Le gorille: roman parisien

Oscar Méténier · Chapitre 5 sur 16

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Le gorille: roman parisien

Chapitre V

A cet aveu de Blanche, un pli soucieux crispa le front et les lèvres du malade. Mais Blanche continua:

—Je mentais! je promis à la dame de vous remettre sa carte, et j’étais résolue déjà à ne point le faire. Quelle était ma pensée? Celle d’écarter de la voie douloureuse où je marche, une pierre de plus… Je cédais à mon aversion instinctive de femme pour une autre femme, plus jeune, plus belle et qui me paraissait vous aimer… Pour abréger, et sans offrir à la dame d’entrer, ce qui était peu courtois, je dis à l’inconnue que votre première sortie serait pour rendre à son mari cette visite, et je la congédiai. Par bonheur pour le succès de mon mensonge, Annette ne rentra que lorsque la visiteuse était déjà loin. Voilà mon péché, sans réticence aucune. Et maintenant, la dame du Bois, la dame au voile qui se dit être Laure Widmer, est peut-être justement la personne dont l’absence vous cause tant d’ennui, et que vous souhaiteriez voir auprès de vous. Dois-je, en expiation de ma faute, aller la chercher?

—Vous n’avez pas conservé cette carte? demanda Paul, dont les mains se tordaient avec une agitation fiévreuse.

—Je l’ai brûlée sur-le-champ! Répliqua Blanche sans hésiter.

—Voici, dit alors le comte après une méditation douloureuse: j’ai à choisir entre de nouvelles réticences vis-à-vis de vous (je ne dis pas mensonges, car je n’ai pas conscience de vous avoir jamais menti!) et le récit complet d’une chose que mon orgueil et le respect de vos sentiments pour moi m’engageaient à ne point vous faire. Avant de vous initier à des circonstances de moins d’intérêt pour vous que vous ne l’imaginez, je voudrais avoir terminé une oeuvre entreprise dans un but qui m’honore, veuillez le croire. Eh bien! voulez-vous me faire encore quelques mois de crédit? Je laisse cela à votre entière discrétion. Parlez! Quant à aller chercher Laure Widmer, je vous en dispense. Je la verrai, quand je serai en état de sortir. En attendant, je vais lui adresser quelques lignes que vous lirez, et que vous ne ferez jeter à la poste que si vous en approuvez la teneur.

—J’attendrai le temps qu’il vous plaira, mon ami; et je mettrai moi-même votre lettre à la poste sans l’avoir lue.

—J’exige que vous la lisiez!

Paul parlait très fermement.

—Je vous obéirai, répliqua Mme de Breuilly en baissant la tête.

—C’est bien, dit le comte, en congédiant sa femme d’un geste un peu impatient.

Elle se retira sans ajouter un mot.

Paul, sans plus attendre, se mit à son bureau et, écrivit, non pas comme les comédiens écrivent ou feignent d’écrire quand ils sont en scène, mais avec une difficulté extrême, cherchant et ne trouvant pas ses mots.

Enfin, après une série de projets, raturés les uns après les autres, il parut s’arrêter à une rédaction, qu’il relut plusieurs fois avant de l’adopter définitivement.

Sur ces entrefaites, Hercule de Charaintru, qui n’avait pas abandonné non plus les exilés de Batignolles, arriva rue de la Condamine avec son habituel et si merveilleux à-propos.

Il fut reçu d’abord par Mme de Breuilly, beaucoup trop troublée pour bénir l’arrivée du personnage en pareil moment.

—Cette fois, dit-il, ayant une lieue de poste à courir pour visiter mes amis, je me suis botté et éperonné comme vous voyez, et j’ai fait l’étape sur mon poney, au lieu de me voiturer en coupé. Il est délicieux, ce petit cheval-là, et je ne l’ai pas payé trop cher à votre mari.

—Vous auriez pu le faire entrer dans la cour, dit Blanche.

—Ah! mon groom est resté à la porte avec les deux chevaux. Puis-je être admis à l’honneur de visiter notre savant dans le sanctuaire de ses livres?

Et sans attendre la réponse de Blanche, il se dirigea vers le cabinet De son ami. C’est à regret que Paul, ayant reconnu sa voix, lui cria d’entrer.

—Mon excellent ami, dit Hercule, je vous dérange évidemment; mais je tenais à vous faire les remerciements que je vous dois, tant pour le cheval que pour une affaire plus grave, vous savez?

—Bonjour, Charaintru. Entrez donc, je suis enchanté de vous voir.

—Ce que vous faites là est donc d’une gaieté médiocre, puisque c’est encore moins amusant que moi?

—Très médiocre, mais il y a sur la terre où nous sommes des obligations de force majeure, et dame…

—D’abord, il y a les obligations d’Orléans…

—Vous en avez? Vous êtes bien heureux…

—J’en ai, parce que je viens d’en acheter, quoiqu’elles ne soient pas à bas prix; mais, après avoir été remboursé par Berwick de mes 150,000 francs, suivant votre prophétie, et m’étant tâté depuis lors pour trouver un bon emploi, je ne me suis décidé qu’hier à celui-ci, et je vous en apportais la nouvelle.

—Vous mettez du temps à réfléchir, mon cher; car ce remboursement remonte, je crois, à l’époque de mon déménagement?

