Le Nom des singes

Antoine Volodine · Chapitre 27 sur 27

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Le Nom des singes

III. Danse de la Boue

III

DANSE DE LA BOUE

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XXVII

 

A la seconde où je quittai le quai des Fusillés du 31 août pour commencer à marcher dans les roseaux, et ensuite, quand je me mis à fouler la vase sans couleur, une désagréable voix intérieure me susurra que le voyage se passerait mal. Je rejoignis Gutierrez et mon appréhension se renforça. L’odeur de sangsues des pirogues devait jouer sur mes nerfs, ou la tiédeur baveuse de la nuit, ou le silence. Difficile à dire.

Autour de mes mollets la boue était chaude.

Gutierrez le démobilisé pataugeait sous les ruines d’une maison lacustre, à la sortie du bidonville Manuela Aratuípe. Là il avait dissimulé les embarcations. Son bras gauche ballait dans le noir et se heurtait aux pilotis, aux vestiges obliques du plancher, à tous les morceaux de bois que la non-lumière contenait. J’allai patauger à côté de lui, moi aussi gargouillant jusqu’aux genoux et me heurtant. Il fallait enlever les feuilles de bananier qui avaient servi de camouflage.

On voyait peu. Nous avions fixé le rendez-vous à l’heure qui précède l’aube. Rui Gutierrez respirait avec une rapidité anormale et il tremblait. De temps en temps je recevais sous les narines des extraits de son souffle, une haleine fétide assez symptomatique de la fièvre gangreneuse quand elle se superpose à la malaria. Le délire lui arrachait ici et là un geignement plutôt qu’une phrase. Aux questions il ne répondait pas. Il m’invitait surtout à me taire. Il me confondait avec l’autre, avec Fabian Golpiez, le Jucapira mentalement décédé, le schizophrène que je soignais et qui faisait semblant d’être un simulateur. Il m’appelait Golpiez à tout bout de champ. La conversation tomba.

Le démobilisé s’appliquait à nettoyer la pirogue, les endroits où nous allions nous asseoir. Des ombres de petite taille s’enfuirent. Je devinai des araignées, des serpents non venimeux, deux rats. Gutierrez tâtonnait avec sa main valide et il nommait à voix basse les intrus, comme récitant une imprécation en coariguaçu. Ce marmonnement n’allégeait pas l’atmosphère.

Arrête-toi de maugréer comme ça, Rui, dis-je.

Il feignit de ne pas avoir entendu, mais, après un moment, il obtempéra. Les bestioles avaient été évacuées. L’odeur de sangsues persistait, mais la coque, au toucher, avait l’air propre. Il ne restait plus qu’à y caler nos affaires de façon rationnelle. Hamacs, ficelles, flèches, sarbacanes, crochets à iguanes, noix de coco, cinq cruchons offerts par les Cocambos. Je ne vais pas établir une liste exhaustive. Manda devait apporter de la nourriture pour deux jours. L’autre, le protégé de Manda, l’aliéné, avait la responsabilité de l’outillage psychiatrique. Il se chargeait de fournir la visionneuse et les diapositives qu’il m’avait volées sous la menace.

Ils sont en retard, dis-je.

Les voilà, dit Gutierrez.

Je les voyais maintenant marcher sur le quai des Fusillés du 31 août, bras dessus, bras dessous, transportant chacun un seul sac, peu pressés. A cette nonchalance dans leur attitude je compris qu’ils avaient passé la nuit ensemble et suruqué. Cela m’écœura. Leurs relations m’avaient toujours dégoûté, cette tendresse purement animale qui les liait et qui durait et durait, en dépit des déloyautés et des morts.

Cette aptitude à se consoler réciproquement.

Gutierrez leva la tête et lui aussi les regarda arriver, le front barré de rides haineuses.

Parfois, Golpiez, me dit-il, je me demande pourquoi nous nous encombrons de ce psychiatre, de cette infirmière.

On peut encore partir sans eux, proposai-je.

Gutierrez ronchonna. Promesses, parole donnée, amitié entre révolutionnaires, souvenirs. Je n’avais, se fâcha-t-il, que la trahison à la bouche. Les Jucapiras n’avaient que la trahison à la bouche.

Eux, au moins, dis-je, n’ont pas sur la conscience une camaraderie sale avec certains Auguanis du local de la rue 19 de Febrero.

Ne parle pas de camaraderie sale, Golpiez, répliqua-t-il. Ce n’est pas moi qui me lancerais dans des amours contre-nature avec des chauves-souris du Drapeau.

Ni moi, dis-je.

Et hier soir ? demanda-t-il.

Un spasme de fièvre courait entre ses épaules.

Je ne vois pas à quoi tu fais allusion, dis-je.

Naturellement, ricana-t-il. Tu oublies toujours.

Disputez-vous moins fort, chuchota Manda au-dessus de nous. On vous entend dans tout le quartier. Vous allez alerter une patrouille.

Golpiez se tenait près des roseaux, il examinait sans rien dire le ciel, ce qu’on pouvait déduire du ciel. Les étoiles scintillaient nombreuses du nord au sud, en écharpes brillantes sur l’Abacau et la forêt vierge.

Dépêchons-nous, dit Gutierrez.

Golpiez s’enfonça dans la vase et se pencha sur la deuxième pirogue. Manda l’aida à écoper. Sur le limon bleu ardoise les araignées délogées atterrissaient. Comme abasourdies par leur soudaine déportation, elles ne bougeaient pas.

Puis Manda poussa un cri.

Un reptile l’avait mordue et avait filé. Elle agitait sa main en se lamentant à mi-voix. Sous les ruines de la maison lacustre les échos avaient des nuances creuses. Gutierrez la tranquillisa. S’il fallait faire deux amputations on les ferait, lui son bras gauche elle sa main droite. J’allai examiner la blessure que l’obscurité rendait anodine. Manda avait été piquée au pouce. J’agrandis la plaie en traçant une croix à la machette, puis je pompai le venin, m’efforçant de le recracher sur les araignées catatoniques qui parsemaient tout autour la boue. J’envoyai Golpiez récolter sur la berge des feuilles de tacumburi ou de sacaca. Il fouilla longtemps dans les buissons, puis il revint. Je fis un pansement sur le pouce de Manda avec ce qu’il avait rapporté, de la pinguajarana qui n’est pas mauvaise non plus pour les morsures, et j’entourai de charpie fraîche la main du démobilisé.

Nous étions tous les quatre trempés de fange et de sueur et mal en point, et les étoiles s’éclipsaient l’une après l’autre, et nous nous trouvions toujours au même endroit, dans la rade de Puesto Libertad, au pied du bidonville Manuela Aratuípe. Néanmoins la phase des préparatifs venait de s’achever et nous nous installâmes dans les pirogues, Gutierrez avec moi et Manda avec Golpiez.

Il avait plu la semaine d’avant, mais pas assez pour inonder les marges bourbeuses qui en cette saison enlaidissent le lit de l’Abacau. Dans le bassin que les ruines du baraquement lacustre dominaient, la couche d’eau n’atteignait pas l’épaisseur requise. Les coques étaient à présent inertes sur la vase, et même d’un pagayage effréné il ne résultait rien. Nous fîmes une minute de sur-place gicleur. Ensuite je me résolus à agir d’une autre manière et je sortis de l’embarcation.

Sous mes pieds les appuis s’effacèrent quand je commençai à me démener. Des bruits de succion s’épanouirent dans l’ombre. Je poussais, je tirais, je sentais le long de mes jambes monter des grappes de bulles trapues et lentes. La barque se dégageait à regret de sa glu pestilentielle et profitait de la moindre occasion pour s’y recoincer, et je haletais et ronchonnais en observant au-dessus de moi le plancher crevé de la maison lacustre, ces débris décloués, ce ciel de bois qui persistait à se superposer au ciel véritable.

