Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I
Le Pélican ou les Deux Mères
Henri n'emprunta plus rien, Sa mère lui fit comprendre: que l'emprunteur de profession n'est qu'un voleur prudent.
LE PÉLICAN OU LES DEUX MÈRES
Tout perdu dans les soins de sa jeune famille, Sur la vague qui passe, et qui roule, et qui brille, Un pélican s'incline, et saisit des poissons Qu'il offre en espérance à ses chers nourrissons.
Sans affaire, et livrée à l'amour d'elle-même, L'autruche, en digérant, vient le long du rocher. Son repas est fini, qu'aurait-elle à chercher?
Elle porte tout ce qu'elle aime.
«Grand dieu! d'où venez-vous? dit-elle au tendre
oiseau
Dont la poitrine est ouverte et sanglante.
Sortez-vous d'un combat, d'un piège, d'un réseau? Le coup est-il mortel? j'en suis presque tremblante. Parlez donc! quelle flèche ou quel ongle assassin
Vous déchira le sein?
Vous faites peur.—C'est moi, c'est un peu de ma vie, Répond le pélican à sa pèche assidu.
Vous allez me porter envie:
Mes petits avaient faim; mon sang n'est pas perdu, Je l'ai versé pour eux.—Quoi! dit l'autre irritée; Votre sang... taisez-vous! on ne peut sans horreur Supporter dans l'amour cet excès de fureur;
Il soulève, il repousse, et j'en suis révoltée. Vous perdez le bon sens, vos petits vous tueront,
Et les oiseaux riront.
Laissez ces préjugés aux tendres tourterelles. L'amour est un besoin qu'il est doux d'éprouver, Mais je n'aurais point d'oeufs s'il fallait les couver.
Quel emploi, quel ennui d'étendre ainsi les ailes, De garder la maison, d'y mourir de chaleur! L'hymen n'est donc pour vous qu'un travail, un
malheur?
Se torturer le flanc, s'appauvrir l'existence, Mourir pour satisfaire à l'importune instance
De petits jeunes dévorants,
Dont les cris déchirants
Troublent et le somme et la veille!
D'en parler seulement je me blesse l'oreille.
Ce fanatisme fait pitié;
Toutefois, s'il est temps, écoutez l'amitié.
Mon exemple peut vous instruire;
Loin de couver, de me détruire,
Au hasard je laisse mes oeufs:
Le ciel veille sur moi, le ciel veille sur eux. Je ne me charge pas de ce soin haïssable. Je suis mère pourtant, je les couvre de sable. Si la pluie et l'orage, et les vents tour à tour, Ne les écrasent pas avant de naître au jour,
Si le milan ne les dévore,
La chaleur du soleil enfin les fait éclore:
La nature en prend soin, et tous les éléments Composent mieux que moi leurs premiers aliments. Ils s'envolent alors et vont chercher fortune. Je n'ai pas supporté leur enfance importune.
Ce qu'ils deviennent, je ne sais:
Je me porte bien, c'est assez.