Le gorille: roman parisien
Chapitre X
M. de Breuilly n’avait peut-être point passé, en tout, un quart d’heure dans le landau de Mme Berwick; et néanmoins dans ce court espace de temps, la physionomie de la jeune femme avait complètement changé.
Elle était redevenue radieuse, et c’est à peine si un pli fugitif du front marqua le moment où elle aperçut ses fenêtres de la rue d’Anjou.
C’était merveille que Berwick n’eût jamais entravé les promenades de sa femme au Bois; mais c’était moins par intérêt pour sa distraction et pour sa santé que pour avoir, au vu de tous, une réclame vivante de sa maison. Son équipage, ses chevaux, sa femme allaient jouer là le rôle du chariot rouge d’Old England ou du char-à-bancs de l’Insecticide Vicat. Pour un rien, à défaut d’armoiries, Berwick aurait fait graver sur les lanternes et peindre sur les portières: Berwick et Cie, banquiers. Entrez sans frapper.
L’accueil de Mme Berwick à son mari, qui rentrait plus tôt que de coutume, le remplit de stupéfaction.
—Vous voilà délivré des affaires, lui dit-elle du ton amical dont une femme heureuse parle à son mari. Voici un siège qui vous attend.
Il était si peu fait à ces allures, qu’il regarda sous le fauteuil s’il n’y avait pas quelque surprise à la dynamite.
—Votre situation s’est-elle un peu améliorée? Vos inquiétudes se calment-elles? continua Laure d’une voix presque caressante.
—Le salut commun est toujours en question, répliqua le banquier d’une voix dolente, et la question est toujours posée de la même manière. Sebenico, offensé de vos rigueurs, est disposé à les oublier après vous avoir donné des preuves de son peu de ressentiment; et, à votre accueil plus gracieux de la dernière fois, il a répondu aussitôt par la reprise des négociations pendantes avec moi. Que voulez-vous, ma chère? Il est tout naturel que l’on soit susceptible. Vous l’êtes bien, vous. Et pourquoi ferait-on des affaires? Pourquoi confierait-on des capitaux à une maison où l’on est reçu comme un chien dans un jeu de quilles? Sebenico a le choix.
—Il est bien exigeant, ce Sebenico! Il y a maison et maison. La rue d’Anjou, n° 19, n’est pas la rue Le Peletier, n° 5. C’est rue Le Peletier qu’il a affaire, plutôt qu’ici.
—Quant à moi, les deux adresses me semblent difficilement séparables, et elles le sont si peu, dans la pensée de mon client, qu’il m’a promis de venir tout à l’heure et de rester à dîner avec nous. Je l’ai même devancé pour donner les ordres indispensables.
—Les ordres! Ne vous en mettez pas en peine, mon ami; je vais les donner moi-même, pour que la réception à faire à M. Sebenico soit à la hauteur de son mérite.
Et, sans attendre la réponse de son mari, elle sonna.
Un domestique parut.
—Monsieur Sebenico, vous savez qui est monsieur Sebenico?
—Oui, Madame.
—Il viendra tout à l’heure, et vous lui direz que nous sommes sortis.
Berwick bondit sur sa chaise:
—Mais, s’écria-t-il, vous rêvez, madame!
—Vous allez voir dans un moment que je ne rêve, point; d’ailleurs, ajouta-t-elle d’un ton de dignité offensée, si je rêve quelque part, ce n’est jamais devant mes gens!
Puis, s’adressant au domestique,
—Allez! fit-elle.
La porte se referma.
—M’expliquerez-vous enfin?… tonna Berwick en courant vers sa femme, les poings crispés.
—Oui, mon ami, je vous expliquerai, quand vous vous serez rassis. Vous me parlez de trop près. Vous avez fumé et l’odeur du tabac m’incommode. Voyons, dites-moi franchement à quel chiffre se monte ce fameux déficit qui devait, à la fin du mois, vous faire suspendre vos paiements?
—Faute de 275,000 francs, mon bilan sera déposé, et adieu les loges et les voitures! fit Berwick, qui avait reculé docilement de quelques pas.
—Je croyais, dit Laure, que c’était 300,000 fr.?
—A présent, vous connaissez mieux que moi mes affaires.
