Le gorille: roman parisien
Chapitre XIV
Paul poursuivit:
—Vous avez vu que Berwick enlevait sa femme de la rue d’Anjou et la faisait disparaître, au moment où il se préparait à m’offrir un remboursement dérisoire. Le but évident qu’il s’était proposé était de la mettre dans l’impossibilité de communiquer et de s’entendre avec moi. Mais, quelle que fût la sévérité de la surveillance dont Laure était l’objet, et la défense de la laisser sortir du château, lui absent, Mme Berwick me fit passer un billet par un moyen que ses argus n’avaient pas prévu Ce fut la proximité de la route et du parc qui le lui fournit. Un facteur rural suivait le bord du saut-de-loup, et quelques mots tracés au crayon et enfermés dans une enveloppe affranchie à mon adresse furent jetés à cet homme de la même façon que ceux par lesquels elle devait plus tard correspondre avec moi. Par là, j’appris le lieu de la séquestration et son objet. Cette séquestration avait quelque chose de sinistre. Elle ne pouvait durer que si Berwick nourrissait quelque sombre dessein. Je pris immédiatement la résolution de me rapprocher de Laure. J’avais été malade. J’étais à peine remis; la comtesse trouva très naturel que Billardel, prévenu par moi, me recommandât un séjour à la campagne, et cela le plus tôt possible; aussi vis-je Blanche très empressée à favoriser ce changement d’air. Je me chargeai de découvrir, à proximité de Paris, une habitation proportionnée à nos moyens actuels, et je partis pour Clamart. J’y arrêtai, dans la journée même, le petit nid que Blanche et moi y habitons, et j’étudiai sans bruit les abords de la prison où Laure languissait avec ses propres domestiques pour geôliers. Ne pouvant me présenter chez elle, ni avoir l’air de la connaître, je dus faire un siège en règle avant de parvenir à l’apercevoir. La seule promenade qui lui fût permise, celle de son propre jardin, me la montra dolente, accablée, et ne prenant plus la peine de s’habiller pour errer dans les allées de son parc. Je ne pouvais naturellement lui écrire, et elle était bien éloignée de me croire là. Enfin, un jour, nos regards se rencontrèrent d’un côté à l’autre du large fossé qui la séparait du monde, et nous pûmes reprendre la conversation. Je lui fis connaître la démarche de son mari pour me rendre une somme considérable dont il feignait de croire qu’il n’avait été délivré aucun reçu… Laure comprit tout de suite que c’était un moyen employé par Berwick de me faire avouer ma complicité dans cette affaire; mais je la rassurai en lui disant dans quels termes j’avais répondu. J’ajoutai que, peu de jours après, j’avais fait savoir à Berwick le refus d’une tierce personne, auteur du versement des trois cent mille francs, d’entrer en arrangement avec lui.
—Vous avez bien fait, me dit Laure, car si vous aviez accepté ce que M. Berwick vous proposait, nous nous serions trouvés désarmés. Il n’aurait plus gardé aucun ménagement vis-à-vis de moi.
—Ces ménagements, poursuivit Paul, ne devaient pas durer longtemps. Je ne vous raconterai pas par le menu, mes amis, mes rendez-vous avec Mme Berwick. Par eux, je fus tenu au courant de ce qui se passait dans la place. Le banquier n’avait pas obtenu de moi l’aveu de la créance, quoique bien persuadé d’ailleurs que j’étais le créancier, mais il avait appris à compter sur moi pour secourir sa femme dans les cas extrêmes. Avait-il de nouveau besoin d’argent? Cela est probable, d’après l’insistance nouvelle qu’il mît à connaître le nom du bailleur de fonds. Il eut la constance d’exposer à Laure les avantages attachés aux fameuses «parts de propriété» qu’il m’avait offertes. Il persuada même à sa femme qu’il y aurait profit pour elle à accepter de ces parts de propriété, en échange du reçu des 300,000 francs. Je ne fus pas peu surpris d’entendre Mme Berwick me demander si je n’avais pas eu tort de refuser. Tout compte fait, suivant elle, ce mode de remboursement pouvait mieux valoir que le néant. Je la détrompai. Quoi qu’il en soit, Berwick, furieux de trouver sa femme aussi opposée que moi à une liquidation de la dette qui lui permettrait d’en contracter de nouvelles, eut recours au moyen des lâches: il lui donna huit jours pour déclarer le nom du prêteur, puisqu’il tenait à effectuer le remboursement; à défaut de quoi, dans un transport de colère, il lui signifia carrément qu’il la tuerait. Elle prit peur; elle le savait homme à accomplir sa menace, non avec le bruyant éclat d’un assassin vulgaire, mais avec ces précautions abominables qui, sans égarer la justice, donnent au criminel l’espoir de l’impunité. Représentez-vous cette infortunée enfermée vis-à-vis de son bourreau, dans une habitation vaste, mais presque déserte, l’indifférence et l’éloignement de la domesticité, un vide d’un demi-kilomètre entre le château et les maisons du village, et vous comprendrez ce que j’ai éprouvé jours et nuits depuis lors.