Nous n’avancions pas.

Le démobilisé tenait sa pagaie du mieux qu’il le pouvait, il souquait d’une main, avec peu de résultat et beaucoup de gerbes noirâtres. Derrière nous Golpiez m’avait imité, bruyamment il marchait et s’agenouillait ou dérapait près de Manda.

Pendant huit ou dix bégayeuses minutes, clapotis et ahanements furent intenses.

L’horizon à la cime des arbres avait pris une dominante gris-bleu, presque claire.

Ensuite Manda sursauta et se plaignit. Elle avait été piquée une nouvelle fois.

Elle commence à me, souffla Gutierrez.

Ce n’est pas un serpent, précisa soudain Golpiez. C’est une flèche.

Je tendis l’oreille. Les sons entrent mal, j’ai été abîmé lors des formalités anthropométriques, dans le local de la rue 19 de Febrero le premier interrogatoire d’identité a mal fini, mais ici brusquement je percevais net et clair le trissement suraigu des projectiles. Je me retournai. Gutierrez et moi avions doublé le cap du dernier pilot. Une vingtaine de mètres nous séparaient de la terre ferme, un peu plus, peut-être, mais nous pataugions encore dans une zone non navigable.

Golpiez était resté à peu de distance de la rive, et, empêtré jusqu’à mi-cuisses dans les gargouillis du littoral, il s’affolait.

On va tous y passer ! beugla-t-il. Comme à Mapiaupi ! Liquidation sommaire !... Vieux souvenirs !... Les colonnes ! Les fusillades ! Par petits groupes de quatre !...

Sur le quai des Fusillés du 31 août se tenaient, en effet, des hommes de la sécurité politique, et dans ce début d’aube on les reconstituait et on les devinait sans les voir, six ou sept fantômes comme modelés dans une matière peu différente de celle qui obscurcissait la nuit, tout juste plus dense ou moins légère. Ils ne s’agitaient pas, ils étaient plantés au-delà des roseaux et ils portaient sans hâte à leurs lèvres de longues sarbacanes brunes, limitant leur nuisance à cela, à ce fléchage.

C’était à prévoir ! paniquait le psychopathe. Les colonnes internationalistes !... Les copains de Gutierrez !... Non-respect de la réglementation fluviale ! Vol de matériel municipal !... Appropriation ténébreuse de la flotte !...

Suffit, Golpiez ! m’exclamai-je.

Il se tut.

Les Auguanis sur la rive montraient qu’ils n’avaient pas l’intention de s’élancer à notre poursuite. Ils comptaient manifestement nous effrayer avant de nous laisser partir. Toutefois les flèches pleuvaient. Certaines se fichèrent à côté de moi, dans les hamacs, sur le sac de Gutierrez. Golpiez en recevait à la base du cou, dans le dos, à l’arrière des bras. Manda aussi était criblée. Elle réagissait à chaque fois qu’une pointe la touchait, elle poussait des soupirs rapides comme quand elle suruquait, des petits glapissements étouffés, comme quand nous suruquions dans sa cabane de la rue Escalante.

Je continuais à m’arc-bouter contre le flanc droit de la barque. Gutierrez me guidait, il prétendait avoir repéré un chenal où nous irions enfin flotter à notre convenance, vite et hors d’atteinte.

Entre les pirogues l’espace s’élargissait.

Golpiez et Manda avaient choisi de progresser vers l’aval, vers le quartier des Cocambos. Eux aussi cherchaient un chenal. Tout en halant sans trêve, je les suivais des yeux et j’assistais aux épisodes successifs de leur infortune. Le matin s’éclaircissait. Golpiez et Manda s’embourbaient derrière nous, sur notre droite, puis plus loin, vers le milieu du quai des Fusillés du 31 août. Maintenant ils s’étaient égarés dans des trous à tortues. Leur embarcation reposait toujours sur la vase, mais Golpiez s’enfonçait jusqu’au ventre. Manda débarqua puis se rembarqua. Pour contourner les trous ils avaient dû se rapprocher du quai. Ils s’éloignaient de nous, ils diminuaient. On avait l’impression qu’ils désiraient obstinément se maintenir à portée de tir, et que leur but était d’aborder au débarcadère cocambo afin de s’y faire cueillir. Ils allaient sur une ligne parallèle à la rive. Les Auguanis les accompagnaient à pas lents et les harcelaient.

On y est, annonça alors le démobilisé.

Nous avions trouvé le chenal. La pirogue se décolla du fond et se balança. Dégoulinant je me hissai à l’intérieur.

On va vers les îlots, dit Gutierrez.

Il se contorsionnait pour appuyer sur la pagaie sans se servir de son bras gauche. Je le secondai aussitôt en godillant ou en ramant selon le cas.

Nous filions sur de l’encre très lisse.

Quand nous fûmes devant les îlots qui font face au bidonville, nous stoppâmes.

Le jour se levait plein d’odeurs de rivières. Sur le banc de sable des flamants nous surveillaient, unijambistes et rose pâle.

Juste en face de nous, le bidonville Manuela Aratuípe dormait encore. Nous fixâmes notre attention sur ce qui se passait dans les environs du quartier cocambo. Les Auguanis avaient pris position sur les pontons désaffectés. Golpiez et Manda se débattaient toujours dans la vase. Parfois ils s’abritaient des flèches derrière des roseaux. De temps en temps Manda sortait de l’embarcation pour l’alléger et aider Golpiez à la traîner.

Qu’est-ce qu’ils fabriquent, ces deux-là, s’impatienta Gutierrez.

Le démobilisé venait d’extraire de son épaule un projectile qu’une pincée de colibri décorait.

Attends, ne jette pas ça, dis-je.

J’avais été atteint au-dessus du coude et près de l’oreille. Nous examinâmes les flèches, nous les reniflâmes, nous les léchâmes. Des épines de guaipá dures comme du fer, non enduites de poison.

Là-bas la situation se débloquait. Golpiez venait de s’asseoir. Manda à l’avant pagayait. Ils avaient enfin trouvé l’eau. Au début ils coordonnèrent mal leurs efforts et la pirogue tournoya trois fois devant le débarcadère et les Auguanis et les sarbacanes auguanies. Ensuite ils se redressèrent et vinrent vers nous.

Ils longèrent les flamants roses et s’arrêtèrent.

Nous étions bord à bord. Je les aidai à arracher les dards qui les tapissaient.

C’est empoisonné ? s’informa Gutierrez.

Manda en état de choc se taisait.

Pas trop, dis-je. Aux heures chaudes vous aurez une sensation de somnolence.

On fera une pause, dit Gutierrez.

Secoué par une nouvelle crise de frissons, ils bredouilla une phrase incompréhensible, des instructions pour la route, peut-être, et ensuite il se pencha au-dessus de l’eau et vomit.

Les flamants s’envolèrent.

Le bidonville Manuela Aratuípe, à cent mètres, s’éveillait. Dans Puesto Libertad les perroquets avaient commencé à crailler. Les hommes de la police politique remontaient l’avenue du Drapeau en direction de leur local. Un singe alla se figer sur le débarcadère des Cocambos. Il urinait. Il ne nous regardait pas.

Le plus dur du voyage était fait – partir.

 

Au bout d’une demi-journée de pagayage, l’Abacau se divisa, il se multiplia en bras et en sous-bras marécageux et en lacs, en une succession de lacs qui souvent étaient de simples mares entourées de falaises vertes. Le feuillage moutonnait sans changer de registre. Parfois vert sombre en hauteur, plus bas vert clair. Parfois l’inverse. L’eau reflétait avec réticence. Des marbrures ternes la souillaient.