—Si je ne les connais pas mieux, je les connais tout aussi bien, et je les traite peut-être avec plus de bonheur que vous! Eh bien! faites-moi un reçu de 300,000 francs!
—Vous avez 300,000 francs à me donner? dit Berwick, ahuri, en se renversant sur sa chaise en face de sa femme.
—Peut-être, riposta Laure d’un ton absolument sérieux.
—Vous les avez? Où sont-ils?
—Oh! répondit Mme Berwick, rien ne presse; le reçu d’abord, s’il vous plaît.
—Un reçu? Ne sommes-nous pas communs en biens?
—Pas tout à fait, si vous vous rappelez notre contrat. Si je vous prête, il est entendu que vous me rendrez.
—Vous n’avez rien en propre que cette méchante bicoque de Dresde, louée cent florins par an.
—Enfin, mon ami, au lieu de nous égarer en vains propos, faites-moi, sur papier timbré, un reçu de 300,000 francs en bonne et due forme, et, si la forme vous embarrasse, en voici le modèle que vous n’aurez qu’à transcrire, mot pour mot.
Le modèle du reçu dépista la curiosité de Berwick; car il était de l’écriture de Laure, bien qu’il eût été dicté par Falconet à Paul, avec les noms en blanc.
—Vous êtes bien forte pour une femme seule, dit le banquier; je ne sais si je dois en passer par là.
—C’est comme il vous plaira, répliqua Mme Berwick, qui semblait impassible. Vous êtes libre!
En ce moment, le timbre de la porte retentit, et l’on entendit Sebenico qui entrait sans même demander si M. et Mme Berwick étaient visibles.
Ce fut une seconde d’agonie pour le banquier; car le domestique avait ordre de congédier trois cent mille francs, sous les traits du Dalmate, qui allait franchir le seuil; mais, pour prix de ce congé, trois cent mille francs étaient offerts à Berwick par Laure, qui ne lui avait jamais menti.
Le Juif fit le geste de se précipiter pour prévenir l’irrémédiable avanie qui allait être faite à l’étranger; mais, pour l’arrêter, Mme Berwick n’eut besoin que de dire à son mari, en levant l’index de sa jolie main jusqu’à ses lèvres:
—Prenez garde! Trop parler nuit!
—Mais enfin!… tonna une voix dans l’anti-chambre, je vous dis que monsieur Berwick m’a invité à dîner.
Le Dalmate se fâchait.
—Vous voyez, dit le Juif à sa femme d’un ton très bas, car il n’avait nulle envie, en trahissant sa présence à la maison, de se compromettre à tout jamais. Il écouta l’altercation en retenant son haleine.
Laure, beaucoup moins effrayée, eut de la peine à s’empêcher de rire.
Enfin, le bruit de la porte d’entrée, que l’on refermait à tour de bras, lui fit dire avec ironie:
—Il paraît qu’en Dalmatie, c’est comme cela qu’on ferme les portes dans les bonnes maisons.
—Cet homme est furieux! s’écria Berwick. Il est capable de me provoquer à présent.
—Il est provocant, en effet, mais peut-être pas comme vous l’entendez. Finalement, j’ai été insultée ici, chez moi, par ce galantin de l’Adriatique, et vous n’étiez pas là pour défendre ou venger mon honneur. J’en ai assez.
—Pas de mélodrame, et finissons-en avec les rébus! N’avez-vous pas 300,000 fr?
—Voici, dit Laure, de l’encre, une plume, du papier, voire du papier timbré, enfin tout ce qu’il faut pour écrire un reçu. Ecrivez-le. Quand je l’aurai, donnant, donnant!
Berwick se résigna et il transcrivit le reçu. Laure regardait s’il le Transcrivait exactement, en se tenant penchée pardessus son épaule.
—Vous oubliez quelque chose, lui dit-elle, en lui désignant de l’ongle un membre de phrase omis.
—Pure inadvertance, riposta le banquier en rougissant.
—Tout y est bien, maintenant, lui dit-elle, quand il eut apposé sa signature. Donnez-moi cela.
Elle prit le reçu, le plia, puis:
—Tenez, fit-elle, voici une clef, celle du chiffonnier de ma chambre. Le dernier tiroir en bas. Vous y trouverez trois liasses de cent mille francs en billets de banque.
