Le Nom des singes
Chapitre VI
VI
Et Maria Gabriela ? lança le démobilisé.
Je feignis d’avoir mal entendu à cause des pétillements et des sifflements de la braise.
Elle fait la pluie et le beau temps à la municipalité, dit Gutierrez. Les services de la rue 19 de Febrero sont à ses ordres. Je ne comprends pas pourquoi tu n’insistes pas pour qu’elle te reçoive. Tu as bien eu une liaison avec elle, non ?
Gutierrez avait eu soudain une manière policière d’avancer la mâchoire. Il cherchait à me tirer les vers du nez. J’éludai la réponse. Je me penchai de nouveau au-dessus du feu et attisai les flammes. Nous étions en train de rôtir deux mètres et demi de serpent aquatique. A haute voix, devant témoins, je me serais peut-être interrogé sur ce qui grillait, sur l’espèce, ibinayaya dorée ou jabotiboia ou muçurana ou caçabóia. Mais en mes monologues intérieurs je soigne moins mon vocabulaire.
Tant d’années ont passé, observai-je.
Tu crois qu’elle t’a oublié ? demanda Gutierrez.
C’est plus que probable, marmonnai-je. Je dois occuper une place insignifiante dans sa mémoire, au même titre que les créatures de la vase ou que les invertébrés sans nom.
Pendant une minute aucun mot ne fut échangé. Nous retournions l’ibinayaya dorée qui menaçait de virer au noir. La graisse fumait.
Tu te fourres le doigt dans l’œil, dit Gutierrez.
A quel sujet ? dis-je.
Les membres du Drapeau n’oublient jamais, dit Gutierrez. Même quand ils sont morts.
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