Le gorille: roman parisien
Chapitre XI
Dès que Laure eut pu se recueillir, elle s’inquiéta sérieusement de revoir M. de Breuilly, et, dans ce but, elle fut assidue à croiser en voiture devant la place du bois de Boulogne où il lui était arrivé de le rencontrer. Tout fut inutile. Elle ne pouvait pas aller rue de Verneuil. Elle se décida à écrire, bien que, par expérience, le sort des lettres lui semblât fort problématique; mais la délicatesse la plus élémentaire ne lui permettait pas de rester muette en face d’un pareil bienfait.
A vrai dire, la fille de Charlotte ne s’était jamais préoccupée de savoir si Paul était plus ou moins riche.
Elle l’avait cru dans une aisance conforme à sa naissance et aux habitudes qu’elle lui voyait; puis, le service immense et inespéré qu’elle avait reçu de lui trahissait des ressources financières considérables. Ce qu’elle ne pouvait imaginer (car le gentilhomme s’était abstenu de toute réflexion à cet égard), c’est qu’il eût éventré, pour sauver la jeune femme, le seul baril d’or dont se composait sa fortune personnelle.
En aucun cas, Mme Berwick ne pouvait demeurer inactive, ni ignorante de ce que le comte était devenu. Son coeur aimant et reconnaissant lui avait fait d’ailleurs une telle nécessité de voir celui qu’elle appelait son père, que peut-être elle eût choisi sans hésiter la misère si on lui eût donné le choix d’être pauvre et de garder son ami, ou de lui dire un éternel adieu pour conserver l’opulence.
Si la société de M. de Breuilly eût été celle des Berwick, peu de jours auraient suffi pour permettre à Laure de se renseigner; mais les couches sociales sont si distinctes à Paris, qu’une étrangère surtout comme Mme Berwick, ne savait comment s’y prendre.
D’ailleurs les questions irréfléchies sont toujours dangereuses dans un monde nouveau que l’on connaît mal, et le premier mot qu’elle aurait prononcé devant un tiers indifférent aurait pu provoquer, notamment au moins, cette réflexion:
«En quoi M. de Breuilly peut-il intéresser madame Berwick?»
Ce qui l’affligeait le plus, c’était la crainte que Paul ne fût malade, ou qu’il eût clos ses relations avec elle par un bienfait, avec l’arrière-pensée de ne pas les prolonger.
Elle lui écrivit donc:
«L’enfant que vous avez sauvée d’un si grand péril ne peut s’habituer à ne plus vous voir. J’ai le besoin absolu de vous dire que votre bienfait n’a pas été stérile, et que vos instructions ont été suivies de point en point. Je ne voudrais pas que la situation compromise, puis par vous rétablie, fût la seule preuve que vous eussiez de ma reconnaissance.
«D’ailleurs, en recevant, vous savez que j’ai résolu de rendre! Ne me laissez pas languir sans nouvelles de vous».
Cette lettre demeura sans réponse. Les jours, les semaines se passèrent ainsi.
Mme Berwick avait beau se dire: «S’il s’abstient, c’est par nécessité.» Cette nécessité l’épouvantait. L’infernal banquier y était-il pour quelque chose? Il se doutait que M. de Breuilly avait joué un rôle dans cette aventure; mais son intérêt même lui commandait de ménager un ennemi en qui il avait trouvé un pareil allié. Dans quel but alors se serait-il arrêté à un autre parti?
Après tant de petites infamies, le Juif s’avisait-il d’un tardif scrupule d’honneur? Voulait-il ignorer officiellement qu’il avait été sauvé par l’amant de sa femme?
Laure creusa la question et ne trouva rien.
En attendant, Berwick vivait en côtoyant sa femme, sans la froisser. Il ne lui marquait qu’une courtoise indifférence. S’il continuait à l’espionner et à la faire espionner, comme cela était plus que probable, qu’aurait-il découvert, puisqu’il n’y avait rien?
Le gros de l’hiver se passa. Le banquier paraissait content de ses affaires. Il menait sa femme au spectacle, et Paul était aussi invisible dans les théâtres que dans la rue.
L’hôtel de la rue de Verneuil avait été vendu à huis clos; sans quoi, la publicité de cette vente serait apparue à la quatrième page de quelque journal, et Laure en aurait été avertie.
