Le Nom des singes
Chapitre II
II
Tu sais, Manda, je dis couardises, je dis ma vie a été fertile en couardises, mais le terme vaut ce qu’il vaut, il a fusé hors de mes boues intimes comme une bulle sonore, nauséabonde, et je n’ai eu ni la force ni la présence d’esprit de le retenir, mais j’aurais pu expulser autre chose, dire par exemple ma vie a été fertile en défaites, en idiotes tragédies, fertile en amours inabouties, ou encore j’aurais pu plus nettement attirer sur moi l’opprobre, suggérer derrière la veulerie quelque chose de contrerévolutionnaire, avouer que...
Ma parole, Fabianito, mais tu t’entraînes pour ta prochaine séance avec Gonçalves ? fit Manda.
Elle avait sa voix des samedis après-midi, éraillée par une semaine de travail à l’huilerie municipale, brisée.
Ils étaient tous deux étendus sur le lit de Manda, dans la cabane de la rue Escalante, et ils écoutaient au-dessus des broussailles le chahut de ces singes minuscules que les impérialistes appellent, en leur langue, marmousets, et qui guerroient sans trêve, se poursuivant de liane en liane et s’abreuvant d’injures suraiguës.
Il avait plu. Dans les flaques atterrissaient les victimes du conflit intertribal, tout d’abord de mollasses chenilles qui avaient servi de projectiles, mais ensuite les combattants en personne, des marmousets saguipirangas, des tamarins, des cuxiús à la petite gueule carnassière, hargneuse, des bébés saguijubas et autres nains atrabilaires. Je n’étais pas à court de noms. Parmi les papiers que le dentiste avait abandonnés avant son exécution, on trouvait un projet de dictionnaire de langue générale. La liste des singes occupait plusieurs pages. Je l’avais lue, je l’avais apprise par cœur.
Tu comprends, ma petite Chikraya ? murmura Fabian.
Leurs deux corps au centre de la chaleur lourde : prostrés, évacuant des litres de sueur. La température avait à peine baissé d’un degré pendant la pluie et, maintenant, elle remontait.
Les singes avaient traversé la rue Escalante et ils descendaient les jardins en direction du bidonville Manuela Aratuípe. On s’entendait mieux. Manda se haussa sur un coude. Elle ne répondait pas à Fabian. Elle avait été intriguée par un cliquetis d’articulations près de sa tête. Il y eut un recul de velours dans la pénombre. Une nhanduguaca crapahutait entre l’oreiller et le mur. Manda aussitôt la gifla avec une adresse consommée, l’envoyant au loin en même temps qu’elle la frottait d’une façon meurtrière contre les planches. L’araignée aboutit à droite de la porte, sous le réchaud à pétrole. Mat et chiffonné avait été le bruit de sa chute. Puis tout le monde se décontracta. La nhanduguaca se recroquevillait par petites saccades, feignant le coma ou peut-être sincère, glissant avec regret vers la noirceur comateuse finale.
Fabianito, dit Manda.
Aux marges de la rue Escalante vaguaient les premières fumées des feux de braise, les premiers relents tièdes des huiles à friture. De la vaisselle en terre cuite tintait dans une cabane voisine. Une paix indigente se déposait sur le quartier, ponctuée de quelques échos de conversation issus des potagers qui longeaient la rue ou issus de la rue proprement dite.
Avec le soir ne viendrait aucune fraîcheur.
Fabianito, mon fou, dit Manda.
Elle chuchotait, elle collait ses lèvres à l’oreille de Fabian, comme si malgré l’heure tardive et le congé de fin de semaine un mouchard des services de sécurité avait été accroupi derrière la cloison, espionnant leurs confidences pour intégralement les reproduire dans le local de la rue 19 de Febrero. On pouvait imaginer un mouchard indistinct, ou au contraire donner un nom et un visage à cet homme caché parmi les herbes, voir en lui Rui Gutierrez, le démobilisé, fouinant et fouinant, par jalousie, par malveillance naturelle, ou par souci d’être fidèle à l’idée de police révolutionnaire ou à l’idée moins nostalgique encore, plus brute, de simple police.
Tu sais bien que je ne suis pas une Chikraya, dit Manda. Tu confonds avec une autre, avec Leonor Nieves. Moi, je suis une Cayacoe. Tu le sais bien, il y a trente ans que nous nous connaissons. Tu pourrais rectifier de toi-même quand tu te trompes.
