Le Nom des singes
I. La Surface des Eaux
I
LA SURFACE DES EAUX
O ceanofPDF.com
I
La révolution était morte une fois de plus et même très morte. J’avais honte d’avoir participé à ce ratage.
Oui, on a compris, s’impatienta Gonçalves, le psychiatre.
Je m’étais remis à mentir, chaque jour augmentant la dose d’invraisemblable, chaque nuit cherchant à oublier, à m’éloigner de...
Assez, Golpiez ! cria Gonçalves.
Il gesticulait avec à la main des plumes, un collier de plumes.
Racontez-moi du solide au lieu de gémir, dit-il. Au lieu de vous complaire dans les abstractions idiotes. Vous savez bien que pour nous la mort n’a aucune réalité. L’inexistence primitive, oui. La boue, oui. Mais pas la mort.
Fabian se passa le creux du bras sur le visage. Une averse avait transformé l’après-midi en fouillis crépusculaire. La chaleur moite avait augmenté dans le cabinet de Gonçalves. La sueur s’accumulait sur les cils de Fabian. Les gouttes grossissaient puis tombaient. Fabian avala sa salive. De l’autre côté de la fenêtre les lianes finissaient de ruisseler et, aux endroits qui avaient retrouvé leur couleur terne de vieille corde, des bêtes rampaient.
La révolution retournait à son inexistence primitive, reprit Fabian. Nous aussi. L’air humide ne bougeait plus, il y flottait des traînées de gangrène végétale. Je sentais mon corps changer, ma voix, mon vocabulaire, mes rêves. Je me réintroduisais dans ma véritable nature.
C’est-à-dire ?
Le psychiatre posa la question, puis à son tour il observa les arbres, la verdure maintenant moins dégoulinante, et sur la verdure la faune qui faisait sa réapparition, les petits serpents, les iguanes divers, plusieurs sortes de mille-pattes.
Enfin je redevenais indien, dit Fabian.
Foutaises, grommela Gonçalves. Et cessez de vous épancher à la première personne. Vous allez me modifier ça, et en vitesse.
La barque, dit Fabian. La barque dérivait.
Narrez ! commanda Gonçalves en agitant devant son malade la parure de plumes et une petite calebasse où les graines desséchées grésillaient.
Fabian voyait mal le détail des broussailles qui l’entouraient. La fièvre des marais se combinait à l’obscurité pour modifier sa perception du vrai, du luxuriant, des obstacles.
Il avançait de biais, porté par la pirogue, lentement, et, pour conter ce qu’il y avait eu d’abord, pour remonter jusqu’à l’idée de naissance ou de renaissance – jusqu’à ce début de l’histoire que Gonçalves si souvent exigeait d’entendre –, il décrivit une toile d’araignée suspendue en barrage au-dessus du chenal. Il évoqua le contact de la soie agrippeuse, sur ses lèvres la texture et le silence hostile du piège. Sa tête prisonnière se débattait sans force, soudain ivre d’une déception anxieuse, car le bruit de ce qui aurait dû craquer ne venait pas ; les attaches d’apparence frêle ne craquaient pas, elles résistaient, les fils tremblaient d’une rive à l’autre et ne craquaient pas. Quelque part hors de l’eau la pagaie vainement tournoyait, touchant des roseaux, des branches. Cela produisait un mince vacarme. Puis quelque chose se rompit. La pirogue glissait entre les nénuphars et les mousses de surface, et maintenant Fabian entraînait derrière lui des déchirures. Dans ce sillage il y avait des boules de sciure animale, du colibri en décomposition, des brindilles réticentes, des fragments d’insectes. Tout frissonnait.
Fabian économisait sa respiration à l’intérieur de la toile. Il ne réussissait pas à s’en libérer. J’ignore s’il avait peur ou non. L’engourdissement l’avait gagné.
Et l’araignée ? se passionna Gonçalves. Quelle espèce ? Une caranguejeira ? Quelle espèce de caranguejeira ? Taille, poids ? Une janduparaba ?
J’essaie de reconstituer, mon docteur, prétendit Fabian. Mais je bute sur la limite extrême du souvenir, où rien de précis ne se détache.
Une jandupichuna ?
