Le gorille: roman parisien

Oscar Méténier · Chapitre 12 sur 16

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Le gorille: roman parisien

Chapitre XII

A la stupéfaction du concierge de la rue d’Anjou, n° 19, M. Berwick était, dès le surlendemain, de retour dans son appartement, après avoir annoncé une absence lointaine et prolongée. Le trousseau de ses clefs à la main, il s’enferma chez lui tout seul, car il avait congédié les domestiques qu’il n’avait pas emmenés. Il pratiqua une minutieuse perquisition; tous les meubles à l’usage personnel de Laure y passèrent. Ce fut en vain; le reçu n’était réellement pas rue d’Anjou.

Il était impossible, d’après les relations au moins amicales entre M. de Breuilly et Laure, que celle-ci n’eût pas donné au comte, en garantie d’un versement qui ne pouvait être venu que de lui, le papier qui représentait les 300,000 francs. Ainsi, le créancier réel n’était plus Mme Berwick: c’était l’ami imprudent et généreux qui avait fourni cette somme, et c’était lui qu’il importait de sonder, de provoquer à un aveu, de désarmer, s’il rêvait une campagne contre le débiteur. Berwick prit donc une résolution hardie. Peu soucieux du mépris non dissimulé du gentilhomme pour un Gobseck de son caractère, il affronta une entrevue nouvelle avec lui. Paul l’avait, par écrit, traité de drôle, mais le banquier se souciait peu des injures qui rentraient, selon lui, dans la catégorie des frottements inutiles, nuisibles au bon fonctionnement des affaires.

Le banquier apprit aisément, par Charaintru, l’adresse actuelle de Paul et, comprenant qu’il ne pouvait faire venir à son cabinet de la rue Le Peletier un personnage qui ne lui devait rien, il résolut d’aller aux Batignolles. Il avait une entrée toute naturelle; s’il rencontrait la comtesse chez elle, il pouvait se plaindre aimablement d’avoir été frustré d’une visite annoncée par M. le comte lui-même.

Quel que fût l’empire de Paul sur lui-même, son visage marqua un vif Dégoût quand Annette annonça à son maître le nom du visiteur qui le demandait. Mais la défense des portes est plus difficile dans les petites maisons que dans les grandes. Il n’y avait pas là de portières épaisses et de pièces en enfilades pour amortir les voix.

A quelques mètres, Berwick entendit Annette prononcer son nom; il avait Même entrevu déjà la figure austère du comte par une porte entrebâillée.

—Faites entrer! fut la seule réplique de Paul à l’annonce de cette visite inattendue; et quand le banquier parut devant le gentilhomme, celui-ci était debout derrière sa table à écrire, s’inclinait sans ouvrir la bouche et de la main lui désignait un fauteuil.

À voir entrer Berwick souriant, pétillant, mis à la dernière mode, ganté de frais et exhalant un vétiver intense, on aurait dit que ces messieurs n’avaient pas cessé de se voir et que le banquier continuait simplement avec M. de Breuilly d’anciennes relations de haute courtoisie.

—Monsieur le comte, dit le Juif, après les compliments d’usage, je veux vous prendre pour confident. A une époque encore peu éloignée, j’ai passé par de mauvais jours. Une confiance excessive peut-être dans des opérations qui ne la méritaient pas me firent craindre un moment de succomber dans la lutte. Ah! le terrain de la banque est bien glissant, même pour un vieux patineur comme moi! Un banquier est difficile à tromper; mais il se trompe quelquefois!… Il est homme!

À l’ouïe de cette tirade, le visage de Paul s’allongeait, de plus en plus ennuyé; Berwick s’en aperçut.

—Toujours est-il, poursuivit-il, qu’un secours providentiel, offert par une main inconnue, me tira d’embarras d’une façon singulière, au moment où je m’y attendais le moins. Quelqu’un, qui poussa la délicatesse jusqu’à garder l’anonyme, me procura sans garantie aucune, le moyen de faire face à mes échéances. Cet inconnu pensa-t-il que le masque épais dont il avait si généreusement couvert son visage ne serait jamais percé par mes regards? Ou bien fit-il à ma loyauté l’honneur de croire qu’elle serait d’autant plus scrupuleuse, qu’il m’était plus facile, si je n’étais pas ce que je suis, d’oublier le bienfait? A la seconde question, ma présence chez vous répond suffisamment. Elle est en même temps une dénégation opposée à la première.

—Pardon, monsieur, répondit le comte, toujours glacé, je ne vois décidément pas où vous voulez en venir. Il est invraisemblable de m’attribuer un service aussi extraordinaire, rendu à quelqu’un qui n’est ni mon parent, ni mon ami.

—Je regrette amèrement, monsieur le comte, que vous ne soyez plus le mien, mais je suis demeuré le vôtre, et, quand même je ne le serais plus, ma venue ici est l’accomplissement d’un devoir. Si vous n’êtes pas l’auteur de cette belle action, le connaissez-vous? Je pense qu’alors vous m’aideriez à le découvrir. Quant à moi, les relations anciennes que vous avez soutenues avec ma famille vous désignaient comme seul capable d’une pareille abnégation, dictée sans doute par des souvenirs qui vous sont toujours chers; et dans cette hypothèse, ce que vous m’avez prêté, je me suis mis en mesure de vous le rendre,

—Ainsi, dit Paul, je ne vous ai pas réclamé d’argent, et vous m’en apportez? Mais pour l’accepter il faudrait que j’eusse reconnu la dette.

—Et c’est ce que vous allez faire, mon cher comte; car il m’est impossible de rester dans la situation où je suis. Vous n’êtes plus mon ami, dites-vous? A plus forte raison n’avez-vous pas de cadeaux à me faire, et il ne me convient pas, à moi, d’en recevoir.

