Le gorille: roman parisien
Chapitre IX
De Laure à M. de Breuilly
Mon bon père,
J’écris ceci à l’heure de la Bourse, le seul moment du jour où je sois maîtresse de ma liberté. J’écris devant le feu, quoique les cheminées, dans cette saison, ne soient pas généralement rallumées encore. C’est afin de pouvoir y jeter ce papier à la moindre alerte. N’est-ce pas une vie de prisonnière?
Je n’ai pas à vous dire comment votre lettre m’est parvenue un jour que j’allais au Bois: je crayonnais la réponse.
Par préméditation ou par hasard, mon mari, qui ne va guère au Bois, se trouva là pour monter dans ma voiture, où il ne monte jamais; il y servait d’introducteur à un convive que j’avais supprimé, il y a quinze jours. Je vous reparlerai forcément de ce convive, mais je vais, par un aveu terrible, au devant d’un trop juste reproche: ne voulant ni jeter votre lettre en menus morceaux, ni la conserver, je l’avais froissée et jetée sous mes pieds; pour attendre le moment où je pourrais la livrer aux flammes. A compter de l’instant où M. Berwick est monté dans la voiture, la lettre a disparu, je ne sais comment il l’a ramassée.
Introduit de haute lutte dans ma voiture à la faveur d’une surprise, l’ami de mon mari, M. Sebenico, fut exactement pour moi comme si je ne l’avais pas éconduit.
Devant moi, M. Berwick voulut le retenir à dîner pour le jour même.
—Je n’accepterai, dit Sebenico en s’inclinant vers moi, qu’autant que madame…
—Le désir de M. Berwick est un ordre, répondis-je en regardant l’étranger avec une profonde indifférence.
Sebenico accepta, sans insister, comme s’il n’avait pas compris.
Au retour, à la façon dont mon mari sortit du salon, en m’y laissant seule avec Sebenico, je jugeai qu’il était impatient de lire la lettre volée. Je prétextai le besoin de changer de toilette, et je passai dans ma chambre à mon tour. J’y séjournai peu d’instants, car je tremblais que Berwick n’y vint, votre lettre d’une main et un pistolet de l’autre.
C’était un enfantillage, et, du reste, la présence même chez nous de l’odieux Dalmate me rassura. Quand je me retrouvai avec ce dernier, il me demanda si j’étais toujours aussi froide. La pensée de ce qui se passait dans le cerveau de M. Berwick jetait un trouble profond dans le mien. Sebenico me vit émue, sa vanité en trouva l’explication dans le souvenir de libertés qu’il s’était permises avant son bannissement de chez moi. Il pensa sans doute que cette émotion était un encouragement, et qu’une femme interdite était repentante et à moitié vaincue. Il recommença à m’obséder de protestations et de coups d’oeil que son accent et son âge rendaient ridicules. Je n’y répondais en aucune sorte; mais je demeurais immobile, tranquillement assise, et je me contentais d’éloigner mes mains qu’il s’efforçait de saisir.
Enfin M. Berwick rentra. J’étais pâle, doublement anxieuse. Je compris que mon mari avait lu la lettre, d’après le regard qu’il me lança. Mais aussitôt, reprenant son sourire et son ton mielleux, il dit à son hôte:
—J’espère que vous n’aurez pas abusé de ce petit tête-à-tête?
—Eh! répliqua Sebenico d’un ton gaillard, ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué; madame a le don de me faire oublier tout et toutes, quand je la considère. II est même heureux, pour le salut de ma cervelle, que vous soyez si vite arrivé.
—Vous oubliez, répondis-je au Dalmate en le persiflant, qu’il faut être deux pour perdre la tête.
Permettez-moi, mon ami, de ne vous raconter au long ni la conversation, ni le dîner, ni l’offre que fit Sebenico de sa loge à l’Opéra, ni la façon dont Berwick accepta, pour m’obliger à l’y suivre. A mon grand déplaisir, je me retrouvai seule avec l’étranger pendant un entr’acte, M. Berwick étant sorti de la loge, sous un prétexte futile et sans m’offrir son bras pour aller au foyer.
Ainsi, je restai le point de mire de la curiosité, et je pus juger que la façon dont cet homme me parlait de trop près éveillait des sourires dans la salle; en faisant braquer sur nous des lorgnettes.
Mais tout cela n’était rien encore. Sebenico, à la sortie du spectacle, prit congé de nous, en m’annonçant qu’il viendrait bientôt me remercier de mes bontés.
Je remontai dans mon coupé avec mon mari. Le tour de Berwick était venu. Ici encore, je ne me sens la force ni de revivre ces vingt minutes-là, ni de les écrire.
Me montrant la lettre à la lueur des réverbères sans la lâcher un seul instant, il commença par me demander si je connaissais cette écriture, et sur ma réponse que je ne savais pas lire à minuit sans lumière, il me dit qu’il n’avait pas besoin de lumière pour me faire expier ma trahison.
