, des trombes d’invectives, des anathèmes à en obscurcir le jour, et une sorte de sombre délectation à se traiter de “triple andouille”, jusqu’à ce qu’enfin, noyé dans l’obscurité de sa propre colère., le Baron s’aperçût, haletant et congestionné, que le silence s’était fait autour de lui.

Et ce fut dans ce silence qui bruissait de sa seule respiration précipitée que s’éleva la voix exultante de Jacques, appuyé de l’épaule au chambranle de la porte extérieure depuis un petit moment :

“Ton sale clébard ne te cassera plus les oreilles, je lui ai ôté son collier et j’ai même pas eu besoin de lui flanquer un coup de pied pour le convaincre de te fausser compagnie, ventre à terre !”

Le vieux eut comme un haut-le-cœur. Il pivota lentement et, en dépit du sifflement de sa respiration, marmonna : “Baronnet, si t’étais pas aussi rapide qu’un singe, je t’attraperais et te rosserais jusqu’au sang pour ce que tu viens de faire.”

Roch était effaré : il avait à présent la conviction que c’était bien Jacques qui avait éliminé les cochons du Baron.

Il se serait peut-être demandé comment ce type de vingt ans ne se rendait pas compte qu’il haïssait moins ce vieillard despotique et borné qu’il ne se haïssait lui-même de le supporter et, à chaque fois qu’il l’avait quitté, de lui être revenu par paresse, par lâcheté. Il se serait peut-être aussi étonné de ce qu’un chien voué à pourrir au bout d’une chaîne ait dû sa liberté à une intention délibérée de nuire et, pour achever de le déconcerter, il aurait peut-être remarqué par la porte ouverte l’infinie délicatesse de ce jour d’octobre, dont le crépuscule se teintait d’une nuance lilas. Mais il n’en eut pas le temps. Jacques disparu, le Baron avait suffisamment récupéré de souffle pour s’écrier d’une voix impérieuse :

— Bon, collègue, venons-en à ce conseil que j’ai à vous demander. Une baraque avec téléphone, électricité et cabinet, ça va chercher dans les combien, par ici ?

— Ça dépend de pas mal de choses, pourquoi ?

— Parce que le petit prof de Paris, vous savez, s’est finalement décidé à me vendre sa maison et je ne voudrais pas me faire entuber !

 

