Le gorille: roman parisien

Oscar Méténier · Chapitre 15 sur 16

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Le gorille: roman parisien

Chapitre XV

Il était entre onze heures et minuit lorsque Berwick, à l’insu de sa femme et de ses gens, sortit du château par une porte-fenêtre du salon, en portant une lanterne sourde et son fusil de chasse passé par la bretelle sur son épaule droite.

Il appela le chien de garde et tous deux, furetant, commencèrent en silence le tour complet de la propriété. Ces rondes de Berwick étaient assez habituelles. C’était le seul moment où il pût vérifier sans témoins l’état des clôtures, la trace des pas dans le sable, et les trouées dans le taillis.

La plus grande partie du parc était bordée par le saut-de-loup. Ce saut-de-loup n’était visible qu’au bord, rempli qu’il était jusqu’à fleur du sol par des arbustes épineux rasés à la faux et qui lui donnaient l’air d’une bande de pelouse. Le temps y avait, çà et là, pratiqué des trouées, et par endroits la végétation avait même disparu; mais, vu du parc, le site se trouvait dégagé partout, et le propriétaire, en se promenant n’apercevait pas ses propres limites.

Berwick s’avançait, à pas lents, tantôt à ciel ouvert, tantôt sous les groupes d’arbres de haute futaie où serpentait l’allée, mais sans s’éloigner jamais beaucoup du fossé, au bord duquel il s’arrêtait par moments, regardant le sol et les herbes avec sa lanterne.

La nuit était assez claire pour que le banquier distinguât les traces récentes du pas de sa femme et celle de son maître-valet.

Quand il fut près du kiosque, il se dirigea de ce côté, y entra, regarda si quelque papier avait été oublié là; mais il n’y trouva qu’une chaise de jardin, déplacée par la dernière personne qui s’était assise devant la table, Laure certainement.

Il ressortit du kiosque, qui était le point le plus éloigné du château, et, se souvenant que ce point avait été choisi par l’assaillant pour tenter l’assaut, il examina longuement les buissons et jusqu’aux pierres du mur.

De ce point du parc, le château était naturellement invisible; autrement, M. de Breuilly et Laure ne l’auraient pas choisi pour une évasion. Un petit bois interceptait l’horizon, et ce n’est qu’au détour de ce bois que Berwick s’arrêta de nouveau et regarda la façade de son habitation. Toutes les fenêtres étaient obscures, excepté deux, l’une, celle de la chambre de Mme Berwick; l’autre, celle de sa propre chambre, où il avait, à dessin, laissé en sortant une lampe allumée.

Du côté de la route un coin de haie, flanqué d’un saule et de quelques noisetiers, qui formaient une tache obscure. Le chien aspira l’air dans cette direction et il commença à gronder, mais les yeux de Berwick ne parvenaient pas à sonder ce fourré. Le chien persévérant dans son inquiétude, le banquier, par un mouvement instinctif, posa sa lanterne à terre et arma son fusil.

Alors une silhouette foncée, que Berwick avait prise pour celle d’un tronc de saule, parut mouvoir deux de ses branches. Le craquement léger d’une batterie que l’on arme répondit à la démonstration belliqueuse de Berwick, et le chien, une patte levée, tomba définitivement en arrêt.

Il éventait fortement dans la direction de la haie, et grondait toujours, mais très bas, quoique plus rageusement.

Rien ne ressemble au craquement d’une batterie comme un craquement de branches dans un vieux arbre, à la moindre brise; cependant, vu l’attitude du chien, le doute n’était guère permis, il y avait là quelqu’un.

—Qui va là? cria Berwick d’une voix faible, mais distincte.

Pas de réponse.

Alors, de peur de s’aventurer inconsidérément, le banquier ramassa une Petite pierre et la lança pardessus le saut-de-loup, dans la direction du fourré.

La silhouette fit un mouvement, le chien aboya, et son maître répéta la question: «Qui va là?» mais, cette fois, d’un ton plus impérieux.

—L’ennemi! répondit cette fois le fantôme, dont le visage s’accentua au clair de lune; car il avait fait un pas en avant, sur la provocation de Berwick, et la forme de son corps se dessinait maintenant sur la pâleur de l’horizon nocturne.

Sans donner au banquier stupéfait le temps de faire un seul mouvement, M. de Breuilly avait épaulé son fusil et mis en joue son adversaire.

—Ne bougez pas, monsieur Berwick! lui cria-t-il, et alors je ne tirerai pas. Seulement, déposez votre fusil!

Le banquier obéit machinalement à cette injonction terrible en couchant à terre son fusil armé.

Paul abaissa son arme, mais en la conservant à la main.