Or, j’étais avec vous, j’étais ici le surlendemain du jour où j’avais été sur le point de faire réussir l’évasion de Laure, entravée dans son accomplissement par l’apparition soudaine du valet qui garde à vue Mme Berwick. J’étais, dis-je, avec vous, quand un journal, tombant ici, le soir, au milieu de notre causerie, me révéla le subterfuge infâme auquel Berwick avait recours pour forcer mon incognito. Il me prenait à partie, dans un de ces échos à initiales transparentes dont j’étais obligé de reconnaître l’inspirateur, quoiqu’il puisse paraître invraisemblable qu’un mari mette en jeu l’honneur de sa propre femme.
Voici, au surplus, l’article en question:
«Il n’est bruit, en ce moment, dans les salons de la haute société parisienne, que d’une aventure dont Mme B…, la femme d’un banquier bien connu, aurait été l’héroïne.
«M. de B…, dont la récente et subite retraite dans un quartier excentrique a donné lieu, depuis quelque temps, à des suppositions plus ou moins fondées, poursuivait, paraît-il, Mme B… de ses assiduités. De son côté, Mme B… n’était pas insensible, malgré la différence d’âge.
«M. de B…, du reste, ancien militaire a encore fort belle prestance, malgré ses cinquante ans.
«Toujours est-il que M. B… ayant emmené sa femme dans sa propriété de C…, M. de B… les suivit et, avant hier soir, à la nuit tombante, il tentait d’opérer, de concert avec elle, l’enlèvement de la jeune femme.
«Ici commence le côté comique de l’histoire. Un chien dénonça par ses aboiements la présence d’un inconnu à un valet qui se promenait au fond du parc, et celui-ci arriva au saut-de-loup qu’il s’agissait de franchir, juste au moment où la dame allait se laisser choir aux bras de son ravisseur!
«Aussitôt alerte, tumulte, scandale, fuite de l’amant et arrivée du mari, qui trouve sa femme en toilette de voyage et prête à lever le pied. On rapporte que M. de B…., qui est marié, avait déjà opéré le sauvetage d’un sac de nuit qui contenait des objets indispensables. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de l’aventure, et leur dirons si M. de B… est venu réclamer une récompense en rapportant au château le sac de nuit en question.»
—Que dis-tu de cela, Adrien? fit Mayran en passant à M. de Vermont le journal qu’il venait de lire.
—J’ai vu ailleurs de semblables ordures, repartit le sceptique; dans certains pays d’Amérique, cela se fait couramment et avec non moins d’effronterie.
—Cela ne se pratique pas encore avec impunité en France, repartit Paul avec emportement, et malheur à l’auteur, quel qu’il soit, de cette infamie! L’ayant lue, vous vous en souvenez, je levai brusquement la séance et je repartis pour la campagne.
Mayran, en sa qualité de général, se montrait d’autant plus froid que les situations étaient plus graves.
—Il y a ici quelqu’un en mauvaise passe, dit-il, mais qui? La réputation de Mme Berwick, dont on mettra le nom sur l’initiale incriminée. Berwick, qui évidemment ne se bat pas! Le journaliste? Il se retranchera derrière Berwick. Il excipera, comme on dit, de sa bonne foi, et si Paul pourfend le journaliste, le banquier reste debout.
—Une provocation, dit Adrien, n’atteint donc pas le coupable. Elle met Mme Berwick en cause, et elle n’expose que Paul.
—Il doit être pourtant possible de forcer Berwick à se battre, et je l’y forcerai, dussé-je le souffleter publiquement et périodiquement.
—Tu iras en correctionnelle pour voies de fait, lui dit Vermont; et devant les tribunaux le nom de ta pauvre Dulcinée sera livré en pâture aux quolibets. Est-ce là ton but? Non, évidemment.
Le général était pensif.
—Il y a, dit-il, une chose que je n’aperçois pas. Quel intérêt Berwick a-t-il à diffamer sa femme, dans une feuille publique et à provoquer, de la part de l’homme qui s’intéresse à elle, des représailles inévitables?
—Affaire de chantage, riposta M. de Vermont. Avec le tendre intérêt que notre ami porte à sa fille, il payera, pour faire taire, comme il a payé déjà pour sauver Mme Berwick d’un ignoble guet-apens!
—On n’a pas tous les jours 300,000 fr. sous la main, ajouta M. de Breuilly avec une ironique tristesse. En attendant, messieurs, continua-t-il avec emportement, les faits se réduisent à ceci: Laure est aux mains d’un assassin, d’un empoisonneur, et Laure est ma fille! Elle n’a de protecteur que moi. Je tuerai le gorille, je tuerai Berwick. Parlons seulement des voies, moyens et armes. Vous serez naturellement mes témoins, et je suis l’offensé.
