Le gorille: roman parisien
Chapitre VII
Ainsi s’ouvrit, du printemps 1873 jusque vers le milieu de l’année 1874, cette ère singulière pour un homme de l’humeur de Paul, d’une vie morale en partie double.
Chez lui, il était le mari qui console sa femme et qui pleure avec elle ses enfants. Hors de chez lui, il était l’amant, vivant du souvenir de sa maîtresse et la retrouvant dans une fille, dont les beaux yeux le rattachaient à l’existence.
Il se fit présenter, en effet, peu de jours après la rencontre aux Champs-Elysées, à ce Berwick, le petit noir, comme Charaintru l’appela plus tard, et qui n’était autre qu’un juif allemand de la plus belle eau.
Paul tomba des nues en l’apercevant, tant le financier cynique était caractérisé par la physionomie, le geste, l’accent grasseyant de ce Gobseck bavarois. Trop âgé pour sa femme, Berwick appartenait à la secte Des ramoneurs. D’une mèche de cheveux abondante, ingénieusement détournée de sa destination primitive, qui était de garnir l’occiput, il se faisait, à l’aide de son coiffeur et de beaucoup de pommade, un toupet tout entier. Cette mèche providentielle revenait par devant couper, d’un bandeau noir de jais, un front déjà trop bas et qui faisait songer aux batraciens. L’oeil bouffi et protubérant appartenait bien à cette dernière espèce. Comme les Tartares, Berwick devait voir derrière lui, sans tourner la tête. Son menton exprimait la brutalité, comme son nez pointu marquait une finesse de renard. Il avait les doigts carrés, les mains courtes et velues.
Paul regarda tour à tour Laure et Berwick, et il comprit que l’orpheline était tombée dans un piège et avait été sacrifiée à quelque spéculation; mais il ne pouvait s’en expliquer avec elle.
Quant à Berwick, il ne vit dans la connaissance inattendue que Laure lui Faisait faire, que la pêche miraculeuse d’un client. Le jour où Paul franchit le seuil de cette demeure, la maison Berwick savait que M. de Breuilly était riche, et que le moyen probable de le faire financer était de jouer de la flûte des souvenirs. Berwick ne savait pas et ne pouvait savoir qu’une vingtaine d’années auparavant un monsieur français avait tenté de se suicider par amour pour sa belle-mère, Charlotte Widmer, que lui, Berwick, n’avait jamais connue.
Mais de prime abord la cicatrice formidable que Paul avait au menton, puisque la balle d’un pistolet lui avait brisé la mâchoire, intrigua vivement le banquier. Il questionna sa femme. Celle-ci ne savait rien, sinon que peut-être un duel de jeunesse avait provoqué l’accident; elle ne pouvait en assigner la date.
Le portrait de M. de Breuilly, que Laure conservait toujours, ne mentionnait pas cette cicatrice; mais enfin ce Paul, qui était riche, qui avait été militaire, devait avoir la tête chaude, un caractère violent, sous les dehors d’un homme très bien élevé, II fallait le ménager, ne l’irriter en rien. Telle fut l’opinion de Berwick.
De son côté, Paul se fit de bois vis-à-vis d’un homme qui lui était antipathique; car il était résolu à se lier intimement avec Laure à tout prix. Il parvint même, en quelques semaines, à faire croire à Berwick que ses discours sur les opérations de Bourse l’intéressaient infiniment.
Mais Berwick n’était pas toujours là: il n’y était même presque jamais, car il ne trônait au salon que les soirs. Et quand Paul pouvait se rendre rue d’Anjou Saint-Honoré, n° 19, c’était justement à l’heure où, dans un entresol de la rue Le Peletier, Berwick dépouillait ses carnets et faisait son courrier. Laure était grande musicienne, et Paul bon violoniste. Tous deux passaient chaque jour quelques instants délicieux.
Lorsque Paul prenait congé de Laure pour retourner rue de Verneuil, l’image de la jeune femme l’y suivait, tout comme celle de Charlotte l’avait suivi autrefois de Dresde à Freyberg, quand il retournait dans cette dernière ville pour y continuer ses études scientifiques.
La musique qu’il venait de faire avec Laure et qui remplissait encore ses Oreilles tout le long du chemin, était justement celle que Charlotte et lui retrouvaient jadis sous leurs doigts, dans les soirées fréquentes qu’ils passaient ensemble.