En fin de matinée des singes firent des cabrioles dans les arbres jusque-là paisibles.

Gutierrez marmonnait le nom des singes. Saitaia, muriqui l’arachnoïde, saiburí, guigó, coata, caiarara, caipuyu main d’or. Un yurupara d’ordinaire nocturne se suspendit à une basse liane, à un mètre de nous, puis s’allongea comme pour toucher du doigt la tête de Gutierrez, comme pour en mettre à l’épreuve la réalité, révélant ainsi qu’il n’avait jamais eu l’occasion de voir surgir en ces parages une physionomie indienne, ou du moins un tel visage tordu par la souffrance et le délire. Il y avait aussi des saguijubas, des atamaris.

Le démobilisé parlait sans public, récitant pour lui-même de longues listes, puis après une hésitation s’interrompant durant une demi-heure ou plus, comme conscient de la futilité de tout discours. Je comparais ses énumérations avec ce que j’avais retenu du dictionnaire du dentiste et je ne surprenais aucune erreur. Je voyais la sueur de fièvre sourdre dans les cheveux de Gutierrez, s’amasser au bout des mèches puis goutter. Rien n’était sec sur sa chemise. Son bras gauche roulait en cadence. Il avait réussi à le ficeler sur la pagaie et à se donner ainsi l’apparence d’un rameur non infirme.

Les clapotis réguliers qui procurent un sentiment de paix.

Les nœuds de couleuvres à la lisière des vieilles souches errantes.

Les trouées de ciel entre les houppes, entre les passerelles d’orchidées.

Nous nous arrêtions, et, quand Manda et Golpiez nous avaient rejoints, nous repartions.

L’entrée d’un chenal gardée par deux mufles de jacarés. Les mufles à notre approche sombrant sans vagues.

Nous allions de cette façon impressionniste et nous nous égarâmes. Les branches maintenant s’entrelaçaient si bas que nous devions nous courber pour ne pas nous faire brosser par les racines aériennes ou leurs serpents. Le temps se gâtait. Le ciel avait jauni. Les moments de brume étouffante devinrent fréquents. Un félin rugit près de la rive, un jaguara. Un seul rugissement puis le silence. Les autres animaux se taisaient.

Attends, Rui, dis-je à Gutierrez. Je ne les ai pas vus depuis un moment.

Gutierrez cessa de ramer et se voûta et sans rien dire s’affala sur lui-même.

Derrière nous l’embarcation de Manda et du fou jusque-là avait suivi, avec des éclipses et des retards. Nous nous arrangions pour ne pas nous séparer irrémédiablement.

Manda émergea du brouillard et j’eus du mal à la reconnaître. Ses yeux avaient perdu leur vivacité, sur sa tête de Cayacoe serviable et bonne le poison avait badigeonné un vernis de mort. Je me rappelai la beauté humble de Manda, sa manière spontanée d’en partager les restes entre Gutierrez, Golpiez et moi. Je me rappelai les gestes consolateurs qu’elle avait pour moi quand je sortais brisé du local de la rue 19 de Febrero, ses réflexions justes, détachées, son indifférence au monde.

Fabian Golpiez tremblait à l’arrière, dévasté lui aussi par la sève toxique du guaipá ou par un nouvel accès paludéen.

Leur pirogue se rangea contre la nôtre. Il en émanait une odeur de sueur mâle et femelle, de sang caillé, de boue, une odeur de désastre mâle et femelle. Gutierrez flaira cela et se redressa et promena sur nous un regard trouble. Puis il vomit.

J’en profitai pour l’interroger.

Tu es sûr qu’on va dans la bonne direction ? dis-je.

Non, dit-il en grommelant un complément dont nul ne saisit la substance.

On pourrait faire étape dans un village cocambo, suggérai-je.

Tu en connais un, de village cocambo, hein, Golpiez ? s’énerva le démobilisé.

Manda avait fermé les yeux.

On est loin, dit-elle.

On est déjà en vue des sources, bafouilla Golpiez en fermant à son tour les yeux. On voit le lac terminal, initial. Bientôt le jour va se lever. De façon égale d’est en ouest l’horizon se délayera. Des hérons à peine perceptibles glisseront au ras des flots. Des flamants, des grues. La pirogue sous moi se balancera comme un berceau. Aucune peur ne m’habitera. Alors soudain la Cobra Grande se dressera au-dessus de la surface, la Mère-de-toutes-les-eaux fendra la surface couverte de feuilles et avancera vers moi, et...

Suffit ! aboyai-je. Cette magie pour touristes ! Ces songes aux saveurs enfuies !... Donnez-nous autre chose enfin !...

Ne l’écoute pas, Fabianito, dit Manda.

Je me renfrognai. Je ne savais pas à qui Manda venait de s’adresser.

Quelques gouttes de pluie près de nous tintaient.

Abritons-nous, dit Gutierrez. On a tous un méchant coup de fatigue. On va installer un campement dans le coin et attendre demain pour repartir.

 

Nous débarquâmes Manda et nous l’assîmes contre un arbre. Entre nos bras elle chancelait, essoufflée, incapable de maintenir sa tête droite. Sa robe sentait le pourri, elle était imprégnée de pourri et de vase.

Je m’accroupis à côté d’elle. Les flèches avaient troué le corps un peu partout et les blessures s’étaient transformées en petits cratères bouffis, à l’aspect ligneux ou blet selon leur emplacement. Les pulsations des artères avaient une irrégularité de funèbre augure. Dans l’organisme de Manda trop de toxines s’étaient introduites. Je défis le pansement que j’avais appliqué ce matin sur la morsure de serpent. La plaie s’était remise à saigner en superficie. Je la lavai avec de l’eau de pluie et de l’urine, puis de nouveau je l’entourai d’herbe.

L’orage avait éclaté. Gutierrez et Golpiez édifiaient un abri provisoire avec des branches. Après une première minute froide, la pluie nous parut brûlante. La foudre zigzagua non loin à trois reprises. Pour accélérer la construction de la hutte je délaissai Manda et me dirigeai avec un couteau de brousse vers le bananier le plus proche. Nous frissonnions tous de plus en plus. Nous nous démenions comme toujours quand on campe, en lutte contre l’eau, vaincus par l’eau. Les cataractes crépitaient sur la forêt, sur la rivière, sur nos crânes.

Manda s’affaissa. Je la vis ensuite couchée sur le flanc parmi les herbes. Sa robe s’était ouverte, ses seins imposants prenaient la pluie, non protégés par l’étoffe.

A quatre mètres de notre construction d’urgence, les pirogues se remplissaient. Nous les tirâmes sur la rive et nous les renversâmes. Gutierrez attacha le plus précieux de nos affaires à des hauteurs diverses. Golpiez alla recouvrir les seins de Manda, puis il la transporta sous le toit de feuilles. Gutierrez ensuite fit le tour de la clairière afin d’en chasser les reptiles possibles. Il en tua un à la machette, un moyacica à deux têtes. Je ne mange pas de serpent mais Gutierrez et Golpiez se réjouirent de la prise. Le sang gouttait sur le couteau de Gutierrez.

