Le gorille: roman parisien
Chapitre XIII
Le village de Clamart, dont les omnibus ont fait un faubourg de Paris, rive gauche, a pour attrait principal le voisinage de ses bois. Il forme plus ou moins, du côté sud-ouest de Paris, un pendant à ce que fut jadis Romainville, au nord-est. C’est ainsi qu’aller à Clamart, pour toute une Colonie de négociants parisiens retirés des affaires, c’est encore aller à la campagne. Si l’on traverse le bois dans sa partie la plus étroite, au sud, on aperçoit, à peu de distance, au bout d’une plaine, un vrai village de cultivateurs, sans enseignes peintes sur ses pignons, sans orgue de Barbarie, enfin tout un étonnement pour le citadin, qui respire là, à pleine poitrine, un air vif et vierge, et qui entend chanter les coqs et bêler les moutons; cette, bourgade en dehors des voies ferrées est le Plessis-Piquet.
S’il n’y a guère, à Clamart, que de fort petites propriétés bourgeoises, il n’y en avait pas du tout au Plessis-Piquet, hormis une, plus grande qu’aucune de celles de Clamart, et qui tranchait avec les corps de ferme d’alentour. Les hôtes de cette habitation, appelée dans le pays le Château, étaient là depuis peu et fort peu connus. Le maître de la maison venait chaque matin, en cabriolet, prendre le train de Paris à la gare de Clamart. Il revenait le soir, à des heures indéterminées. Il y avait une dame que l’on apercevait à peine dans les jardins et qui n’en franchissait jamais les clôtures. Le seul personnage bien apparent de la maison était un maître-valet, altier, monosyllabique et plus ordinairement silencieux, qui faisait les emplettes et payait les fournitures. Quand on sonnait, il se montrait à la grille. Le château ne recevait pas de visites, et cette absence de relations avait fait surnommer ses habitants: les ours.
Quant à Clamart, sa colonie parisienne, qui ne se renouvelle guère, s’était enrichie, vers le même temps, d’un nouveau membre.
C’était un homme de haute taille et de tournure distinguée. Il pouvait avoir cinquante ans et ne connaissait non plus personne.
Ordinairement en costume de chasse, complet de velours marron, feutre mou De couleur grise, avec un crêpe fané et un ruban noir, il ne portait point de fusil, mais une gibecière, qui lui servait pour la récolte des herbes sauvages et des fleurs.
Il se promenait beaucoup et de tous côtés. Un voile vert, à la façon Des Anglais, lui couvrait le visage. Ses allures étaient celles d’un convalescent qui va sans but déterminé. Les lézards, les papillons, les oiseaux, les phénomènes de la nature semblaient seuls captiver son attention. Dès qu’il est avéré qu’un flâneur herborise, dessine ou fait collection de coléoptères, les gens affairés, les gens sérieux ne prennent plus garde à lui. C’est ce qui lui arriva. Du reste, il avait l’air trop respectable pour éveiller la défiance; il était trop uni pour faire événement. Comme on ignorait son nom, on disait simplement de lui: C’est le monsieur qui bâille aux mouches. Entre autres excursions habituelles, il s’attardait souvent au pourtour du parc dépendant du château du Plessis. Là, dans les sentiers tracés par le hasard, il trouvait plus de fleurs et d’insectes à son gré. Quelquefois il s’asseyait sur une souche, pour examiner à la loupe les coléoptères récoltés par lui dans son petit flacon d’entomologiste, ou bien il tirait de sa gibecière un livre qu’il lisait jusqu’au coucher du soleil.
L’habitation de ce personnage était la plus petite case de Clamart, à côté du presbytère. Il l’avait louée, meublée et y avait installé sa femme. Une dame très comme il faut, et leur femme de chambre, personne en cheveux gris, discrète dans ses allures, muette comme ses maîtres et pour eux d’un respect attentif qui ne se démentait jamais.
Tout ce que l’on savait de ces gens était, pour avoir entendu la maîtresse appeler sa servante, que celle-ci s’appelait Annette. De la maison dépendait un tout petit jardin, qui pouvait avoir six arbres fruitiers et trois plates-bandes de fleurs. La dame y brodait sur un pliant, une partie du jour.
