Le gorille: roman parisien

Oscar Méténier · Chapitre 4 sur 16

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Le gorille: roman parisien

Chapitre IV

Paul de Breuilly donna à dîner au petit vicomte, comme si de rien n’était. Blanche, qui ignorait la conversation qui avait précédé le dîner, fut presque enjouée. Il vint, dans la soirée, plusieurs personnes. Il y eût une table de whist où Paul prit place. Mme de Breuilly eut un assez long aparté avec Charaintru. Mais, bien que Paul se défiât de la sotte langue d’Hercule, il s’était assuré de son silence en lui demandant sa parole d’honneur de laisser les Berwick de côté dans ses causeries de ce soir-là, et le petit vicomte étant bien vicomte en ceci, qu’il savait tenir sa parole.

Cependant, à un chasse-croisé dans la partie de whist, Paul, ayant quitté son fauteuil, vint auprès du divan où Blanche causait avec Hercule.

—Le vicomte me parlait de vous, mon ami, répliqua Blanche; il me conviait à lui dire s’il serait accueilli en vous faisant une amicale proposition qu’il m’a exposée en détail.

—Et laquelle? demanda Paul en serrant légèrement le bras d’Hercule.

—Je prie madame de conserver la parole pour vous exposer ce dont il s’agit. Elle s’en acquittera mieux que moi.

—Mon Dieu, reprit Blanche, cela n’est pas d’une complication extrême, M. de Charaintru a, paraît-il, un cheval anglais dont la taille (c’est le vicomte qui parle) correspond mieux à la vôtre qu’à la sienne. De plus, il s’est épris d’un double poney … sans grand usage chez nous, depuis que…

—Oui, interrompit Paul, qui voulait dispenser Mme de Breuilly de prononcer le nom de son fils mort. Et alors Hercule rêverait un échange?

—Avec toutes les compensations voulues! ajouta aussitôt le petit vicomte d’un ton courtois.

—Cela se trouve merveilleusement bien, reprit Paul sans sourciller: je veux réformer mon écurie. Je ne puis donc point acquérir votre anglais; mais, au prix qui vous conviendra, mon double poney est à vous.

Blanche ne s’était nullement attendue à un accord aussi prompt, sachant que Paul gardait le poney en souvenir du pauvre François. Et puis ce mot: réformer mon écurie, indiquait des résolutions qu’elle n’avait pas soupçonnées.

—Voulez-vous aussi notre Clarence, insista M. de Breuilly. Vous pourrez y atteler votre anglais, s’il est à deux fins.

—Je réfléchirai à cela, repartit Hercule, presque aussi surpris de cette liquidation de la remise que Blanche de la liquidation de l’écurie.

Puis les groupes du salon se formèrent autrement. Hercule alla s’asseoir au whist, et Blanche, tout en causant avec deux dames de ses amies, sonna pour le thé.

A onze heures et demie, il n’y avait plus personne dans le salon de la rue de Verneuil; Blanche se faisait déshabiller par sa femme de chambre, et Paul, retiré dans son cabinet, se mettait à compulser des papiers et à couvrir de chiffres plusieurs pages.

Le lendemain matin, quand Blanche s’éveilla, le poney de son fils était déjà emmené par le palefrenier chez le petit vicomte, sur l’ordre de Paul, qui, par cette attention délicate, évita à la pauvre mère le chagrin de voir partir, et peut-être la fantaisie de caresser une dernière fois le cheval que François avait aimé et monté.

Ce fut ensuite sans aucune solennité et du ton uni et affectueux dont les gens courageux savent parler d’une grande catastrophe à ceux qu’ils chérissent, ce fut, en un mot, avec la bonne humeur d’un ancien soldat que Paul dit à sa femme:

—Eh bien! ma chère, il faut nous préparer à un petit sacrifice purement mondain. Il n’est qu’heur et malheur ici-bas! Bienheureux sommes-nous encore, vous et moi, puisqu’il n’y va que de la caisse! Je connais votre grand coeur et votre excellent esprit, et je dois vous avouer que nous sommes décidément … un peu ruinés! Je n’ai que faire de vous dire que je n’ai point perdu au jeu, puisque je ne joue point. Je ne suis d’aucun cercle et je ne vais jamais à la Bourse. Quoi qu’il en soit, j’ai perdu et pas mal perdu! Rassurez-vous: votre dot est intacte! Du reste, voici les chiffres…

Et, tirant de son portefeuille une petite note, Paul lut ce qui suit:

—Cet hôtel vaut cent cinquante mille francs, au prix, faible toujours, d’une réalisation immédiate. Il y a ici cinquante mille francs de tableaux et de mobilier. Mes chevaux et ma voiture représentent, au bas mot, vingt mille francs. Et il me faut 300,000 francs en chiffres ronds pour boucher un trou qui n’a été creusé ni par mon incurie, ni par mon imprudence. Ma fortune y passera, mais vous voyez que cela n’effleure en rien le patrimoine qui vous est propre et qui est placé en rentes, car j’aimerais mieux mourir que d’y toucher.

