Le Nom des singes
Chapitre XXI
XXI
Le lendemain, j’eus droit à une pause. Nul Auguani des services politiques ne vint me tirer du hamac aux aurores. Il y avait ainsi des jours où l’assesseur du juge, qui fixait le programme des interrogatoires, préférait me laisser mariner et me défibrer et m’attendrir et me dévaster tout seul, sans l’aide technique et le coup de main dont je bénéficiais d’ordinaire dans la cour des cuisines.
Je me levai et allai m’asseoir sur le seuil. Le temps était nuageux et instable. Ondées passagères et embellies, nuages bas, étouffants, sautes de vent.
Tout le matin je réfléchis à des problèmes de lexicographie. Des perroquets enluminaient de temps en temps la rue 30 de Abril. On a en soi des raisons essentielles de dégoût et on les fait taire sous une couche de détails affreusement secondaires.
Quelques appellations de perroquets ou assimilés. Araracã, arariti, ajurupoca, maracana, maracanã-guassú, maué, tiriba, cacaué, ajurucuruca, ajururu, ajurujucanga, araçuaiava, aracanguaba, cuiúba, tuí, baitaca, cuiú-cuiú, tanajuba, sabiaci, yuruquarique, yandaya. Les plumes empêchaient la lie de tout envahir.
Vers midi le démobilisé arriva. Sa fièvre n’avait pas baissé et le rongeait. Dans la besace la jaçanarana ne se tortillait plus. Elle se présentait sous forme de tranches entourées de feuilles de bananier et déjà grillées sur un des feux de braise du bidonville Manuela Aratuípe.
Nous nous installâmes loin des flaques de vase et à distance des fourmilières. Il y avait des orchidées au-dessus de nous, baptisées urucatus par Gutierrez qui malgré ses frissons avait intercepté mon regard interrogateur. Ensuite nous avalâmes en silence plusieurs bouchées filandreuses. Ensuite il ne fut plus possible de retarder encore notre conversation sur Gonçalves.
Plutôt que de remuer le souvenir de notre expédition de la veille et plutôt que d’avoir à subir de nouveau les images de Gonçalves suruquant avec Manda, je répétai au démobilisé ce qui figurait sur la porte de la maison du dentiste : Fabian Gonçalves, ancien psychiatre chef de l’hôpital civil des pensionnés de Juaupes, médecin psychologue des œuvres sociales de la municipalité de Puesto Libertad.
Œuvres sociales ! Juaupes ! ricana Gutierrez.
Avec bruit il recracha une vertèbre du serpent qui lui causait des difficultés. Sur la bouillie de jaçanarana aussitôt des mouches se posèrent.
Je vais te dire, moi, dit Gutierrez. Il a dû être envoyé dans un village perdu, dans une vieille région empoisonnée et marécageuse et touffue. Il n’y avait autour de lui que des bois inondés, des igapos et des draperies de mousses tombantes, et les Indiens qui venaient pour la consultation ne parlaient pas le jucapira, et ils avaient sur la poitrine des colliers d’ivoire humain et des pendentifs en mèches de cheveux ou des trophées sexuels racornis, embrochés sur des plumes de maracana, et tout ça a commencé à le terrifier et à lui travailler et retravailler la cervelle, et, pour finir, il a disjoncté. C’est un Jucapira, ne l’oublions pas, et les Jucapiras ne supportent pas les angoisses de là-bas, quand tout est submergé de verdure et quand plus aucun retour n’est possible. Les Jucapiras sont mal à l’aise sous les arbres.
Pas tous, protestai-je.
Le démobilisé ignora ma remarque. Evoquer le personnage de Gonçalves l’énervait, le mettait dans une rage irrationnelle, et cette rage se combinait à la malaria pour l’inciter à parler tout seul. Je cherchai à rencontrer ses yeux, deux billes rougeâtres aux pupilles en naufrage, anormalement larges. Avant que ne débute la phase du délire puis de l’abattement, son agressivité ne ferait que croître.
