Le Nom des singes

Antoine Volodine · Chapitre 4 sur 27

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Le Nom des singes

Chapitre IV

IV

 

A partir d’octobre, dis-je.

A partir d’octobre, les pluies se déclenchèrent à chaque instant. Les trombes s’affalaient sur Puesto Libertad et sur la forêt vierge qui encerclait Puesto Libertad. Lagunes et marécages débordaient. L’Abacau gonflait. La rive se détachait en vastes guenilles, les flots engloutissaient tout ce qui était vermoulu ou mal arrimé ou malchanceux dans le quartier lacustre. Pendant l’été j’avais vu apparaître des constructions provisoires le long du quai des Fusillés du 31 août, entre les presqu’îles de roseaux et les pontons du chantier naval, mais, à présent, un nettoyage radical avait lieu dans les parties inondables de la basse ville. Le provisoire se faisait rayer de la carte.

Exemple, dis-je.

Soudain, par exemple, une masure s’inclinait au-dessus des remous puis s’y disloquait, exposant à l’air libre et à la noyade sa ridicule charpente de logement d’urgence, ainsi que le hamac qui d’un clou à l’autre pendait, et, à l’intérieur du hamac, en quelque sorte empaqueté déjà dans un suaire de corde, un Cocambo prêt depuis longtemps pour le voyage, ou une Indienne que la détresse physique avait...

Suffit, Golpiez ! m’exclamai-je.

Intervenant avec rudesse dans mon propre discours : il m’avait semblé nécessaire d’introduire ici la voix de Gonçalves, son exaspération facilement imitable.

Suffit avec ce misérabilisme pour gogos. On a compris. Pas la peine d’insister. Parlez sans larmoyer. Parlez de la pluie.

D’accord, dis-je. Ces dislocations molles se perdaient au sein du crépitement universel. Rien ne se remarquait désormais en dehors des bruits de l’orage. Dans ma tête régnaient le roulement incessant du tonnerre, les scintillations dues à la foudre. Devant les yeux indiens stagnaient des lueurs de bronze glauque. J’entendais gémir les pilotis du quartier lacustre, les souches, les pirogues, les cadavres de Cocambos que le fleuve avait coincés sous le débarcadère.

Ah !... dis-je. Donc, malgré le tumulte, on remarquait ! Contradiction dans vos racontars, Golpiez !... Une de plus !

C’était à cent mètres, tout près, argumentai-je. Les planches criaient.

Allez, Golpiez, dites-nous plutôt où vous logiez. Des indications fiables et vérifiables. Crachez les coordonnées, l’adresse. Sans rien distordre maintenant crachez.

Mais bien sûr, mon docteur, soupirai-je.

J’habitais rue 30 de Abril, au milieu des décombres d’un bidonville que les plantes rampantes avaient reconquis. Il me fallait dix minutes de marche à travers les broussailles à couleuvres pour rejoindre l’avenue du Drapeau, la civilisation. J’aurais aimé vivre rue Escalante, dans une des maisons inoccupées qui autour du jardin de Manda chaque jour un peu plus se dégradaient, mais les zones résidentielles centrales étaient gérées par la municipalité et on ne pouvait y admettre des individus de mon espèce, ayant un passé non clarifié, un dossier en instance à la sécurité politique, et un présent précaire, très précaire.

Coquette n’est pas l’adjectif qui convienne pour qualifier ma demeure. J’avais bâti et meublé de bric et de broc et sans enthousiasme. Panneaux en palmes tressées, vieilles nattes et vieilles cloisons et vieilles armatures extirpées des ruines ; la porte volée rue Escalante, volée nocturnement, avec l’aide de Rui Gutierrez, le démobilisé ; poteries offertes par mes voisins cocambos ou jabaanas, cuvette offerte par Manda, lampe trouvée dans le bidonville Manuela Aratuípe ; hamac.

Ça va, Golpiez. Et les lueurs de bronze glauque sur l’ensemble. Compris pour le décor. Maintenant, les personnages. Votre Manda, votre Gutierrez. Ensuite les autres.

Oui, dis-je.

Le temps coulait. J’existais sans penser au lendemain. Manda travaillait à l’huilerie municipale comme manutentionnaire. En fraude elle obtenait pour nous des produits de rebut. Dans la hutte de Gutierrez ou dans la mienne aboutissaient ainsi des sous-graisses d’éclairage qui brûlaient vite, ou qui, au contraire, flambaient très mal, avec des fumées malodorantes et des sifflements. Cela nous permettait d’économiser quelques dollars.