A l’un des angles du parc, dans la région la plus éloignée du château, il y avait un kiosque, séparé des champs par un saut-de-loup et d’où l’on découvrait Châtenay et la déclivité de son côteau. La châtelaine inconnue, que l’on ne voyait jamais en toilette, y venait quelquefois en déshabillé champêtre, mais toujours seule. Elle demeurait là, sous son baldaquin de chaume et ses courtines de lierre, assise à une table rustique, où elle se tenait accoudée, la tête dans les deux mains. Il était inévitable que ces stations douloureuses en apparence, et assez prolongées, éveilleraient bientôt l’attention du promeneur à la gibecière, qui venait fureter fort souvent par là. Les deux étrangers se connaissaient sans doute, car dès la première fois qu’ils s’aperçurent, la dame envoya un baiser au monsieur, qui répondit par un affectueux salut de la main.
Mais aussitôt la dame porta le doigt à ses lèvres en désignant, de l’autre main, les alentours du kiosque. Alors le promeneur s’assit en face de la dame, sous des buissons qui bordaient le sentier, et il attendit. La dame tira de la poche de sa robe un carnet et un crayon, traça quelques mots, et choisissant une petite pierre, y assujettit le billet et lança le projectile de l’autre côté du saut-de-loup. Le promeneur ramassa cette dépêche, la déplia, et parut atterré de ce qu’il lisait. Répondre par le même moyen était chose facile; mais, pour un homme prudent, il y avait cette différence que le billet, une fois tombé entre ses mains, était en sûreté, tandis que les appréhensions exprimées par la dame sur la surveillance dont elle était l’objet, rendaient dangereuse la réciproque. La dame exprima cette appréhension par signes; mais comme la réponse était urgente, il fut sans doute convenu, aussi par signes entre eux, que la damne rejetterait la réponse après l’avoir lue. C’est ce qui eut lieu.
Dès le lendemain, mais par un chemin tout différent et à une autre heure, le promeneur revint au pied du kiosque. La dame n’y étant point, il se mit à aller et venir avec une agitation inquiète. Enfin, elle parut, et le télégraphiste sembla un peu calmé. Ces rendez-vous mystérieux présentèrent pendant quelque temps peu de variété, mais apparemment ils prirent tout à coup un caractère tragique, puisque, oubliant les précautions antérieures, le promeneur alla jusqu’à dire à la dame:
—Voulez-vous fuir?
—Et le saut-de-loup? Et ce costume? répliqua-t-elle, en montrant qu’elle était en robe de chambre et en pantoufles, sans même un chapeau de jardin.
Le promeneur insista, promit d’amoindrir la difficulté en se portant lui-même au fond du saut-de-loup, au risque de se déchirer les mains aux acacias qui le garnissaient, dans le but de soutenir les pieds de la dame pour lui faciliter la descente.
Mais la dame ajourna cette proposition, qui lui semblait désespérée. Il y eut cependant, par un échange de missives nouvelles, quelque chose de convenu pour un jour suivant.
Ce jour-là, la dame se présenta au kiosque, vers le déclin du soleil. Elle était en habit de ville, mais fort simplement vêtue. Elle commença par jeter au promeneur, qui était naturellement à son poste, un fort léger sac de nuit; puis, ayant regardé une dernière fois autour d’elle et n’ayant vu personne, elle vint à pas lents et d’un air distrait jusqu’au bord du saut-de-loup.
Tout à coup elle s’y assit, les pieds pendants au dehors. De son côté, le promeneur s’était laissé couler sous les acacias du fossé, et il se tenait plaqué à la muraille et les bras étendus au-dessus de sa tête pour soutenir la fugitive, lorsqu’en se retournant, pour se retenir aux branches d’un arbre du parc, la dame s’arrêta soudain en poussant un léger cri.
Aussitôt son mystérieux ami disparut derrière le buisson le plus rapproché du fossé.
Au moment de remonter dans le champ, et comme il s’assurait que la dame Etait tranquillement rétablie dans le kiosque, le galop d’un chien fit bruire les broussailles du fond du saut-de-loup.
L’étranger se mit en défense contre une attaque possible de l’animal, mais en levant les yeux à cinquante mètres du kiosque, et droit en face de lui, il vit, se tenant debout d’un air narquois, le maître-valet, qui formait la garde du château et qui semblait attendre, sans ouvrir la bouche, à quel parti allait s’arrêter le délinquant.
Le chien, n’osant attaquer sans doute, se contenta d’aboiements furieux, et le promeneur, assis paisiblement en apparence sur le bord opposé et un long couteau ouvert dans la main, se borna à dire, avec une nuance de hauteur, au domestique:
—Voulez-vous rappeler ce chien?
—Il fait son devoir, objecta le valet sur le même ton. Que cherchiez-vous dans ce fossé? C’est ici une propriété close.