Vous dirai-je qu’il me frappa? Vous dirai-je que, de son aveu, peu lui Importait d’où venait son déshonneur, pourvu que l’amant de mon choix le sauvât d’une ruine imminente, que j’avais préparée en fermant ma maison à tout venant, suivant mon caprice.
Laissons ces horreurs! J’avais du laudanum dans ma chambre, et si, dès cette nuit-là, je n’en fis pas usage, c’est au souvenir de ma pauvre mère que je le dois.
Brisée, anéantie, vous espérant, redoutant votre présence, en un mot plus morte que vive, je reçus, à deux jours de là, du Dalmate la visite de digestion.
Quelque honte que pour moi vous en puissiez ressentir, je vous confesse que, pour gagner du temps, le temps de vous attendre, je laissai à cet impudent des espérances.
Tout Dalmate qu’il est, il faut que cet individu soit bien peu physionomiste, car, de la main que j’abandonnai à ces repoussantes lèvres, j’eusse versé du poison si j’en avais eu à ma portée.
Berwick sut sans doute par les domestiques la visite que je venais De recevoir. A la façon cynique dont il inspecta les meubles et ma toilette, je compris ce que j’aurais voulu ignorer toujours. Je parvins à lui parler d’un ton si souriant et si tranquille (celui des femmes qui ont quelque chose à se reprocher), qu’il crut sans doute à son malheur et à ma défaite.
L’idée même de ce malheur le rendit si heureux qu’il eut une lueur d’amabilité pour moi. Il lui échappa de me dire qu’il attendait la visite de Sebenico le surlendemain, pour la conclusion de leur grande affaire.
Adieu, mon ami, mon père, les minutes sont maintenant des siècles. Je me suis procurée la double clef de l’escalier de service pour m’enfuir d’ici, à l’insu de mes domestiques, si vous me commandez de m’enfuir. Où irai-je? Le temps et Sebenico marchent. Berwick me surveille, les valets m’espionnent. Je perds la tête! Pensez pour moi!
Votre fille,
L….
P.-S.—Je sortirai à quatre heures en voiture. J’aurai sur moi cette lettre. Je la jetterai moi-même à la poste, si je ne vous rencontre pas.
A la lecture d’une semblable lettre, la première pensée de Paul de Breuilly fut de recommander sa fille à la protection des lois, il ne s’y arrêta pas. La protection des lois ne s’achète qu’au prix du scandale. La justice informe, mais elle informe à la façon de l’ours de la fable, qui écrase la tête de son maître pour le délivrer d’un moucheron. A quel homme, jeune ou vieux, portant la robe, une femme qui se respecte ira-t-elle dénoncer son mari, qui veut la vendre? Quelle femme affrontera, même à huis clos, les questions qu’un pareil fait dictera à ses juges?
Il ne reste, se dit-il, que les expédients de la défense individuelle. Mettre le mari dans l’impuissance de nuire en le fuyant, ou en le tuant; ou bien le réduire, lui qui veut vendre les autres, en l’achetant lui-même! Mais la fuite passera toujours pour un enlèvement; une femme n’est jamais réputée partir seule.
Tuer Berwick? Celui qui le provoquerait sera obligatoirement réputé l’amant de sa femme.
Acheter Berwick? Oui, il n’y aurait que cela de vraiment pratique. Mais alors, ce serait subir les conditions d’un adversaire victorieux. Payer pour empêcher la persécution, la violence! Payer pour avoir le droit de vivre et pour désarmer celui qui prétend empêcher les autres de vivre! C’est monstrueux! Si Laure ne cède pas (et elle ne cédera pas), quel sort, quelles brutalités l’attendent! Et moi qui, les mains liées par le respect que je dois à Blanche, ne puis ni me mouvoir en liberté, ni montrer même la moindre préoccupation de cet intérêt qui m’enfièvre! Ne pouvoir dire, dans le moment de la lutte: Cette femme que je dois protéger et que je veux sauver, c’est ma fille! Car enfin, je ne puis ni inventer une fable, ni confesser la vérité! Assurément, je puis disposer de ma fortune personnelle, comme bon me semble, puisque j’ai perdu mes enfants; mais comment avouer que j’en aurai disposé? J’alléguerai vainement que je l’ai perdue; je ne suis ni joueur de baccarat ni joueur à la Bourse. J’aurai eu beau respecter l’héritage personnel de ma femme, je n’en serai pas moins ruiné et, par contrecoup, je l’aurai appauvrie! Je vivrai donc désormais de ses deniers, n’étant plus en âge de réparer mes brèches. De bonne grâce, elle subira mes revers; mais je devrai lui en cacher la cause, comme une honte. Je veux admettre que je fasse à Blanche l’aveu devant lequel j’ai toujours reculé, afin d’avoir un prétexte de m’occuper de Laure ouvertement, et de lui chercher un asile. Si cet asile est ma maison, la présence de Laure y sera le reproche vivant d’un premier amour. Si je crée à la fille de Charlotte un autre asile, une autre retraite, jamais Blanche n’admettra que cette retraite ne soit point un second ménage. D’ailleurs, dans l’une comme dans l’autre hypothèse, Berwick est un fin limier qui aura bientôt déjoué les précautions les plus ingénieuses, et c’est alors que ses exigences pécuniaires croîtront, comme prix de sa complaisance pour un marché honteux. Et cependant, elle m’a dit: «Pensez pour moi! Disposez de moi!» Un égoïste de bon sens me dirait: «Laure n’est pas ta fille! Elle s’appelle Laure Widmer! Tu n’es pas responsable d’elle; abandonne-la!» Mon coeur se révolte contre cette lâcheté!… Abandonner la fille aujourd’hui, ce serait le digne pendant d’avoir voulu déserter la vie, pour n’avoir pu posséder la mère! Eh bien, quelle partie de moi-même dois-je immoler pour la sauver? Le bonheur de Blanche, l’honneur de Laure ou ma fortune?