Nous étions assis. Derrière nous la forêt se dressait hostile. Après quelque temps Gutierrez redémarra son numéro de marmonnage, cataloguant les palmes de la toiture puis nommant par paquets de quinze les palmiers en général, qu’ils fussent ou non présents au-dessus de nous. Le purumã, marmonnait-il, l’ucuriaguaçú, la jassytara, la putauá, l’açai dont les fruits sont pressables et donnent une boisson rafraîchissante, du moins quand on peut la servir fraîche, c’est-à-dire jamais, le batantám à noix dures, le mucumucu, le jiriba, l’uricuri, autre cocotier, le bubunha, autre cocotier, le bataiporam qui n’est rien d’autre qu’un petit butia, le caiané, le babaçu, autre cocotier, le geriba, épineux en diable, l’indaiá, le mucajá, le jarina qui produit des graines très résistantes, très noires.

Oui, dit Golpiez. Les Chikrayas les utilisent comme ornements d’oreille.

Et pas seulement les Chikrayas, ricana Gutierrez en me regardant. Les guandiras géantes aussi ont des oreilles.

Taisez-vous, murmura Manda. Vous me martelez la tête avec des sottises, et moi je vais mourir.

Je suis là, dis-je. Je ne t’abandonnerai pas, Manda.

Tu m’as abandonnée si souvent, Fabianito, se plaignit Manda.

C’est parce qu’on m’arrachait à toi pour me tuer, dit Golpiez. On m’entraînait à l’écart, loin de la révolution, on me faisait monter dans des appartements non officiels, on me menottait à une canalisation dans une pièce vide. On m’interrogeait et on m’interrogeait sans relâche, me laissant crever dans mes excréments et mes liquides. Ensuite d’autres intervenaient. On me conduisait sur le bord du fleuve, devant les maisons insalubres des Cocambos, et on m’obligeait à descendre dans la vase et à reculer. Ensuite on me fusillait.

C’était en juillet, dit Gutierrez. Je n’ai pas été affecté aux pelotons d’exécution ce mois-là. Pas une seule fois.

On ne te reproche rien, Rui, dit Golpiez.

Durant une heure ou deux nous regardâmes la pluie hérisser devant nous la surface de la rivière. Chacun délirait à voix basse, avec des périodes volubiles et des phases de complète stupeur.

A plusieurs reprises Golpiez répéta l’anecdote de l’appartement. Les descriptions de la pièce vide fourmillaient de détails. En revanche, sur l’enquête et les enquêteurs aucune précision ne voyait le jour.

On ne t’avait pas mis là pour rien, finit par intervenir le démobilisé.

L’affaire Pomponi, dis-je.

Golpiez haussait les sourcils, feignant l’ignorance.

Ne biaisez plus, Golpiez ! menaçai-je. Ratissez vos terres mémorielles !... Faites-nous grâce du décor !... Informez-nous !

J’allai décrocher un des sacs qui pendaient aux branches. J’en retirai la visionneuse et trois poignées de photographies que l’humidité gauchissait, avait gauchies.

Pomponi !... annonçai-je sur un ton de triomphe. Le juge ! L’image du père !... Le rival instruit ! L’initiateur !... Celui qui sait !...

Gutierrez m’assistait. Au-dessus du réservoir de la lampe il inclinait un bocal d’huile de coco. Il avait un sourire laid.

Celui qu’on tue !... criai-je encore.

 

L’orage dura.

C’était la dernière séance avec Golpiez. Tout le monde en avait l’intime certitude et personne n’aurait eu l’idée de prétexter les mauvaises conditions météorologiques pour l’annuler ou pour la repousser à plus tard ou pour l’écourter.

L’investigation avait donc lieu, dans les ruissellements et la buée et les odeurs de l’humus. Nous nous tassions dans l’espace réduit de la hutte. Une pénombre plombée permettait aux diapositives de scintiller lisiblement sur le fond broussailleux. Souvent la foudre éblouissait. Nous respirions mal. Sans nous en rendre compte et sans arrêt nous frissonnions. Chacun avait ses rythmes.

Golpiez et moi étions les seuls à converser. Manda et Gutierrez somnolaient. De leur inconscient fusait de temps en temps un mot qui aussitôt dégénérait en une phrase pâteuse.

C’est la nuit, Golpiez, dis-je. Promenade avec Pomponi hors de la ville.

Ma provision d’images comportait deux séries distinctes qui au gré du hasard alternaient. Première série, Mapiaupi et environs. Deuxième série, le local de la police politique à Puesto Libertad, le local de la rue 19 de Febrero tel que je l’avais connu en décembre.

Je projetai plusieurs vues décevantes de sous-bois après le soir. Avec l’écran dont nous disposions cela donnait peu de choses. Afin de provoquer la transe je me mis à modifier le gré du hasard. Je montrai la rue 19 de Febrero, le bassin où les jacarés restaient à l’engrais avant d’être hissés par la queue vers le billot des cuisines. Puis une cuvette, l’enclos des tortues, la cage des singes. Entre la porte des cuisines et la palissade on voyait la cour arrosée de sang et de soleil.

La nuit approche, dis-je. Promenade avec le juge en direction des étangs de Mapiaupi.

Maintenant nous regardions une voie ferrée qui s’enfonçait au milieu des herbes puis des arbres. Il n’y avait pas de sentier. Il fallait marcher sur les rails. Pomponi et Golpiez allaient vers l’arrière-plan que le crépuscule avalait.

Golpiez énonça des banalités sur la végétation. Je lui secouai l’épaule.

Assez, Golpiez ! criai-je. Vous êtes en compagnie de Pomponi ! C’est indéniable !... Décrivez Pomponi !

Non sans brusquerie je lui envoyai une photographie de la deuxième cour. Un enquêteur avait été là immortalisé au moment où sa question naissait. Il brandissait une machette à contre-soleil et ses traits disparaissaient dans une auréole aveuglante. La crinière mal peignée profanait cette auréole, ajoutant aux rayons des barbelures, des brins noirs. On ne pouvait déterminer s’il s’agissait d’un sous-fifre ou d’une brute auguanie hautement gradée.

Je vais le décrire, dit Golpiez. La cinquantaine, une volonté et une ironie indestructibles. Chevelure en désordre, comme chargée d’électricité, ici et là des mèches qui semblaient lancer des éclairs. Maria Gabriela en parlait avec des soubresauts voluptueux du buste et des hanches.

Ils suruquaient encore, à l’époque ? Maria Gabriela et lui ? m’informai-je.

Je ne sais pas, dit Golpiez.

Mais si, tu sais, Fabianito, murmura Manda. Cela te rendait malade. Tu te démenais dans la révolution avec des attitudes révolutionnaires, mais c’était cette idée avant tout qui t’obsédait.

Je ne me rappelle plus, dit Golpiez.

Je passai une diapositive des étangs de Mapiaupi, mais, comme Golpiez n’avouait rien de neuf, je le fis revenir dans le local de la sécurité politique. Le sable descendait en pente douce vers le bassin. Un jacaré de sept mètres méditait au soleil, gueule entrebâillée, pattes postérieures et queue immergées sous les lentilles vert tendre. Un petit groupe de cuisiniers se dirigeait droit sur lui. On voyait aussi contre la palissade un suspect qui attendait, un Jucapira. Peut-être Golpiez, peut-être moi. Il n’y avait pratiquement aucune différence entre nos souvenirs d’interrogatoire et je ne me réjouissais pas de devoir ainsi les donner en pâture au public. Mes mains tremblaient.

Le passe-vues de la visionneuse claqua.

On se retrouvait sur les rails, dans la forêt. L’eau des étangs miroitait entre les troncs. C’était une nuit de lune roussâtre.

Donc, cette promenade nocturne, commentai-je.