Je ne sais plus, mon docteur. Je demeure collé et engourdi sur cette frontière, tandis que vont et viennent en mes narines des bouffées fétides de marécage.
Donc vous respiriez, ricana le psychiatre. Très joli détail, très schizophrène de retenir sa respiration en face du danger. Néanmoins vous respiriez.
Oui, dit Fabian. On avait dans les fosses nasales des relents d’excréments écailleux, des gaz moisis... Je...
Suffit, Golpiez ! L’analyse de la puanteur n’est pas à l’ordre du jour. Progressez jusqu’à l’araignée. Une nhanduguaca ? Une tarentule ? S’était-elle contractée dans les épaisseurs du sous-bois ? Se ruait-elle ?
Fabian se tortilla sur son siège, sur le fauteuil de dentiste que Gonçalves avait hérité du praticien précédent et qui servait à présent pour les interrogatoires auxquels devaient se soumettre, trois fois par semaine, les malades envoyés par le service sanitaire de la municipalité. Les anciennes ponceuses à canines, le bras articulé, les tuyaux en caoutchouc dansotèrent. Le psychiatre haussait le ton, il secouait les accoudoirs, il se pencha vers Fabian, il brandissait chamaniquement les calebasses, les pennes jaune vif, rouge vif, il criait.
Je vous écoute, parlez ! rugit-il.
Et la touffeur du cabinet : comme dans les profondeurs détrempées de la forêt.
Et l’haleine de Gonçalves : comme au bord des pires bauges à crocodiles.
Et depuis les aisselles de Fabian et le long de ses flancs : de nouvelles rigoles tortueuses. Sur son ventre tout était mouillé. Lutter semblait de plus en plus difficile, ou même simplement apprécier la situation, savoir ce qui arrivait. Je me balançais au-dessus des algues brunâtres, des lentilles d’eau. Tant chargé était le liquide que les vaguelettes n’avaient pas de reflets.
Dites donc, Golpiez, intervint encore Gonçalves. Donnez aux choses un nom correct. Lentilles d’eau, algues brunâtres. Je vous cite. On croirait assister aux aveux d’un touriste impérialiste. Faites un effort. La nomenclature indienne n’est pas pour les chiens.
J’ai la mémoire en lambeaux, se plaignit Fabian. Souvent le vocabulaire essentiel m’échappe.
Balivernes, gronda Gonçalves.
Sous la blouse blanche du médecin-chaman on apercevait le maillot de corps troué, ainsi que la peau elle aussi trouée : par les tiques, les larves, les maladies. Au sommet de la poitrine très maigre la sueur sourdait sans discontinuer. Puis Fabian regarda ailleurs.
Donc, l’araignée, insista Gonçalves.
Donc l’araignée, répéta Fabian avec une veule docilité. Entre feuilles et eau je la voyais nerveuse, une de ces caranguejeiras phénoménales que les Cocambos appellent janduçus, une janduçu grosse comme votre main, mon docteur, et à peu près de la même couleur, aussi laide, avec le majeur et l’annulaire cabrés en menace. Je n’avais pas lâché la pagaie, sans adresse je la remuais pour faire reculer l’embarcation ou pour sectionner la passerelle qui me reliait à la janduçu, à la grenaille brillante qui tient lieu de regard chez les bestioles de ce genre, et aucun de mes gestes n’aboutissait, la passerelle cheminait en tremblotant jusqu’à mes cheveux ou ma bouche. Finalement le cauchemar tourna à mon avantage. La janduçu était tombée, elle gargouillait parmi les igabas et les amambis et les fleurs pourpres tachées de vase. Tous deux nous nous désarticulions avec rage, moi pour me dégager de l’écheveau, elle pour regagner la rive ou pour prendre la pirogue à l’abordage.
Synthétisez, Golpiez, soupira Gonçalves. On a suivi, pas besoin de nous assommer avec du superflu.
Je surveillais les évolutions de la nageuse, dit Fabian. Je la vis gigoter moins fort. Puis elle coula.
Il y eut une pause entre les locuteurs. On suffoquait. Chacun épongea ses larmes saumâtres.
C’est tout ? finit par demander Gonçalves.
Déçu.
