Le Domaine
Chapitre XII
Bon, finalement, il est allé se coucher. Et lui qui n’était pas fatigué a dormi comme un sonneur, si bien que le réveil, à trois heures de l’après-midi, a été un peu difficile.
Était-ce le matin, était-ce l’après-midi, et quel jour était-on ? Une seule chose demeurait certaine, plus que certaine, insistante comme s’il n’avait cessé d’y songer durant son sommeil. tout autour, le Domaine.
Alors il s’est souvenu du renard et, après s’être collé la tête sous le robinet de ce qui sera peut-être un jour une salle de bains, il est revenu dans ce qui est encore plus ou moins une cuisine, a essayé de joindre Roch au téléphone, mais là-bas personne ne répondait.
Ensuite, une faim de loup. Et donc un sandwich au saucisson à la mesure de son appétit, autrement dit énorme, et à peine entamé quand il voit Pauline, oui, Pauline en personne se ramener.
— Ça creuse, hein, le bricolage ! dit-elle en considérant, perplexe, l’évier à terre, le tuyau d’arrivée d’eau qui grimpe au mur mais ne débouche nulle part, les outils disséminés dans tous les coins et les provisions entassées sur le réfrigérateur.
Un tantinet gêné, Mathias. À cause de son sandwich et de ce qu’il faut bien appeler l’effroyable bordel de cette ancienne cuisine transformée en une sorte de QG d’on ne sait quelles grandes manœuvres, et puis carrément dans ses petits souliers quand elle explique :
— Je suis venue vous rapporter ça. C’est pas que j’imaginais que vous seriez perdu sans. Mais enfin, il y a des objets qu’on regrette d’égarer !
Dans sa main, la boussole.
Mathias fait une drôle de tête. Égarée, oui, il s’en était aperçu, mais où ? Impossible de s’en souvenir. Et son visage s’allonge encore lorsqu’elle précise, ingénument ou non, il n’en sait rien :
— Je ne l’ai retrouvée que ce matin, elle avait roulé sous la table !
— Merci, murmure-t-il en empochant son bien.
Mais elle ajoute en se détournant : “Avec un soleil pareil on est mieux dehors, vous ne trouvez pas ?”, et il acquiesce, naturellement, s’empresse de la suivre dans le jardin ou ce qui sera peut-être un jour un jardin d’agrément et qui, en attendant, n’est même plus un potager dont elle tient cependant à faire le tour, “si vous n’y voyez pas d’inconvénient”.
Bon, ils font le tour de la maison. Et tandis qu’elle guette la moindre fleurette, il mange en vitesse le reste de ce sandwich qu’il a oublié de laisser à l’intérieur et dont il ne sait comment se débarrasser.
Au pignon ouest, elle s’extasie sur le rosier grimpant. “Non mais sentez-moi ça ! s’écrie-t-elle, vous en avez de la chance, on n’en fait plus de ces rosiers-là !”
Alors il se penche à son tour, hume et dit oui, bredouille que c’est la première fois qu’il remarque combien ce rosier est odorant, bien qu’en réalité ce soit aussi la première fois qu’il s’arrête à le regarder.
Et puis soudain elle découvre des pucerons ; s’alarme à propos de feuilles tachées ; repère d’autres symptômes inquiétants. Oh, mais faut traiter de toute urgence, et palisser plus fermement, une tempête un peu forte et hop, c’en est fait du rosier ! Et dégager le pied, cela va de soi, biner, ah, biner ! “vous connaissez l’adage ?”, bref, lui donner de l’air sinon il va étouffer, et Mathias l’écoute, impressionné, jamais il n’aurait imaginé qu’un rosier puisse être guetté par tant de dangers, cernés de tant d’ennemis, menacés par tant de calamités mortelles.
Entre les vers qui rongent, les larves qui percent, les chenilles qui tortillent, les champignons microscopiques et l’oïdium — “le quoi ?” —, les excès, les insuffisances, les coups de vent, et sans même parler des carences de la terre elle-même, c’est une apocalypse qu’elle lui brosse, une effroyable lutte de chaque instant, un combat titanesque. “Et pensez donc, conclut-elle abruptement, tout ça pour qu’une rose s’ouvre un jour et pendant une semaine, parfois moins, beaucoup moins, exhale ce parfum avant de…
Oui, étrangement songeuse, tout à coup, arrêtée au milieu de sa phrase par on ne sait quelle pensée.
Il attend un peu puis finit par demander, hésitant :
— Et pour les arrosages ?
