Le gorille: roman parisien
Chapitre VIII
Berwick revenait de la Bourse; il allait atteindre la maison de la rue Le Peletier, n° 5, dont l’entresol était occupé par ses bureaux, lorsqu’il rencontra M. de Breuilly.
Paul s’était présenté chez le banquier, il ne l’avait pas trouvé, mais comme il s’était mis en tête de le voir, il était sorti, préférant attendre son homme en se promenant dans la rue.
—Mon très cher comte, lui dit Berwick, en passant familièrement son bras sous le bras de Paul, vous exaucez le plus cher de mes voeux en venant me trouver. Avez-vous réfléchi à mes propositions? Vous réconciliez-vous un peu avec ces coquines d’affaires? Vous savez si j’ai de la prédilection pour vous; mais, à propos, passons donc la soirée ensemble! J’ai quelques signatures à donner, vous me ferez la faveur de m’attendre un instant. Vous dînez aujourd’hui au café Anglais avec moi. On ne vous voit plus à la maison. Je suis fin, moi, et j’ai très bien remarqué que vous êtes un peu en froid avec Mme Berwick. Mon Dieu, je ne vous en fais pas un reproche, je sais qu’elle est un peu fantasque. Je le regrette pour elle, car vous êtes un ami d’excellent conseil.
Tout en parlant, le banquier était entré dans son cabinet personnel par une porte particulière. Il avait offert un siège à son hôte, et il s’était enfoncé jusque sous les coudes dans un vaste fauteuil de cuir, il fit retentir un timbre. Des employés entrèrent portant des lettres et des effets à signer. Berwick lut avec méthode des paperasses couvertes de chiffres, et il se mit à abattre des signatures.
Tout à coup il se leva et dit à M. de Breuilly:
—Maintenant, je suis à vous.
Paul, résigné et résolu, envoya rue de Verneuil un exprès avertir Blanche qu’il ne rentrerait pas pour dîner, et les deux hommes traversèrent le boulevard des Italiens.
Berwick fit bien les choses. Il ne manqua rien à ce dîner pour porter Insensiblement les deux convives à ce degré où l’expansion est plus facile.
—Mais enfin vous êtes marié, monsieur le comte, demanda tout à coup le banquier, est-ce que nous n’aurons pas une belle fois l’honneur de connaître madame la comtesse.
Depuis notre deuil, monsieur Berwick, nous n’allons pas dans le monde; Ma femme vit dans la retraite, je ne saurais lui faire violence à cet égard.
—Il y a pourtant dans la vie conjugale, reprit Berwick, des situations de force majeure. Quand on occupe un certain rang dans le monde, on a des relations à soutenir. Qui quitte sa place la perd. Les hommes savent, mieux que les femmes, se conformer aux situations. Nos dames ont la prétention de nous gouverner un peu. C’est à se demander, quand on les voit si peu à la question, si elles sont positivement nos égales.
—Cela dépend de ce que vous entendez par là, monsieur Berwick; j’ai peut-être des idées un peu différentes, mais je vous ferai grâce de ma philosophie.
—Je ne suis pas philosophe, moi, monsieur le comte; je suis plutôt mécanicien. Tenez, le monde moral obéit, comme le monde matériel, aux lois de la statique et de la dynamique. Or, comme il est avéré que le vice inhérent à toutes les machines est la déperdition des forces par le frottement, il m’est avis que, dans la vie de famille, il convient de le supprimer quand on peut; alors ça marche tout seul.
—Ah! vous avez supprimé, les frottements dans la vie de famille?
—Permettez, répondit Berwick, je vais vous exposer cela très simplement. Moi, par exemple, j’ai épousé Laure Widmer, qui est une femme pétrie d’esprit, d’intelligence, etc., mais je ne vivrais pas avec elle dans une paix constante si je n’avais pris en tout la haute main.
—Et en quoi consiste cette haute main? demanda Paul d’un air intrigué.
—Mon Dieu! je répugnerais à parler de cela aussi crûment si j’étais un jeune marié… Pour éviter, toute discussion, je ne consulte jamais ma femme… Comme je tenais à ce qu’on ne me fît jamais aucune condition, j’ai commencé par ériger en principe que les délibérations seraient superflues.
—En tout?