Celui qui était autrefois mon maître est là-bas, au confluent de la Charentonne et du cours d’eau de Touquettes. Maintenant que les arbres n’ont plus de feuilles, je distingue parfaitement une silhouette minuscule au bout de cette langue de terre en bec de canard, et je sais que c’est la sienne. Bien qu’il ait laissé la Fiat sur le bas-côté de la route, gagné le petit pont à pied et soit descendu en contrebas pour rejoindre le confluent en suivant la lisière nord du Domaine comme un promeneur respectueux de la propriété d’autrui, je sais que c’est lui. Il y a une quinzaine de jours, se rendant chez les Baron en voiture, il a également fait le tour, par le sud cette fois, et lorsqu’il est reparti, il est rentré directement au bourg sans jeter un coup d’œil sur ce que nous devenions. Je n’en ai rien dit à l’innocente à colombage. Et je ne lui dirai pas non plus aujourd’hui qu’il est assis sur la rive et nous tourne le dos, à elle, à moi, au Domaine, comme n’importe quel pêcheur soucieux de son seul bouchon dansant dans le courant. Les maisons, n’est-ce pas sont à l’image des humains qu’elles abritent, aussi promptes à s’illusionner, s’enthousiasmer s’enorgueillir, qu’à s’effrayer, se décourager, envisager le pire. Ainsi, quand elle a été rachetée par le Parisien, c’est tout juste si elle m ‘adressait encore la parole. Dame ! je ne suis qu’un bâtiment agricole, un hangar badigeonné de goudron, couvert de tôle ondulée et moins formidable que simplement énorme, tandis qu’elle, ah, voilà qu’elle était devenue résidence secondaire, retraite bucolique pour citadin. Et puis les Baron nous sont tombés dessus, ont lâché leurs cochons, semé leurs épaves de voiture, bousillé le beau rosier de son pignon, passé au ras de ses fenêtres en camionnette, ont essayé — du moins le plus jeune — de crocheter la serrure de sa porte d’entrée, et elle a été saisie de panique, parce que le Parisien, ses vacances terminées, était reparti pour la capitale et ne reviendrait dans le meilleur des cas qu’au printemps. Et maintenant elle se laisse aller chaque jour davantage, et ressemble chaque jour un peu plus à la masure dans laquelle les Baron se sont installés. Alors à quoi bon lui signaler que notre ancien maître est au confluent et lui donner l’occasion de répliquer qu’il n’a jamais été le maître de quoi que ce soit au Domaine, pas même le mien. Lorsqu’elle parle avec tant d’amertume, j’ai l’impression d’entendre la femme de celui qui autrefois était mon maître. Faut dire que ces Baron sont pires que n’importe quelle bête et que, s’il ne viendrait à l’idée de personne de traiter un animal de gangster, en ce qui les concerne, c’est la première idée qui vous vient et la seule qui vous reste. Est-ce que le fils n’a pas abattu l’un après l’autre quatre cochons quasiment à bout portant dans le petit bois, caché, à ma grande honte, chaque cadavre dans mon étable, et rencontré trois nuits de suite un type qui en prenait livraison après avoir fourré dans sa main tendue. Un misérable billet, et n’est-ce pas le vieillard lui-même qui, un jour de grande beuverie, a eu l’idée de l’invraisemblable rodéo à travers prés pour attraper le cinquième, et est-ce que le petit-fils, pas plus tard qu’hier matin n’a pas déboulé une fois encore au volant de leur satanée camionnette, foncé droit devant, zigzagué autour de la maison, cahoté et rebondi dans le champ de la Dot, tourné autour de moi comme un forcené et dévalé pour finir la pente du pâturage du Confluent ? Bon, ce qui devait arriver est arrivé : il s’est embourbé non loin de la rivière, n’a rien trouvé de mieux que de continuer d’accélérer et s’est donc enlisé jusqu’aux moyeux en projetant de grandes gerbes de boue. Qui sait jusqu’où il se serait enfoncé, avant de remarquer que quelque chose clochait, si le moteur, soudain, n’avait expiré ? Il est donc revenu à pied. Ça lui a pris un bon bout de temps Jamais il n’avait autant marché depuis qu’il a passé l’âge d’être promené en poussette. Et la camionnette est restée dans le pâturage du Confluent. Faudrait au moins deux tracteurs pour la tirer de là. Mais au printemps elle y sera toujours, parce que même s’ils pensaient à la remorquer, ils ne verraient pas pourquoi ils se donneraient cette peine. D’ailleurs, c’est peut-être aussi bien. Ils parviendraient sûrement à enliser le tracteur à son tour, comme ils ont réussi à faire sortir de son rail la porte de mon étable avant de se rendre compte qu’il s’agissait d’une porte coulissante. Oui, moins que des animaux bien qu’ils se tiennent sur leurs pattes arrière comme des hommes… Alors, parfois, que celui qui est assis aujourd’hui au confluent me pardonne, à la perspective de les voir mettre la main sur la totalité du Domaine, moi aussi je me sens abandonné, et pas seulement de celui qui était autrefois mon maître, mais de la providence.

Roch était effectivement au confluent, en cet après-midi de novembre, bien qu’il n’eût ni canne à pêche ni épuisette ni asticot, et ne fût pas non plus en esprit de se promener, réjoui et étonné de ce qu’un été de la Saint-Martin ne se décidât toujours pas à les quitter, au point qu’allant à Langles, il avait remarqué le long de la route des genêts en fleur. Mais ce réveil printanier en plein novembre lui était à présent sorti de la tête, de même que les compliments du médecin sur l’état pleinement satisfaisant de son cœur, quatre ans après son accident.

Il savait pour Mathias, la maison, le Baron. Et depuis qu’il savait, il n’avait pas imaginé une seconde que ce dernier lui avait menti et encore moins réussi à se convaincre que Mathias reviendrait sur sa décision. Pourtant c’était une chose de savoir cela, et une autre que d’apercevoir à l’improviste, place du Dauphin à Langles, le trio Baron au grand complet descendre le perron de l’étude Crulai et, un instant plus tard, voir la porte de cette même étude s’ouvrir sur Mathias.

Il avait pensé : la signature du compromis, ainsi c’est donc fait… Et pendant trente secondes, il avait balancé entre aller à la rencontre de Mathias ou s’éclipser en feignant de tout ignorer. Mais Mathias aussi, parvenu au bas des marches, l’avait aperçu. Tout cela n’avait duré que le temps d’échanger un regard ; brusquement le jeune homme de Paris s’était éloigné dans la direction opposée. Sûr, il ne pouvait pas ne pas avoir compris que Roch était au courant de la vente de la maison aux Baron, mais sûr aussi — Roch en convenait — il n’y avait plus rien à dire.