Je ne vois plus rien, dit Fabian.
Contrit.
Je suis fatigué. J’aimerais que l’image persiste, mais elle s’efface. Quelque chose s’est terminé.
Quelque chose s’est terminé ? Vous voulez rire ! éclata le psychiatre. Tout commence, au contraire ! Nous sommes en pleine entame ! Creusez plus loin, Golpiez ! Au-delà de ce qui s’efface !...
Comme Fabian restait bouche cousue, Gonçalves se leva. Au passage il avait giflé le bras articulé du fauteuil dentaire. Au-dessus de la tête de Fabian la roulette vagabondait à des altitudes variables. Un jouet au bout d’un élastique.
Nous fouillerons, Golpiez ! Je n’en démordrai pas ! tempêta le médecin-chaman.
On comptait trois fenêtres dans le cabinet. Deux étaient obturées par des nattes de raphia. Sous la troisième des perroquets se livraient à des joutes oratoires. Il fallait hurler pour vaincre cette stridence affreuse.
Gonçalves tira un rideau devant la fenêtre de droite, la troisième, celle par laquelle jusque-là on avait pu admirer le quotidien d’une rue de Puesto Libertad, la gamme des verts d’après la pluie, les arbres qu’alourdissaient les racines aériennes et la faune locale.
Diapothérapie, annonça le psychiatre. On va enquêter d’une autre manière. On va aller vers le début d’une autre manière.
Comme vous voudrez, mon docteur, balbutia Fabian.
La pénombre avait atteint déjà un degré suffisant de densité. Toutefois Gonçalves s’excita une minute sur le mécanisme bloqué d’une persienne, il se tint une minute devant la fenêtre de gauche, à proférer des insanités et à cogner et cogner sur des engrenages gluants de pollen gluant, à traire colériquement des cordons immondes, couverts d’animalcules décédés et de blattes retournées à leur inexistence primitive. La persienne ne réagissait pas. Gonçalves alors la méprisa.
De toute façon, dit-il, l’obscurité trop grande vous endormirait. Je vous connais, Golpiez ! A la moindre occasion vous fuyez les boues de la réalité pour aller patauger dans vos rêves ! Je vous connais comme ma poche !
A présent il installait l’appareil de projection sur son bureau, au milieu des pots de fleurs et des objets indiens qui avaient appartenu à la collection particulière du dentiste. On avait là un petit bloc de ferraille issu d’un surplus militaire de l’ère insurrectionnelle, une lanterne magique parsemée de tigrures kaki et gris sable qui créaient un effet de camouflage. C’était un modèle robuste, capable de fonctionner en temps de guerre et de révolution et en toutes circonstances et n’importe où, même ici, à Puesto Libertad, où l’électricité était coupée depuis des lustres. Gonçalves bouscula des orchidées qui lui barraient la route, et il écarta des parures en plumes de toucan et des tambours sacrés et des bols à masato et des bracelets en crocs de jaguar, et il fourragea dans un tiroir pour en retirer du matériel psychotrope supplémentaire (un briquet, trois poignées de diapositives, une sarbacane destinée à être pointée sur tel ou tel détail significatif de l’image), et ensuite il alluma la lampe à pétrole située derrière le passe-vues.
La flamme vacilla puis se stabilisa. Elle émettait une clarté jaune. Sur le mur que fixait Fabian, entre les arbustes d’appartement et les cache-sexe cocambos en cuir de tapir, un espace vierge s’étendait. Là allaient scintiller les photographies choisies par Gonçalves.
Ce n’est pas la première fois que nous travaillons comme ça, mais je vous rappelle les règles du jeu, dit le psychiatre. On considère qu’il n’y a pas de différence entre votre mémoire et ce qui apparaît sur le mur. Vous n’avez pas le droit d’hésiter ni le droit de rester muet. Par principe on considère que vous ne pouvez même pas tenter un mensonge. Je me suis bien fait comprendre ?
Fabian plissa les yeux. Il se concentrait. Il avait devant lui un des méandres de l’Abacau, une courbe du fleuve qui ressemblait à des milliers d’autres courbes, avec sa rive touffue et sans éclaircie, très belle mais peu accueillante. Dans les criques on notait des effondrements de glaise rouge, des accumulations de branches et de racines qui auraient rendu pénible l’accostage. Les arbres se pressaient les uns contre les autres et l’eau boueuse ne les réfléchissait pas.