—Je suis heureux, reprit le comte, d’un hasard qui me procure un entretien décisif avec vous. Vous reconnaissez-vous l’auteur d’un écho publié dans un journal d’avant-hier et qui met en scène madame Berwick, vous et moi?

—Non! répondit le banquier, et j’ignore ce dont vous me parlez, monsieur le comte!

—Vous mentez! dit Paul, et vous m’en rendrez raison!

—Me battre avec vous? Ce serait une singulière façon de reconnaître un signalé service que vous m’avez rendu! Mais ne vous ai-je pas moi-même offert la restitution d’une somme que vous ne me réclamiez pas, et de laquelle il n’existe aucune reconnaissance écrite, ni aucune trace?

—Vous mentez! répéta de Breuilly; cette preuve existe, et si elle n’existait pas, vous ne m’auriez rien offert du tout! Vous ne l’avez fait qu’après avoir épuisé tous les moyens, l’obsession, la menace, la violence même, et la violence envers une femme!

—Mais, monsieur, cette femme est ma femme!

—Cette femme est ma fille! riposta le Comte. J’ai considéré comme un devoir de la sauver du déshonneur au prix de ma fortune. Aujourd’hui je considère encore comme un devoir de la délivrer de son bourreau, même au prix de ma vie. L’un de nous est de trop ici-bas; nous allons régler cette affaire à l’instant même!

—Mais c’est un duel sans témoins, un assassinat!

—Pardon, monsieur Berwick, dans un assassinat les deux adversaires ne sont pas pareillement armés et prévenus. Lavons donc notre linge sale en famille! Nous avons pour cela tout ce qu’il faut! Il est minuit quarante-cinq, ajouta-t-il en consultant rapidement sa montre. Sur le coup d’une heure, aux cloches du Plessis-Piquet, nous épaulerons et le premier prêt tirera! Reprenez votre fusil et tenez-vous en garde! Si vous essayez de fuir, vous êtes un homme mort!

Dompté par la volonté de M. de Breuilly, Berwick, déjà plus mort que vif, Ramassa son fusil.

Juste à ce moment, l’horloge de l’église sonna au loin les trois quarts….

A minuit, Mme de Breuilly se réveilla; elle regarda la pendule, après s’être assurée que son mari était absent; il était donc ressorti? Pourquoi? Elle fut atterrée, car jamais il n’était arrivé pareille chose. Rien n’annonçait, dans l’état de la chambre de Paul, qu’il fût sorti précipitamment. Tous les objets étaient à leur place accoutumée. Non, cependant! Le fusil de chasse, le beau Devismes de M. de Breuilly n’était point suspendu à des cornes de chamois, entre les deux fenêtres! Paul était parti en costume de chasseur, après être revenu de Paris en costume de ville. Cette transformation et ce départ s’étaient opérés entre dix heures et demie, heure de l’arrivée du train, et le moment où Blanche avait rouvert les yeux.

Dans son trouble, elle appela Annette. Annette ne savait rien, n’ayant rien entendu. Elle se releva aussi. Les deux femmes cherchèrent ensemble. Paul avait fermé la porte de la maisonnette et emporté la clef. Mme de Breuilly pouvait sortir, en cas ne nécessité, par une des fenêtres du rez-de-chaussée; mais son mari avait prémédité une absence de quelque durée, sans quoi, dans ce village profondément endormi, il aurait, pour une absence de quelques instants seulement, laissé la clef dans la serrure, et la porte fermée au pêne.

Enfin, Paul n’était pas dans le jardin.

Ces constatations rapides furent opérées en silence.

A une heure du matin, M. de Breuilly n’étant, pas de retour Mme de Breuilly, qui s’était habillée, partait.

Pour aller où?

Pour suivre le premier des chemins que prenait habituellement son mari dans ses promenades. Mais l’un l’aurait conduite à Fleury, l’autre dans la plaine haute du Plessis-Piquet, deux directions opposées.

Annette accompagnait sa maîtresse. Elles se consultèrent. La situation était inquiétante. La lune était levée. Sans savoir pourquoi, Blanche et Annette marchèrent dans la lumière, plutôt que de s’enfouir dans l’ombre.

Elles arrivèrent ainsi, en peu de temps, mais en un siècle selon la mesure de leur impatience, sur la lisière du bois, du côté du Plessis.

Là, elles parcoururent la plaine d’un regard attentif. Il n’y avait personne. Cependant un chien hurlait dans l’éloignement, sur la gauche. Elles marchèrent de ce côté.

À quelque distance du château, elles remarquèrent une certaine agitation: des lumières couraient dans les fenêtres et dans le parc, chose inexplicable à pareille heure.