Et maintenant, assis sur une souche au bout de cette parcelle en bec de canard qui était comme la tête de pont la plus avancée du Domaine, il contemplait la Charentonne se mêler au cours d’eau de Touquettes, sans qu’on puisse déterminer, passé le confluent, qui était l’une et qui était l’autre, et sans non plus que ces eaux mêlées puissent jamais revenir en arrière et, de nouveau, se séparer.

Soudain il se souvint de Bernard, son aîné, devenu interne dans une école de Gacé, l’année de ses dix ans. C’était lui qui l’avait accompagné au matin de la rentrée. L’enfant serrait les dents, lui-même n’était pas loin d’en faire autant. La voiture garée, ils avaient remonté ensemble un bout de trottoir puis, l’école apparue, Roch avait dit : Va, maintenant. Et l’enfant était allé, et lui-même avait rebroussé chemin. Mais presque aussitôt ils s’étaient retournés l’un vers l’autre, oh, une minute à peine, le temps que leurs yeux se croisent, exactement comme aujourd’hui avec le jeune homme de Paris. Oui, et comme aujourd’hui à Langles, ce n’était pas Roch mais l’enfant qui avait détourné son regard en premier. Peu après, cartable dans une main, sac dans l’autre, il franchissait la porte cochère de cette école d’où il ne reviendrait que le samedi suivant. Tous les enfants d’agriculteur devenaient à un moment ou à un autre pensionnaires ; et aujourd’hui encore, la plupart. Il y avait trop de travail dans ces fermes isolées pour que la femme pût se permettre de perdre une heure le matin en les accompagnant, et une autre le soir, en les reprenant après la classe. Un peu plus tôt, un peu plus tard, tous s’en allaient en pension. Roch soupira : bien qu’ils se vissent à Noël et à Pâques, comme dans n’importe quelle famille, il y avait des années que son aîné et lui n’avaient pas parlé en tête-à tête. Oui, des années, et peut-être même depuis ce jour où, découvrant dans un regard qu’il n’y avait plus rien à dire, l’enfant s’était détourné. “Eh, le Libraire, murmura Roch, et si prochainement je venais te voir non pas dans ton appartement avec ta femme et tes enfants mais au milieu de tes livres « Neuf et occasion », en serais-tu content ?”

La Charentonne, à ses pieds, faisait un bruit très doux. Et il y avait dans ce chant et la vivacité de son mouvement comme une invite à la suivre qu’il n’avait jamais perçue auparavant. Il est vrai qu’autrefois il ne restait jamais bien longtemps au confluent, tout entier repris par l’inspection du pâturage, le souci, de ses bêtes ou la vue du hangar, là-haut, et ses projets, ses occupations du moment. Où allait-elle, ensuite, quand gonflée des eaux de la Touquettes, elle quittait le Domaine ? Vers Beaumont-le-Roger, il le savait. Et pourtant c’était comme ne rien savoir, parce qu’il aurait fallu descendre avec elle au fil de l’eau pour connaître véritablement ses méandres, les accélérations ou lentes flâneries de son cours, les anses de fin limon creusées dans ses rives, et les champs, les bois, les villages qu’elle traversait. Oui, un appel au voyage. Mais qu’il repoussa tout à coup, honteux, pour en revenir au Domaine et à ses cent hectares, sa ferme, son hangar, ses granges, sa masure, ses pommiers qui pesaient encore de tout leur poids dans son dos.

Ainsi, c’était fait, les Baron avaient acheté son ancienne ferme… Or cet obstacle levé, rien ne leur interdisait de récupérer le reste des terres aussi facilement qu’ils avaient loué le champ de l’Épine noire, avec la masure dessus, et donc s’approprier le Domaine en entier. Drôle, en ce cas, de s’être tant tourmenté quand, trois ans plus tôt, le Domaine avait été. scindé en deux — les pâturages et les champs d’un côté, affermés par Marlin, la maison de l’autre, mise en vente. Car cette unité, qu’il avait désespéré de jamais voir restaurée, devenait sous la coupe des Baron une parodie sinistre : terres et bâtiments voués à la ruine entre leurs mains. Pourquoi les choses devaient-elles se passer ainsi ? pensa-t-il. Mais dans le silence de cet après-midi de novembre, dans l’étrange lumière d’un été de la Saint-Martin qui nimbait d’or des arbres nus comme des os, il n’y avait pour lui répondre que le murmure de la Charentonne, gonflée des eaux de Touquettes et poursuivant son chemin.