Votre lexique, Golpiez ! s’échauffa Gonçalves. Votre langue ! Vous n’êtes pas le seul Indien dans la salle ! Nous sommes entre Jucapiras !... Ne m’obligez pas sans arrêt à le dire !... De quels arbres parlez-vous ?
Muiracutucas, guacuris, jacarandas, mamauranas, iebaros, énuméra Fabian. Sur la gauche un cajuçara difforme, en pleine floraison, dans la première crique des rameaux de garapuvu, dans la deuxième crique un tronc mort d’ararani, dans la troisième crique...
Compris, fit Gonçalves. D’accord.
A l’extérieur du cabinet, dans le passage 6 de Mayo et plus loin, sur l’avenue du Drapeau qui descendait jusqu’au quartier lacustre, les perroquets continuaient à jeter en tous sens de hauts grincements. Une bande de singes leur rétorquait avec véhémence. On n’aurait pu espérer illustration sonore plus adéquate.
La photo a été prise un peu en amont de Puesto Libertad, signala Gonçalves. Le personnage arrive en pirogue. Vous voyez, au premier plan, la proue de la pirogue ?
Cette tache floue ?
Gonçalves et la sarbacane indiquaient la tache floue, effectivement. Autour de l’embouchure en roseau frémissait une mèche de poils sales, de la queue de loutre, peut-être, ou du poitrail de jaratataca, et à la naissance de la mèche il y avait une très jolie attache en turquoise.
Oui, là, dit Gonçalves. Juste devant.
La photo est de qualité médiocre, dit Fabian.
Je me fiche de vos appréciations esthétiques ou techniques, se vexa le psychiatre. Je veux que vous vous exprimiez sur cette arrivée à Puesto Libertad. Qui est assis ou à genoux dans la pirogue ? Son nom ?
C’est une femme, dit Fabian sans grande assurance.
L’embarcation filait le long de la berge, profitant du courant, puis elle ralentissait et elle s’enfonçait dans un étroit canal qui, entre les frondaisons apparemment impénétrables, s’était ouvert. On flottait alors de nouveau sur cette soupe végétale que Fabian avait mentionnée quand il avait décrit son combat contre la janduçu géante.
Gonçalves manœuvrait le passe-vues avec une hâte vociférante. Il s’exaspérait lorsque la glissière se coinçait ou lorsque la flamme, dérangée par un courant d’air ou une succession de fricatives et de diphtongues assassines, palpitait et n’éclairait plus, ou lorsque la photographie présentait une bigarrure illisible de brun argileux et de vert épinard ou bronze ou bouteille ou jardin ou laitue, ou encore lorsque l’image aboutissait inversée sur le mur et ainsi aboutissait plusieurs fois de suite malgré des tentatives de retournement et de contre-renversement et malgré un ringardage forcené, et malgré les imprécations en langue jucapira qui s’adressaient à la lanterne magique, à ses inventeurs, aux inventeurs de la photographie, aux malades mentaux en général, aux psychiatres en particulier, aux services municipaux d’entraide sanitaire.
Sur le fauteuil dentaire Fabian se contorsionnait pour remettre en place les verticales défaillantes. Il inclinait la tête, il s’étirait, aux accoudoirs il se cramponnait. Peu à peu il identifia l’Indienne qui pagayait sous les broussailles, au long d’une clairière festonnée de mousses pendantes et de lianes. Les mousses diffusaient un noir intense. Il faisait nuit. En guise d’air et de lumière on avait une mixture de sève et de morves ligneuses et de baves chlorophylliennes, comme toujours à cette heure-là dans la vieille forêt, comme toujours au cœur de la selve, au cœur de la caaguaçu inondée, fermée, moisie, inextricable, asphyxiante, mortelle pour le touriste, pour l’impérialiste, incompréhensible pour le non-Indien, irrespirable pour le...
Pas de littérature, dit Gonçalves. Vos bourgeonnements stylistiques m’indisposent. Cette femme. Son nom.
