Le gorille: roman parisien
Chapitre III
Le coupé de maître qui menait Blanche et Paul dans la direction de Longchamps se trouva un moment retardé, entre les deux lacs, par un embarras de voitures. Il y en eut une qui, par une fausse manoeuvre de son conducteur, faillit frapper en flanc, de sa flèche d’acier, le siège du cocher de M. de Breuilly.
C’était un landau bleu, découvert et attelé dans le dernier genre. Une très jeune femme y trônait seule. Abritée sous une ombrelle doublée et bordée de guipure blanche, l’inconnue, dont la toilette rose et grise, plus austère que les modes nouvelles, faisait pourtant valoir une taille svelte et délicieuse, ne put retenir un léger cri en voyant la tête de ses chevaux se heurter presque à la lanterne de l’autre voiture. En ce moment, les yeux des trois personnes se rencontrèrent.
Paul porta, comme instinctivement, la main à son chapeau; pas un muscle de son visage ne tressaillit. La jeune blonde rougit en souriant vaguement, mais elle tourna aussitôt toute son attention sur la dame qui accompagnait M. de Breuilly. Les deux femmes passèrent ainsi, l’une de l’autre, une de ces revues auprès desquelles une inspection militaire n’est qu’un jeu d’enfants. Rien n’échappa ni à l’une ni à l’autre, sur leur âge, leur condition, leur toilette, l’expression de leur physionomie.
Blanche acquit la conviction que la belle blonde connaissait M, de Breuilly. Mais, pensa-t-elle, si c’est là ma rivale, chaque jour visitée entre quatre et cinq heures par mon mari, comment l’a-t-il prévenue de ne pas l’attendre aujourd’hui? Nous sommes partis de la rue de Verneuil avant quatre heures, et Paul ne m’avait pas quittée un seul instant! De quel raisonnement a-t-elle conclu que Paul n’irait point, qu’il viendrait ici, qu’elle pourrait le rencontrer et échanger encore avec lui, faute de mieux, un regard tendre?
—Mon ami, dit Blanche résolument, vous connaissez cette personne vraiment charmante? Vous plaît-il de me dire son nom?
—Je ne suis pas l’Almanach Bottin, objecta Paul en souriant.
Réponse si raisonnable et si parfaitement unie, que Blanche en fut désarçonnée encore une fois. Mais, se ravisant:
—Je n’ai, dit-elle, aucun souvenir de ce visage, du temps où j’étais du monde et où j’y allais! Et vous, mon ami?
—Le monde est un kaléidoscope! dit le comte évasivement.
—Elle vous ressemble un peu, cette gracieuse figure, insista Blanche.
—Flatteur pour moi! balbutia Paul, en s’inclinant d’un air distrait. Ce visage où pas une ride … tandis que le mien….
Il n’acheva point.
—Mon ami, dit, un kilomètre plus loin, la pauvre comtesse, il y a de chacun de nous une histoire que nous savons seuls, et que nous oublions même quelquefois.
—Oui, répliqua Paul; cette remarque, qui est, je crois, d’Alphonse Karr, pourrait être de vous, qui avez, dans l’occasion, tant de verve et d’humour,
—Merci, mon ami. Eh bien! je me figure qu’il existe de vous une histoire inédite, antérieure à moi, et dont vous me faites mystère depuis quelques vingt ans.
—Une seule histoire serait trop peu, ma chère Blanche. Moi, je parie pour la demi-douzaine, sans avoir pris le temps de les compter avant de vous répondre. Que de folies s’accomplissent pour un jeune homme, entre vingt et vingt-cinq ans! Mais tout cela tiendrait aujourd’hui dans la paume de la main.
—Y compris le sang des blessures et les cendres des souvenirs?
—Le sang des blessures! répéta Paul avec une feinte ironie. Il faudrait savoir d’abord si les blessures de cette époque de la vie rendent beaucoup de sang!
—La cicatrice que vous portez au menton, mon ami, et que vous attribuez à un accident de chasse, pourrait bien….
—Non, répondit le comte avec une sévérité triste mais décisive, non! Absolument rien de romanesque de ce côté! Tournez hardiment la page, cette blessure n’était qu’une blessure bête!
Mme de Breuilly se mordit les lèvres et ne parla plus.
Au, bout d’un moment, Paul, craignant d’avoir affligé Blanche par un peu de brusquerie, renoua la conversation sur un sujet différent. Il parla musique avec un intérêt qui gagna la comtesse, et elle finit par ne plus ressentir l’acuité du trait que le regard de la jeune inconnue lui avait décoché. En se retrouvant dans son salon sans avoir eu à s’affliger, ce jour-là, de l’absence de son mari, elle s’approcha de son piano, l’ouvrit et elle chercha sur le clavier la phrase musicale dont elle avait eu la révélation, un matin que Paul jouait du violon après des années de silence.
