Le Nom des singes
Chapitre X
X
Bizarre endroit, cet hôtel désert, fit le psychiatre-chaman. Mais poursuivez, Golpiez.
Cette nuit-là il ne dormit pas, dit Fabian, puis il s’endormit, puis il se réveilla en sursaut à cause d’un cauchemar.
La Chikraya était allongée près de lui, dans le lit sans draps, aux couvertures durcies par la crasse, amidonnées par ce qui était sorti du corps de précédents voyageurs. Elle avait une position d’amoureuse, cuisse gauche et hanche gauche appuyées contre lui, mais elle ne sommeillait plus, et bientôt elle se tourna sur le flanc, posant avec mollesse sa main entre les jambes de Fabian, mais il sentit qu’elle ne jouait plus avec lui et qu’elle guettait, qu’elle écoutait le bruit des armes automatiques, dans la distance. Elle tâchait de comprendre ce qui se passait à la périphérie de Yaguatinga. Ensuite elle se dressa sur un coude afin de mieux entendre. A chaque respiration la pointe d’un sein effleurait le bras de Fabian et se retirait, le frôlait et se retirait.
Fabian avait l’impression d’avoir toujours aimé cette femme à la folie et d’avoir partagé avec elle des centaines et des centaines de nuits en complicité et en vertige.
Tous deux maintenant ils écoutaient.
Dehors se succédaient de lointaines mitraillades. Dans la banlieue la guérilla devait prolonger une réunion par des luttes de tendances, ou bien un groupe avait croisé le chemin d’une patrouille gouvernementale, ou bien encore la patrouille exorcisait ses peurs en tirant sur des chiens errants, sur des chauves-souris, sur des Cocambos ivres morts.
La Chikyraya, à présent, ne remuait plus, figée peut-être dans son guet ou peut-être déjà replongée dans l’inconscience. Elle avait eu tout à l’heure une manière passionnée de suruquer, presque barbare, brutale, presque suicidaire, comme si elle avait voulu éprouver avec Fabian, en un seule fois, ce que normalement elle aurait dû mettre des semaines à découvrir, des mois entiers, ou comme s’ils fêtaient leurs retrouvailles après une interminable séparation, après des années de sang et de solitude et plusieurs morts successives. Ils avaient peu parlé, ils n’avaient pas ressenti le besoin des mots pour s’étourdir l’un en l’autre. Dès l’instant où ils s’étaient souri dans l’entrée noire de l’hôtel – dans l’entrée de ce lieu incertain qui avait quelque rapport avec un hôtel –, dès l’extinction de la lumière ils avaient conclu un pacte qui faisait l’économie du langage, et ensuite cette harmonie silencieuse s’était enrichie à chaque étape de leur rencontre, tout d’abord quand elle s’était déshabillée en l’attirant vers elle, puis vers le lit qu’on ne voyait pas dans la dense ténèbre de la chambre sans fenêtre, et ensuite quand ils s’étaient entremêlés, quand elle le guidait vers les envers de sa chair qu’elle ouvrait pour le recevoir, et ensuite quand ils folâtraient et soupiraient, quand ils jouissaient.
Fabian tentait de se nettoyer des odieuses images de son cauchemar, et on reconnaissait sans doute un appel plaintif dans sa façon de se tenir immobile, car au bout de deux ou trois minutes la Chikraya chuchota :
Raconte-moi ce que tu as vu en rêve, mon Jucapira.
Il se rapprocha d’elle un peu, cherchant le contact de sa poitrine, de son ventre. Il ne souhaitait pas raviver ce qui stagnait en demi-ombres aux marges de sa mémoire.
Il lui posa une question sur la guérilla et les bruits de la nuit.
Oui, dit-elle. Vraisemblablement un des groupes contrôlés par Pomponi.
Pomponi ? demanda Fabian.
Je t’envie d’ignorer l’existence de ce personnage, dit la Chikraya.
Espacées, avec de larges pauses mal explicables, les rafales de pistolet crevaient le néant puis s’y réintroduisaient. C’était à une sortie de la ville, vers le poste militaire, près des décharges. A cause du sabotage des générateurs électriques, les rues de Yaguatinga restaient noyées sous la non-lueur du ciel. Une faible brise balayait la voie ferrée et poussait hors des rails les échos de l’affrontement.
Raconte-moi ton rêve, répéta la Chikraya.
Si on néglige deux orifices d’aération situés sous le plafond, il n’y avait dans la chambre aucune ouverture.
On respirait de la poussière.
Fabian changea de position. Il serra l’Indienne contre lui. Les cheveux à odeur de feu de camp coulèrent sur lui, sur son visage.
Il alla pétrir l’arrondi de l’épaule, le bras potelé de la Chikraya, il promena la main sur ses seins, remonta ensuite jusqu’aux graines de yacaratia accrochées à son oreille.
Il était plus maigre qu’elle.
Elle lui entoura les jambes avec sa jambe droite.
A tous deux il semblait confusément qu’ils s’étaient souvent, autrefois, ainsi accolés et endormis.
Je rêvais que je me dirigeais vers les sources de l’Abacau et que je les avais dépassées, dit-il. On ne trouve plus un seul Indien à cette hauteur. Même les Jabaanas ne fuient pas si loin. Même les Cocambos. La pirogue se balançait. L’eau couverte de plantes pourtant ne frémissait pas. J’avais atteint un lac, un grand lac. La nuit s’achevait. Je tremblais de fièvre. Quand je fouillais dans les replis de mon esprit afin de savoir qui j’avais été, j’extrayais des guenilles boueuses qui semblaient surtout avoir appartenu à d’autres. Je me salissais à ces souvenirs sans les comprendre. Je savais qu’on m’avait tué après un long interrogatoire, qu’on m’avait tué au bord d’un fleuve, qu’on m’avait tué dans la forêt puis laissé dériver dans les marécages, qu’on m’avait tué au fond d’une cour puis jeté à l’eau...
Ne te disperse pas dans les détails, intervint la Chikraya.
Elle avait la voix cassée, comme souvent les Indiennes après l’amour.
Tu te rappelles la légende de la Cobra Grande, de la Mère-de-toutes-les-eaux, demanda Fabian, l’histoire de ce serpent qui habite l’inexistence ? Je rêvais qu’il nageait en ma direction pour enfin mettre un terme à mon voyage. C’était un anaconda immense. Je n’avais pas peur. Il dressait la tête très haut au-dessus de la surface du lac. Il ne laissait pas de sillage derrière lui dans les herbes, les algues jaunes.
J’ai l’impression que tu inventes, dit la Chikraya. Ce n’est pas cela que tu as vu en rêve.
Oui, ma petite Chikraya, dit Fabian. J’invente.
Je te connais par cœur, dit la Chikraya.
Ils s’interrompirent pour s’assurer que les crépitements et les explosions se maintenaient à proximité du poste militaire, c’est-à-dire loin de l’hôtel, à des rues et des rues de distance.
Allez, raconte, insista-t-elle.
Non, je préfère inventer, dit Fabian. Dans mon cauchemar il t’arrivait un malheur et je ne pouvais rien faire pour l’empêcher. Je te perdais.
Elle rit, elle lui mordillait les cartilages de l’oreille, la naissance du cou.
Je ne veux plus te perdre, même en rêve, continua Fabian.
Tu es gentil, mon Jucapira, dit la Chikraya. Je t’adore.
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