—En tout.
—C’est là ce qu’on appelle subir l’amour sans le partager. Ce genre de passivité vous suffit?
—Le partager? Est-ce que nos femmes nous aiment? Et qu’est-ce, à proprement parler, qu’aimer?
—Cette question nous mènerait loin, monsieur Berwick, si j’essayais d’y répondre; mais là où l’amour n’existe point, je ne vois pas trop quel plaisir…
—Ah! un plaisir très borné, quand la fantaisie des personnes n’y mêle pas un peu d’imprévu! C’est comme le vin d’ordinaire qui, fût-il du bordeaux à huit francs, finit par faire regretter la piquette. J’avoue, du reste, que j’ai surtout eu besoin de toute mon autorité pour faire bonne figure vis-à-vis de la famille de ma femme, composée en grande partie de gens qui, à tort ou à raison, se croyaient le droit de me regarder de haut, parce que je suis un parvenu.
—Et alors, monsieur Berwick, vous avez un peu mis l’orgueil des Lussan à la raison?
—Oui et non! Je trouvais assez piquant de m’être adjoint une personne m’ayant sacrifié son origine nobiliaire. Elle subit d’ailleurs cette nécessité d’assez bonne grâce, mais ce n’est pas tout.
—Et que peut-il y avoir de plus?
—Eh bien! il y a eu pour moi des jours d’anxiété; car tout ne réussit pas quand on commence avec rien. Je pars d’un principe: dans mon opinion, les grâces de la femme doivent concourir à la fortune du mari. Ne vous cabrez pas! Deux époux sont deux associés; ne faut-il pas que chacun, dans la mesure de ses moyens, aide l’autre à arriver au but unique, la fortune? Pourquoi la femme profiterait-elle d’un bien-être acquis au prix des sueurs du mari exclusivement? Connaissez-vous une société dans laquelle les associés ne participent qu’aux profits sans avoir à supporter l’aléa des pertes? Dès l’instant que l’intérêt est commun, il ne convient pas que l’on puisse reprocher à l’autre de consommer sans produire. Quand on joue à deux la comédie sociale, il est bon de savoir monter tour à tour sur les planches et de remplir le rôle.
—Et, comme cela, vous aimeriez que Mme Berwick battît aussi la caisse pour la remplir?
—Oh! il y a tambour et tambour, comme il y a planches et planches! Mais c’est sur ce point qu’elle a été d’un rétif…
—Je croyais qu’en toutes choses vous aviez la haute main?
—Toujours est-il que, vivant dans l’opulence, elle ne m’a apporté jusqu’ici dans mes affaires nul concours. Elle reçoit mal les gens que j’ai le plus grand intérêt à ménager. Vous seul aviez fait exception jusqu’ici, et, comme un fait exprès, c’est presque de vous seul que je n’attendais aucun service, puisque, par sympathie, je ne me suis, au contraire, attaché qu’à vous en rendre.
—Ainsi, Mme Berwick fait grise mine à des gens à qui vous passez la main sur le dos?
—Eh bien, oui! s’écria le banquier avec une sorte d’emportement; j’ai à Paris, de passage, un correspondant étranger avec lequel je traite une affaire de la plus haute importance. Ce capitaliste éprouve, à n’en pas douter, un goût très vif pour Mme Berwick. Sans l’enhardir à l’excès, elle pourrait répondre en quelque façon à la faveur que cet étranger lui témoigne. Entre forfaire à ses devoirs et blesser des sentiments délicats et tendres, il y a de la marge, et elle ne donne que des camouflets à un homme de qui j’attends l’avenir, peut-être le salut de ma maison! Je prétends que, si une femme a de la coquetterie (et toutes en ont!), il vaut mieux que cela profite à son mari qu’à elle seule. Et enfin, si une femme a un amant, elle doit au moins atténuer sa faute envers son mari par des avantages qu’il en recueille, sans savoir d’où ils viennent, et qui l’indemnisent.
L’excellent Berwick s’animait et ricanait si agréablement, en tenant ces propos, que Paul, de plus en plus stupéfait, n’eut pas le courage de lui déclarer qu’il le tenait tout simplement pour un drôle. Mais d’un entretien aussi scandaleux il recueillit cette leçon que la beauté de Laure était mise à prix et qu’au profit de la caisse conjugale, on l’engageait à fouler aux pieds le contrat.