—Mais alors, Paul, il ne vous restera rien? Et comment cela est-il arrivé?

—Eh bien! nous avions de la marge pour vivre et nous n’aurons plus que le nécessaire; nous en aimerons-nous moins?…

—Tout pour ce mot-là, Paul! s’écria l’honnête et tendre femme en se jetant dans les bras de son mari. Je ne regretterai rien, je ne m’apercevrai de rien. Je te dis, Paul, qu’à part le deuil qui nous suivra jusqu’à la tombe, je suis la plus heureuse des femmes avec toi!

—Aussi est-ce sans aucune appréhension, ma chère Blanche, que je t’avais attendue là.

—Maintenant, est-il bien sûr que … ce soit perdu, perdu sans remède!

—Oui!

—Vous avez été trompé?

—Je voudrais vous répondre que non, car j’ai, moi aussi, de l’amour-propre…. Enfin, mettons que j’aie été trompé….

—Ah! mais … où allons-nous prendre notre retraite?

—J’ai pensé, cette nuit, que peut-être il vous agréerait, comme à moi, de vous rapprocher des tombes qui nous sont chères. Alors … les Batignolles?… Le cimetière Montmartre est tout près de là.

—Les Batignolles! Pourquoi pas? Répliqua sans hésiter la comtesse.

—Laisse-moi t’admirer! dit Paul en couvrant de baisers les mains de Blanche.

La liquidation de M. et de Mme de Breuilly fut prompte et cruelle. En voulant réserver les objets auxquels se rattachaient de précieux souvenirs, Paul et Blanche s’aperçurent qu’à ce compte ils n’abandonneraient aux tapissiers que des banquettes. On attaqua la réserve en fermant les yeux, de peur de s’attendrir, et le mobilier tout entier, sauf les portraits de famille et quelques meubles personnels, y passa. Le poney de François était vendu à Hercule, les deux lits de François et de sa soeur, avec les armes du premier et les poupées de Louise, furent conservés comme reliques.

Ces émotions, sans cesse renaissantes pendant huit jours, firent ployer la taille encore si droite de Paul, comme sous un invisible fardeau. Mais son chagrin n’était pas borné à l’abandon de son hôtel. Il en avait un autre dont il ne parlait à personne.

Les Anglais meurent du spleen, qui n’a pas de larmes et qui n’a pas d’objet. Les Allemands ne connaissent en général, de la douleur, que les phrases à effet et les libations posthumes. Seuls, les Français, qui passent pour légers, peuvent devenir fous de chagrin ou en mourir.

Le logis que Paul de Breuilly loua aux Batignolles, après avoir vendu le petit palais de la rue de Verneuil, était situé rue de la Condamine. C’était un modeste rez-de-chaussée, sur un perron de dix marches, entre cour et jardin. Le jardinet, au midi, séparé, par ses murs d’espaliers, des jardins du voisinage; la cour, au nord, ayant un puits, un poulailler et des plantes grimpantes.

Les lits des enfants, dans deux jolies mansardes, demeurèrent faits, comme si ces êtres si chers étaient attendus. Les divers souvenirs qui restaient d’eux furent groupés à leur chevet: des nippes, des jouets, des cheveux coupés à différents âges, sur des têtes blondes ou brunes, et enchâssés dans des médaillons, au-dessous de photographies.

Le matin, en se levant, Paul s’occupait avant tout de Blanche, la grondait amicalement s’il lui trouvait les yeux rougis par l’insomnie ou par les pleurs. Puis, après un déjeuner frugal, il s’occupait du jardin.

Une servante unique avait remplacé chez le comte cinq ou six domestiques. Dès que la maisonnette était en ordre, Paul et Blanche, dans deux pièces contiguës, séparées seulement par une porte ouverte où flottait un lambeau de vieille tapisserie de Beauvais, essayaient de s’intéresser à quelque travail. Paul s’occupait des livres en petit nombre dont il n’avait pas consenti à se séparer, Blanche brodait ou le plus souvent raccommodait elle-même le linge de la famille. Le soir, la musique rapprochait aussi les deux époux, qui s’étaient ordonné à eux-mêmes de faire face à la vie en braves, et de ne point s’assassiner mutuellement de leur douleur.

Mais, n’ayant plus de chevaux, Paul n’avait pas moins besoin d’exercice, et même d’exercices violents, pour conserver sa santé, altérée par les épreuves. Il s’imposait pour ainsi dire des marches forcées. Blanche était la première à l’y engager, quand il les oubliait, bien qu’elle fût portée à mesurer, par un reste d’inquiétude jalouse, les heures que son mari passait dehors. Mais les heures de ces absences n’étaient pas fixes. Il n’y avait donc point de convention entre la mystérieuse inconnue et lui. Blanche évita longtemps de revenir, avec Paul, sur les causes de sa ruine, parce qu’elle sentait que son mari était humilié d’avoir perdu sa fortune. Jamais elle ne s’était beaucoup occupée des questions d’argent. Cette négligence est assez fréquente chez les femmes nées au milieu du luxe, et qui ont pour mari un homme incapable d’aventurer le commun patrimoine. Cependant la question devait renaître, surtout depuis que Paul et Blanche faisaient ensemble assaut d’économie.

