Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I

Marceline Desbordes-Valmore · Chapitre 8 sur 42

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Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I

Deux Chiens.

—Eh bien! dit sa mère: qu'exiges-tu de plus que le bonheur de lui donner? veux-tu qu'elle ait un coeur et une voix pour te remercier quand c'est toi qui lui dois de la reconnaissance? confie-moi ta fille à élever, chère enfant, je t'apprendrai le métier de mère: il est difficile! crois-tu que ce soit parce que tu es parfaite que je ne peux me résoudre à te fouetter? c'est parce que je t'aime et que je n'exige pas qu'une tête si petite que la tienne comprenne ce que j'ai appris depuis si longtemps. Sois donc pour la poupée ce que je suis pour toi. La maman d'Inès s'éloigna après l'avoir tendrement embrassée.

Inès demeura au milieu de la chambre jetant de longs regards vers le coin où la disgraciée lui parut triste, elle s'en approcha de meuble en meuble et lui dit enfin à l'oreille:

—Viens, je t'aime encore. Je n'exige pas qu'une tête si petite que la tienne comprenne ce que j'ai appris depuis si longtemps!»

Pour tes enfants, chaque parole nouvelle porte on bon ou un mauvais enseignement.

 

DEUX CHIENS.

Deux vrais amis, deux chiens arrêtés dans la rue, Causaient, s'entreplaignaient du départ des beaux

jours,

Ceux qu'on nomme l'enfance et qu'on rêve toujours, Cette aurore si vive et sitôt disparue!

O jeux sans esclavage! ô festins enchantés! Par tout ce qui s'en va vous êtes regrettés;

On ne connaît chez vous de maître qu'une mère; Et cette ambitieuse est facile à servir:

Le bonheur du plus faible est sa seule chimère; C'est à force d'amour qu'elle veut asservir!

Les deux chiens en pleuraient. Les chiens ont-ils une

ame?

Ce qui les fait penser, est-ce un peu de la flamme Qui me luit: Dieu le sait? ils pleurèrent d'abord, Grincèrent au présent et s'attristèrent fort. Puis, celui qui des deux aimait encore à rire, Cria: nous sommes fous, je suis prêt à l'écrire, Rappeler au bonheur devrait être un plaisir; Le bien qui fut mon frère est plus sûr qu'un désir, Et nous le déplorons à nous rendre malade; Nous regardons la vie avec des yeux troublés; Le soleil est-il mort? les deux sont-ils voilés? Nos pieds sont-ils aux fers? courons, mon camarade!

—«Vous m'égayez toujours! répond le moins heureux, Le moins libre, je pense, et le moins amoureux, Dont la condition semble seule adoucie

Par l'honneur d'être chien d'un lord,

Et par l'anneau qui ferme avec un secret d'or

Sa cravate en cuir de Russie.

«Oui, frère, touchez-là; nous sommes un peu fous; Mais je veux, dès demain, l'oublier avec vous: Nous recevrons demain; je veux dire mon maître, L'hôtel sera bruyant; voulez-vous le connaître? C'est là: venez demain! mais pour y pénétrer, Ne vous fourvoyez pas: laissez d'abord entrer Les parents, les amis: par un orgueil étrange, Mon maître pour les siens jamais ne se dérange, Car mon maître est très noble et ne leur doit qu'un pas. Mais lorsque vous verrez dans ses jeunes appas, Une belle...une fleur! de son frêle équipage

S'élancer en oiseau sur le bras de son page, Entrez sans vous courber, sans craindre les refus: Quand mon maître la voit, mon maître n'y voit plus! Et de rire, un landau roulant vient les distraire. «La porte s'ouvre; adieu, je vous quitte, mon frère; Car on siffle après moi. Quand il revient des champs, Mon maître autour de lui veut avoir tous ses gens.»

Castor pressant le pas médite sa parure,

Il n'avait de six mois démêlé sa fourrure,

Car son maître est si pauvre et si peu glorieux,

Et si laborieux!

L'artisan voit sitôt la fin de sa journée,

Qu'il pèse le moment comme un riche, l'année. Du luxe leur grenier n'offrait pas le tableau, Et Castor se baignait quand il tombait de l'eau. Il en cherche ce soir: on ne veut pas déplaire; On égaie un festin d'une robe plus claire,

Et sans l'anneau doré de ses frères les lords, Il lava sa misère; elle fut belle alors!

Quand il sortit lavé, les chiens du voisinage, Une blanche levrette à l'avril de son âge.

Qui déjà le voyait d'un oeil humide et doux, Accourut pour savoir, ils accoururent tous: Il conta sa fortune à l'amante modeste,

Et puis plus bas: «ce soir je vous dirai le reste.» La tremblante levrette entendit ses adieux, Le salua pensive et le suivit des yeux.

Ce jour gros d'une fête éclate d'espérance; Et revêt pour Castor sa plus rose apparence; Il va cueillir ses fruits au toit de l'amitié,

Et du bonheur qui mange apprendre la moitié! Tous les gardiens sont hors de la cuisine; ô joie! La broche tourne seule; on flaire! on peut choisir; L'eau leur en vient du cour et prêts à s'en saisir,