Dollars !... sursautai-je. Dans la forêt ! Ce vocable ignoble !... Quelle déchéance, Golpiez ! J’exige un mot indien !... Mais pas cela ! Cette terminologie impérialiste !

Quelques abanis, rectifiai-je, faisant appel à un mot que personne n’utilisait. Nous épargnions quelques abanis. Une poignée. Cela compte.

Je ne m’incrustais plus chez Manda comme je l’avais fait en juillet, en août, et d’ailleurs elle m’avait fixé un jour pour les visites. Rui Gutierrez lui aussi avait son jour, le dimanche. Je passais avec Manda une bonne partie du samedi, évoquant à mi-voix le bon vieux temps, écoutant derrière le mur la respiration de Gutierrez ou d’autres mouchards.

Vous suruquiez ?

Oui.

C’était comment ?

Comme on suruque quand on a cinquante ans, sans vertige, sans illusion, en se remémorant les étourdissements voluptueux des années où la révolution n’était pas morte.

Bon. Continuez.

C’est Rui Gutierrez, le démobilisé, que je voyais à présent plus souvent. Il venait frapper à ma porte en fin de matinée. Entre nous avait été scellé un pacte tacite. J’essayais d’étouffer les soupçons que ses attitudes policières alimentaient, sa manière policière de parler ou de se taire. Je m’obligeais à ne pas croire qu’il allait répéter nos conversations dans le local de la rue 19 de Febrero. Quant à lui, il s’efforçait de ne pas attacher d’importance au fait que je n’avais pas comme lui une médaille d’internationaliste, des titres de gloire. Il avait tendance à considérer que je flanchais en face des Auguanis de la rue 19 de Febrero, que je m’effondrais là-bas, dénonçant à tort et à travers ceux qui me passaient par l’esprit, et que je m’affirmais révolutionnaire plus par nécessité que par conviction, mais il évitait de me reprocher cela en permanence.

L’acidité brutale de Gutierrez.

La déception qui le rongeait quand il comparait Puesto Libertad et ce pour quoi il avait combattu.

Ce pour quoi il était mort.

Sa manière de transformer sa déception en sarcasmes ou en injustices.

Sa recherche d’ivresses aussi sordides que celles des Cocambos de la basse ville.

Manda prenait devant moi sa défense. Il a eu des ennuis avec les autorités militaires, disait-elle. La même chose avec les autorités militaires que pour toi l’enquête dans le local de la rue 19 de Febrero. Mets-toi à sa place, Fabianito. Une carrière internationaliste exemplaire, la participation à plusieurs campagnes décisives, une mort de héros, pas comme la nôtre à Mapiaupi, presque accidentelle, anecdotique, non, une mort en compagnie des fusillés du 31 août, et il se retrouve à Puesto Libertad dans le bidonville Manuela Aratuípe, avec une pension de misère et des rebuffades de la part du Bureau des affaires militaires, et pour seul soutien celui des imbéciles de la sécurité politique. Ça l’a aigri, ce pauvre Rui. Il espérait un meilleur traitement. Ne t’impatiente pas contre lui, Fabianito.

A ma porte frappait Gutierrez, il avait en chemin vidé une gourde de vin de manioc, souvent il s’était arrêté dans le quartier lacustre pour ingurgiter une tasse de la mixture de sève et de salive fermentées que confectionnent les Cocambos du débarcadère, et, titubant un peu, il me faisait part de ses griefs de démobilisé, ou encore il tirait vers le haut son sourire inquiétant et il me provoquait, il m’incitait à dire du mal de la municipalité ou de Maria Gabriela ou du Drapeau ou des services de la sécurité politique, ce dont en sa présence je m’étais toujours abstenu.

Tu vois, Golpiez, bredouillait-il en secouant sa tête que la guerre et les campagnes décisives et l’alcool avaient détruite, tu vois. On était en droit de penser que Puesto Libertad serait la dernière étape.

Il n’y aura jamais mieux, disais-je.

Notre dialogue ensuite.

On ne va pas s’embourber ici, Golpiez. On a encore du chemin à parcourir.

Pour aller où ?

Fais-moi confiance.

Tu as un plan ?

Fais-moi confiance, je te dis.

Et son air de conspirateur aviné, un air qui pouvait inspirer une large gamme de sentiments bien définis, parmi lesquels la confiance n’apparaissait absolument pas.

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