Charaintru, en rentrant chez son ami, avait naturellement, par égard pour Blanche, laissé la porte du salon ouverte, en sorte que Mme de Breuilly était en tiers, sans le vouloir positivement, dans cette conversation. Elle ne put rien perdre, quand même elle l’aurait souhaité, du bavardage d’Hercule qui, s’étant offert un siège à lui-même en se mettant à cheval sur une chaise, continua de son ton de fausset:

—Vous aviez dit vrai, et il paraît que le banquier en question a trouvé à temps de quoi payer ses chevaux neufs et son landau bleu. Son aimable femme a pu continuer à fréquenter le bois dans ce gracieux équipage et en dépit des médisances, ni madame Berwick, ni la caisse de monsieur Berwick n’ont perdu leur réputation. On prête à une amitié désintéressée; cette réouverture du Pactole….

Paul regardait fixement Charaintru, et son regard sévère conviait vainement Hercule à s’arrêter.

—Est-ce par ironie ou par conviction, lui demanda-t-il enfin, que vous parlez d’une amitié désintéressée?

—Moi, répliqua Charaintru, je nie les immolations absolues. Ne fût-ce que par un sourire, une jolie femme sait toujours reconnaître les services qu’on lui rend, et…

Ici la voix de Mme de Breuilly se fit entendre pour dire d’un ton sardonique:

—N’est-ce pas un peu cher, un sourire de cent cinquante mille francs?

—II y a des sourires que l’on ne saurait payer, dit courtoisement Charaintru, en revenant vers la porte du cabinet, devant laquelle Blanche, debout, semblait plus occupée d’un écheveau de soie qu’elle dénouait, que du fil de cette causerie.

—Bref, dit Paul avec brusquerie, on veut que madame Berwick ait procuré à son mari, par ses beaux yeux, les fonds qui manquaient à la caisse du banquier? Et va-t-on jusqu’à nommer l’auteur de ce libre échange?

—On va jusque-là, mais avec des noms si invraisemblables que des paris se sont ouverts. D’abord, on ne voit jamais ni Berwick ni aucun de ses amis dans le landau bleu; ensuite, les gens qui fréquentent cette maison sont généralement des ganaches; non qu’il n’y ait, par le monde, beaucoup de ganaches parmi les soupirants d’amour, mais enfin, il y a de ces ganaches qui sont au-dessus et au-dessous du soupçon! A défaut d’un jeune premier en rage de se ruiner, il faudrait un vieux beau en rupture de ban conjugal. Les vieux beaux sont quelquefois très généreux…

—Ah ça! interrompit M. de Breuilly, est-ce pour nous raconter ces hypothèses outrageantes pour une femme qui n’a jamais fait parler d’elle, que vous êtes venu en poste de la rue d’Anjou à la rue de la Condamine?

Paul était d’autant plus impatient de clore l’incident, que Blanche paraissait plus pâle et plus troublée depuis que Charaintru avait pris la parole.

—Non, répliqua Charaintru; je voulais aussi reconnaître le service si grand que vous m’avez rendu, en vous donnant à mon tour un conseil pour rétablir votre fortune.

—Ah! parlez! dit Blanche, cela ne serait pas de refus. Si ce conseil est bon, je vous remets tous vos petits péchés.

—Voici! dit Hercule. Berwick monte une affaire dans laquelle je serai compris; il serait aisé sans doute à Paul de s’y faire comprendre. Une affaire de la force de vingt mille chevaux: la concession des fumiers de la ville de Paris!

—Je suis bien revenu des affaires, dit M. de Breuilly en souriant tristement, et il me serait d’autant plus difficile de souscrire à aucune, que le peu qui me reste ne m’appartient pas.

—Si vous avez de ces scrupules, repartit Hercule, madame pourrait ne pas les avoir, et je suis sûr qu’avec ses capitaux personnels, elle serait ravie de vous enrichir.

—Mon ami, dit froidement M. de Breuilly, ces distinctions sont hors de saison chez nous. II ne faut parler ni de corde dans la maison d’un pendu, ni de spéculation dans la maison d’un homme ruiné. D’ailleurs, en me mêlant des entreprises de votre banquier, je craindrais à juste raison d’être considéré par les vipères de vos amis, comme «un vieux beau» en quête d’un sourire de Madame Berwick, et je serais désolé de compromettre en rien son honneur. Brisons donc là et, si les fleurs de notre jardin sont dignes d’un regard de vous, priez madame de vous les montrer, tandis que j’achève une lettre pressante.

Cette lettre, si malencontreusement interrompue par la visite du petit vicomte, était définitivement ainsi conçue:

«Madame,

«Madame de Breuilly m’a fait part d’une démarche obligeante que vous avez faite au cours de mon indisposition, de la part de votre mari et de la vôtre, pour prendre des nouvelles de ma santé.

«J’ai différé de jour en jour l’expression de ma gratitude, espérant me trouver assez rétabli pour vous la porter moi-même. Malheureusement il n’en est rien encore.

«Dès que je le pourrai, je prendrai, en allant vous visiter, la liberté de vous présenter madame de Breuilly, flattée de connaître personnellement une famille dont les ascendants firent à ma première jeunesse un aimable accueil lorsque je visitais l’Allemagne.

«Daignez, je vous prie, madame, agréer, etc.

«PAUL DE BREUILLY.»

A la suite de la visite de Charaintru, M. de Breuilly présenta gracieusement à sa femme une enveloppe à l’adresse de Mme Laure Widmer. Non moins gracieusement, Blanche la rendit à son mari, sans l’avoir ouverte.

—Vous oubliez nos conventions, lui dit-il.

—Soit, dit Mme de Breuilly en s’exécutant.

Et elle ajouta en riant: Je vais même la clore pour plus de sûreté. Alors, elle mouilla la gomme de l’enveloppe, la posa sur le marbre de la cheminée et elle retourna paisiblement à sa broderie.

A compter de ce moment, la pensée de Paul sembla se rasséréner; sa santé en éprouva le contrecoup favorable, et peu de temps après il était en pleine convalescence.