Alors elle rit, s’exclame :
— Oh, vous vous fichez de moi, n’est-ce pas ? Les arrosages, mon Dieu les arrosages, un petit coup de pouce quand il fait vraiment sec, mais en général ils se débrouillent pas mal tout seuls !
Ils repartent. Ou du moins c’est elle qui repart, lui ne fait que l’escorter, et elle fonce en direction d’une touffe qu’elle dit être des pivoines.
— Mes pauvres cocottes, fait-elle, comme on est mal en point ! et elle se penche, navrée, examine, s’apitoie pour de bon, elles ont fleuri ? demande-t-elle, incrédule.
— Heu, non. je ne crois pas, ça fleurit quand ?
Ensuite elle inspecte un autre rosier — rachitique, il reconnaît — puis le forsythia, les groseilliers, le cassissier et un arbuste grêle dont il ignore le nom, et on dirait qu’elle lui prend le pouls, lui examine le blanc de l’œil, elle fronce le nez. “C’est que je ne sais pas quand il faut tailler”, se défend-il.
Elle ne répond pas. Elle est là, arrêtée en bordure du potager, et quand il lui parle des framboisiers, elle dit oui mais regarde ailleurs, du côté du champ de la Dot tout proche. Enfin elle soupire :
— Si c’est pas une pitié, un si bel herbage…
— Sûr, dit Mathias, les chardons, maintenant, c’est pas ce qui manque.
— Oui, reprend-elle, et ils vont essaimer partout si personne ne nettoie ce champ, mais qui le fera ? Du temps de Roch, si vous aviez vu ça, le Domaine entier était un jardin…
La voilà de nouveau songeuse. Il l’examine à la dérobée. Un pantalon corsaire rouge vif, un tee-shirt vert pomme, du bleu aux paupières, elle est tout en couleurs mais elle murmure : “La vie est si vulnérable…”
Il ne sait pas quoi dire. Il cherche autour d’eux ce qui pourrait la distraire, lui rendre son sourire. La boussole, peut-être qu’il pourrait lui offrir. Mais avant qu’il ait osé, son regard est arrêté par un objet qui affleure au pied des framboisiers.
— Tiens, fait-il en s’approchant, on dirait un fer à cheval.
— Un quoi ? demande-t-elle derrière lui puis, s’approchant à son tour et examinant sa trouvaille, elle s’exclame, mais oui, et avec sept trous, encore !
— Ce qui signifie ?
— Ce qui signifie que c’est un bon, mon petit ami, un qui porte vraiment chance !
Elle rit. Il veut le lui offrir mais elle refuse : la chance ne s’offre pas Et à présent, avec ce fer à cheval en main, c’est lui qui est pensif. Alors elle le taquine : qui sait, peut-être que dans les vingt-quatre heures il rencontrera la femme de sa vie ou bien, s’il joue au loto, deviendra milliardaire !
Lui aussi blague un peu. mais juste pour la suivre, lui faire plaisir. Car en ce qui le concerne il s’agit de tout autre chose et, un instant plus tard, alors qu’elle s’éloigne sur le chemin, Mathias s’empresse de revenir s’asseoir à sa table.
Et ils sont là. À cause de ce fer à cheval un jour tombé de l’un des sabots de celui qu’ils appelaient le Pommelé, ils sont là, en chair et en os pour ainsi dire, même s’ils ne sont plus depuis longtemps que poussière : Hippolyte et Norine, la fille Estère et Iris, Jean Follenfant et le vendeur de porcelaine, le Muet et le Petit Pendu, et même la grand-mère, à cause de ce fer à cheval rouillé qui trône maintenant sur sa table, ce fer à cheval peu à peu enfoui dans la terre puis voyageant dans le temps pour réaffleurer en cet après-midi d’été et les ramener au jour dans son sillage, comme si la terre était le grand livre des morts et qu’il suffisait d’en savoir lire les signes pour que les morts, soudain, ressuscitent d’entre les morts.
Alors il sait. Oh oui, il sait ce qu’il est venu faire dans cette histoire. Et lorsque le téléphone sonne, il bondit, parce que ce ne peut être que Roch — Roch auquel il va annoncer : J’ai une idée, vous savez, une fameuse petite idée ! Je vais demander un crédit à ma banque et nous rachèterons le champ de la Dot, le pâturage du Confluent, le champ de l’Épine noire et les deux autres, là-bas, autour de leurs pommiers, nous rachèterons toutes ces terres contre lesquelles elle a troqué sa jeunesse et sans doute aussi sa vie, nous ferons renaître le Domaine d’Estère ! D’ailleurs, ce matin, quand nous nous sommes quittés, savez-vous qui j’ai croisé ?
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