Il s’agita dans le crépuscule à côté d’elle. Il s’agitait toujours quand on allumait en lui le souvenir de Leonor Nieves. Impatient de changer de sujet il se plaignit de l’humidité torride, des moustiques, il cherchait une position, il ronchonnait comme un vieil Indien insomniaque, avec des raclements de gorge et des râles. Déplorant le mauvais état de la paillasse, il se tordit sur le flanc et, de nouveau, il s’allongea. Les fibres de coco pointaient hors du sommier et transperçaient le matelas trop mince et lui piquaient les fesses, le dos. Enfin il posa la main sur le ventre de Manda, juste en dessous du nombril. La peau était trempée, il explora plus bas, à droite, à gauche, elle était gluante, elle témoignait de l’amicale générosité avec laquelle ils s’étaient tout à l’heure ébattus et accouplés.
J’aime bien suruquer avec toi, dit-il, dans l’espoir que se dissiperait entre eux le spectre de Leonor Nieves.
Mais, à son tour, Manda bougea, et elle dit :
Fabianito, j’ai peur de ces confusions qui augmentent sous ton crâne. Tu devrais arrêter les séances chez Gonçalves. J’ai l’impression qu’elles te font du mal.
Oui, soupira Fabian. Mais, si j’arrête, les ennuis recommencent. L’enquête.
Durant une minute leurs pensées allèrent dans le même sens, elles suivirent strictement la même piste, prenant pour point de départ l’arrivée de Fabian à Puesto Libertad, fin juin, et ensuite progressant le long de juillet et août, une sale époque pour Fabian. Les hommes du local de la rue 19 de Febrero l’interrogeaient de près et avec méthode, s’intéressant aux infamies de sa vie militante, et devant eux jour après jour il régurgitait le peu qu’il savait sur l’assassinat de Pomponi, sur la disparition du juge Pomponi, et il revomissait le peu qu’il se rappelait de sa jeunesse, les années passées sur le front, dans telle ou telle unité de chirurgie, dans telle ou telle ambulance, et ensuite les années passées à Mapiaupi, dans tel ou tel service de l’hôpital, au temps des grandes offensives cruciales. Une très sale époque. Les enquêteurs étant auguanis, ils ne nourrissaient aucune espèce d’indulgence ou de sympathie envers leur suspect jucapira. Fabian se trouvait livré à leur bon vouloir. Il n’avait pas de statut légal. Sans avis favorable de la rue 19 de Febrero, la municipalité refusait de lui accorder un permis de séjour. Manda avait alors suggéré à Fabian de se présenter aux services d’entraide sanitaire et de s’y faire enregistrer comme malade mental. Elle connaissait le psychiatre, l’unique médecin-chaman de Puesto Libertad, celui-ci n’y regarderait pas à deux fois avant de découvrir chez son futur patient de graves fêlures psychiques. L’inscription sur la liste des détraqués irresponsables n’avait pas posé de problème. Elle apportait plusieurs avantages, en particulier le versement d’une (certes, dérisoire) pension d’invalidité, et surtout la clôture immédiate du dossier instruit dans le local de la rue 19 de Febrero, mais cela s’accompagnait d’une contrepartie : Fabian devait se soumettre à une cure lourde, orchestrée par Gonçalves et harassante, douloureuse, sans fin.
Demande un rendez-vous aux instances dirigeantes, au comité, chuchota Manda. Peut-être que Maria Gabriela daignera te recevoir. Tu lui expliqueras ta situation. Elle a eu des sentiments pour toi, autrefois. Peut-être qu’elle t’aidera.
Inutile, dit Fabian. Elle est trop haut placée. Elle m’a oublié. Elle ne m’aidera pas.
Essaie toujours, dit Manda.
Inutile, s’entêta Fabian.
Ils restèrent immobiles pendant un moment, main dans la main, deux épaves très attachées l’une à l’autre, pourrissant entre deux averses à Puesto Libertad, au milieu des querelles de marmousets hirsutes puis au centre des silences du soir, à l’intérieur d’une hutte délabrée, sur une paillasse aux odeurs de sommeil et de sexe et de misère sexuelle du samedi après-midi, avec près du réchaud la masse noirâtre de l’araignée probablement non vivante.
Derrière la maison quelqu’un se désaccroupissait, se préparant à quitter les fourrés. Malgré ses précautions les brindilles craquaient. Il allait ramper sous les herbes du jardin, traverser les bambous jusqu’à la rue Escalante, gagner la rue des Commandants, puis remonter l’avenue du Drapeau, puis obliquer vers la droite et s’enfiler dans la rue 19 de Febrero, et là, devant l’assesseur du juge Pomponi ou devant un sous-fifre auguani plus borné encore et tatillon, faire son rapport.
Fabian avala sa salive. Manda entendit le gargouillis de la déglutition et elle devina que l’anxiété grossissait en lui, et elle désira le rassurer et le distraire et elle dit :
Moi aussi, Fabianito, moi aussi j’aime bien suruquer avec toi.
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