Le Nom des singes
Chapitre XXVI
XXVI
Le soir vers cinq heures je fis un détour par la rue Escalante. On était la veille ou le lendemain selon les points de vue.
Puesto Libertad en toile de fond encore.
Pour si peu de temps, pensais-je.
Un orage déversait sur la ville quelques ruisseaux.
Afin de ne pas éveiller les soupçons de la hiérarchie, Manda avait travaillé toute la journée à l’huilerie municipale. Quand j’ouvris la porte, elle s’humecta le haut des seins avec une décoction odorante, un parfum à la cannelle que j’aimais. Je la serrai contre moi. Dans ses cheveux persistait l’odeur de l’usine, noix de coco écrabouillées jusqu’à la graisse, pressoirs moisis, cuves en bois de cunduru, fumées fibreuses. J’avais les cheveux mouillés. Une vapeur chaude se dégageait des recoins et des murs. Sous nos pieds les planches suintaient. J’eus envie de suruquer à la verticale. Nous accomplîmes quelques efforts en ce sens puis nous renonçâmes. Au bout d’une minute nous nous assîmes sur le lit, sur le rebord. La pluie crépitait. Ensuite elle s’arrêta. Des rigoles chantaient autour de la cabane. A moitié déshabillée, Manda se dégagea.
Tu lui as volé sa visionneuse, dit-elle. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux.
Je l’ai laissé vivant sur son fauteuil, rectifiai-je. Il m’a dénoncé rue 19 de Febrero. J’aurais pu l’égorger en partant.
Parfois tu parles comme un fou sanguinaire, Fabianito, dit-elle.
Qui ne l’est pas ? soupirai-je.
Ensuite nous discutâmes de notre imminent voyage.
Tu as préparé tes affaires ? demandai-je.
Deux lampes, des bidons d’huile, dit-elle. Un carré de tissu. Des mixtures cicatrisantes pour Gutierrez. Un panier suffira pour tout emporter.
A propos, dis-je. Tu as vu la main de Gutierrez ?
Gonçalves prétend qu’il faudra l’amputer au niveau de l’épaule, dit Manda.
Oh, celui-là, grimaçai-je. Ce qu’il prétend...
Je fis basculer Manda en travers du matelas et nous nous lançâmes dans des préludes de batifolage, mais l’idée de l’amputation était entre nous et nous gênait. Rien de vraiment lascif n’advint.
Bon, je vais aller chez Gutierrez, dis-je.
J’embrassai Manda, puis je descendis jusqu’au quai des Fusillés du 31 août. J’étais curieux de voir l’état de l’Abacau, la largeur des boues près de la rive. Je flânai le long du chantier naval, dépassai les pontons effondrés, les ruines. A une allure de promeneur je me dirigeais vers le bidonville Manuela Aratuípe. Les pirogues gisaient à l’endroit où Gutierrez avait annoncé qu’il les amarrerait, camouflées sous les pilotis d’un ancien baraquement qui prolongeait l’entrée du bidonville. Aucune vaguelette ne frisottait contre les coques. L’eau stagnait en vastes flaques entourées de limon putride. L’Abacau proprement dit commençait à bonne distance de la berge, là où se devinait un premier mouvement onctueux et un premier étirement jaune des reflets. Plus loin le fleuve avec plus de force coulait. Il charriait des fleurs blanches, des écheveaux de racines, des branches d’ibapomonga couvertes de fruits visqueux, des orchidées. Le ciel de nouveau azur de nouveau resplendissait.
Le bidonville Manuela Aratuípe était encore trempé de pluie. Alors que je traversais une petite mare sans profondeur, des anguilles de vase frétillèrent à mes chevilles. J’essayai d’en attraper une pour le repas du soir. Longtemps je dérapai avec des bruits de bouillie. Ma proie fila.
Sur le sentier qui mène à la cabane de Gutierrez, je croisai un Auguani qui avait pris part à quelques-uns de mes interrogatoires, avec pour spécialité le décarapaçage des tortues devant le suspect. La tortue est renversée sur le dos et, comme elle se réfugie à l’intérieur d’elle-même, on lui attaque interminablement le ventre, on la fend interminablement avec des gestes de bûcheron incapable mais opiniâtre, ivre et ivre de sang et de mort. Je me refusai à rencontrer le regard de l’Auguani. Nous fîmes semblant de ne pas nous reconnaître.