“Le maître du Domaine, mon Dieu !” s’exclama-t-il à mi-voix, comment avait-il pu s’illusionner de la sorte pendant tant d’années, au point de devenir fou furieux quand Crulai lui avait remis…

Soudain, il se souleva un peu de la souche sui laquelle il était assis, tira de la poche arrière de son pantalon le vieil étui en cuir qui lui servait de portefeuille, et l’ouvrit sur ses genoux. Dedans son permis de conduire, sa carte d’identité, la photo de Suzanne et de leurs trois enfants, mais en dessous une lettre, et en dessous encore le portrait photographique des sœurs Estère.

Lorsqu’il sortit la lettre de son enveloppe, sa gorge se serra. Il aurait pu la mettre à la poubelle cent fois, il aurait pu aussi la brûler, en faire une boulette à jeter dans un fossé ou l’oublier dans un tiroir quelconque, et voilà que lui était venue une bien meilleure idée. Il en fit avec beaucoup de soin un petit bateau. Ensuite il déchira l’enveloppe en menus morceaux et, se penchant, mit le tout à l’eau. Un instant, le bateau zébré d’une écriture bleu pâle faillit être submergé puis, se redressant et trouvant son assise, se mit à filer avec une incroyable rapidité, bondissant quasiment, escorté par les fragments de l’enveloppe qui oscillaient eux aussi, se précipitaient dans son sillage, emportés par le courant. À ce moment précis, une corneille en vol lança son cri rauque et Roch leva la tête. Elle aussi filait vers le nord-ouest, suivait la vallée de la Charentonne. Et si étrange que cela paraisse, ce fut comme si cette corneille ne venait pas du petit bois ou d’un pâturage mais était sortie de sa propre cervelle, oui, comme si cette corneille, pendant les douze années qui avaient suivi la réception de la lettre venue du Canada, avait niché dans sa tête et venait seulement de le quitter. Lorsqu’il baissa de nouveau les yeux, le bateau avait disparu. Et il eut beau chercher, il ne vit nulle part, retenu par la végétation de l’une ou l’autre rive, un morceau de papier. Il était ému, extraordinairement ému, et il laissa passer une bonne minute avant de tirer de son portefeuille le portrait des deux sœurs.

Il était impossible de plier cette photo, collée sur un carton épais, sans la meurtrir ou la briser. Et Roch se rendit compte aussi que, confiée à la Charentonne, elle ne s’en irait pas dans le courant mais, trop lourde, trop raide, coulerait à pic aussitôt. Et quelque chose le retenait. La voir s’enfoncer là, à ses pieds, lui répugnait. D’autant que la profondeur, même au confluent, n’était pas bien grande, et donc n’importe qui pourrait distinguer cette photo posée sur le fond, jusqu’à ce que les deux silhouettes fussent effacées, rongés carton et papier. Sûr, ce serait aussi honteux que de l’avoir noyée, simplement noyée pour s’en débarrasser. Mais maintenant que la lettre s’en était allée au fil de l’eau, il lui paraissait impossible de ranger de nouveau cette photo dans son portefeuille. Il pensa : une porte entrebâillée qui doit être, soit refermée, soit ouverte en totalité. Oui, mais il ne savait que décider. En réalité, dès que Mathias lui avait fourré cette photo dans les mains, il s’était demandé ce qu’il en ferait. Il interrogea les deux visages — la fille Estère, fagotée comme une pauvresse et assise sur un tabouret, sa cadette, ingénue et fraîche, debout à son côté ; et la main de la seconde sur l’épaule de la première ; et les yeux sombres et fixes de l’aînée semblant entrevoir déjà ou encore, par-dessus son épaule à lui, la friche de Touquettes, et la carabine coincée entre deux genoux, la poitrine penchée en avant afin que le canon se posât sur le cœur. Sûr, elle n’avait pas voulu que ce fût au Domaine, elle avait traversé le confluent, s’était tuée dans la friche de Touquettes, il en était persuadé. Mais ce faisant elle avait lié à jamais cette parcelle au Domaine, comme l’ombre l’est indissolublement à la lumière, ou la Touquettes, après le confluent, l’était à la Charentonne. La fille Estère… bon sang, elle avait pourtant bien un prénom ! Tout extraordinaires qu’aient été sa vie, son destin, sa fin, elle ne pouvait pas ne pas avoir un prénom comme tout le monde.