On ne sait ni pourquoi une phrase musicale rentre dans la mémoire, ni Pourquoi elle en sort; C’est de sa promenade au bois que Blanche avait rapporté cette musique. Elle l’essaya, la retrouva, et le résultat fut qu’en même temps, ou presque en même temps, Paul reprit son archet et joua du commencement à la fin, non plus une phrase détachée, mais tout le morceau, parfaitement nouveau pour la comtesse. Elle se tut, pour bien écouter, et, cette fois, retenir le chef-d’œuvre inconnu.
C’en était un, sans nom d’auteur, mais à la composition duquel le génie Allemand avait dû présider.
Blanche se leva, ouvrit la porte du salon, qui donnait dans le cabinet de son mari, et elle lui dit:
—Quelle est donc cette musique que nous jouons tous les deux sans nous être concertés?
—J’ai entendu cela à Dresde, il y a vingt-cinq ans; un duo pour violon et clavecin, comme on disait encore dans la société française de ce pays-là. Et vous, Blanche, vous la connaissez sans doute pour me l’avoir entendu fredonner?
—Si vous saviez, mon ami, où trouver cette musique, nous pourrions l’étudier ensemble, puisque vous l’aimez.
—Je m’en informerai, répliqua M. de Breuilly.
Mais, du ton même dont il fit cette réponse, Blanche inféra qu’il était résolu à ne pas s’en occuper. Elle pensa qu’il exécutait ce duo avec une autre musicienne qu’elle, et peut-être … rue d’Anjou-Saint-Honoré.
—Êtes-vous bien sûr, Paul, reprit-elle, avec un triste sourire, d’aimer encore à faire de la musique avec moi?
—Et vous, ma chère Blanche, êtes-vous bien sûre de ne pas exiger de moi, depuis quelque temps, la démonstration extérieure de sentiments qui, chez moi, pour être plus latents, n’en sont que plus profonds? Nous avons traversé de si grandes peines, que nous sommes excusables d’être un peu moins alertes qu’aux beaux jours.
—Le coeur des femmes est ainsi fait, interrompt la comtesse, qu’elles veulent tout avoir, dans ce moment suprême où elles sentent que tout va leur échapper.
—C’est un cri du fond de ton âme, Blanche, répondit Paul en allant à elle et la pressant dans ses bras. Pauvre enfant, que crains-tu de perdre encore? D’où vient la fébrile appréhension qui te ronge? De qui donc ou de quoi donc te sens-tu jalouse? L’étais-tu de nos pauvres enfants, quand tu me voyais les adorer! Le serais-tu d’un troisième enfant, si Dieu nous l’accordait encore? Et toi-même, l’aimerais-tu moins que moi?
—Oui, naturellement, s’il était l’enfant, d’une autre mère! Mais, que parlez-vous d’un troisième enfant? Vous savez, hélas! tout comme moi, que je n’en aurai plus… Seulement, la prédilection pseudo-paternelle, l’adoption est quelquefois une tentation de votre âge, Paul.
—Oui, très forte! répondit loyalement le comte. Mais je sens bien par ce que vous venez de dire, que vous ne partagez point ce genre de prédilection! Il serait donc absurde, de ma part, d’y songer,
—Vous y avez donc songé, vous?
—Je viens de le dire.
—Vous aviez en vue quelqu’enfant?
—C’est fini, n’en parlons plus jamais!
Il n’y avait pas à répliquer.
Blanche sortit, effrayée par l’expression du visage de son mari.
Mais quand M. de Breuilly fut seul, il pleura, longtemps, comme une femme, les poings dans les yeux, sans aucun bruit. Le terrain venait de manquer sous ses pas….
—Eh bien!_dit une voix qu’à travers la porte M. de Breuilly reconnut pour celle de Charaintru, demandez à monsieur le comte s’il consent à me recevoir, quoique l’heure assurément soit mal choisie.
Le domestique ainsi interpellé vint frapper à la porte de Paul, déjà occupé, devant sa toilette, à faire disparaître la trace de ses pleurs par des ablutions réitérées.
—Dans un moment, Hercule, je suis à vous, cria-t-il à Charaintru par la porte entrebâillée, et bien que mentalement il envoyât le visiteur à tous les diables.
Quand ils furent en présence:
—Mon cher Paul, dit Hercule, je viens sans façon vous demander à dîner, sous la réserve de l’agrément de madame de Breuilly, bien entendu.
—Je me porte garant pour elle, répliqua Paul en offrant un siège à Charaintru. Qu’y a-t-il de nouveau?
—Je voulais, reprit celui-ci, être très sûr de vous rencontrer, et j’ai choisi l’heure du repas, ayant quelque chose d’important à vous dire. Nous sommes seuls, n’est-ce pas?
—Absolument seuls.
—Tant mieux; ce que j’ai à vous dire ne comporte aucun témoin.
—Je vous écoute.
—L’autre jour, mon cher Paul, dit Charaintru, je vous ai horripilé, sans le vouloir, par un stupide bavardage…
—J’ai oublié cela, mon cher Hercule. D’ailleurs, que pouvait m’importer?…
—Aujourd’hui, je viens demander un service, comme si vous étiez fort disposé à me le rendre.
—J’espère que vous n’en doutez pas.