—Vous saurez une fois, ma chère amie, dit Paul, comment un désastre financier est venu s’ajouter à nos autres désastres; mais je vous demande en grâce la permission de choisir l’heure de cette confession. Qu’il vous suffise de savoir positivement qu’elle vous sera faite. Reconnaissez qu’il me serait plus doux de m’exécuter sur ce point, si j’avais une fois réussi à réparer cette brèche. Eh bien! je ne veux pas encore désespérer.

Mais rien ne changeait dans le régime austère des deux reclus, et, quoique certaines amitiés anciennes leur fussent demeurées aussi fidèles rue de la Condamine que rue de Verneuil, quoique, tous les mardis et tous les jeudis, quelques voyageurs d’outre-Seine vinssent faire stopper leurs chevaux devant la petite grille de l’ermitage, la mélancolie de Paul semblait s’augmenter, et ses longues promenades hygiéniques devenaient plus rares.

La capitulation suprême semblait entrer peu à peu dans la pensée de ce Courageux champion. Il se plaignait par instants de palpitations violentes et prolongées, mais, sans consentir à voir aucun médecin.

Enfin, la maladie éclata.

Le docteur de la famille, Billardel, le fameux sceptique, habitué du café Procope, ancien convive de Paul et son contradicteur en matière de religion, de politique et d’économie sociale, fut appelé par Mme de Breuilly, qui avait autant de confiance dans l’amitié et dans l’habileté de l’homme que d’aversion pour ses opinions. Billardel inventa une maladie nerveuse sans gravité, ordonna des boulettes de mie de pain, sous des noms scientifiques; mais il dit à la comtesse, en sortant:

—M. de Breuilly n’a qu’un seul mal, dont je ne guéris, il est vrai personne: il meurt de chagrin.

—De quel chagrin? demanda vivement Blanche.

—Cherchez, madame! vous trouverez peut-être. Les femmes s’y entendent mieux que les médecins.

—A son âge, ce ne serait pas?…

—Pourquoi non? riposta Billardel. Il n’y a pas d’âge pour cela!

Retirée dans sa chambre, Blanche se prit la tête à deux mains, demandant Un miracle à Dieu.

Mais elle ne pouvait exiger de Dieu qu’il lui donnât, à son âge, un troisième enfant, ni qu’il fit trouver à la femme légitime sa rivale aimable.

Cependant, en retournant auprès de Paul, Blanche lui dit avec la résignation d’une martyre:

—Vous êtes triste, mon bon ami, accablé, ennuyé surtout. Je ne suffis pas pour vous distraire. Le docteur veut absolument pour vous de la distraction. Y aurait-il quelqu’un dont la société vous amuserait?

Paul regarda fixement Mme de Breuilly et ne répondit rien d’abord. Puis il parla:

—Tant de générosité, dit-il, ne restera pas sans récompense. Oui, il y a quelqu’un que j’aimerais à voir. Mais ce quelqu’un, tu ne le connais pas.

—Comment ne me l’avez-vous pas présenté?

—Ce quelqu’un…

Mais il n’acheva point, et sa tête s’inclina sur sa poitrine.

—Est-ce un homme ou une femme?

—Ne me demande rien, Blanche.

—Mais encore…

Paul ne sortit point de son mutisme. Il sembla à sa femme qu’il étouffait, car il rougit excessivement.

Il étendit la main, comme s’il cherchait un breuvage. Blanche lui tendit un verre d’eau sucrée placé sur un guéridon à quelques pas de lui.

—Puisque vous ne pouvez me parler de cela, je vais, dit Blanche dès qu’elle vit son mari plus calme, je vais vous donner un exemple que vous suivrez certainement, car l’aveu à vous faire me coûte probablement encore plus que l’aveu que je vous demande.

Paul tressaillit et sembla se ranimer tout à fait.

—Il y a, reprit Mme de Breuilly, dix jours que vous gardez la chambre. Le cinquième jour, on frappa timidement à la porte du vestibule. Par un coup d’oeil jeté vers la grille, je m’aperçus qu’elle n’était pas fermée. Annette, notre unique servante était sans doute sortie pour un instant. J’ouvris la porte du vestibule, et une dame voilée parut devant moi. Elle paraissait fort troublée.

—Que souhaitez-vous, madame? Lui demandai-je.

—Mon mari, n’ayant pas vu M. de Breuilly depuis quelques jours, m’a chargée de prendre de ses nouvelles.

—A qui ai-je l’honneur de parler, madame?

Pour toute réponse, la dame voilée me tendit une carte écrite à la main sur laquelle je lus: Laure Widmer.

—Mon mari, lui dis-je alors, est plutôt indisposé que malade. Il ne saurait vous recevoir, il repose en ce moment. Je mentais, mon cher Paul! J’avais pour excuse d’avoir déjà reconnu sous son voile la dame … du bois de Boulogne!