L’une de ces lumières longeait rapidement le saut-de-loup; elle était portée par une jeune femme qui précédait plusieurs personnes. A peine vêtue, les cheveux en désordre et flottants sur ses épaules, elle avançait, l’oeil en terre, fouillant du regard les herbes et les buissons à droite et à gauche.

Blanche, qui n’apercevait que par le dos cette femme éperdue, suivit, avec Annette, le sentier extérieur au saut-de-loup, comme si le même danger, le même malheur enchaînait ses pas à ceux de ces chercheurs enfiévrés. Par moments, ils disparaissaient derrière les arbres, mais pour reparaître bientôt, marchant toujours le long de la clôture et guidés par un chien, qui semblait, lui, savoir mieux que personne où il allait.

Tout à coup le chien s’arrêta. Les personnes attachées à ses pas firent halte et formèrent une sorte de cercle. Il y avait à terre un homme tombé sur la face. Un fusil était encore entre ses mains et couché sous lui en travers. Des domestiques le placèrent sur le dos, tandis que la jeune femme avançait la lumière vers le visage de la victime.

—Mort! murmurèrent les assistants d’une seule voix.

—Mort! en êtes-vous sûrs? demanda la jeune femme, qui s’était retournée pour interroger les personnes qui l’accompagnaient.

En ce moment, le visage de l’inconnue fit face à Blanche, glacée de terreur, qui se tenait immobile avec Annette, sur le chemin bordant le saut-de-loup.

Ce visage pâle fit frissonner Mme de Breuilly. C’était le même qu’au Bois, du temps d’une jalousie naissante, son mari avait salué, dans le moment où la flèche du landau bleu menaçait de renverser le coupé de Blanche.

C’était le même visage qui s’était offert à elle rue de la Condamine. C’était la main de cette femme qui lui avait tendu une carte sur laquelle on lisait: Laure Widmer.

Un pressentiment sinistre concentra sur le champ l’attention de Blanche sur les traits du mort. Cet homme replet et presque chauve n’était pas M. de Breuilly, mais il avait un trou noir entre les yeux.

La façon dont était tombé son fusil marquait assez qu’il ne s’était pas tué lui-même.

Le maître-valet dit:

—On a tiré sur monsieur de l’autre côté du chemin. Les chiens sont abattus, le fusil est déchargé, donc monsieur s’est défendu.

—Il s’est défendu? répéta la jeune femme, qui était tombée à genoux à côté du cadavre. Il a tiré sur… Ah! mon Dieu! Et rejetant ses cheveux en arrière, elle se redressa comme par une détente:

—Il faut que je sorte d’ici! que je voie!…

Mais, comme il n’y avait nulle porte à proximité, elle s’élança vers le saut-de-loup, sans s’inquiéter de l’existence du fossé et, alerte comme un chevreuil, elle se laissa glisser le long du mur, courut à travers les broussailles jusqu’à l’éboulis par où elle avait déjà dû s’enfuir, sans s’inquiéter des lambeaux de robe qu’elle laissait aux épines du chemin, et elle reparut sur la crête opposée; puis, elle revint, en courant, en face de l’endroit où les domestiques étaient occupés à relever, pour l’emporter, le corps de leur maître.

—Qui cherchez-vous? s’écria Blanche en se jetant au devant de Mme Berwick.

—Venez, cherchons ensemble! fut l’unique réponse de la jeune femme.

Tout à coup Blanche, Annette et Laure poussèrent un cri d’horreur:

—Mon mari! Mon maître! Mon père!

C’était Paul de Breuilly qu’elles venaient de reconnaître, respirant encore, malgré une blessure à la poitrine d’où le sang coulait à flots. Ses courtes moustaches encore blondes, sa barbiche pointue, ses cheveux coupés courts, enfin sa fière attitude jusque dans les défaillances suprêmes, lui donnaient une vague ressemblance avec le duc de Guise, dans le tableau de Paul Delaroche.

Annette souleva le buste de son maître, qui ouvrit les yeux et sembla reprendre une sorte de vie en voyant réunis les deux êtres qu’il chérissait.

L’oeil égaré, la main fiévreuse, Mme de Breuilly cherchait, avec son mouchoir à arrêter le sang de la blessure.

Laure s’arrachait les cheveux et, se jetant sur Paul à corps perdu, elle l’appelait des noms les plus tendres….

—Mais qui êtes-vous donc enfin, madame? s’écria Blanche, pour qui ce partage de sa douleur était trop cruel, en repoussant brusquement la femme de Berwick.

—Votre fille! articula le blessé; quoi qu’il advienne, aimez-la bien!…

Les deux femmes se regardèrent; la mère comprit tout, pardonna tout! Elle sentit s’enfuir ses défiances et ses soupçons et, dans un élan sublime, elle ouvrit ses bras à la fille de Charlotte, qui y tomba en gémissant!

Paris, 1883.