Le train était souvent attaqué, dit Golpiez. Une barricade était érigée en travers de la voie et enflammée. La locomotive stoppait. Sans les malmener, on faisait descendre les conducteurs. Ils rejoignaient Mapiaupi à pied. Le massacre avait lieu en général au-delà des étangs de Mapiaupi, à deux heures de marche avec les brancards. Nous allions chercher les blessés à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, dès que la nouvelle de la tuerie parvenait à l’hôpital. Qu’elles soient gouvernementales ou insurrectionnalistes, les guérillas ne revendiquaient pas l’action et ne s’expliquaient pas sur ses motifs ou ses objectifs. Il fallait interroger avec soin les survivants si on voulait obtenir ce genre d’informations. A côté des infirmiers s’activaient les enquêteurs. Les interrogés se montraient peu coopératifs. Contre toute évidence ils niaient avoir assisté à quoi que ce fût de notable, ou encore ils livraient des renseignements secondaires, nommant par exemple les herbes dans lesquelles les corps déchiquetés avaient rampé, ou essayant de se rappeler à quel moment du crépuscule telle ou telle chauve-souris était venue crier au-dessus d’eux puis disparaître. Les enquêteurs se penchaient sur les brancards. Ils démontaient le système de défense des suspects, ils fouillaient dans ce qui avait été raconté de façon inexacte. Ils fouillaient là-dedans tandis que nous foncions vers l’hôpital. Souvent les blessés décédaient en route.

Golpiez épuisé se tut. Sa fièvre avait monté et il avait besoin de reprendre sa respiration.

Ne vous relâchez pas, Golpiez ! hurlai-je. Vous avez contourné le thème !... J’attends toujours du Pomponi !... Cessez de suffoquer ainsi !...

Je manœuvrais durement le passe-vues. Pomponi pérorait en gros plan, en plan moyen, en plan impérialiste, il déambulait avec Golpiez sous les arbres, au bord des étangs, il prêtait à Golpiez son pistolet d’officier judiciaire. Ensuite de nouveau nous fûmes dans le local de la rue 19 de Febrero.

Les Auguanis encerclaient le crocodile qui les regardait sans comprendre et donc sans frémir. Vaincre un jacaré exige audace et rapidité. Celui qui ne décapite pas la nourriture à temps, celui qui hésite devant la tête ne sort pas indemne de la bataille. Soudain un gigantesque fouet broyeur le détériore.

L’enquêteur m’avait posé une question. J’avais oublié sur quel sujet. J’observais du coin de l’œil la mare croupie et ce que sur sa rive les cuisiniers s’apprêtaient à faire.

Plusieurs fois, dit Golpiez, nous avions emprunté ensemble la direction des étangs de Mapiaupi, moi en tant qu’infirmier et lui en tant que juge d’instruction, mais il nous arrivait aussi d’aller là-bas pour le simple plaisir de progresser dans la broussaille, pour le plaisir d’ouvrir un chemin en guettant, entre les lianes, le reflet de la lune. Nous bavardions, il avait une expérience de la vie très riche, il plaisantait, j’entends encore ses inflexions paternalistes.

Nous savons tout cela, Golpiez, protestai-je.

J’avais soif d’apprendre, dit Golpiez. Il m’enseignait le vocabulaire de la forêt. Je lui dois le nom des arbres, des singes, le nom des fourmis.

Vous nous rabâchez vos vieilleries !... beuglai-je. Crachez-nous de la version neuve !...

Le passe-vues claqua et claqua. Sur l’écran au fond de la hutte un Auguani écumait. Du Jucapira suspect on apercevait une portion de nuque ridée, avec au creux des rides une humidité qui argentait la peau, dans chaque pli un filet d’angoisse argentée et saumâtre. Sur la diapositive suivante, le Jucapira avait baissé la tête, et maintenant on pouvait contempler mon oreille mal cousue, la greffe si extraordinairement ratée.

Et parlez fort ! dis-je. Vous voyez bien que mon oreille !...

Nous avions atteint les étangs, dit Golpiez. C’est un grand espace formé de plans d’eau successifs. La lune ricochait sur ces nombreux miroirs. Pomponi ne se taisait pas. Il racontait des anecdotes révolutionnaires.

Dans le local de la rue 19 de Febrero, de l’action avait eu lieu. A présent du rouge s’étalait au bas de la photographie. D’un bord à l’autre du bassin la couche de lentilles était crevée. La tête sectionnée du jacaré avait été jetée à côté de moi. Un Auguani avait été catapulté vers l’enclos des tortues et son cadavre se gorgeait de soleil, avec un nénuphar sur une jambe et un deuxième au niveau de la clavicule gauche et des vertèbres cervicales, à l’endroit où le squelette avait subi les plus irrémédiables dommages. Les cuisiniers venaient de haler la carcasse du jacaré jusqu’à l’entrée des cuisines, ensanglantant et hersant toute la pente. Ils allaient séparer la queue du tronc. Seule la queue, en effet, se consomme.

Quelles anecdotes ? demandait l’Auguani en me bousculant contre la palissade.

Tout cet affreux massacre, murmurai-je. Pour si peu.

Tais-toi, Golpiez, mugit le démobilisé. Tu n’as jamais rien compris à ces choses.

La pluie tambourinait au-dessus de nous. Nous restâmes silencieux plusieurs minutes et déprimés. Je continuais mécaniquement à passer les diapositives.

Des arbres isolés dans le paysage nocturne.

Pomponi nommant pour Golpiez ces silhouettes isolées au bas de quoi tous deux s’arrêtent.

Puis rue 19 de Febrero l’assesseur du juge trempant une machette dans une flaque vermillon intense.

Dessinant du plat de la lame sur ma poitrine un parcours pour les couteaux.

Puis Pomponi paradant devant Golpiez, livrant à Golpiez de petits secrets d’organisation, son rôle dans les guérillas de Yaguatinga, de Mapiaupi, son opposition à tel ou tel assassinat, son approbation pour telle ou telle exécution, évoquant des faits d’armes, se vantant.

Pomponi et Golpiez regardant l’eau immobile, respirant les odeurs de la nuit.

Puis les Auguanis me faisant tomber sur le sable plein de giclures, m’obligeant à ramper jusqu’à la gueule du jacaré, riant, m’introduisant la tête entre les mâchoires de la bête.

Une bonne photo ensuite, la cour des cuisines vue à travers ces rangées de crocs primitifs.

Près de la porte des cuisines la queue du jacaré, un peu plus loin le tronc affalé sur ses quatre pattes.

Puis retour aux étangs de Mapiaupi. Pomponi prêtant à Golpiez son pistolet de service, parlant du tir dans l’obscurité, du tir instinctif, des angles flottants, des angles morts.

Tu ne comprends absolument rien à ces choses, Golpiez, fit soudain le démobilisé.

Et ensuite ? demandai-je au fou.

Ensuite, rien. J’interrogeai Pomponi sur le nom des lucioles qui brillaient autour de nous. Araberaba, me dit-il. Guama, cuissi, muá.

Passe la diapositive suivante, Golpiez, ordonna le démobilisé.

On était de nouveau dans le local de la sécurité politique. On avait la tête à l’intérieur de la tête fétide. On avait la joue posée sur la langue tiède. Les Auguanis appuyaient sur la gueule.

Près des cuisines un phénomène se produisait, fréquemment observé lors des agonies dans la selve. Après un moment de coma le tronc avait repris un peu espoir. Coupé de tout il s’était néanmoins remis en marche sur ce qui lui restait, ses quatre pattes. Il s’ébranlait lentement en direction d’une inexistence plus digne. Il dégorgeait de nouveaux litres de sang, mais il avançait. D’instinct il se traînait dans le bon sens, vers le bassin, vers la boue.

On voyait cela à travers les dents.

