Le Nom des singes
Chapitre XX
XX
Les jardins à iguanes de la rue Escalante, autour de la cabane de Manda. Les herbes à iguanes et à varans, guaraquiá, tapirapecú, taramiarana, tajabemba et autres. Le nom des herbes compte peu. Graminées, orties. Voilà où bientôt nous allions ramper. Mais seulement en fin de crépuscule.
Pour l’instant, je venais de sortir du local de la sécurité politique. J’avais le cou meurtri et la tête ballante, comme on a au coucher du soleil après les interrogatoires. Je ressemblais à un marcheur qui dort.
Je ne pensais à rien de spécial.
Je laissai derrière moi la rue 19 de Febrero, la place des Martyrs du 12 avril. Il y avait peu de monde sous les branches. Une odeur d’ananas fermenté gagnait en puissance dans l’air du soir, annonçant pour le lendemain un temps instable. Le moment était comme toujours à Puesto Libertad, chaud et humide. Je pensais à la chaleur, à l’humidité.
Plus loin, rue des Insurgés du 28 janvier, ma tête au lieu de rouler sur ma poitrine se renversa vers l’arrière. Je m’adossai au tronc du palmier le plus proche pour reprendre mon souffle. J’observai les nuages, le ciel, les guandiras géantes qui claquaient des ailes à la cime des arbres. C’était l’heure où déjà elles défroissent et exercent leur cuir brun sombre.
La sueur coulait en abondance sur le paysage. Elle avait un goût de rouille quand je tendais la langue pour en lécher une ou deux larmes.
Allez, viens, dit contre mon oreille une voix.
Sans me retourner, je sus qu’il s’agissait de Rui Gutierrez, le démobilisé. Je ne l’avais pas entendu se faufiler jusqu’à l’arbre. Je le regardai. Il portait ses habituelles guenilles militaires, sa tenue de commando des marécages. Dans sa sacoche quelque chose se rétracta puis cracha, puis se tordit avec lenteur, puis en sursaut. Le démobilisé tapa dessus. Il avait des gestes excessifs. Il sentait le vin de manioc.
Ils te démolissent, dit-il.
Oh, pas trop, dis-je. J’ai connu pire.
Je me décollai du tronc de palmier. Des fourmis besognaient entre mes omoplates, sur les taches de sang de ma chemisette. Durant mon séjour près des cuisines auguanies j’avais reçu des giclures de crocodile. Mon mouvement dérangea les fourmis et elles s’affolèrent et elles se mirent à grouiller vilainement au long de mon épine dorsale. Gutierrez, qui n’appréciait pas le désordre, d’un revers de l’avant-bras les renvoya dans leurs foyers. Ensuite nous partîmes.
Gutierrez se retenait de me reprocher la maigreur impérialiste de mon vocabulaire, de mon palmier, de mes fourmis, de ce crocodile que tout Indien véritable aurait spontanément appelé jacaré. Il avait compris dans quel état de délabrement je me trouvais et il possédait une réserve de pitié amicale qui lui avait sans doute suggéré de m’épargner. Je rappelle tout de même que Gutierrez avait été élevé à l’école révolutionnaire, que dans ses veines coulait un internationalisme sincère, et que l’essence de l’internationalisme est la compassion envers les délabrés de toutes espèces, envers les victimes et les pauvres types.
A pas lents nous descendions l’avenue du Drapeau, cette large piste déclive qui conduit au débarcadère et au quartier lacustre. Les lianes s’élancent d’une branche à l’autre et bouchent la vue. On n’apercevait ni le miroitement vespéral de l’Abacau, ni les masures des Cocambos, ni l’entrée des rues du quartier résidentiel.
Gutierrez titubait autant que moi. Il était malade. Je l’entendais claquer des dents. La fièvre des marais ne nous laisse jamais en repos. Sans succès Gutierrez avait essayé de combattre la crise, de contrarier la montée prévisible de sa température. Il avait ses remèdes à lui, à base de vin et de sèves longtemps mâchonnées dans la bouche de ses vieilles voisines du bidonville Manuela Aratuípe.
Par solidarité, j’entrechoquai moi aussi ce qui me restait de canines. Nos deux délabrements compagnonnaient.
Tu sens, cette odeur d’ananas ? demandai-je.
Quoi ? grogna-t-il.
Autour de nous, par touches successives, Puesto Libertad se préparait pour la tombée de la nuit. Les insectes du plein jour se figèrent. Les guandiras géantes déjà patrouillaient dans les espaces sombres. Sur le silence se distinguaient soudain les oiseaux chanteurs, les mélodieux de dernière minute. Puis des bandes criardes surgirent, des singes, des saguyanas, de petits démons noirs et insolents. Leurs geignements obscènes en un instant détruisirent le calme du soir.
Ne t’inquiète pas, Golpiez, dit le démobilisé. On va s’enfuir. Bientôt on sera ailleurs.
Il pointait la main en direction du chamanisme et de l’utopie et de la camaraderie primitive avec des rescapés jabaanas ou cocambos ou plus misérables encore, non recensés encore. Dans le morceau de ciel qu’il montrait, une chauve-souris planait.
Et avant de partir on leur réglera leur compte, à ceux-là. Aussi sûr que deux et deux font quatre.