Les Jucapiras ne tiennent pas le coup, ils disjonctent, reprit Gutierrez. Jour après jour la peur l’a miné, une peur incoercible qu’il ne pouvait avouer à personne sous peine d’être reconnu pour ce qu’il était, au fond, un touriste, un non-Indien et un traître. Et il a abandonné son poste en pleine période d’effervescence révolutionnaire, sans se soucier des conséquences pour la population, et, une fois arrivé à Puesto Libertad, il s’est abrité derrière des bobards, derrière une soi-disant carrière médicale à Juaupes, derrière un parcours révolutionnaire soi-disant immaculé, derrière une soi-disant abnégation psychiatrique et derrière...
Le démobilisé s’interrompit. Il me regardait sans me voir. La sueur jaillissait sur son front et ses paupières. Il se leva, il partit vomir dans un coin et, lorsqu’il revint s’asseoir, il avait la figure décomposée et il tremblait.
J’ai des amis parmi les Auguanis de la sécurité politique, dit-il. Ils vont mettre au clair sa biographie.
Cette mention me troubla. Je pris la défense de Gonçalves. Gutierrez s’en offusqua. De sa besace il avait sorti un vilain sabre d’abattage et il en examinait les souillures et la lame.
Suffit, Golpiez ! dit-il.
Il me soupesa du regard. Dans le local de la rue 19 de Febrero on me mesurait ainsi, avec une même haine.
De temps en temps autour de nous des ailes de petites libellules bleues crépitaient.
Puisque tu t’entends si bien avec lui, dit Gutierrez, il a dû évoquer pour toi ses aventures. Juaupes et la suite. Répète-moi tout. Je veux savoir.
Pour que tu ailles le rapporter à tes amis de la sécurité politique ? demandai-je.
Gutierrez esquissa un mouvement avec sa machette.
Répète-moi tout, de A à Z, dit-il. Allez, Golpiez. Vide ton sac avant que.
J’avisai une zébrure graisseuse sur la lame que brandissait Gutierrez et je n’hésitai plus. Je retraçai l’histoire du dentiste telle que me l’avait narrée Gonçalves, une de ses versions, car, à chaque fois qu’il se lançait dans le récit, les circonstances particulières et les repères chronologiques et même les grandes lignes changeaient.
Comme souvent quand on me menace, je ne me hâtai pas de livrer l’essentiel, à supposer que l’essentiel soit livrable ou existe.
Un beau jour, dis-je, il a mis la clé sous la porte de l’hôpital. Une humidité brûlante nimbait le village de Juaupes. La rumeur corrosive des insectes rendait fou. Il y avait plusieurs années déjà que Gonçalves subissait cela du lever au coucher du soleil, et ensuite toute la nuit. Il anhélait comme si une meute le poursuivait. Des gouttes saumâtres roulaient sur sa peau sombre, gravant dans la poussière des sillons. Il regarda l’agglomération, une douzaine de masures collectives ou individuelles, avec au premier plan les chiens qui dormaient langue pendante, étourdis de tiques et de chaleur. Un peu en retrait, le dispensaire ressemblait à une cabane laissée en friche depuis des semaines. Le toit s’affaissait sous les convulsions des plantes volubiles ou étrangleuses ou couvrantes. Gonçalves recula. Maintenant il observait le village d’un peu plus loin, et pour voir encore il avait glissé la tête entre deux cascades de fleurs rouges avec lesquelles lors de chaque fête il se confectionnait des colliers à plusieurs rangs, de magnifiques parures qu’il offrait aux invités, recevant en échange des pendentifs en langue ou en vulve de jaguara, des guirlandes de coquillages roses, des queues de tatus. Une minute plus tard il avait lâché ce pan de rideau, et l’hôpital avait disparu. Les premiers moustiques du voyage se rassemblèrent sur ses jambes moites. Les bruits l’assourdirent. Tout ce qui avait des ailes jacassait ou stridulait à pleine puissance. Il leva son coutelas de brousse et commença à se frayer un chemin en direction de l’igarapé où l’attendait sa pirogue.
C’est parfait, dit Gutierrez. Mais maintenant tu vas synthétiser, et en vitesse.
Le démobilisé chancelait devant moi. Il ruisselait de sueur lui aussi, comme Gonçalves, à bout de bras lui aussi balançant sa machette.