Quand je vois le genre d’individus que tu fréquentes, dis-je à Gutierrez, je me demande ce qui va nous arriver demain matin.
Demande-toi, dit-il avec colère. Si je n’avais pas prévenu celui-là, ils nous auraient abattus demain comme du gibier. Sortie illégale du territoire, non-respect de la réglementation portuaire, atteinte à l’intégrité de la flotte, et j’en passe. On n’aurait même pas pu monter dans les pirogues.
Et maintenant, on pourra ? m’informai-je.
Gutierrez se buta. Il avait froncé les sourcils et il cherchait de quoi boire.
Tu lui as dit où nous allions ? m’affolai-je.
Le démobilisé continuait à déplacer ses cruchons vides et ses calebasses pleines ou à moitié vides où se décantaient et mûrissaient ses vins et ses liqueurs pharmaceutiques. Sur sa physionomie rien de non lugubre ne flottait. Sans obtenir de réponse je lui posai encore deux ou trois questions au sujet de sa conversation avec les services politiques, avec son ami auguani du local de la rue 19 de Febrero. Puis je lui parlai de sa main.
Gonçalves est passé pour m’ausculter, dit Gutierrez.
En fin de matinée le médecin-chaman avait examiné la blessure. Il avait conclu sa visite sur un diagnostic sans fioritures. Une variante de gangrène équatoriale avait commencé à corrompre l’intérieur des doigts et de la paume, et l’infection remontait en direction du coude, avec déjà sur le bras des taches douteuses. Sans quelqu’un pour sectionner correctement les extrémités irrécupérables, l’expédition risquait de se terminer dans le malheur et dans beaucoup de souffrances. Gonçalves, dont les aptitudes à la chirurgie d’urgence avaient été jusque-là sous-estimées, proposait aussi, en complément, son savoir-faire psychiatrique. Sans organe préhensile sur le flanc gauche, le démobilisé allait éprouver une grave sensation de misère. Gonçalves promettait des séances de cicatrisation morale, du divertissement avec lanterne magique, avec images, avec simulation d’interrogatoire, avec fouilles mémorielles, avec reconstitutions antiasthémiques et son et lumière.
Si je comprends bien, il vient avec nous ? dis-je.
Il ne sera pas de trop, dit Gutierrez. Il sait manier l’aviron.
Gutierrez vida plusieurs fonds de cruches, puis nous bûmes à la santé de ses membres encore valides, puis nous arrosâmes l’inévitable amputation des parties corrompues.
Nous étions gris.
L’après-midi s’achevait.
Le moment de parler du Drapeau se glissa entre nous sans transition perceptible. Nous avions divagué sur de nombreux thèmes inédits, et soudain il n’y eut plus que cela, le Drapeau, les hommes et les femmes du Drapeau, leur omniprésence mal décelable, leur abnégation discrète ou cynique, leur appartenance à tous les camps, à toutes les fractions, fussent-elles, ces fractions, mortellement ennemies et acharnées à s’annihiler l’une l’autre, leur adhésion à toutes les variantes de la révolution, même quand la révolution était clandestine ou comateuse ou depuis longtemps dégénérée ou inexistant sous les boues primitives de l’inexistence. De ces hommes et de ces femmes nous ne comprenions pas les fins.
C’est surtout que nous manquons d’une vision d’ensemble, dis-je.
Tu leur trouves toujours des excuses, fulmina Gutierrez. Tu les défends en permanence. Ta Maria Gabriela, ta Leonor Nieves...
Ne mêle pas Leonor Nieves à cette histoire, Rui, me hérissai-je.
Elle appartient au Drapeau, mâchonna Gutierrez. Elle partage un bureau avec Maria Gabriela et elle assume des fonctions strictement identiques, œil policier et droit de veto sur les moindres mouvements de rouages et les moindres initiatives politiques ou techniques de la municipalité, contrôle nocturne des dossiers. Ensemble elles surveillent et administrent et se cachent. Jour et nuit elles se cachent au premier étage. Pour quelqu’un qui ne les a pas connues intimement, tu avoueras que c’est du pareil au même.