L’indignation de M. de Breuilly était peut-être moins forte que son dégoût. Toutefois, il se demanda s’il était bien sûr que Berwick ne le tînt pas pour un amant de Laure, duquel, à défaut du soupirant étranger en vedette, le banquier pensait à tirer parti.
Berwick savait bien que Paul s’était présenté chez lui sous les auspices d’anciens souvenirs de famille; mais le comte, de son côté, était sûr qu’à un homme de cette trempe la fille de Charlotte, n’avait jamais parlé du lien mystérieux qui l’unissait à Paul, ni surtout de la tragédie sanglante qui avait rompu ce lien.
M. de Breuilly se sentait rougir en pensant être considéré par le banquier comme un amant en titre, à qui Berwick tendait la main en lui donnant à dîner.
Peu s’en fallut qu’il n’éclatât; mais le salut de Laure, qu’elle-même avait remis entre ses mains, lui sembla plus précieux que l’éclat d’une rupture, et, après avoir pris congé du banquier sur le seuil du Café anglais, dans les termes d’une amitié et d’une gratitude ironiques pour son amphitryon, il sauta en voiture pour aller écrire à Laure la lettre suivante:
«Ma chère Laure,
«Vous m’avez prié de découvrir les secrets desseins de votre mari: vous n’avez pas eu le courage de me faire part des insinuations infâmes auxquelles vous étiez en butte et dont vous ne deviniez que trop le sens et la portée. Je comprends votre réserve.
«Je sors d’une entrevue avec M. Berwick. Vos craintes n’étaient malheureusement que trop fondées. J’éprouve trop de dégoût pour vouloir entrer dans le détail de notre conversation; je résumerai en deux mots l’impression qui m’en est restée:
«Votre mari, je l’ai deviné, est sur le chemin de la ruine. C’est en vous que gît sa dernière espérance. Il veut vous vendre! Il veut escompter son déshonneur, et c’est sur le vôtre qu’il tentera de reconstruire l’édifice de sa nouvelle fortune. Le nom de l’amant importe peu, vous serez au plus offrant et dernier enchérisseur!
«Vous avez à choisir entre deux partis: résister ou fuir! Résister! Est-ce possible? J’en doute. Vos deux volontés seront opiniâtres. Vous ne céderez jamais, lui non plus.
«Fuir! Peut-être serait-ce plus sage, mais où’? Comment? Laure, vous avez un ami, mieux que cela, un père, disposé à tous les sacrifices pour sauver son enfant. A quelque parti que vous vous arrêtiez, comptez sur moi. Dans les deux cas, je suis à vous. Décidez!
«PAUL.»
Cette lettre, que Mme Berwick avait reçue en partant pour le Bois, elle la lut, tandis que ses chevaux l’entraînaient trop rapidement pour que nul ne pût voir ce qu’elle tenait; elle réfléchit que, pour répondre à M. de Breuilly avec plus de sûreté, il valait mieux ne pas attendre d’être rentrée. Elle déchira une page de son carnet et, au détour d’une allée qui semblait presque déserte, ayant fait arrêter sa voiture, elle traça au crayon ces seuls mots:
«Je ne sais quel parti prendre. Pensez et agissez pour moi.»
La lettre de Paul, déjà froissée, gisait aux pieds de Laure, dans le fond de la voiture.
En ce moment, quelqu’un arrivant par derrière avec une autre personne que, dans sa préoccupation douloureuse, Laure n’avait pas remarquée non plus, tourna le bouton de la portière et invita son acolyte à monter.
Mme Berwick reconnut son mari et, dans son compagnon, un «vieux beau», Dalmate à breloques et à bagues, auquel elle avait, depuis quelque temps, fait défendre sa porte. Ce dernier se présenta tête nue et d’un air aussi avenant que le comportaient sa moustache en crocs et son œil fourbe. Elle salua du geste en cachant lestement son carnet, tandis qu’instinctivement, du pied, elle cherchait par terre la lettre de Paul pour la soustraire à toute curiosité; mais son pied ne trouva rien, et elle comprit qu’en ouvrant la portière, Berwick avait déjà ramassé ce papier révélateur.