—Dieu sait, dit le général, si je respecte tes sentiments, ton anxiété, ta colère. Mais voilà de ces extrémités auquel l’amour nous porte, et que, pour ma part, j’avoue n’avoir jamais connues! Et encore, s’il s’agissait de Charlotte elle-même, qui n’est plus, mais c’est de sa fille qu’il s’agit, et sa fille ne porte pas ton nom!
—C’est pourtant le seul enfant qui me reste, repartit le comte avec un sanglot dans la gorge; tu n’as pas comme moi, Gustave, perdu les deux autres!
—J’aimerais mieux pour toi, répliqua Mayran, que tu n’eusses jamais rencontré ni adopté cette enfant-là! Mais revenons à notre sujet: il y a devant nous, comme tu le dis, un gorille qui torture une femme. Une femme qui est ta fille! Il faut tuer le gorille pour la sauver. Eh bien! Nous allons au journal; nous demandons à parler à l’auteur de l’écho. On nous le nomme ou, par un scrupule que je conçois, le directeur du journal accepte la responsabilité de l’article. Nous l’examinons avec lui; il appert de là que le racontar est venu du dehors, et nous sommons le directeur d’en dénoncer l’auteur ou de se placer en face de toi. A compter de ce moment, nous avons livré deux noms que nous aurions tenu à taire; mais de quel droit irions-nous demander raison à Berwick, qui n’est pas moins outragé que vous deux? Il dira ne rien savoir.
—Berwick sait tout, allez! dit M. de Breuilly. Lui seul a pu trahir ce que lui seul sait. Le soufflet que je lui réserve n’aura pas besoin de commentaires.
—Mais alors, dit Adrien, de par ce soufflet il devient l’offensé.
—Eh que m’importe! pourvu qu’il meure de ma main! Épée, sabre de cavalerie, pistolet, carabine, tout ce qu’il voudra, tout m’est égal! Et si l’on veut, successivement avec toutes ces armes, car c’est d’un duel à mort qu’il s’agit!
—Les Américains, dit Adrien, ont une manière de trancher la difficulté: ils partent chacun avec une carabine chargée, de deux points opposés d’une forêt, et ils vont devant eux jusqu’à ce qu’ils se rencontrent. Le premier, qui aperçoit l’autre lui envoie une balle dans la tête et tout est dit.
—Cela, objecta le général, dans nos idées françaises, ressemblerait fort à un assassinat, vu l’absence de témoins. Un braconnier à l’affût tirant sur un garde ne procède pas autrement.
—Soyons sérieux, reprit Paul; le duel sera tout ce que vous voudrez, français, américain ou allemand, pourvu qu’il ait lieu. Dictez-en les conditions, je m’y range par avance.
Mayran, voyant à quel paroxysme de fureur Paul était graduellement arrivé, lui dit alors avec la douceur et la fermeté d’un homme à qui son grade assure partout la préséance:
—Veux-tu t’écarter un moment pour laisser à Adrien et à moi la possibilité d’échanger quelques mots à ce sujet?
—De grand coeur, répondit M. de Breuilly; je vais passer un moment dans la salle de billard et attendre vos conclusions.
A ces mots il sortit et l’on entendit rouler furieusement les billes sur le tapis vert.
—Paul, dit Adrien au général, se croit déjà en face de l’ennemi.
Mayran secoua la tête, et les deux hommes se parlèrent quelque temps à Voix basse.
Tout à coup, le général ouvrit la porte de la salle de billard et, suivi de M. de Vermont, il dit à M. de Breuilly:
—Paul, tu nous as pris pour arbitres; tu as accepté notre décision par avance; eh bien! ce duel est tout bonnement impossible, il n’aura pas lieu.
Le comte parut d’abord atterré, puis il dit:
—Impossible n’est pas français, il s’agit d’un père qui veut venger et sauver sa fille.
—Eh bien! répliqua le général, c’est sur elle et sur toi que tu déchargerais ton arme, tu n’atteindrais pas Berwick.
—Si tu frappes Berwick au visage, ajouta M. de Vermont, tu produis inévitablement un scandale, car, bâti comme il est, au lieu de riposter, il ira se plaindre, et alors, c’est Mme Berwick qui aura reçu le soufflet.
Par respect pour l’amitié, Paul baissa la tête; mais il ne sortit plus de sa bouche un mot qui pût faire penser à ses deux amis qu’il avait ratifié leur sentence.
A la suite de cette conversation, le comte retourna à Clamart; mais, dès que Mme de Breuilly se fut endormie et qu’Annette se fût retirée dans sa chambre, il sortit, armé, pour aller rôder, le reste de la nuit, autour du château.
—A tout événement, pensa-t-il, je serai là.