Le Nom des singes
II. La Boue
II
LA BOUE
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XIX
En décembre, quelque chose se détraqua dans le quotidien douillet de ma non-existence.
Tout d’abord Gonçalves commença à recevoir des convocations rédigées par les Auguanis du local de la rue 19 de Febrero.
Quand je me rendais à la consultation, aux heures programmées, je me heurtais souvent à porte close. Je brimbalais et brimbalais la clochette suspendue sous la plaque professionnelle de l’aliéniste, sachant que nul ne répondrait mais m’obstinant. J’avais besoin de raconter mes souvenirs, d’urgence il me fallait mentir à un Indien qui m’aiderait à ne pas mettre en doute mon appartenance à la collectivité indienne ou mes ralliements de toujours à la cause révolutionnaire. J’avais envie de revoir les diapositives qui illustraient ce qui m’avait hanté avant ma mort. A tout moment aussi mon vocabulaire s’appauvrissait, et je tenais à rentrer en contact, au plus vite, avec les listes de mots compilées par le dentiste.
Je faisais le tour du pavillon qui avait autrefois été la demeure du légendaire arracheur de dents, un internationaliste, lui aussi, un Jucapira internationaliste, comme Gonçalves, comme moi. La végétation m’interdisait d’approcher des fenêtres. Les serpents sifflaient à mes pieds. Je revenais à mon point de départ, je tendais la main vers la clochette, m’étourdissant dans le tintinnabulement, désolé de ne réveiller dans le cabinet que des jararacas venimeuses ou des boas.
A haute voix je lisais la plaque professionnelle de Gonçalves, comme si cet appel allait avoir le chamanique pouvoir d’aspirer mon psychiatre hors des murs du local de la sécurité politique.
FABIAN GONÇALVES
ANCIEN PSYCHIATRE CHEF DE L’HÔPITAL CIVIL
DES PENSIONNÉS DE JUAUPES
MÉDECIN PSYCHOLOGUE DES ŒUVRES SOCIALES
DE LA MUNICIPALITÉ DE PUESTO LIBERTAD
L’hôpital de Juaupes !... s’indignait Gutierrez le démobilisé. Bobard ! Escroquerie ! Juaupes n’existe sur aucune carte !
C’est au-delà des sources de l’Abacau, disais-je, choqué par le ton du démobilisé, par sa constante volonté de dénigrer Gonçalves.
Il n’y a pas de cartes du Retiete et de l’Abacau à cette hauteur, insistait Gutierrez. La région est inexplorée. Je te rappelle que c’est nous qui irons là-bas les premiers. Je te le rappelle, Golpiez.
Je sais, dis-je. Je n’oublie pas. Le dispensaire psychiatrique pour les Cocambos et les Jabaanas. L’instauration d’une communauté utopique. Je n’ai pas oublié.
Il titubait, l’haleine épouvantablement chaude de jus et de sangs fermentés, et il se lança dans un nouveau réquisitoire contre Gonçalves.
De sa besace il avait tiré des poissons-chats et des lézards. Je les écaillai en silence et les découpai. Je boudais.
Je pensais à ce qui s’était détraqué récemment dans la routine, dans ma vie à Puesto Libertad.
Début décembre Gonçalves donc commença à être interrogé dans le local de la rue 19 de Febrero. En raison de ses absences répétées, le nombre des séances auxquelles je me soumettais baissa d’une façon significative. Les autorités sanitaires en déduisirent aussitôt que je refusais le traitement qui m’était proposé et, sans avertissement, on me supprima mon allocation. Au milieu du mois, je sus que j’avais été rayé de la liste des invalides. J’appris cela de la bouche de l’assesseur du juge, au premier étage du local de la rue 19 de Febrero. Mon dossier étalé occupait toute la table. L’assesseur prit plaisir à m’en lire les derniers feuillets. J’avais perdu l’immunité que me conférait le titre de psychotique à handicaps lourds, difficilement curables. L’Auguani ne se priva pas de déchiffrer devant moi deux notes manuscrites de Gonçalves, l’une datée de septembre ou octobre et qui établissait pour les services municipaux un diagnostic de mes troubles, et l’autre, beaucoup plus récente, obtenue sans doute lors d’un interrogatoire dans la cour des cuisines, et qui reconnaissait que, malgré une propension naturelle au délire schizophrène, j’avais, en gros, une mentalité et des attitudes de simulateur.
Et cela, commentait l’assesseur, rendait ma situation à Puesto Libertad plus précaire encore qu’au début de l’été : extrêmement délicate, et du jour au lendemain chavirable.
Les tracasseries administratives reprirent : longues attentes accroupies, demandes d’éclaircissement avec simulacre d’exécution, bousculades contre la palissade de la deuxième cour, confrontations avec les victimes, avec ce qui allait être tailladé par les machettes auguanies puis braisé.
Quand j’avais une après-midi libre j’allais chez Gonçalves poursuivre ma cure. Plus aucune institution municipale ne m’y contraignait, désormais, et j’allais m’asseoir sur le fauteuil parce que je ne pouvais plus me passer des vociférations ou des danses du psychiatre, et parce que, fouillant avec Gonçalves au fond de mes mutilations et de mes plaies, je pouvais me donner l’illusion d’avoir un jour vécu ailleurs que dans le présent, dans ce présent infâme. De son côté Gonçalves se plaignait en permanence. Les sévices qu’il subissait rue 19 de Febrero le rendaient irascible. Il ne recourait plus guère à la diapothérapie et il me questionnait de façon plus fruste que lors des semaines précédentes. Il puisait son style et son inspiration dans l’enquête dont lui-même était l’objet. Sa méthode avait évolué, il prétextait une rechute de sa surdité pour me brailler dans l’oreille et pour exiger de moi des cris tels que nul n’en avait jusque-là poussés dans le fauteuil dentaire. Nos feulements se heurtaient comme ceux d’un vieux couple au moment de la ménopause ou du divorce.
Nos destins pourtant glissaient sur des pentes comparables et, de plus en plus souvent, nous chancelions ou hoquetions dans des bureaux voisins, dans des cours voisines, aux mêmes heures, et cela aurait dû nous rapprocher plutôt que nous désunir. Nous aurions pu, par exemple, échanger quelques considérations tactiques sur la manière de résister aux interrogatoires avec mise à mort de jacaré ou dépeçage de tortue géante, ou du moins interrompre de temps en temps les exercices médicaux pour relater, concernant tel ou tel enquêteur auguani, des anecdotes qui auraient détendu l’atmosphère. Mais entre nous maintenant régnait l’hostilité et une méfiance souillée par ce que Rui Gutierrez m’avait obligé à voir et à entendre, après m’avoir obligé à ramper dans les jardins à iguanes de la rue Escalante.
En décembre, Gutierrez me fit plusieurs révélations de ce genre, souillantes.
La première m’éclaira sur le vie privée de Manda, sur ses fréquentations.
La deuxième me bouleversa. Il était question de Leonor Nieves.
Le reste sera raconté plus tard. Cela me bouleversait aussi mais ne m’éclairait pas. Il n’y avait là aucune lumière, seulement de l’obscurité et de la fiente.
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