La seule explication plausible pour elle était la maladie ou l’absence; mais elle ne se serait jamais avisée de la ruine.
Cependant il est bien rare que la volonté d’une femme qui aime n’arrive pas à ses fins. Quand les jours plus longs et meilleurs permirent à Mme Berwick de sortir à pied, elle commença par habituer ses argus, maître et valets, à des sorties très apparentes, avec un but très avéré pour objet. Tantôt elle se faisait conduire en voiture à quelque point des promenades les plus rapprochées, les Champs-Elysées, le parc Monceau, et, descendue-là, elle renvoyait ses chevaux, pour rentrer à pied. Tantôt elle portait ostensiblement des secours à quelque famille pauvre, dont elle donnait l’adresse. Ceci expliquait ses sorties matinales. Elle ne s’en fit pas faute, et, pour le bel air comme pour son propre crédit, Berwick fut flatté, en apparence, d’avoir pour femme une dame de charité.
Mais la charité sert trop souvent de prétexte à des fugues féminines qui n’ont rien de trop catholique; Berwick le savait, et il est probable que Laure était fréquemment suivie.
Toutefois, elle ne se démentit point; elle cherchait M. de Breuilly sans le dire, et ce fut d’une fruitière de la rue de Verneuil qu’elle apprit enfin que le comte avait déménagé. Toutefois, il fut impossible à cette femme de dire où il était allé. Il restait à savoir quel chemin son mobilier avait pu prendre, et il fallait, pour cela, s’adresser aux entreprises de déménagements; mais cette recherche, faite un peu au hasard, n’aboutit point, et elle pouvait d’autant moins aboutir, que les meubles avaient été, non déménagés, mais vendus.
Quelque soin que Paul eût pris de laisser ignorer sa retraite, Mme Berwick, rencontrant un jour le double poney noir sur lequel elle Avait vu jadis le comte au Bois, eut la hardiesse de faire signe au Palefrenier qui le montait et de lui dire, avec un sans-gêne dont elle ne se serait pas crue capable:
—Cette jolie bête appartient à l’écurie du comte de Breuilly, n’est-ce pas?
—Pardon, madame, elle est à présent à M. de Charaintru.
—Ah! depuis quand le comte l’a-t-il vendue?
—Oh! dit le palefrenier, cela remonte à plusieurs mois.
—Et sait-on où le comte demeure à présent?
—Monsieur le comte, répondit le domestique, demeure rue de la Condamine, aux Batignolles.
Mme Berwick était enfin en possession du renseignement qui lui avait coûté tant de soins, de recherches et de peines. Elle pouvait sauter dans une voiture de place et courir sur-le-champ à l’adresse indiquée, savoir enfin, par suite de quelles étranges circonstances un habitant du faubourg Saint-Germain avait émigré au fond d’un quartier où les hommes portent des abat-jour verts.
Mais un scrupule l’arrêtait. Elle qui avait toujours respecté, et pour cause, les pénates de la comtesse Blanche, ne pouvait encourir l’étonnement douloureux qu’elle lui causerait rue de la Condamine comme ailleurs. Malgré son impatience, elle voulut prendre le temps de la réflexion jusqu’au lendemain, et dès le matin, elle partait décidément pour les Batignolles.
On sait ce qui s’y passa. On sait qu’alors Paul de Breuilly, malade, confinait dans une obscurité calculée ses malaises et sa tristesse et que Blanche en était parfois réduite à ouvrir elle-même sa porte.
La fatalité, qui avait déjà livré une lettre de Paul à Berwick, fit tomber entre les mains du banquier la réponse écrite de Paul à la démarche de Laure, Cette réponse adressée à Mme Laure Widmer intrigua plus Berwick que si elle eût été adressée à Mme Berwick; donc il l’ouvrit, et, comme le comte y parlait de présenter Mme de Breuilly à Mme Berwick, il jugea qu’il était habile de donner cette lettre à sa femme et d’attribuer la rupture du cachet à une inadvertance.
Du tout il résulta pour Laure que Paul était malade et ruiné; que sa ruine avait été la cause de son silence et qu’il avait poussé la générosité jusqu’à dérober à sa fille la cause réelle de son malheur.