Telle était la torture morale de cet homme sensible, délicat entre tous, Compliquée par l’obligation de ne rien laisser paraître de cette torture; et c’est alors que Charaintru vînt, avec son étourderie habituelle, arracher Paul à sa solitude et retourner le fer dans la blessure, en rejetant une fois encore la question Berwick sur le tapis.
Le petit vicomte somma avec insistance son ami de répondre au sujet de la solvabilité du banquier, et à cette sommation Paul répondit par l’assurance que Charaintru serait payé. À compter de ce moment, M. de Breuilly devenait le débiteur anonyme et indirect d’Hercule. A compter De ce moment, il devait réaliser, et (par un moyen qu’il n’avait pas trouvé encore) faire passer dans les mains d’Hercule, sans que Berwick fût tenté de les arrêter au passage, ces malheureux cent cinquante mille francs. C’est ainsi que, dès le soir même, au grand étonnement de Charaintru, qui ne se doutait pas d’avoir déterminé ce sacrifice, Paul annonçait sa résolution de vendre sa voiture et ses chevaux; aveu bientôt suivi d’exécution, comme de la vente de son hôtel et de son mobilier.
Les jours qui suivirent furent bien remplis.
M. de Breuilly s’adressa à Falconet, l’homme d’affaires attitré de Tout le faubourg Saint-Germain, pour connaître la situation exacte du banquier Berwick et, de l’autre, pour le charger des réalisations qu’il avait arrêtées.
Le crédit du comte était d’autant mieux établi qu’il n’y avait jamais fait appel. D’ailleurs, Falconet était de ces confidents vis-à-vis desquels les réticences sont superflues.
M. de Breuilly avait besoin d’argent. Mieux que lui peut-être, Falconet sut chiffrer la position de fortune des deux époux, et il n’attendit pas la consommation des ventes pour mettre à la disposition de Paul les capitaux qu’il disait lui être nécessaires.
Ces préliminaires accomplis, la faillite imminente de Berwick roulait sur un déficit de trois cent mille francs, chiffre qui dépassait de près d’un tiers les prévisions du comte; mais il ne sourcilla point.
Il lui restait à délivrer Laure de ses angoisses.
Ce fut encore la promenade quotidienne de Mme Berwick au Bois qui Lui offrit le moyen de communiquer avec elle sans retourner rue d’Anjou-Saint-Honoré. Chaque jour, elle scrutait, en les traversant, les plis de la foule des promeneurs, sans que son ami y apparût. Enfin, une fois qu’à demi mourante de peur à la pensée de rentrer dans un moment à l’hôtel somptueux qui était son lieu de torture, elle passait sa revue accoutumée, elle vit Paul droit en face de l’avenue, assis sur une des premières chaises qui borde le grand lac. L’échange des regards fut rapide. Le comte se leva et, porta en silence la main à son chapeau, puis il fit un pas, en avant de l’arbre au pied duquel il se trouvait.
Mme Berwick fit arrêter, et, ostensiblement pour les oreilles de son cocher, qui devait être, lui aussi, un espion, elle dit à M. de Breuilly:
—Vous voici donc revenu de votre excursion en Languedoc?
—Oui, madame, et je songeais au plaisir de me présenter chez vous; mais vous paraissez souffrante?
—Au contraire, je ne me suis jamais mieux portée; mais ne voulez-vous pas me faire ici la visite que vous venez de m’annoncer à l’heure même?
—Pourquoi pas? répliqua le comte en s’asseyant respectueusement sur le siège du devant du landau.
La portière était refermée.
—Allez maintenant! dit Mme Berwick à son cocher. Ah!… Il était temps, ajouta la jeune femme, qui sembla à Paul bien pâlie. Parlez-vous toujours allemand?
—Moins bien que vous, madame, mais très passablement encore.
Alors, dans la langue de Goethe, la fille de Charlotte dit à son ami:
—A quel parti vous êtes-vous arrêté pour moi?
—Voici! répondit-il, en lui tendant un portefeuille.