Le Nom des singes

Antoine Volodine · Chapitre 3 sur 27

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Le Nom des singes

Chapitre III

III

 

Juillet, août.

Remémoration.

Cet été non lumineux.

L’assesseur du juge Pomponi me convoquait pour la journée. J’arrivais le matin au local de la sécurité politique, rue 19 de Febrero. Nous avions là un bref entretien. Il me rappelait que des documents importants manquaient à mon dossier. Les enquêteurs n’appréciaient pas les réponses que j’avais données à leurs questions. Des obscurités persistaient dans ma biographie, sur mes relations avec quelques-uns des membres du Drapeau que j’avais eu l’occasion d’approcher, sur mes relations avec les guérillas de Yaguatinga, avec les groupes insurrectionnels de Mapiaupi, avec Maria Gabriela, avec Leonor Nieves, avec Pomponi, sur les conditions de ma soi-disant mort héroïque dans le quartier cocambo de Mapiaupi, au bord du fleuve. Les enquêteurs ne parvenaient pas à obtenir sur tout cela des renseignements fiables. En conséquence mon statut à Puesto Libertad, concluait l’assesseur du juge, restait précaire, très précaire.

Ensuite la porte du bureau se refermait dans mon dos et j’étais pris en charge par des Auguanis torse nu ou en maillot de corps jamais lavé, ou en chemisette militaire qui empestait la transpiration et le sang. Ils me conduisaient au fond d’un corridor mal éclairé et ils m’ordonnaient d’attendre, de me replier près du sol, de ne pas bouger et d’attendre.

Dans le couloir désert je m’appliquais à somnoler, à mettre en veilleuse toute pensée, pendant une heure, deux heures ; puis d’autres Auguanis à moitié nus ou vêtus d’uniformes déboutonnés venaient me relever, m’entraînaient pour la suite de l’interrogatoire qui pouvait se dérouler dans un des bureaux du rez-de-chaussée, mais qui le plus souvent avait lieu à l’air libre, du côté opposé à la rue, en vue des moutonnements verts de la forêt qui commençait juste derrière le local. Selon les jours et selon les spécialistes j’avais droit à des rugissements en argot auguani, à des colères froides en langue générale, ou à des menaces avec machette, ou à des simulacres d’exécution contre la palissade, dans la cour ou dans l’arrière-cour ou dans la seconde cour, la grande, celle des cuisines. Nous nous démenions sous la pluie battante ou sous le soleil écrasant, obligés de forcer le ton de nos cris pour vaincre le vacarme des gouttes fouettant la terre ou le perpétuel chant striduleux des cigales ou le bavardage des perroquets, des singes. Dans la cour des cuisines on me contraignait à assister aux égorgements et aux dépeçages. Il y avait là des garde-manger et des viviers. On tuait et on étripait devant moi des singes, des serpents, des tortues, et parfois ce que les impérialistes appellent des crocodiles et que nous appelons des jacarés : parfois, oui, des jacarés gigantesques.

Quand on m’interrogeait sur mon identité, sur ma nature véritable, il se trouvait toujours un Auguani pour prétendre que je n’étais pas un Indien de pure souche, pour dire : Les Jucapiras doivent être classés à part, comme les Cocambos, mais ils n’ont pas le caractère inoffensif des Cocambos qui ne croient pas à la réalité du monde, les Jucapiras vont et viennent insidieusement parmi les Indiens tout en étant moins indiens que les autres. On testait mes connaissances de vocabulaire, me montrant les arbres qui poussaient au-delà de la palissade, derrière le bassin aux jacarés, on m’invitait à nommer les arbres avec la prononciation auguanie, à grande vitesse et sans me tromper, et, quelle que fût la qualité de ma prestation, il se trouvait toujours un ou deux Auguanis pour dire : Les nasales des Jucapiras ressemblent à des diphtongues impérialistes, les Jucapiras allongent les syllabes muettes comme des impérialistes, comme des touristes. J’avais ensuite à m’expliquer sur des épisodes de ma vie révolutionnaire ou sentimentale. On rouvrait ensemble les vieux chapitres et les blessures.

J’étais un familier de la cour des cuisines. Je connais bien la palissade qui tout autour formait une ligne sinueuse, infranchissable. Contre les piquets de bambou on m’adossait. Je faisais face au soleil de juillet, d’août, tandis qu’un des cuisiniers chargés de mon dossier vérifiait le tranchant de sa machette sur la nourriture auguanie, sur les victuailles qui entre vie et mort frémissaient.

Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir l’enclos, ses billots pelliculés au sang, ses mouches, le baquet où bleuissaient les pattes et les têtes de poulets qu’on laissait pourrir avant de les déverser dans la mare aux jacarés, presque directement dans les gueules.

Sur la gauche les pieux grisâtres derrière lesquels sont emprisonnées une douzaine de tortues.

Sur la droite les pieux où on attache les singes pour les décapiter et les dépouiller.

Et, partout, les odeurs de viande sanglante ou de viande en attente, rêveuse, philosophant au fond des cages ou dans l’humidité fétide.

Les enquêteurs me forçaient à regarder les scènes de martyre, de découpage, puis ils me promenaient sur la poitrine, de clavicule à clavicule, leurs lames graisseuses, profitant de la confusion pour essayer d’en savoir plus sur mon degré d’intimité avec Leonor Nieves ou avec Maria Gabriela ou avec le juge Pomponi avant son assassinat.

Je niais avoir jamais rencontré Leonor Nieves, m’évitant ainsi de devoir révéler si j’avais ou non suruqué avec elle, et je restais ferme quand on mettait en doute la sincérité de mon affection pour le juge Pomponi et pour les principes révolutionnaires qu’il défendait, mais souvent des nausées se substituaient aux réponses que les brutes auguanies auraient souhaité entendre.

Je vomissais, je savais qu’on ne me retiendrait pas pour la nuit, qu’on préférerait me reconvoquer le lendemain ou le surlendemain, qu’on allait me renvoyer chez moi, non sans faire aussitôt courir le bruit que j’avais copieusement dénoncé mes anciens camarades et compagnons de guerre civile. L’après-midi s’adoucissait, j’enterrais mes vomissures sous quelques poignées de poussière, je me relevais, je me réappuyais à la palissade. Mes hoquets n’avaient pas disposé en ma faveur les institutions de la rue 19 de Febrero. L’interrogatoire recommençait.

Je reprenais mon souffle, je tournais les yeux vers le ciel. Une tonalité plus grise avait envahi les trouées dans le feuillage et, autour des cimes, on voyait de temps en temps tournoyer des chauves-souris de grande envergure, déjà défroissées, en avance sur l’horaire. Je pensais au repos qui allait succéder à cela, je me préparais au crépuscule. Mentalement je révisais la liste des arbres qui surplombaient la cour. Je me sentais si ému que j’avais besoin de me prouver à moi-même que ma véritable nature était indienne, que les Jucapiras étaient Indiens et connaissaient la langue générale, je regardais les arbres majestueux et je les nommais, des timbauvas, des atiribas, des muchurís, des jipis, des biratingas, des matambus, des iauacanos, des jaraguamurus, des sucuúbas, des sucuubaranas.

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