Le Nom des singes

Antoine Volodine · Chapitre 18 sur 27

Pages du PDF

Le Nom des singes

Chapitre XVIII

XVIII

 

Autre séance possible, dit l’aliéniste.

Autre fin de séance possible. Ensuite je vous libère.

Gonçalves avait décroché du mur une rutilante couronne en plumes d’oiseaux de la forêt, une des plus belles pièces de la collection du dentiste, et il effectuait son devoir chamanique en secouant cela autour de moi.

Quels oiseaux, demanda-t-il. Nommez les oiseaux. On ne comprend pas de quelle forêt vous parlez ni en quelle langue vous baragouinez.

Il y avait de la queue de toucan, dit Fabian. Du toucan, oui, et du sanhaçu... de l’arabira, du sassy-aux-yeux-capricieux... de la guiratirica...

Dans le cabinet, l’émotion était à son comble. Gonçalves brandissait haut le couvre-chef multicolore et, reproduisant une figure de danse cocambo, il le rabattait brusquement entre son visage et celui de Fabian. Sur place alors il le faisait trembler et grelotter, et ensuite il lui imprimait des mouvements convulsifs, comme s’il désirait griffer l’air moite et rythmer, avec des remugles de volaille, l’échange de questions beuglées et de réponses.

Fabian se raidit sur le fauteuil médical. La roulette se balançait quelque part contre son épaule droite. Depuis les rouges vifs de la parure se détachaient des larves équatoriales, des cocons gélatineux ou des œufs semi-éclos, déjà agressifs.

Fournissez-nous du plus solide !... se démenait Gonçalves. Vous délayez vos vieux traumas !... Vos histoires n’ont aucun squelette !

Fabian toussa. Il suffoquait dans les puanteurs de duvet. D’un œil vindicatif il jaugea son tourmenteur. Principalement jaune et rouge, l’éventail persistait à semer en toutes directions de petites chenilles barbelées, des parasites aux segments gris.

Vous ne me livrez que broutilles !... s’indignait Gonçalves. Vous disiez Yaguatinga, un soir... Retour du front... Vous aviez entamé un récit... Yaguatinga, la gare, l’hôtel !... Vous me racontiez qu’une Indienne... une Chikraya...

Aventure piètre ! cria Fabian en brossant ce qui avait plu sur lui. Aventure piètre, mon docteur !... Une rencontre furtive à l’auberge !... Je n’avais jamais vu cette femme !... Nous nous connûmes dans la noirceur !... Elle ne me confia pas son nom !... Au lit, nous ne bavardâmes pas, nous nous satisfîmes sans mot dire... Je m’endormis après l’affaire... A l’aube elle avait disparu !...

Il haletait.

Articulez !... Criez ! intervint Gonçalves.

Rien de plus ! hurla Fabian. Rien de notable !... Une amourette de gare routière... Une nuit tranquille !...

Et, ressuscité théâtralement par Gonçalves, un oiseau fabuleux s’élevait et plongeait, un toucan magique, il frissonnait, il virevoltait devant les yeux en larmes de Fabian, il feignait de vouloir atterrir sur la poitrine de Fabian ou sur son visage, parsemant de minuscules plumules les lèvres que la poussière des mots ou des mensonges avait ternies, puis il se séparait de Fabian et il partait soudain en piqué, il plongeait comme pour attaquer les genoux du psychiatre, juste au-dessus de l’ourlet de la blouse blanche et même plus bas, là où les jambes nues exposaient à la pénombre les plaies et les ulcérations dues à des maladies indiennes incurables, et le toucan vibrait de toutes ses ailes, et il s’élevait de nouveau et il lançait un cri, une sorte de sanglot moqueur, et il replongeait.

O ceanofPDF.com