 

En fin d’après-midi la rumeur de l’orage avait cessé. Le ciel se déchira sans libérer de lumière, car il était tard. De rares oiseaux pépiaient aux alentours. Soudain on entendait une note cristalline, une goutte tombant de très haut sur une surface très propre. Les oiseaux gazouillèrent un peu encore.

Tandis que nous devisions et tandis que Golpiez parlait sans rien avouer, Manda était morte. Je ne sais quand exactement. Il nous fallut du temps avant de nous en rendre compte. Elle n’avait rien dit de particulier durant la dernière heure de la séance. Elle était restée allongée sur le flanc, ne se plaignant pas, gémissant de façon anodine. Maintenant elle ne respirait plus. A aucun test son regard flétri ne réagissait.

Une chenille orange grimpait sur le mollet de Manda. Gutierrez la saisit entre pouce et index et la fit voler par-dessus la hutte avec colère. Il alla ensuite s’asseoir au bord de l’eau. Son bras malade empestait. Nous ne disions rien. Après une minute il voulut savoir, sans se retourner, si l’amputation était vraiment inévitable. Je ne répondis pas.

Golpiez caressait la main de Manda. Prostré à côté d’elle il limitait son activité à ce geste.

On va la mettre dans une des pirogues, dis-je.

Oui, acquiesça-t-il. La nuit vient. C’est maintenant.

Frustement il lui caressait la main.

Je renversai la pirogue. Gutierrez avait fourré là-dessous les tronçons du serpent prévu pour le repas du soir. Les fourmis grouillaient, festoyaient. Je déménageai l’embarcation jusqu’à l’endroit où Gutierrez était assis.

Tu as besoin d’aide, Fabianito ? fit-il.

Ça va, dis-je.

Je poussai la pirogue à l’eau. Le démobilisé essayait de guider la coque avec ses membres valides, mais son organisme lui obéissait avec fourberie et réticence, rendant inefficace sa gymnastique. La gangrène l’avait gagné tout entier. Plus rien en lui n’était valide. Lorsque le canot flotta devant lui, il se mit à le surveiller d’un air revêche.

Je remontai vers la hutte. Il fallait transporter Manda. Golpiez saisit le corps sous les aisselles. Les gros seins très bruns de Manda une nouvelle fois s’évadèrent hors de la robe, ballottèrent. Je tenais les chevilles, les talons. Sur cette courte distance nous perdîmes l’équilibre à trois reprises. Nous lâchions notre fardeau, nous demeurions hors d’haleine dans l’herbe, en contact avec la terre et avec l’Indienne.

Nous couchâmes Manda dans la pirogue, sur l’avant, comme si nous ménagions à l’un de nous la possibilité de s’agenouiller à l’arrière pour pagayer. La pirogue se balança puis se stabilisa.

Dans la lumière déclinante nous étions comme des souches grises. Passifs.

Je pensais à Manda qui avait été là décennie après décennie, toujours disponible pour nous consoler et n’influant jamais sur notre destin, je pensais à Manda dont nous ne connaissions rien.

Gutierrez et Golpiez grelottaient à côté de moi. Il est d’usage de prononcer quelques paroles. Nul n’en avait la force.

Golpiez alors monta dans la pirogue. Il s’assit à l’arrière sans commentaire. J’allai chercher des fruits parmi les affaires que nous avions débarquées et mises à l’abri. J’entassai les fruits près de Golpiez.

Les ténèbres progressaient. La hutte existait encore sur la berge, éclairée par la flamme de la visionneuse.

Il y avait entre nous un sentiment de culpabilité et de gêne. Cela dura une demi-heure, trois quarts d’heure, sans évoluer. La nuit maintenant avait envahi la forêt inondée. Golpiez ne savait pas comment partir.

Quelque chose frétilla à nos pieds, un de ces poissons qui aiment se tortiller dans une couche d’eau très mince en agitant autour d’eux la vase et les brindilles.

Donnez le nom indien de cela, dis-je.

Un arambari, dit Golpiez.

Non, grogna Gutierrez. C’était un tamuatá.

Peu importe, dis-je. Donnez d’autres noms encore ! Sans relâche nommez et nommez !... Dressez la liste des possibles !...

Un jatuarana, bégaya Golpiez. Un miranha, peut-être ? Ou un arumaça, un bagre-cangatá ?... Un taiabucu ?...

Plus fort ! ordonnai-je. Pagayez en parlant !... Pagayez plus fort !

Un matupiri ! dit Golpiez. Un uatacupá !

Sa voix faiblissait. La nuit l’absorbait peu à peu.

Ne vous arrêtez pas ! hurlai-je. Ramez ! La liste est longue !...

Ou un gurijuba, un urumaru, un jacunda, récitait Golpiez. Un jacunda-piranga... un guamajacu... un jaraquí, un cuacacujá...

On ne le voit plus, dit Gutierrez.

 

Au chapitre suivant, la progression est routinière.

Quand le jour se levait je remarquais en haut des arbres les guandiras géantes. Dans le feuillage elles ressemblaient à de grosses lanternes osseuses. Je ne les avais pas vues apparaître la veille et elles n’avaient signalé leur présence nocturne par aucun cri, mais au petit matin elles étaient là, suspendues en posture de songe, déjà drapées, statiques. Les traces montraient qu’elles avaient passé la nuit avec nous. Le campement était parsemé de leurs déjections.

Je m’extrayais du hamac et j’allais réveiller Gutierrez. Le démobilisé ouvrait l’œil et me demandait combien de jours de navigation nous séparaient encore de Puesto Libertad. Je le corrigeais, lui rappelant qu’à jamais nous avions laissé derrière nous Puesto Libertad, et que notre but était désormais de fonder Juaupes, une commune égalitariste, et de construire en amont de l’Abacau un dispensaire pour les Cocambos et les Jabaanas malades ou survivants, et d’instaurer là une municipalité chamanique et révolutionnaire.

Tais-toi, Golpiez, disait-il. Depuis le début tu t’es trompé sur nos objectifs.

Il souffrait de manière cyclique, avec des pointes de douleur indescriptible et des rémissions. Je l’avais gavé de liqueurs cocambos et, comme celles-ci s’épuisaient, je glanais dans les fourrés les médicaments qui avaient le plus de chances de l’anesthésier. Par sens de la discipline et de l’héroïsme il s’imposait de ne pas geindre. Je lui avais décrit sans fard le cours probable de sa maladie et j’avais écarté l’idée de l’amputation qui aurait été, à ce stade, un vain charcutage. Il ne me suppliait pas de lui déchiqueter l’épaule, il ne réclamait plus rien, avec un courage exemplaire il attendait que le membre tombe et il se taisait.

La nuit les guandiras devaient voleter autour de lui. Il y avait des crottes sur son bras valide, sur sa chemise, sur la médaille d’internationaliste qu’il avait emportée avec les crochets à iguanes et qu’il s’était piquée sur la poitrine à côté de divers autres porte-bonheur. Je brossais les crottes qui le maculaient et je le réinstallais dans la pirogue.

Ainsi deux jours se levèrent.

Je ramais de l’aube à la fin de l’après-midi.

Gutierrez gisait à l’avant, assommé par la marée de sèves analgésiques que charriait son sang. Je lui avais enfilé sous la peau, au niveau de la médaille, des épines cueillies sur des plantes curatives.