J’étais impatient de voir sa fièvre passer de la phase agressive à la phase délirante, mais, pour l’instant, je ne savais pas s’il se préparait à vomir ou s’il se ramassait pour me fracasser l’os frontal ou me fendre le travers des joues.
Parfois je lutte contre la dégradation, expliquai-je. Je m’oblige à raconter de façon littéraire. J’essaie de ne pas toujours ressasser les mêmes phrases.
Tu racontes sans littérature, ou je te coupe la chique, dit Gutierrez. Compris ?
Compris, dis-je.
Gutierrez s’éloigna de deux pas pour vomir. Après les spasmes il retourna à sa place. Il frissonnait.
Je poursuivis.
En descendant le fleuve, dis-je, il se heurte à une embuscade de gouvernementaux. La fraction du 28 janvier ou la dissidence du 30 avril, je ne me rappelle plus. Il se laisse recruter, il participe à quelques campagnes, mais au bout de trois ou quatre ans on l’accuse d’être membre du Drapeau et on le crible de coups de javeline, et ensuite on le renvoie à Juaupes où il est jugé et exécuté.
C’était mérité, bougonna le démobilisé. La fraction du 28 janvier ! Le Drapeau !... Foutaises !...
On l’exécute, dis-je. On l’achève d’une balle empoisonnée derrière l’oreille et on allonge son corps dans une embarcation.
Je continuai ainsi plusieurs minutes. Je greffais sur le tissu narratif des renseignements qui, pour les enquêteurs de la sécurité politique, étaient d’utilité médiocre ou nulle. Je faisais dériver mon personnage sur les méandres du Pirauana, sur les igapos et les canaux et les lagunes d’une région vénéneuse et même horriblement vénéneuse. Gutierrez m’écoutait avec une attention de plus en plus lâche. Il se calmait, bien qu’introduisant ici ou là des réflexions malveillantes. En agitant son sabre d’abattage il s’était entaillé la paume de la main gauche. Le sang gouttait devant lui, sur les morceaux de serpent que son estomac avait rejetés.
Le Pirauana !... siffla-t-il. Et il y en a qui pensent que je vais avaler ça !...
Avec une répugnance mélancolique, nous regardâmes ensemble la terre boire son sang.
Continue, Golpiez, dit le démobilisé. Continue. Ne t’occupe pas de ça.
Ainsi sans pagayer il est resté allongé pendant des semaines et des mois, dis-je, ou peut-être des années et même plus. Tu sais comme ce genre de temps ne se mesure pas. La pirogue mollement progressait sous des galeries végétales. Elle suivait les boucles noires ou jaunâtres de fleuves innommés, elle flottait de lac en lac, souvent s’égarant dans des labyrinthes à la couleur entêtante, sous le dôme hermétique des feuilles, souvent frôlant les enchevêtrures de lianes basses. Je te fais grâce du nom des lianes. Il y en avait des centaines d’espèces.
Abrège, murmura le démobilisé.
Il avait fermé les yeux. La fièvre le secouait. Même sans les cicatrices qui lui saccagaient la bouche il aurait eu un masque de souffrance. Je considérai les sursauts qui de l’intérieur déformaient ses paupières, les battements qui sur son cou faisaient saillir les artères. Le stade agressif venait de se terminer. Je m’approchai de Gutierrez et je lui fis lâcher la machette avec quoi il s’était coupé. Au creux de la main gauche l’entaille barbouillée avait un aspect malpropre. Je la nettoyai comme je pus. Le démobilisé réagissait à peine. Il balbutiait.
Ne t’arrête pas, dit-il. J’écoute.
Il baissait la tête et il balbutiait et marmonnait des bribes, et je sus qu’à partir de ce moment mon monologue risquait d’être plus solitaire encore, et que je devrais moi-même jouer le rôle du questionneur pour donner aux réponses un semblant de vie.
Dans mon récit, Gonçalves errait longtemps en amont de l’Abacau, puis il participait de nouveau à des mouvements insurrectionnels, de nouveau il rejoignait telle ou telle armée révolutionnaire, puis il était tué, puis il se consacrait à la rédaction d’un dictionnaire de langue générale, puis dans la poitrine la police du Drapeau lui tirait une rafale.