Ne mêle pas mes intimités à cette affaire, Rui, grondai-je.
Un peu plus tard et après de nouvelles libations antidépressives nous fûmes sur le chemin de la municipalité afin d’avoir sur ces mystères le cœur net.
L’itinéraire sans surprise.
Le sol du bidonville élastique à cause de l’averse récente.
Rue Manuela Aratuípe, quelques gouttes parfois pleurant d’une corolle invisible dans le feuillage.
Rue des Colonnes internationalistes du 8 décembre, passage 9 de Julio.
Ensuite nous arrivâmes place des Martyrs du 12 avril, en vue des constructions qui nous intéressaient, et nous devînmes moins braillards.
Il n’y avait pas âme qui vive dans le quartier administratif.
Notre objectif avant la fin du crépuscule : nous être faufilés à l’arrière du bâtiment principal, avoir grimpé dans un arbre, et avoir une vue plongeante ou rasante sur le premier étage. Notre idée : pouvoir depuis notre perchoir observer ce qui se produisait à l’intérieur des bureaux du comité municipal, et tout particulièrement à l’intérieur du bureau qu’occupaient sans relâche Maria Gabriela et Leonor Nieves. Nous désirions vérifier la matérialité des deux femmes, tenter de saisir quelque élément de leur substance secrète, de leurs desseins.
La place des Martyrs du 12 avril aurait pu être celle d’un village abandonné. Les oiseaux du soir volaient bas au-dessus de nos têtes. Leurs ailes battaient en silence dans le silence.
La porte de la salle d’attente était fermée au cadenas. Rien ne bougeait derrière les fenêtres du rez-de-chaussée ou du premier étage. Nous dépassâmes l’angle du bâtiment et nous suivîmes le mur aveugle qui borde une portion du boulevard de l’Insurrection du 28 janvier, puis nous nous heurtâmes à la forêt qui coupe le boulevard. Au-delà des blocs administratifs, Puesto Libertad se termine. Il n’y a plus rien qui ressemble à du territoire habité ou habitable. De ce côté on ne rencontre plus qu’une selve brutale. De la caacangaba pure, vierge, dit Gutierrez en pointant vers elle son bras valide, de la caaeté sauvage, de la caaguaçú sauvage, seulement cela.
La lumière du jour se dégradait.
Nous nous enfonçâmes dans les fourrés, et, après avoir parcouru une quarantaine de mètres à couvert, nous nous rapprochâmes de notre but. Le front des arbres ne laissait pas d’espace entre la forêt et la façade arrière du bâtiment qui abritait les institutions municipales les plus sensibles. Les branches surplombaient les toits, les lianes frôlaient les murs de brique, les ouvertures noires dans la brique.
Gutierrez commença à escalader une échelle de racines aériennes. Son bras gauche le handicapait. Après avoir progressé d’un mètre, il se tirebouchonna avec bruit et resta suspendu par la manche droite, au milieu des feuilles qui prenaient des non-couleurs feutrées et des non-nuances déjà à moitié ténébreuses. Il était là, ensuite, se balançant, comme un singe introduit dans des oripeaux de combat, pensif.
Allez, Rui, chuchotai-je. Laisse-moi faire.
Quand il fut retombé par terre, je l’aidai à s’asseoir dans les herbes, ailleurs que sur une fourmilière. J’empoignai les lianes qui oscillaient près de nous et me hissai jusqu’à une branche horizontale. L’arbre était une sorte de monstre, un jaramataia sur quoi s’entortillait un embiriba avec toutes ses affreuses fibres pelucheuses. Néanmoins je rampais sur du massif et du solide.
Gutierrez me guidait.
Tu es juste à la bonne hauteur, commenta-t-il à mi-voix. Le bureau est en face de toi. Jette un coup d’œil et reviens en vitesse.
Je fis taire le démobilisé. Il nuisait à ma concentration. J’ai des réflexes médiocres à cette heure de la journée, mon acuité visuelle diminue, mon sens de l’équilibre se brouille. C’est un moment où je déteste me trouver dans les arbres.