Quand il se désenfouissait de son étourdissement, il s’adressait à moi, me prenant toujours pour Golpiez, et il m’annonçait que nous allions terminer en beauté notre voyage dans une municipalité strictement égalitariste, où les plus démunis auraient droit à des soins psychiatriques gratuits, et où les Jucapiras ne seraient inscrits sur la liste des traîtres qu’après un examen impartial de leur dossier, et où les Coariguaçus ne seraient pas d’office accusés d’appartenir à la catégorie des mouchards ou à celle des provocateurs. Afin que se prolonge son euphorie j’abondais en son sens. Il lui arrivait de s’enthousiasmer alors et de polir au-dessus de l’eau le début du discours qu’il prévoyait de faire aux Jabaanas et aux Cocambos le jour où la commune serait fondée.

... que les misérables d’entre les misérables soient les maîtres incontestés, disait-il... absolus... que les Cocambos, que les Jabaanas deviennent les maîtres... qu’ils éliminent alors ceux qui rechignent... dans la forêt faire table rase... constituer des colonnes internationalistes... avancer jusqu’à la victoire... dans les bourbiers pendant dix ans s’il le faut...

Je lui répondais. J’étoffais notre débat politique avec des énumérations dont le thème était la végétation, la faune. Gutierrez se rendormait. Il vomissait et se rendormait.

Nous ne mangions plus. J’avais jeté aux piranhas les restes du serpent. Dans les clairières du bivouac, les mangues mûres avaient été mordues par les chauves-souris et polluées.

 

Les chenaux se succédaient avec des tours et des détours. Bientôt la notion d’ouest s’effaça de ma mémoire puis du paysage. Les quatre points cardinaux s’éclairaient de la même manière, comme dans les visions schizophrènes de Golpiez. A l’extrême parfois se resserraient les murailles d’arbres. Dans certains boyaux, l’eau donnait l’impression d’avoir fermenté là pendant des siècles.

Il n’y avait nulle part trace d’Indiens. La selve bruissait peu, comme quand on traverse une zone empoisonnée ou quand on est sourd.

On s’approche, dit Gutierrez sans dessouder les paupières. Tu sens l’odeur ?

Je fis palpiter les ailes de mon nez. Je ne bougeais plus. Les gouttes roulaient sur l’arête de la pagaie, et plus bas ensuite tintaient.

Alors, tu sens ? dit Gutierrez. Cette fumée ?

Non, dis-je.

Je ne voulais pas admettre que j’avais surpris un parfum ténu, une particule de fumée qui avait été crachée par l’huilerie municipale de Puesto Libertad.

Un mirage, dis-je.

Tu ne sais pas flairer, Golpiez, ronchonna le démobilisé. Personne parmi vous ne sait flairer.

De qui parles-tu ? demandai-je.

Mais déjà il s’était reclus dans l’inconscience.

Je repris l’aviron et le replongeai dans l’eau. J’avais hâte de m’éloigner.

Plus tard la malaria, à quoi j’avais échappé jusque-là, fondit sur moi et me dévora. Je sentis la crise venir. La fièvre monta en quelques minutes et transforma aussitôt mon corps en une masse incontrôlée de chair trépidante, perdant à flots ses multiples liquides. J’étouffais, ma tête brûlait. De l’intérieur elle se consumait. Je m’allongeai à l’arrière de la barque. La plupart des bruits s’éteignirent, si l’on excepte celui de mon sang.

Venant des cimes, par intervalles des débris atterrissaient dans l’embarcation, principalement des araignées ou des papillons à l’agonie, d’une taille et d’une laideur anormales. Je haletais en les regardant tomber près de moi ou sur moi, je tremblais, je me liquéfiais. Pour exorciser ma peur, je mimais avec la main une grosse caranguejeira frôlant les limites de l’agonie, puis les dépassant. Ce petit théâtre de main, j’en avais enseigné la technique à Golpiez lors d’une des dernières séances à Puesto Libertad et, tandis que je faisais danser mes doigts, je me rappelais Puesto Libertad, les interrogatoires, la diapothérapie, la puanteur de métal grillé qu’en fin de séance exhalait la visionneuse, l’odeur de singes ou de noix de coco pressées et pressurées ou de bauges crocodiliennes qui, selon les heures, entrait par la fenêtre, et je revoyais Golpiez parfois sincèrement halluciné et parfois au contraire rusant, se réfugiant dans une fausse transe et dans de faux souvenirs afin que la grêle des questions le blesse moins fort, s’arrangeant pour faire coïncider ses souvenirs imaginaires avec les miens, avec ce qu’il supposait de mon passé, ou parfois aussi tentant d’embrouiller son destin à celui d’autres révolutionnaires comparables à nous, reprenant à la première personne l’épopée de Jucapiras qui nous ressemblaient, s’identifiant à d’anonymes stomatologues, à des infirmiers ou à des médecins ou à des chamans internationalistes en tous points pareils à nous. Je me redressais sur le hamac que j’avais plié au fond de la pirogue, j’ouvrais les yeux, j’essuyais de mon visage les ruisseaux en train de se renouveler ou en train de refroidir. Il me fallait une minute avant de comprendre que ma main n’était pas une araignée.

Je respirais avec des spasmes.

L’odeur de l’huilerie municipale ne disparaissait pas.

Le jour baissait sans laisser place à la nuit.

J’envoyais par-dessus bord les feuilles pourries et les demi-cadavres. Gutierrez marmonnait au passage les noms. Panapanamuçu le papillon. Nous repartions. Je frissonnais. La pagaie pesait des tonnes.

Je voulais mettre de la distance entre nous et les relents fantomatiques de Puesto Libertad. Dans le dédale des canaux étroits je ramais. Même endormi je continuais à ramer.

 

A un moment Gutierrez mugit et me tira de ma torpeur. Il se penchait, et je crus qu’il vomissait, puis je perçus mieux l’origine de ses hoquets. Les tendons de l’épaule ayant rendu l’âme, le bras était tombé à l’eau et coulait. Je me penchai à mon tour, résolu à faire l’impossible pour rattraper le membre perdu, jetant dans la bataille toutes nos ressources, la pagaie, les crochets à iguanes, me démenant et bredouillant en vain des encouragements pour Gutierrez. Après la dernière tentative je conduisis la pirogue vers la rive.

Je sentais la fièvre renaître. En quelques minutes j’allais être de nouveau ravagé par les hautes températures et réduit au délire et incapable d’agir.

On va faire étape, dis-je.

Nous observâmes d’un air morne l’endroit contre quoi la proue avait buté. Une esplanade entourée d’arbres aux feuilles grises, cassantes. Sur les broussailles et les rameaux bas se déployaient des housses cendreuses.

Territoire de caranguejeiras, souffla Gutierrez.

Peu importe, dis-je. Il faut que nous récupérions nos forces. Il faut se soigner, Rui. Ce sera là.

Je mis pied à terre et mon visage fut aussitôt enveloppé dans une cagoule de soie. La toile était solide, elle me comprimait les paupières, les lèvres. Avec horreur j’arrachais autour de moi des faisceaux de fils invisibles. Le réseau vibrait, prévenant de mon arrivée l’ensemble de la colonie. J’entendais le bruit des pattes qui s’émouvaient à proximité, sous les herbes, entre les arbres. J’entendais chuchoter les nids.

Je me dégageai et revins m’asseoir dans la pirogue, sur le hamac humide. Mes tempes battaient, j’avais encore des lambeaux collants dans les cheveux, de nouveau la sueur me détrempait et me baignait.

Plus loin, à une cinquantaine de mètres, derrière les arbres et les pièges immobiles, on devinait le miroitement d’un cours d’eau.

Tu as peut-être raison, finalement, dis-je. On va chercher un endroit avec plus de monde, avec des Cocambos et des Jabaanas. On pourrait essayer de rejoindre le fleuve qui coule au-delà de cette bande de terre.

Tu n’y connais rien, Golpiez, dit Gutierrez. Le site est bon. On va fonder ici Juaupes.