La nécessité d’une restitution se dressa devant elle. Si le banquier prospérait, il fallait que le remboursement commençât; mais, si M. et Mme de Breuilly se présentaient chez elle, Laure pourrait-elle, sans indiscrétion, faire une allusion quelconque aux faits accomplis? Pourrait-elle dire à Paul, devant Blanche, qu’elle était débitrice et qu’elle songeait à s’acquitter? Et, avant tout, Paul avait-il eu seulement connaissance de la dernière lettre adressée par elle rue de Verneuil? La réponse du comte faisait allusion à la visite, mais point à la lettre.
Elle se fia au hasard du soin de faciliter une tâche aussi difficile. Seulement la visite annoncée se fit inutilement attendre. La convalescence de Paul n’était donc pas encore déclarée?
Laure se dit bien qu’elle devait questionner son mari sur l’état actuel de ses finances et insinuer de quelque manière qu’elle avait besoin d’argent; mais, dès que cette allusion à l’existence du reçu en eut ravivé le souvenir dans l’esprit du banquier, celui-ci recommença à demander ce que cette pièce compromettante était devenue. Il en parla un peu tous les jours, puis il manifesta de l’impatience de ce que Laure ne lui répondait point; puis il menaça Laure d’indiscrétions qui, pourtant, ne pouvaient émaner que de lui et dont il aurait été la première victime.
Il voulait que Laure lui montrât au moins le reçu, pour l’aider à s’en rappeler les termes et pour voir de quelle manière il était forcé de tenir son engagement. Laure continua à dire qu’il n’était plus en sa possession. Le banquier eut beau prétendre que sa caisse devait être le dépôt des affaires et des secrets de famille, et que rien n’était en sûreté que là, Mme Berwick fut inexorable. Elle allégua que, pour payer ses dettes personnelles, elle se contenterait de cinquante mille francs par an, mais qu’elle tenait à honneur de les solder.
—Eh bien! dit Berwick, je ne veux rien rendre, jusqu’à ce qu’il m’ait été prouvé que ces malheureux trois cent mille francs ne sont pas le prix de notre déshonneur. Vous voyez le comte presque tous les jours, et ce n’est apparemment point pour parler politique ensemble. L’existence de ce reçu dans des mains tierces me tient sous le couteau. Le reçu doit être modifié, en tout cas. Si vous étiez bien inspirée, vous feriez ce que je vous demande, ne fût-ce que pour prévenir le scandale d’un procès entre nous.
Laure, alarmée, vit bien que son mari allait en revenir aux emportements et aux violences, tandis qu’à elle-même sa conscience lui faisait un devoir de secourir son père, comme lui-même l’avait secourue.
On était alors à la fin de mars.
Un beau jour, Berwick, se disant épuisé par le travail et dominé par un ardent besoin de respirer un meilleur air que l’air de Paris, annonça qu’il avait loué une propriété d’agrément et qu’il allait s’y rendre. Sans autre forme de procès, il pria sa femme de se préparer à le suivre, et comme elle lui demandait en quel pays se trouvait cette propriété, il lui répondit qu’il tenait à lui ménager une surprise.
—Mais, du moins, lui dit-elle, emporterai-je ce qu’il faut pour une absence de huit jours ou de trois mois, et pour habiter les Ardennes ou la Provence.
—Peu importe, lui dit-il, emportez ce qu’il faut pour demeurer n’importe où et partout. Quant à la durée, elle dépendra du bien que cette absence pourra me faire. Il est temps que je songe à sauver la barque en sauvant le pilote. Vous êtes la dernière à vous apercevoir que ma santé s’altère profondément et de plus en plus.
Puis, dès le lendemain de ce jour-là, il annonça son départ pour le soir même.
Mme Berwick, prêtant à son mari quelque dessein sinistre, n’avait plus ni le temps, ni aucun moyen de communiquer avec M. de Breuilly.
Les malles furent improvisées; l’appartement de la rue d’Anjou fut fermé et, à la nuit close, après un dîner silencieux auquel Laure ne toucha point, un omnibus de famille conduisit les deux époux à la gare Montparnasse.
Laure espéra du moins connaître la destination lorsque Berwick prendrait les billets; mais il la fit entrer dans la salle d’attente des premières, pendant qu’un domestique allait au guichet et faisait enregistrer les bagages. Elle monta donc en voiture, littéralement sans savoir où elle allait.
Pour comble, elle se trouva seule dans le compartiment avec Berwick.