Paul était excessivement combattu; car, ou Berwick, ayant appris la vérité, venait réellement pour s’acquitter, et la position du comte Etait trop amoindrie pour qu’il pût mépriser une pareille aubaine; ou bien le rusé banquier voulait seulement obtenir la preuve que Paul avait réellement fourni à Laure les 300,000 francs.

Paul savait parfaitement que, à vues humaines, il faut être l’amant d’une femme, quand on n’est ouvertement ni son frère, ni son père, ni son mari, pour accomplir des actions d’un pareil dévouement; et si Berwick voulait avoir une preuve matérielle de l’infidélité de sa femme, il n’en avait pas de plus belle à recueillir que l’aveu du service rendu par Paul.

Et le comte ne voulait ni perdre décidément sa fortune, ni compromettre Laure en s’avouant l’auteur du bienfait.

Il regardait fixement Berwick, qui ne baissait pas les yeux, et qui cherchait en vain, dans la physionomie de son interlocuteur, une trace des sentiments qui l’agitaient.

—Monsieur, dit-il enfin au banquier, vous n’êtes point mon obligé, et pour ce motif je ne puis que vous remercier de la sollicitude exquise qui vous conduit chez moi. Il est en effet possible que, par mes relations personnelles et sous le sceau de la confidence, j’aie connu l’auteur de cette libéralité dont vous parlez. Si elle a raffermi votre crédit, j’en suis aise. Si vous avez à coeur une restitution, cette restitution sera certainement bienvenue, mais pour que je puisse en toucher un mot à la personne que cela intéresse, au moins faudrait-il que je pusse lui dire sous quelle forme cette restitution aurait lieu. De quelle somme s’agit-il et qu’offrez-vous?

—Mon Dieu! repartit Berwick avec une sorte de bonhomie, j’ai lancé depuis peu l’affaire des «Fumiers de la ville de Paris». Or, il a été créé des parts de propriété de cette mine inépuisable, pour récompenser certains concours. Je m’en suis réservé une quantité considérable et je puis en disposer en faveur de quelques privilégiés, sans leur faire bourse délier. Ces titres, qui ne coûteraient rien à mon créancier, le nantiraient d’un revenu tel, à moins qu’il ne préférât les vendre en hausse, qu’il serait remboursé, capital et intérêts, en peu d’années.

Quoique Paul ne fût pas un homme de Bourse, il se rappela tout soudainement les parts de propriété de certaines entreprises et il eut sur les lèvres un mot qu’il n’articula pas: monnaie de singe!

Accepter ce mode de remboursement, c’était désarmer sa fille, à qui il était bien réellement dû 300,000 francs, et liquider, en ce qui le concernait lui-même, une créance de cette somme par un tant pour cent dérisoire.

Il n’avait pas fait un sacrifice pour en bénéficier; en sauvant Laure du déshonneur et de la persécution, il n’avait compté sur aucun avantage.

Il aurait accepté s’il avait été seul, aimant mieux, que sais-je? Trente mille francs, sur trois cent mille que rien, mais il fut intraitable.

Seulement, comme il voulait réfléchir, il ajourna.

—J’ignore absolument, monsieur, quel accueil pourra être fait à cette ouverture officieuse; mais il est une question à laquelle vous n’avez pas répondu Quel est le quantum de la créance?

—Puisque ce n’est pas affaire à vous, monsieur le comte, en quoi ce chiffre peut-il vous intéresser?

—Vous avez raison, répliqua M. de Breuilly avec brusquerie. Eh bien! je dirai un mot dans l’occasion de vos «Fumiers de la ville de Paris». C’est tout ce que je puis faire.

—Si vous jetiez un coup d’oeil sur la cote, ajouta le Juif d’un air insinuant, vous verriez que, ces jours-ci, ces titres-là sont cotés très haut. Or, tout a des fluctuations, et….

—Oui, interrompit Paul, ces fluctuations peuvent être défavorables si l’on ne se hâte?

—Je ne dis pas cela, objecta Berwick; mais l’occasion n’a qu’un cheveu.

—J’ai dit, riposta le comte en se levant.

C’était mettre Berwick en demeure de l’imiter. Il le fit.

—Ah! il fait fi de mes parts de propriété qui ne lui coûteraient rien, ni à moi non plus, et dont je lui avais apporté un ballot dans ma voiture. Décidément, c’est un homme indécrottable, pensa le banquier.

Puis haut:

—Aurai-je l’honneur de vous revoir, monsieur le comte?

—C’est douteux, monsieur Berwick. Je suis avec Mme de Breuilly sur le point de m’absenter.

Puis, dès que Berwick eut franchi la grille:

—Annette, dit Paul à la vieille femme de chambre, vous avez bien vu cet homme? Je n’y suis jamais pour lui.

Comme il revenait sur ses pas en traversant la cour, le facteur sonna et Remit une lettre qui portait le timbre de Tarbes.

La suscription était de Gustave Mayran. Paul sourit avant de l’avoir ouverte, à la pensée d’y trouver la reconnaissance et le contentement d’un ami.

Elle était courte, comme toutes les missives du général:

«Merci, mon vieux Paul! Tes démarches ont été couronnées de succès, et, grâce à toi, je vais commander à Lunéville, ce qui, par la canicule prochaine, sera plus rafraîchissant que Tarbes; et puis, étant de Verdun, j’aime la Lorraine, je suis là chez moi. Les journaux annoncent qu’Adrien de Vermont est arrivé de l’Afrique Centrale. Je pars pour Paris. Le quartier général sera chez moi, rue de Bellechasse. J’aurai un mois à vous consacrer.

«Mes plus empressés hommages à madame la comtesse.

«GUSTAVE MAYRAN».