—Il m’en souviendra, riposta l’autre, qui, s’installant commodément sur le revers du saut-de-loup, au lieu de continuer sa retraite, affecta de tirer un livre de sa poche et de continuer une lecture, tandis que le chien aboyait toujours.
En présence de cette attitude, le domestique dut se taire et il rappela le chien, dont l’intervention n’avait plus d’objet.
Quand le chien et l’homme se furent éloignés, l’ami de la châtelaine s’assura que la paix de cette dernière, toujours assise dans le kiosque, n’avait pas été matériellement troublée, et il reprit à pas lents sa promenade, en jetant à la dame un adieu mimique qui signifiait: Au revoir! à bientôt!
La journée ne devait pas finir sur cet incident.
La nuit était tout à fait venue.
L’entomologiste rentra chez lui sans hâter le pas et il trouva sa femme un peu inquiète de sa longue absence; mais son visage était si calme et le bocal aux insectes si bien rempli, que toute explication devenait inutile. Cependant il ne vida point sa gibecière devant sa compagne. Elle renfermait un paquet qui ne lui appartenait point et qu’il eut hâte de dérober à la curiosité comme aux questions que cet objet pourrait faire naître.
Soit qu’il eût omis de le rendre, soit qu’il n’eût pas jugé à propos de le faire, de peur d’attirer de nouveau sur lui l’attention, il le cacha dans sa propre chambre et il passa dans la salle à manger pour le repas du soir.
En même temps revenait de Paris le châtelain du Plessis-Piquet, ce jaloux qui faisait exercer sur sa femme une si étroite surveillance. Après quelques mots échangés avec le maître-valet, cet Othello ne se coucha point sans avoir parcouru la lisière de son parc avec une lanterne sourde. Si quelque rôdeur avait été levé à une heure où tous les habitants du Plessis ronflaient déjà à poings fermés, ce rôdeur aurait pu voir marcher lentement, le long du saut-de-loup, l’habitant du château avec sa lanterne. Il aurait pu le voir inspecter le point faible du rempart extérieur et y reconnaître la trace des pas du promeneur indiscret. Cependant ce dernier, enfoncé, à Clamart, dans une vieille bergère, parcourait ses journaux et prenait connaissance d’un billet arrivé en son absence.
L’entomologiste n’était autre que le vieil ami et le compagnon d’armes de Gustave Mayran. Le billet était du général, conviant Paul de Breuilly à venir dîner rue Bellechasse et y passer la soirée en tiers avec M. de Vermont.
On se souvient de l’entrevue des trois amis, du récit que le voyageur fit d’une chasse au gorille, et de l’insistance que Paul mettait à savoir comment on peut se défaire d’un gorille du boulevard, lorsqu’un journal tombant chez Mayran, à l’adresse du comte, rompit soudainement l’entretien et contraignit Paul à reprendre, sans plus tarder, le chemin de Clamart.
Sans doute ce brusque départ fut provoqué par des incidents nouveaux et graves; car, peu de jours après, Paul revenait chez le général, après avoir prié par un mot Adrien de Vermont de s’y rencontrer également.
Fort intrigués de cette convocation, les deux amis du comte se trouvaient réunis lorsque, ce dernier arriva rue Bellechasse.
—Messieurs, leur dit-il après leur avoir serré la main, nous nous sommes quittés l’autre jour sur la mort d’un gorille, et c’était mon tour de vous raconter une histoire. Je reprends donc la parole que vous m’aviez accordée. S’il s’agit d’une histoire toute personnelle et intime, vous n’en serez pas surpris; n’y a-t-il pas trente ans que je vis coeur à coeur avec vous?
—Il faut dire, objecta de Vermont, qu’il y a pourtant quelques lacunes involontaires dans nos biographies; car, enfin, nous sommes restés longtemps sans nous voir.
—Désormais, répondit Paul, il n’y en aura plus dans la mienne.
Et alors il leur raconta son histoire jusqu’à la visite de Berwick aux Batignolles.
Après un moment de repos, il reprit la parole pour dire à ses deux auditeurs avec plus de solennité que dans son récit précédent:
—Maintenant, mes amis, quand je vous aurai fait l’exposé de quelques faits accomplis depuis la visite du banquier, je ferai appel à vos lumières, à votre honneur, car j’ai un conseil de vie ou de mort à vous demander!
Vermont et Mayran redoublèrent d’attention, et ce fut avec une profonde Tristesse et une indignation à peine dissimulée que le comte acheva ce qui lui restait à dire.