Cette musique fût longtemps le seul langage qu’en présence de Widmer se Permit leur amour, car Paul respectait le toit conjugal autant que Charlotte le respectait elle-même. Mais un jour vint où, dans un moment d’égarement et de passion, Charlotte oublia qu elle était épouse. Elle devint enceinte. Épouvantée, comprenant enfin l’étendue de sa faute, elle conjura son amant de partir et de l’oublier.
Voyant toutes ses supplications se briser devant l’inflexible résolution de Charlotte, fou de désespoir, Paul crut alors se rendre à lui-même une cruelle justice en tentant de se supprimer.
Ainsi ramené, à tant d’années de distance, aux émotions d’alors, M. de Breuilly retrouvait, toutes les émotions qu’il avait traversées à vingt ans, et condamnait tous les raisonnements qu’il s’était faits pour en arriver à se brûler la cervelle. Le nouveau Werther, plus ou moins fasciné par l’exemple de l’ancien, était tombé dans son sang, mais il n’était pas parvenu à se tuer. Après une longue maladie, pendant laquelle son état de faiblesse avait fait désespérer de sa raison, emmené dans les Alpes, au canton de Schwitz, il y demeura au village d’Einsiedeln, en face du couvent célèbre de ce nom. C’est là que la solitude et l’amitié des Bénédictins rendirent un peu de calme à son âme en révolte, et il reprit, un beau jour, le chemin de la France, de Paris, du foyer paternel.
Il crut expier la lâcheté de son suicide en se faisant soldat. La campagne d’Algérie offrit à son impatience l’occasion de se distinguer et des actions d’éclat, pour lesquelles il fut mis à l’ordre du jour de son régiment, l’une lui valut la croix de la Légion d’honneur, et l’autre sa première épaulette.
Le mariage de Paul et de Blanche éprouva d’abord quelques difficultés.
Dès longtemps rapprochées par l’amitié, les deux familles avaient de tout temps rêvé cette union. De tout temps aussi Blanche en avait caressé le projet. Petite fille, elle avait appelé Paul son mari, mais au retour d’Allemagne, elle vit bien que l’âme de Paul était ailleurs.
L’attention distraite qu’il accordait à la jeune fille irrita l’inclination de cette dernière au lieu de l’amortir. Le culte de Blanche redoubla de ferveur quand elle vit Paul en uniforme.
Sous différents prétextes, Paul ajourna longtemps cette union; mais il n’avouait point la cause réelle et même il ne l’articula jamais devant personne. Enfin, il céda, lorsqu’il se crut assuré de pouvoir faire honneur à un engagement, qui était celui de rendre Blanche heureuse.
En 1873, tout avait bien changé. Ce n’était pas de la science qu’elle était jalouse, et ce n’était plus des hasards de la guerre qu’elle était inquiète.
Elle était inquiète et jalouse d’une rivale dont elle supposait l’existence, mais qu’à vrai dire elle ne connaissait pas.
De son côté, Paul évita d’abord de porter devant Laure Berwick aucun Jugement sur son mari; mais ce fut elle qui se plaignit d’avoir été sacrifiée par son tuteur à des convenances purement matérielles.
Bien loin d’exciter ses plaintes, Paul cherchait à les apaiser.
—Toutes les jeunes filles, disait-il, se forgent un idéal de félicité, comme si la vie réelle tenait en réserve pour tous les oiseaux un nid environné de fleurs et doublé de soie et de mousse. Il faut en rabattre et consentir à ce que les hommes ne soient pas des anges.
—Sans être des anges, répliquait Laure, ils pourraient ne pas être des démons.
—L’incompatibilité d’humeur exagère des griefs insignifiants. Mais, quand les années ont passé sur certains froissements, l’habitude les émousse. On découvre le pouvoir de la patience, et la forme cesse de l’emporter sur le fond.
—Excepté, ripostait Laure, quand la forme est brutale et que le fonds est mauvais. D’ailleurs, je ne saurais supporter certains outrages! Le luxe apparent dans lequel M. Berwick me fait vivre ne peut me cacher les moyens qu’il emploie pour le faire durer. Sachez, mon ami, qu’il a été souvent à deux doigts de sa perte. Mieux vaut mille fois un bon juif qu’un juif prétendu converti. J’ai remarqué que ces modernisés n’ont ni les vertus de notre monde, quoiqu’ils s’y rattachent, ni les talents spéciaux de la race qu’ils ont reniée. Un franc israélite thésaurise et fait fortune; un faux israélite spécule et se ruine. Considérez bien les choses et vous verrez cela partout.