—Que vous êtes bon! Eh bien! là, que savez-vous de la position financière de Berwick, le banquier bien connu?
—Mais quelle raison aurais-je de savoir cela? Les banquiers juifs et moi…
—Mon Dieu! les plus purs d’entre nous peuvent avoir eu affaire à des banquiers juifs! Berwick est excessivement en vue. Vous êtes riche. Vous spéculez quelquefois…
—Ici est votre erreur, Hercule; je ne spécule jamais.
—Sans spéculer positivement, vous avez, m’a-t-on dit, un compte ouvert chez Berwick. Sa solvabilité vous intéresse donc, et alors, s’il est quelqu’un de bien informé, c’est vous. Informez-moi donc à mon tour.
—Eh bien! Hercule, vous me croirez si vous pouvez, mais c’est à vous que je demanderais la cote de Berwick sur la place, si j’avais besoin de le savoir. Je ne sais rien, vous semblez savoir quelque chose, puisque vous en demandez plus; eh bien! dites-moi ce que vous savez, et c’est vous qui m’aurez rendu service.
—Je vais tout vous dire, Paul. Je suis venu à vous, vous sachant homme de conseil, parce que j’ai ouï dire que le nouvel attelage de Berwick, acquis pour épater le bourgeois, masque l’imminence d’une banqueroute, et … je suis fortement engagé avec Berwick. En second lieu, parce que vous passez pour connaître sinon le Berwick lui-même, du moins ses origines, ses attaches, sa famille, et que vous devez la vérité à un ami comme moi… Vous pouvez savoir si, comme on le dit encore, les beaux yeux de madame Berwick soutiennent le crédit du banquier; si un protecteur anonyme, mais puissant, est sollicité d’empêcher la barque de sombrer, si….
Le vicomte de Charaintru allait toujours récitant la leçon qu’il s’était faite à lui-même avant d’entrer chez Paul. Chemin faisant, toutefois, il eut l’idée de regarder M. de Breuilly, et la pâleur qui couvrait les traits de son interlocuteur arrêta court le petit Hercule.
—Mais … vous n’êtes pas bien? lui demanda-t-il avec un cordial intérêt, en lui saisissant les deux mains. Vous souffrez! Dois-je appeler?
Paul, qui agonisait en silence, ne put que lui faire un signe impérieux de s’abstenir.
Charaintru imagina qu’il venait et cette fois sans le vouloir, de mettre encore les pieds dans le plat.
Paul, toujours silencieux mais se raidissant, fit l’effort de se lever et de marcher—en s’appuyant aux meubles—vers une fenêtre du salon. Elle était entr’ouverte; il l’ouvrit toute grande par un geste brusque, aspira à longs traits l’air du dehors, et comme Hercule l’avait suivi, prêt à le soutenir, Paul se retourna enfin et lui dit:
—Ce n’est rien!… Un éblouissement!… J’ai beaucoup souffert dans ma vie, et … je ne suis plus jeune!…
—Ce n’est pas ce que je vous ai dit, au moins, mon cher Paul?
Paul, s’asseyant près de la fenêtre ouverte et regardant Charaintru bien en face, avec un sourire forcé, lui répondit:
—C’est si peu ce que vous m’avez dit que, déjà souffrant à votre arrivée, je n’ai pas saisi un mot des dernières choses que vous m’avez racontées. Je voyais remuer vos lèvres et je ne vous entendais plus. De quoi parliez-vous donc?
—Je parlais des potins qui courent sur Berwick, et je vous demandais…
—Ah! oui! s’il vendait sa femme pour combler un déficit? Si un galant homme sauverait sa barque ou son huit-ressorts à point nommé? Écoutez bien ceci, Charaintru: je ne sais pourquoi vous m’avez choisi pour confident à propos des opérations d’un homme qui n’a jamais été pour moi que le guichet vitré et grillé d’une caisse plus ou moins publique. Si vous avez fait la cour à sa femme, comme vous le donniez, l’autre soir, à entendre, en appelant Berwick le petit noir, vous savez à vos dépens à quoi vous en tenir sur la vertu de cette dame? Et alors, pourquoi m’interrogez-vous? Si vous avez des fonds chez ce banquier, retirez-les! Je n’en sais pas davantage.
Hercule écoutait Paul avec une sérieuse attention; mais doutant encore de l’ignorance dans laquelle Paul se drapait avec tant de tranquillité apparente, il ajouta:
—Mais enfin, vous, monsieur de Breuilly, si vous aviez à cette heure des fonds chez Berwick, les retireriez-vous?
Ici Paul eut une minute d’hésitation. S’il croyait à la vertu de Mme Berwick, il était cruellement édifié sans doute sur l’actif et sur la probité du mari. Il retarda sa réponse en adressant à Charaintru cette question:
—Somme toute, que vous doit Berwick?
—Cent cinquante mille francs! Répliqua le petit vicomte sans hésiter.
Paul se releva, marcha dans le salon comme s’il se livrait en lui un combat terrible, et il finit par dire à Hercule:
—Berwick est bon pour vos cent cinquante mille francs.