A ces mots, Berwick sauta sur la clef, courut à la chambre de sa femme, Força presque le tiroir en l’ouvrant, saisit, compta les trois cent mille francs, les enfouit dans les poches de son veston et, rentrant dans le salon, il dit, comme étonné:
—Il y a le compte!… Mais, ajouta-t-il aussitôt d’un ton railleur, j’ai donné le reçu pour avoir les 300,000 francs; maintenant que je les ai, je veux le reçu.
—Votre probité naturelle, mon ami, a de ces retours!…
—Il me faut le reçu! dit-il d’une voix sèche.
—Ce serait un vol, objecta Laure, d’un ton très doux.
—Vous dites?
—Je dis que vous ne l’aurez pas.
—J’aurai bientôt fait de le reprendre.
Et il se jeta sur sa femme, lui tordant les bras et fouillant avec frénésie dans la poche de sa robe.
—Misérable! Vous pouvez me tuer, mais vous ne pouvez le reprendre; il n’est plus là!
—S’il n’est pas sur vous, il est quelque part dans un meuble.
—Cherchez, dit-elle, vous ne trouverez pas.
—Je suis refait, fit Berwick, l’oreille basse.
—Est-ce là votre façon de remercier! Je vous sauve l’honneur, la vie, et vous n’avez pas un mot aimable à me dire?
—Je voudrais remercier le véritable auteur de cette munificence, mais il faudrait pour cela le connaître, savoir son nom.
—Cherchez, répéta Laure, vous ne trouverez pas.
—Vous avez donc un amant, madame, avec tous vos airs de vertu? Il vous a enseigné la défiance!
—Tout est possible, dit-elle; n’est-ce pas vous qui m’avez montré le chemin?
—Trêve de plaisanteries! C’est votre fameux comte de Breuilly, sans doute?
—Demandez-le-lui!
—Mettons d’abord cela en lieu sûr, fit Berwick en se rendant à son cabinet avec les billets de banque.
Dès qu’il fut sorti de la chambre, Laure prit, dans la corbeille de bois à brûler, près de la cheminée, une bûche légèrement fendue qu’elle transporta dans l’âtre de sa chambre, après en avoir retiré, et caché dans le tiroir où avaient été les 300,000 fr., le reçu de son mari. Puis elle mit la clef de ce tiroir dans un autre meuble dont elle retira la clef à son tour.
Ces précautions prises, elle se rendit à la salle à manger, où, d’un air distrait, le banquier parcourait les journaux du soir.
Le dîner eut lieu sans encombre, et les époux semblèrent en si bonne Harmonie que les domestiques se demandaient si leurs maîtres étaient bien les mêmes que les jours précédents.
Non que Mme Berwick donnât jamais volontairement le spectacle sans dignité des dissidences conjugales; mais il était rare que le fond de grossièreté de Berwick ne se traduisît point par quelque boutade de mauvais ton.
Ce soir-là, il fut doux, doux comme s’il y avait eu là quelque convive. En réalité, il songeait que cette haute main, dont il était si fier, il venait de la perdre tout à fait, et que des égards au moins temporaires étaient dus à une femme qui avait su faire tomber dans sa caisse une aubaine de 300,000 francs.
Laure n’eut toutefois de véritable repos qu’après avoir utilisé sa première sortie pour mettre le reçu en sûreté chez une personne de confiance; car elle, redoutait, pour ce papier, nonobstant les précautions prises, le sort de la lettre de M. de Breuilly.
De son côté, Berwick se demandait s’il devait attribuer à M. de Breuilly le secours inespéré qui venait de rétablir son crédit, et si Laure n’avait pas donné volontairement au comte les marques de tendresse refusées au Dalmate.
La lettre volée lui prouvait que l’intimité, morale au moins, du comte et de Laure avait été poussée très loin. La façon dont Berwick y était traité ne laissait, pour ce dernier, nulle place au doute. Il pensait qu’une femme est nécessairement infidèle dès qu’elle prête l’oreille au mal qu’un tiers lui dit de son mari.
Il aurait frappé juste s’il eût eu devant lui des caractères ordinaires. Il ne pouvait se douter du lien qui unissait sa femme à M. de Breuilly.