Tu es juste devant la bonne fenêtre, chuchota encore le démobilisé. Tu distingues quelque chose ? Tu les vois ?
Ferme-la ! commandai-je.
A cet instant, si, au lieu de m’agripper, j’avais tendu le bras, j’aurais touché les briques et leur surface en écaillures moussues ou poreuses. La fenêtre était une ouverture réduite à sa plus rudimentaire expression, un trou rectangulaire sans volets ni vitres. Le bureau ainsi communiquait avec l’extérieur. Rien ne le protégeait de ce qui depuis le dehors pouvait sinuer ou voleter ou s’abattre, la pluie, la nuit, les animaux, les miasmes. La lumière était très pauvre, mais sans mal on reconstituait l’image de la pièce, une grande pièce carrée d’où s’échappait une forte odeur de moisissure.
Il y avait là des étagères vides, une armoire renversée, démolie et également vide, et trois chaises placées de façon inexplicable, trop près de la porte, comme pour condamner la porte ou, du moins, gêner la progression d’un intrus qui aurait voulu pénétrer par le couloir. A l’exception du plafond et de la partie la plus élevée des murs, tout était enduit d’une couche d’excréments. Sur le plancher et les feuilles mortes que le vent avait accumulées dans les angles, sur les rayonnages qui ne contenaient aucune archive, partout s’étalait ce guano noir.
Deux des chaises étaient occupées. On y voyait des silhouettes très sombres, des formes de taille presque humaine. Ces formes étaient ratatinées plutôt qu’assises.
Tu pourrais quand même me dire si ça bouge, si c’est vivant, chuchotait le démobilisé en dessous de moi.
Tais-toi ! suppliai-je.
Je ne réussissais pas à définir ce que mes yeux avaient surpris, ce qu’ils continuaient à surprendre. Plusieurs secondes s’écoulèrent. Un spectacle se déroulait sous mon nez et je le regardais avec passivité, incapable de réfléchir ou de dire. L’une des silhouettes avait frémi. Elle déchiffonna et déploya une amorce d’aile membraneuse, puis, comme menacée par la qualité encore un peu diurne de l’atmosphère, elle se remmaillota dans son propre cuir. L’autre émit un sifflement. J’enregistrais cela mais mon esprit raisonnait en boucles, revenant avec lourdeur sur la même idée peu éclairante. Les chauves-souris, me répétais-je, s’accrochent quelque part tête en bas, elles ne se vautrent pas maladroitement sur des chaises. Même des chauves-souris géantes. Même des guandiras géantes.
Afin de rappeler sa présence en dessous de moi, le démobilisé agitait les lianes qui pendaient aux branches.
La première forme s’étira de nouveau et, comme elle avait besoin de compenser son déséquilibre, elle redressa le haut du buste et une masse indistincte qui devait lui servir de museau.
La chaise grinça.
Le crépuscule tirait à sa fin. Il n’y avait pas de raison de s’attarder.
Je scrutai une dernière fois les occupantes du premier étage. Un détail soudain capta mon regard. Dans l’obscurité je ne fus pas sûr tout d’abord d’avoir bien vu. Je condensai mes efforts sur un seul point. Ensuite la certitude vint. Sur l’arrière de la masse indistincte il y avait un ornement d’oreille, trois graines noires enfilées dans une aiguille de pierre. Un bijou chikraya, un bijou pour une jeune femme chikraya. Pas pour une guandira, même géante.
Troisième révélation de décembre.
Et je ne sais pas ce que j’aurais pu en conclure dans des circonstances plus favorables à l’expression des idées, par exemple dans une autre vie, à une époque imaginaire où ni la révolution ni Leonor Nieves n’auraient dégénéré jusqu’à la mort ou pire encore. Je sais seulement, par une intuition confuse, que j’étais associé à cela. En tant que témoin ou en tant que complice je me trouvais associé à cela. Voilà pour ce qui sans grâce se mouvait en moi, derrière les images.
Alors, tu les as vues ? chuchotait Gutierrez depuis les herbes.
Il secouait et secouait les lianes pour que je réponde.
Je ne l’entendais presque pas.
Je ne pensais à rien.
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