Accélère, Golpiez, insérais-je à intervalles réguliers.
Change de péripétie, conseillais-je en mimant, devant Gutierrez, les gestes menaçants de Gutierrez.
Ensuite le psychiatre ramait, à demi endormi encore, en direction de Puesto Libertad.
Sa figure avait commencé à se flétrir et à blettir, dis-je. Et, à la seconde où enfin il a posé le pied sur le débarcadère de Puesto Libertad, au bas de l’avenue du Drapeau, ses oreilles se sont détachées et elles ont éclaté sur les planches, devant ses sandales, avec un bruit de figues trop mûres.
Début de la surdité, commentai-je en ricanant à la manière de Gutierrez.
Non, corrigeai-je. L’ouïe, c’est plutôt lors de la greffe qu’il l’a perdue. Dans le local de la rue 19 de Febrero où on l’avait conduit pour les formalités d’accueil, la vérification d’identité, la demande de permis de séjour...
On sait, Golpiez, dis-je. Ne t’attarde pas sur des détails.
Gonçalves était accroupi dans la cour des cuisines, dis-je, et un collègue compatissant a entrepris de l’opérer en urgence et à la sauvette.
Quel collègue ? fis-je, avec une moue de provocateur.
Peut-être le dentiste, dis-je. Il ne l’a jamais revu par la suite. Il y avait un dentiste en instance près de la porte de l’infirmerie, entre les cuisines et l’enclos des tortues.
Bon, c’est noté, dis-je.
Le dentiste lui a cousu à vif des pavillons prélevés sur une Indienne qui venait de s’effondrer devant l’enclos, une Cocambo qui n’avait pas résisté aux heures chaudes de l’interrogatoire.
Aucun Cocambo n’a jamais été maltraité par qui que ce soit, objectai-je. Même le Drapeau les a toujours considérés comme quantité négligeable. Même la police du Drapeau.
Une Cocambo ou une Cayacoe, dis-je.
Gonçalves, quand il en arrivait à ce sous-chapitre de ses aventures, peignait la beauté tragique de l’Indienne, une Cayacoe qui, comme toutes les Cayacoes, ressemblait à Manda, et il décrivait avec soin l’odeur de viande de crocodile et de viande à crocodiles qui montait depuis la mare verdâtre du fond de la cour et qui baignait l’ensemble des bâtiments municipaux, cette odeur à laquelle il n’avait pas eu encore le temps de s’accoutumer mais qui déjà lui infectait les bronches, déjà s’associait pour lui à la nature délétère de Puesto Libertad, l’odeur d’une révolution retournée à son inexistence primitive.
Et voilà, gémissait le psychiatre. Ce collègue de compétence discutable !... Tenant l’aiguille comme un cochon !... Le piquage bâclé, les lobes suturés de guingois ! Mes orifices perturbés par du cartilage étranger !... Un massacre !...
Vous voyez ? m’invitait-il à constater.
Je m’inclinais, je survolais le paysage crânien, les traces de coutures barbares, de nombreuses marques révoltantes. La chair des oreilles possédait un indéniable charme féminin, il s’y étalait une pruine duveteuse, légèrement orange, sur laquelle on avait envie de passer le doigt.
A la racine des cheveux de Gonçalves perlaient des globules de moiteur. Il attendait mon verdict.
Je ne distingue rien, mon docteur, presque rien ! criais-je. C’est invisible !
Je m’interrompis.
Gutierrez dormait, hors d’atteinte de mes bouffonneries. Des libellules craquetaient devant sa bouche et devant son délire secret.
La chaleur s’était alourdie. Les nuages noircissaient vite. La foudre les parcourut, un éclair sans tonnerre, gris aveuglant. Aucune cime ne frémissait.
Allez, viens, dis-je. On va boire un coup chez les Cocambos. On se lève et on y va.
Gutierrez ne répondait pas.
Les libellules craquetaient en face de ses lèvres, puis elles vinrent cliqueter à hauteur de mes derniers mots, sans avancer ni reculer.
En équilibre sur rien.
O ceanofPDF.com