Ici ? me révoltai-je. Mais il n’y a même pas un oiseau dans les branches, il n’y a que des araignées.

Et alors ? rugit le démobilisé. Puisque les Cocambos se cachent !...

Il avait changé de position, il se tortillait vers l’avant, il s’agenouillait, prenant des appuis sans son bras. Il voulait par ses propres moyens quitter la barque.

Puisque les Jabaanas refusent nos offres !... dit-il.

Intrépidement il enjambait l’espace qui le séparait de la berge. Je m’élançai pour lui prêter main forte, mais la pirogue glissa, s’évanouit sous lui, et lorsque je fus à la proue une gerbe noire m’éclaboussa. Il s’était écroulé déjà dans la vase du bord de l’eau.

Je fis des efforts pour le hisser dans l’embarcation, et, comme de ma persévérance amicale rien ne résultait, je redescendis à terre et fis des efforts pour le tirer sur l’herbe qui grisonnait et vibrionnait à mes chevilles. Il était immergé en oblique jusqu’à la médaille et il se débattait, affolé à l’idée d’être désormais manchot, se débrouillant mal dans ses gestes unilatéraux, coordonnant mal ses équilibres. Meuglant et meuglant, il giflait les hampes rabougries des roseaux. Il ne se noyait pas, il était debout dans les semi-liquides et les viscosités, mais il se doutait que le fond mouvant le soutenait de manière hypocrite et bientôt se désagrégerait et l’aspirerait, et il avait peur et il criait. Je ne réussissais pas à l’aider.

Nous sommes en train de vaincre ! hurlai-je pour couvrir sa voix et lui insuffler l’énergie indispensable.

Tais-toi, Golpiez, dit Gutierrez en se calmant. Laisse-moi. Je ne souffre pas. Même moralement je ne souffre pas.

Je le lâchai. J’étais épuisé. Je remontai avec difficulté dans la pirogue et m’y écroulai en poussant des râles.

Je vais leur exposer notre programme, dit Gutierrez. Laisse-moi parler. Tu ne saurais pas t’adresser à elles.

Elles qui ? demandai-je.

Tu risquerais plutôt de les effrayer avec tes discours jucapiras, compléta-t-il.

Malgré les crampes de fièvre et les tremblements qui me coupaient la respiration, je me haussai sur le coude, désirant voir ce que fixaient ses yeux injectés de sucs anesthésiants. La luminosité avait chuté, on vaguait au seuil des ténèbres, mais cela suffisait pour que le public fût là, des dizaines et des dizaines de caranguejeiras qui de leurs tanières s’étaient extraites et nous examinaient, pétrifiées. Les Cocambos avaient toujours prétendu qu’au secret de la forêt elles s’organisaient en collectivités aussi perfectionnées que les nôtres, mais sans hiérarchie ni police et sans héros.

A trente centimètres de la rive, Gutierrez clapotait, avec des éructations et des silences. Seules sa tête et les parties hautes de son buste dépassaient de l’eau vaseuse. Il avait l’air comme installé là, comme ayant fait pour sa dernière heure le choix d’une vie amphibie, sereine. Il se concentrait. Il peaufinait son adresse aux masses.

Je flottais sans bruit à proximité. Une minute s’écoula, puis une autre. Derrière le premier rideau de végétation, les caranguejeiras, pour les besoins inconcevables de leur commune, avaient déboisé un vaste champ sans couleurs sur lequel des draperies de salive avaient été partout déferlées. Marcher dans pareil décor était exclu, et même mon regard s’y promenait avec prudence. Je cherchais à distinguer ce qui se mouvait au-delà, la rivière, le fleuve.

Très loin, de l’autre côté du fleuve, une minuscule lumière scintilla puis s’éteignit.

On dirait qu’il y a là-bas quelque chose d’habité, annonçai-je.

Le démobilisé n’était pas en mesure de me répondre. Il s’était farouchement raidi hors de la boue, et déjà il serrait le poing droit et il le tendait devant lui comme le font les orateurs, afin de marteler avec véhémence ses idées, ainsi que les touffes d’herbes qui allaient lui servir de pupitre.

De l’autre côté du fleuve j’apercevais de nouvelles très petites lumières. L’ombre ne permettait pas d’évaluer à quelle distance elles brillaient, mais ce qu’elles composaient était sans mystère, ce qu’elles révélaient correspondait, en gros, au périmètre du bidonville Manuela Aratuípe.

La fièvre m’ôtait le goût de réfléchir. J’eus soudain envie de me rendormir, mais Gutierrez avait commencé à parler de la révolution aux araignées, et ce n’était pas un bruit berceur.

... que les misérables d’entre les misérables soient les maîtres incontestés... absolus... qu’ils éliminent alors ceux qui rechignent... ceux qui ne veulent pas vivre avec eux dans la selve... la révolution est à ce prix... dans la forêt faire table rase... avancer jusqu’à la victoire... dans les bourbiers pendant dix ans s’il le faut... pendant cinquante ans... que Cocambos et Jabaanas cessent de fuir et deviennent les maîtres...

... ne pas céder devant la douleur... devant sa propre douleur... assurer pour tous une victoire écrasante... même si tous ont renoncé ou péri... même seul faire table rase... même si tous ont fui... rameuter les fuyards... convaincre par l’exemple, par la violence si nécessaire... abolir l’inégalité... que rien ni personne ne dépasse... que les plus misérables soient la norme... même seul proclamer l’égalité... même depuis la fange... pour la proclamation recourir au langage des plus démunis... même si tous ont disparu... obliger ce langage à vivre... même seul dans la forêt l’apprendre... le parler...

La petite foule des caranguejeiras avait formé un demi-cercle. Dans les branches, sur les buissons, se déhanchant parfois sous des tunnels de toile, elles écoutaient. Sans hostilité ni intérêt elles faisaient acte de présence.

J’avais des divergences avec Gutierrez sur certains points de son programme, des divergences mineures, mais je ne les exprimais pas. Je n’abandonnais pas Gutierrez, j’approuvais d’un mouvement de tête ses conclusions, l’encourageant à poursuivre sur sa lancée, finissant les mots ou les phrases quand sa voix faiblissait. Lorsque les pauses s’éternisaient et que Gutierrez cherchait sa respiration ou ses idées, je tenais à me montrer solidaire de lui et de la révolution en général, et je prenais le relais, affirmant ainsi sans ambiguïté que j’étais partie intégrante du spectacle. Je faisais patienter notre public, avec les doigts je théâtralisais ce qui convenait le mieux à la situation, je mimais une manière égalitariste de remuer les pattes, de se tapir et d’attendre.

Il faisait nuit. Gutierrez continuait à parler.

... niveler au plus bas pour commencer... que d’eux-mêmes ceux qui dépassent s’abaissent... parler la langue des oubliés... celle de ceux qui ont été tués... de ceux qui n’existent plus...

J’accompagnai longtemps la harangue de Gutierrez, puis la fièvre monta encore et me réduisit l’esprit à un amas de ruines charbonneuses, m’empêchant de savoir comment le démobilisé avait conclu, sur quel appel et sur quelle note d’espoir. Nos auditrices s’étaient retirées une à une. Maintenant la pirogue dérivait. Je m’éloignais de l’endroit où Gutierrez peut-être articulait encore ou flottait. La coque heurta une racine.

La nuit se tut. J’ouvris les yeux. Devant les étoiles stagnaient les nuages. Je ne voyais à peu près rien, sinon le clignotement infime qui par intermittence signalait au loin, au-delà du territoire des araignées, le bidonville Manuela Aratuípe.

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Antoine Volodine

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