La Charentonne murmurait, miroitait et courait, libre, sur son lit de cailloux. Gonflée du cours de Touquettes, elle quittait le Domaine, s’en allait au nord-ouest, poursuivait son chemin. Ce n’était pas à elle de porter, d’emporter cette photo dont Roch ne savait que faire. Ah. pourquoi Mathias la lui avait-il donnée ? Alors il revit cet autre — non pas comme il l’avait vu aujourd’hui à Langles, mais comme il lui était apparu, tandis que l’épaisse colonne de fumée s’élevait derrière le bosquet de frênes — bouleversé. Et pour la première fois il se dit que ce jeune homme ressemblait à son aîné, et pas seulement parce qu’ils partageaient la même passion des livres, mais à cause de cette manière de se replier sur leur détresse ou leur joie, les deux mains cramponnées au ventre, et de chercher un trou où se cacher. Les deux sœurs, sur la photo, ne disaient rien. Ce sont les vivants qui doivent se débrouiller avec les morts et non l’inverse, afin que chacun aille en paix.

Il en était là de ses réflexions et de son indécision concernant le portrait photographique des sœurs Estère, quand Germain surgit à son côté et le fit sursauter.

— Tu pourrais pas prévenir ! s’exclama Roch, c’est énervant à la fin cette manière que tu as de tomber sur le dos des gens !

— J’suis pas à bicyclette…

— J’vois pas le rapport !

— Les bicyclettes ont une sonnette…

— Ah, c’est malin, marmonna Roch en faisant disparaître la photo dans son portefeuille. Ensuite il se leva pour ranger celui-ci dans sa poche et se rassit.

Germain était la dernière personne qu’il désirait voir en ce moment, bien qu’en réalité il n’eût pas la moindre envie de rencontrer qui que ce fut après ce qui s’était passé à Langles, d’où cette halte au confluent. Mais il finit par demander, comme à chaque fois qu’il croisait cet autre :

— Alors Germain, quoi de neuf ?

— Ils ont embourbé leur camionnette dans le bas du pâturage.

— Je sais, j’ai vu.

— Et ils vont sûrement acheter la maison du Parisien.

Stupéfait, Roch leva la tête vers la face de pleine lune et s’exclama :

— De qui tiens-tu ça ?

— C’est ce qu’on dit.

Le Baron, pensa Roch, s’est probablement vanté auprès de la boulangère ou chez les Crepse, et après tout, n’est-ce pas la vérité pour une fois ? Il soupira, pensa avec humeur que, pour une fois aussi, lui-même en savait plus que tout le monde, à moins que le Germain, qui était plus futé qu’il n’y paraissait, n’ait eu autre chose dans sa manche. Il demanda :

— Et à part ça ?

— Ta femme te cherche, répondit l’homme le plus tranquillement du monde.

— Ah oui ? fit Roch, qui ajouta brutalement, et elle t’a dit : va voir si par hasard il ne se serait pas arrêté au Domaine en revenant de Langles, ça fait déjà une heure qu’il devrait être rentré, m’étonnerait pas qu’il soit encore là-bas !

— Peut-être qu’elle a pensé tout ça mais elle ne m’en a rien dit, répondit l’autre doucement.

Sûr, jamais Suzanne n’en aurait tant dit à un étranger, Roch le savait, mais il était de plus en plus énervé.

— Bon, alors ? fit-il avec impatience.

— Quelqu’un a téléphoné pour toi de Paris et ce quelqu’un doit rappeler en fin d’après-midi.

— Tu pouvais pas le dire tout de suite ! s’exclama Roch en se levant.

— On n’est pas en fin d’après-midi, objecta Germain.

Roch s’empressa de rejoindre sa voiture. Qui, sinon Mathias, pouvait l’avoir appelé de Paris, bien que celui-ci n’eût pu rejoindre la capitale en si peu de temps, et bien que Suzanne, très certainement, n’eût pas envoyé Germain à sa recherche s’il ne s’était agi “que” de Mathias.

Et, de fait, celle qui avait téléphoné n’avait rien à voir avec Mathias. Elle s’appelait Marianne, avait une vingtaine d’années et un accent tout en pleins et en déliés, comme tracé à la plume ; elle venait de Québec et, parmi les deux ou trois petites choses qu’elle avait mentionnées, il y avait celle-là : sa grand-mère maternelle s’appelait Follenfant, Iris Follenfant.

 

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