Paul ne se paya pas de ces raison. Il voulut mettre sur le compte des vapeurs les mélancolies d’une épouse qui n’était pas mère, et plus il haïssait Berwick, plus il s’attacha à le bien pénétrer.
Il feignit même, devant Berwick, de trouver Mme Berwick fantasque, et Comme rien ne facilite les affaires comme une intimité apparente, Berwick, pour transformer Paul en bailleur de fonds, s’appliqua d’abord à le transformer en intime ami.
Tandis que le gentilhomme et le banquier se livraient à ces travaux d’approche, mais sans qu’ils fussent encore couronnés de succès, il vint un jour où Laure éplorée s’écria, sans préambule, en voyant entrer chez elle M. de Breuilly:
—Mon ami, venez à mon aide! Sauvez-moi de lui!…
—Qu’y a-t-il donc de nouveau? Demanda Paul.
—Je ne puis vous le dire!
Et la jeune femme se jeta, sans rien ajouter, dans les bras de son père.
Quand elle eut pleuré longtemps:
—J’avais cru, reprit-elle assise à ses côtés, j’avais cru, en vous retrouvant, retrouver le bonheur: je m’arrangeais déjà pour en jouir, pour le rendre éternel! J’étais, en espérance, délivrée de mes heures mortelles, les heures de quatre à six où M. Berwick est partout, excepté chez lui, mais sur le point de rentrer. Je me disais: Dans les courts jours d’hiver, je sortirai avec mon père, en voiture, et nous irons à travers le bois désert ou à travers les rues remplies de boutiques et de monde, regardant, causant, voyant sans être vus…
—Oui, c’est charmant, tout cela, répliqua Paul amèrement, mais ma femme, mais votre mari seront-ils obligés de comprendre que M. de Breuilly est le père d’une femme de trente ans, dont la mère chérie par lui n’a jamais été pourtant sa femme?
—Que vole-t-on aux autres quand on ne leur prend rien?
—Mais votre mari aura le droit de penser que notre intimité va plus loin.
—Il pensera ce qu’il voudra. Je connais ses relations avec des drôlesses, et si je suivais son exemple et même ses inspirations, il y a longtemps que … mais il sera déçu aussi en cela, car je ne verrai et ne chercherai en vous que l’ami, que le père!
—Mais enfin, reprit M. de Breuilly, vous m’avez abordé en me disant: Sauvez-moi! De quoi parliez-vous?
—D’une chose tellement horrible que je ne trouve pas d’expression pour vous la dire? Dussiez-vous feindre et mentir, faites-le parler lui-même!
Après avoir songé profondément à ce que Laure lui demandait, Paul lui dit:
—Je crois savoir ce qu’il faut faire. De quelque temps, je vais feindre de ne plus m’occuper de vous. Par contre, je verrai de plus en plus votre mari, et, me croyant pris dans le filet des spéculations qu’il me propose, dussé-je m’associer en apparence jusqu’à ses plaisirs, je surprendrai sans doute le secret de ses desseins. Alors, je vous verrai, ou je vous écrirai, selon les cas, assuré que je suis d’avance que le secret sera gardé, où ma lettre lue et détruite entre le moment où vous sortirez de chez vous pour la lire et le moment où vous y rentrerez. Adieu donc, ou plutôt au revoir!
Mme Berwick lui répondit:
—Tout ce qu’il vous plaira. Je me fie à vous. Je n’espère qu’en vous!
Cette scène avait lieu dans l’été de 1874.
Laure fut plusieurs jours sans voir M. de Breuilly.
Après quatre heures, ne l’attendant plus, elle sortait en voiture.
Enfin, un jour, au moment précis où son landau émergeait de la porte cochère et où Laure était seule comme toujours, un pli cacheté vola de la main d’un passant inconnu sur les genoux de la jeune femme, et bien que l’écriture de la suscription lui fût inconnue, elle ne douta pas un instant de l’origine de cette lettre. Elle la cacha dans son sein et attendit d’être au Bois pour l’ouvrir.