Manda, dit Fabian.
Vous en êtes sûr ? protesta Gonçalves avec aigreur.
La pellicule est sous-exposée, allégua Fabian. Sûr, pas vraiment. Je raconte à tâtons. En tout cas, c’est une Chikraya. Aucun doute sur ce détail.
Aucun doute !... explosa le psychiatre. Alors que Manda est un nom cayacoe, cayacoe à cent pour cent ! Même à tâtons la confusion reste impardonnable !
Pourtant il m’avait semblé reconnaître la manière chikraya de tenir la pagaie, se défendit Fabian, avec la main gauche trop basse sur le manche, et aussi il m’avait semblé apercevoir les ornements d’oreille typiques des Chikrayas, trois graines noires enfilées dans une aiguille de pierre, et aussi il y avait les cheveux chikrayas de cette Indienne, et son parfum de noix, de fumée roussâtre, d’écorce non rugueuse, de papaye verte, un mélange que les Chikrayas exhalent quand elles veulent séduire ou quand elles sentent que leur dernière heure est proche.
Je n’ai vu aucune boucle d’oreille, grogna Gonçalves pour lui-même.
Déjà il projetait la diapositive suivante : gros plan sur une souche qui affleurait à la surface de l’eau. La pirogue venait buter là-dessus. Fabian décrivit les efforts de Manda pour contourner l’obstacle. Manda balbutiait une lie de vieilles phrases révolutionnaires. Elle n’en avait pas conscience. Une crise de malaria lui disloquait l’esprit, elle oscillait entre demi-sommeil et délire. Elle souleva le bas du rideau de feuillage dans lequel elle s’était empêtrée. Avec la main elle froissait et défroissait les guirlandes de mousses. Maintenant elle avait plongé le bras sous l’eau croupie et elle empoignait et ébranlait les racines spongieuses, gluantes, qui l’auraient répugnée si elle n’avait été endormie. Un lézard aquatique se cabra devant son coude et disparut aussitôt dans les algues, un tamacuari d’une quarantaine de centimètres, sur la tête une crête à reflets bleus, ses dents aussi à reflets bleus. Les couleurs mensongères de la diapositive, évidemment, m’influencent.
Peu importe, dit Gonçalves. Continuez. Vos relations avec cette soi-disant Chikraya ?
Sous quel angle, mes relations ? s’informa Fabian.
Sa voix : chevrotante. Il se fatiguait. Il posait sur le médecin-chaman un regard trouble, sans énergie.
Sous l’angle sexuel, dit Gonçalves. Vous savez bien que la sexualité est au centre de tous nos déséquilibres, Golpiez, beaucoup plus que la mort ou la mutilation de la révolution. Cette Chikraya, ou plutôt cette Cayacoe, vous avez suruqué avec elle ?
Ça a pu m’arriver, dit évasivement Fabian. Une ou deux fois.
Comment était-ce ? s’enquit le psychiatre.
Normal, dit Fabian.
Mmm... ouais, dit Gonçalves.
Sur le mur, la projection se prolongeait. Le psychiatre accéléra le rythme. Plusieurs Indiennes ainsi pagayèrent devant Fabian, traversant des chenaux ou des mares sans issue, de nuit ou dans une atmosphère très sombre. Elles se succédaient sous l’objectif, mal cadrées, prises de dos, de trois quarts arrière, de trop loin. Le silence de la forêt était mouillé par de chaudes et pénibles rosées nocturnes, par les émanations que crachaient les eaux stagnantes, les lacs. Les barques avançaient lentement en direction de Puesto Libertad, et dans les barques les Indiennes murmuraient de vieilles pensées du temps de la guérilla, d’antiques slogans internationalistes, égalitaristes, et elles avaient les yeux clos, l’air malade, épuisé, le front et les épaules et le haut des seins couverts d’humidité brillante. Pour faire plaisir à Gonçalves, Fabian les nommait, Manda, Leonor Nieves, Maria Gabriela, et il avouait avoir suruqué avec elles, occasionnellement ou souvent. Le psychiatre bougonnait ses commentaires en aparté.
Ensuite un homme se profila un instant près des cache-sexe cocambos en cuir de tapir.
