Le Domaine

Anne Guglielmetti · Chapitre 18 sur 21

Pages du PDF

Le Domaine

Chapitre XVIII

 

C’est ainsi qu’ils s’étaient quittés. Car après lui avoir collé la photo dans les mains, Mathias avait rejoint la maison à grands pas et Roch, oublieux de la colonne de fumée, était resté à mi-chemin de la ferme et du hangar, lisant et relisant la réclame au verso : Photographie de le Prévoyance, A. Dubois, 2 rue de la Prévoyance, Langles — Agrandissements — Reproductions — Portraits d’enfants — Exécutions de tous travaux photographiques à l’atelier et à domicile, infiniment troublé.

C’est que, racontant à Mathias l’épisode des deux sœurs chez le photographe, il aurait juré, emporté par son récit, l’avoir inventé, et puis, il n’avait jamais su à quoi ressemblait la fille Estère. Parce qu’à l’époque où elle était encore celle qui avait fait le Domaine, lui-même n’était qu’un gamin et, en dépit de l’ombre brune venue sur sa lèvre, pas beaucoup plus vieux le jour où il s’était aventuré sur la propriété dans l’intention d’apercevoir cette femme à laquelle, disait-on, un briseur de porcelaine faisant le singe dans les foires et sur les places de village avait fait perdre non seulement la tête mais toute sa superbe.

Alors troublé, infiniment. Au point de ne pas oser examiner la petite jeune fille en blanc et encore moins celle assise à son côté, retenue là par la main pourtant si légère de sa cadette, posée sur son épaule, cette femme dont les grands yeux sombres semblaient entrevoir ce que seraient la nudité de sa chute et le dénuement de son malheur.

Ah, comment s’appelait-elle ? s’était-il brusquement demandé, quel était son prénom puisqu’il était impossible qu’elle s’appelât uniquement “la fille Estère” Mais au même instant, une fourgonnette de la gendarmerie était apparue sur le chemin et il avait glissé la photo dans la poche de sa chemise.

Après avoir appris des gendarmes qu’ils désiraient en savoir davantage sur cette fumée noirâtre, visible à des kilomètres à la ronde, Roch avait regardé leur fourgonnette bleu roi remonter vers le bosquet de frênes.

Eux non plus ne se donnaient pas la peine de faire le tour par la route pour rejoindre la masure. Mais pourquoi se seraient-ils gênés, pourquoi n’auraient-ils pas pris au plus court en suivant le sentier ouvert par les Baron ? Ce champ de la Dot, qui avait été l’un des plus beaux herbages du Domaine et une corbeille d’or pour vingt-cinq hectares de blé de printemps, n’était plus désormais qu’une misère hérissée de chardons, dont certains de la taille d’un homme.

Ensuite un regard sur son ancienne ferme, une pensée pour Mathias, un soupir enfin. Sûr, il était désolé de cette conversation qui avait tourné à l’aigre. Et pendant trente secondes, il avait été tenté d’aller trouver ce jeune homme et de lui expliquer : Écoutez, Mathias, j’ignorais que vous étiez de retour. Je ne suis passé au Domaine que parce que Pauline m’a prévenu par téléphone que quelque chose y brûlait. Quant aux Baron, je ne peux que vous répéter ce que je vous ai dit, à savoir qu’un matin, alors que vous étiez absent, j’ai trouvé les cochons dans le hangar, l’épave de voiture sous votre fenêtre, et le vieux qui déambulait ici et là avec des airs de propriétaire…

Oui, mais à quoi bon ? Puisque justement il n’avait rien à ajouter, hormis ces paroles encore si amères que sa voix n’aurait pu les prononcer sans trembler : “Je ne suis plus rien pour le Domaine, comprenez-vous, je n’y ai plus aucun pouvoir, pas même celui de réclamer officiellement un loyer minable lorsque des porcs occupent le hangar…”

Alors, brusquement, il s’était glissé entre les deux rangées de barbelé qui bordaient le pâturage du Confluent et, pénétrant dans l’herbe déjà à demi pourrie, il avait commencé de descendre vers la Charentonne.

Outre que les gendarmes n’avaient pas besoin de lui pour impressionner les Baron, il y avait belle lurette qu’il n’avait pas salué celle qu’autrefois il considérait comme sa rivière. Oui, un temps infini qu’il n’avait pas contemplé, au confluent, les eaux de la Charentonne et celles du cours menu de Touquettes accomplir sous ses yeux le mystère de ce 2 devenant indissolublement 1.

Dans son dos s’éleva un bruit de moteur.

N’importe qui demeurant dans le coin aurait su que ce n’était ni une camionnette ni un engin agricole mais une voiture particulière, et une voiture fonctionnant à l’essence et non au gas-oil comme la plupart des véhicules des gens d’ici. Alors il avait pensé : la voiture de Mathias…