Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I

Marceline Desbordes-Valmore · Chapitre 13 sur 42

Pages du PDF

Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I

La Petite Amateur de Crème.

Et, quand il vint en pleurs raconter son histoire, On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants. «Il ne ment pas, dit-on, il tremble! il saigne! il pleure! «Quoi! c'est donc vrai, Colas?» Il s'appelait Colas.

«Nous avons bien ri tout-a-l'heure;

«Et la brebis est morte! elle est mangée...hélas!» On le plaignit. Un rustre, insensible à ses larmes. Lui dit: «Tu fus menteur, tu trompas notre effroi: «Or, s'il m'avait trompé, le menteur fût-il roi,

«Me crierait vainement aux armes.»

Et vous n'êtes pas roi, mon ange, et vous mentez! Ici, pas un flatteur dont la voix vous abuse;

Vous n'avez point d'excuse.

Quand vous aurez perdu tous les cours révoltés, Vous ne direz qu'à moi votre souffrance amère,

Car on ne ment pas à sa mère.

Tout s'enfuira de vous, j'en pleurerai tout bas;

Vous n'aurez plus d'amis, je n'aurai plus de joie: Que ferons-nous alors? Oh! ne vous cachez pas! Prenez un peu courage, enfant; que je vous voie; Vous me touchez le coeur, j'y sens votre pardon; Allez, petit chéri, ne trompez plus personne; Soyez sage, aimez Dieu, priez qu'il vous pardonne;

Il est père, il est bon!

 

LA PETITE AMATEUR DE CRÈME.

Une chambre au laitage était ouverte sur le grand jardin où Félicité se promenait et où Félicité s'ennuyait. Car il n'y avait plus alors ni fruits ni fleurs dans le grand jardin, et Félicité, qui avait cinq ans, aurait voulu qu'il y eût toujours des fruits et des fleurs.

Sautant sur un pied, puis sur l'autre, pour faire du bruit dans les feuilles sèches et ne s'amusant pas du tout de cette aride musique, elle entra dans la chambre fraîche où l'odeur de laitage et de crème lui fit venir l'eau à la bouche, ce qui dégénéra en une mauvaise pensée!

Au lieu d'attendre et de dire:—Ma tante ( Félicité était chez sa tante), voulez-vous me donner un peu de ce bon lait qui sent si bon? ce que sa tante eût fait avec tendresse; car elle était comme beaucoup de tantes, remplie d'amour pour les enfans. Eh bien non, Félicité aima mieux se préparer un long ennui; car une faute trouble bien des jours, quand même ils seraient pleins de soleil, pleins de fleurs et d'aventures merveilleuses.

Félicité traîna audacieusement une table sous la longue planche où reposaient les vases pleins de lait, quelques-uns en terre, quelques autres en cuivre brillant comme de l'or. Il est certain que cette exquise propreté ravissait les yeux en les attirant.

Après quelques efforts et par le secours d'une chaise, elle se trouva sur la table, les bras tendus et la tête levée comme un petit chat trop faible encore pour sauter et atteindre une proie éloignée. Comme par un avertissement du ciel, qui laisse toujours le temps de la réflexion avant de commettre le mal, elle en était encore, comme on dit, à une lieue. Mais elle fit la sourde et ne voulut pas entendre sa conscience lui crier tout bas: Va-t-en!

Elle resta, redescendit de la table, parvint, avec un travail qui redoublait sa soif, à poser celle lourde chaise de campagne sur la table déjà bien haute, et mit encore par dessus un escabeau qui servait à traire les vaches. C'était comme une montagne, un vrai mât de cocagne; car la crème était au bout! sa tête blonde, y entra jusqu'à ses épaules.

Sa généreuse tante en eut pitié. La voyant chanceler sous le double poids de son repentir et du chaudron de cuivre, elle la recueillit dans ses bras, trempée comme d'un naufrage, coiffée de ce vilain bonnet qui la couvrait, je vous assure, de plus de honte encore que de lait.

Ce n'est pas tout; c'est rarement tout quand il s'agit d'expiation et de regret: ses petits cousins entrèrent et se mirent à crier contre elle: «Ah! ah! Félicité! ah! ah! Félicité!» Les genoux de Félicité tremblaient, et la punition était bien grande!

On la conduisit, avec quelques égards cependant, on en doit même au coupable qui ne peut se défendre; on la conduisit jusqu'à la porte de la rue, où les passants se demandaient: «Pourquoi cette petite sa tête blonde, y entra jusqu'à ses épaules.

Sa généreuse tante en eut pitié. La voyant chanceler sous le double poids de son repentir et du chaudron de cuivre, elle la recueillit dans ses bras, trempée comme d'un naufrage, coiffée de ce vilain bonnet qui la couvrait, je vous assure, de plus de honte encore que de lait.

Ce n'est pas tout; c'est rarement tout quand il s'agit d'expiation et de regret: ses petits cousins entrèrent et se mirent à crier contre elle: «Ah! ah! Félicité! ah! ah! Félicité!» Les genoux de Félicité tremblaient, et la punition était bien grande!

On la conduisit, avec quelques égards cependant, on en doit même au coupable qui ne peut se défendre; on la conduisit jusqu'à la porte de la rue, où les passants se demandaient: «Pourquoi cette petite fille a-t-elle un si grand pot de cuivre sur la tête?»

Un triste et humiliant silence suivait cette question qu'elle entendait sous l'espèce de prison sonore où bruissaient les paroles que l'air y faisait entrer, et l'on s'en allait pour en causer par la ville.

Sa tante, qui avait défendu à ses petits cousins de renouveler le charivari, eut la bonté de ne lever sa coiffure que lorsqu'elle fut rentrée tout au fond de la maison, afin que personne au moins ne vit son doux visage si blanc de crème et si rouge de honte, que je n'essaie pas de vous le peindre.