Celui-là, on l’identifie sans peine, annonça Fabian.
Je vous écoute, allez-y, dit Gonçalves.
C’est Gutierrez, le démobilisé, dit Fabian.
Développez-moi ça, ordonna le psychiatre en amenant un gros plan sur la tête du démobilisé, un Coariguaçu à la peau grêlée de petite vérole, avec une physionomie disgracieuse que n’avaient adoucie ni le destin, ni les épreuves, ni les blessures. Une balle lui avait fendu la lèvre supérieure et une partie de la joue gauche, laissant sur le sourire une cicatrice terrible, redessinant son sourire en pliures fourbes, en fronces et en contractures artificielles, telles qu’on les observe seulement chez les espions ou les dénonciateurs. Dans les yeux obliques on déchiffrait le souvenir de longues années de lutte insurrectionnelle et de reptations et de tabassages nocturnes et diurnes ou crépusculaires, infligés ou subis ; on y décelait également une propension à l’amertume, au reproche acide, et un goût évident pour les solutions radicales, pour la violence anarchiste aussi bien que pour la violence disciplinée des corps d’armée, colonnes d’avant-garde ou bataillons de choc.
Vous me soûlez avec votre emphase, vos généralisations, se lamenta le psychiatre. Fournissez-nous de l’anecdote, Golpiez ! L’intérêt sans anecdote s’émousse !
Le démobilisé vient de se rasseoir au fond de la pirogue, raconta Fabian. Il essaie de se servir de la pagaie, mais sa main droite tremble trop, et son bras gauche, infecté par la gangrène, ne répond plus. Il pousse un soupir de découragement, il gémit. Il va s’évanouir, il s’affale sur la provision de fruits pourris...
Leur dénomination indienne ! rugit Gonçalves. Les noms en langue générale !
Il s’affale sur l’arrière de la barque, sur les abacaxis, sur les pastèques de diverses espèces, les joromopis, les ibabuçus, sur les mangues de diverses espèces, les apareibas, les guaraparis déjà blettes, sur les cunapoybas déjà tachées et qu’il ferait mieux de jeter par-dessus bord plutôt que de les laisser attirer les guêpes, sur les pacoinajás, sur les bananes. De la pulpe rance lui envahit le creux du coude. Son bras gauche glisse vers l’eau, sa main s’immerge. Il y a des jours et des jours et des semaines qu’il navigue sur l’Abacau. Il ne sent pas que les piranhas lui déchirent les doigts, il ne voit pas qu’il va bientôt accoster aux pontons du quartier lacustre de Puesto Libertad. Il est trop faible pour comprendre que son voyage touche à sa fin.
Notre séance aussi, dit Gonçalves. On continuera après-demain, à l’heure habituelle.
Le médecin-chaman se pencha au-dessus de la lanterne, mit sa main en conque, souffla. Sur l’ultime photographie, le rictus insincère de Gutierrez le démobilisé s’éteignit. Gutierrez lui-même ensuite papillota et disparut, comme s’il avait été bu par le mur.
Les animaux criaient dans les arbres du passage 6 de Mayo. Fabian s’essuyait les joues, le menton, la nuque.
Pour conclure, dit Gonçalves, la petite procédure traditionnelle. Expulsez-moi une phrase surgie de vos strates inconscientes. Ne réfléchissez pas, hein ?... Que ça sorte tout droit de vos couches sales.
Fabian haletait, dans un état comparable à celui du démobilisé : à bout de force. Il écoutait le grincement des termites dans la charpente de la maison. Au-dehors, derrière les nattes de raphia, on entendait les singes et les chauves-souris des hautes branches. Le soir approchait. Le soleil s’était caché. Tout le monde haletait en attendant que la lumière décline.
Expulsez ! brailla Gonçalves.
Ma vie a été fertile en couardises, sursauta Fabian.
Bien, dit le psychiatre. C’est noté. Vous pouvez partir.
Oui, dit Fabian.
Il reniflait comme quand on pleure, ou comme quand on a plongé le nez dans une brassée de fleurs médicinales trop riches en odeur, des guaçatungas, des ipecacuanhas, et qu’on se demande s’il faut s’en pâmer ou vomir.
O ceanofPDF.com