Maintenant il pointait moins haut, vers les frondaisons, vers les saguyanas. Les singes nains s’intéressaient à nous. Très vivement ils dégringolaient depuis les ramures. Ils ricochaient sur la poussière en miaulant des insanités qui s’adressaient à nous. Ils couraient sur l’avenue, ils se rapprochaient, ils sautillaient, et sans cesser de vociférer ils se désarticulaient, se donnant la main, formant des anneaux hurleurs, des chaînes braillardes, avançant avec témérité et reculant ensuite comme frappés de panique, exagérant ensuite cette feinte panique, remontant au grand galop dans les palmiers, agitant les palmes pour qu’elles crissent. On apercevait leurs crocs minuscules, leurs gencives rouges.
Golpiez ! criaient-ils. Gonçalves ! Golpiez ! Gonçalves !
Tu les entends ? s’indigna le démobilisé.
Il ne me plaisait pas d’être associé ainsi, sur la voie publique, à un Jucapira dont on disait pis que pendre dans le local de la rue 19 de Febrero.
Prête-moi ta sarbacane, dis-je à Gutierrez.
Je n’ai plus de flèches, gémit le démobilisé.
Fabian-Fabian ! scandaient les singes. Golpiez-Gonçalves !
N’écoute pas ces petits salopards, gesticula Gutierrez. Mensonges et mensonges. Je ne me trouvais pas à Mapiaupi pendant les massacres de juillet.
Hein ? tressaillis-je.
Ils racontent n’importe quoi, se plaignit Gutierrez. J’ai fait partie des colonnes qui sont entrées à Mapiaupi, c’est vrai, mais on ne m’a pas affecté aux pelotons d’exécution. En tout cas, je ne faisais pas partie des pelotons qui fusillaient au bord du fleuve.
Je me reconcentrai et me tins en alerte pour cueillir au vol ce que couinaient les saguyanas et ce qu’ils dénonçaient, mais je ne surpris rien de neuf. Golpiez Fabian ! Gonçalves Fabian ! et pas une syllabe de plus. Sur Mapiaupi et les massacres de juillet ils ne prononçaient pas un mot.
En tout cas, pas en juillet, insista le démobilisé en s’accrochant à mon bras.
Ils s’éloignent, commentai-je. Ils vont disparaître. On ne distingue plus rien de compréhensible.
Je me refusais à fouiller dans les hallucinations auditives de Rui Gutierrez. Tout bien considéré, les fusillades de Mapiaupi n’étaient pas pour moi un si mauvais souvenir. Elles m’avaient permis de quitter le monde en martyr et d’échapper, au bon moment, à la justice du Drapeau. Je n’avais pas envie d’explorer les remords de mes fusilleurs. Je n’avais pas envie de connaître leurs noms. La responsabilité de Gutierrez dans cette histoire me laissait froid.
Je n’en voulais pas à mes fusilleurs.
La prochaine fois, on aura des munitions, assurai-je. Un peu de patience, Rui. La prochaine fois, on les fléchera.
Les yeux rougis de Gutierrez se plissèrent. La perspective d’une opération de représailles l’excitait.
C’est ça, haleta-t-il. On leur fera leur fête, à eux aussi... à cette racaille... Juste avant de larguer les amarres... On les prendra comme provisions pour le voyage...
Nous étions arrivés à la hauteur de la rue des Commandants. Sous les arbres la lumière oscillait pour de bon entre chien et loup.
Rue des Commandants, annonçai-je. On est à deux minutes de la rue Escalante. Si on allait voir Manda ?
Le démobilisé s’arrêta. Il y avait, dans les entrailles de sa sacoche, de nouvelles secousses. Il les jugula.
C’est de la jaçanarana, dit-il. Même décapité ça se tortille pendant des heures.
Si on allait chez Manda ? répétai-je.
Déconseillé, fit Gutierrez.
Pourquoi ça, déconseillé ?
On est jeudi. Elle a du monde.
Mais non, m’obstinai-je. Les jours où elle travaille à l’huilerie, elle ne reçoit personne. Elle nous l’a déjà dit deux cent mille fois.
Tu vas avoir une méchante surprise, Golpiez, maugréa Gutierrez.
Il eut une série de frissons. Sa fièvre augmentait. Il déboucha la gourde qu’il avait à la ceinture et but plusieurs gorgées de sa potion alcoolisée. Ensuite nous obliquâmes dans la rue des Commandants, puis nous nous glissâmes de jardin en jardin le long de la rue Escalante, évitant de nous faire repérer et rampant sans bruit le plus loin possible des habitations. Gutierrez avait obtenu cela de moi, cette approche d’éclaireur militaire ou de voleur. Il avait été convenu de ne frapper à la porte de Manda que si Manda n’avait pas chez elle de visiteur.
Nous empruntions des tunnels végétaux où Gutierrez avait l’air de pouvoir se déplacer les yeux fermés, tant il les avait déjà parcourus et reparcourus à des heures crépusculaires ou plus tard. Les fourrés étaient humides de rosée. Une colonie de caranguejeiras nous escorta sur une vingtaine de mètres. Ce sont des araignées très puissantes, aux pattes démesurées. Les Cocambos prétendent qu’elles ont une intelligence supérieure et des aptitudes à la vie collective, et que dans certains territoires inaccessibles de la forêt elles mettent en place des utopies plus révolutionnaires et plus réussies encore que celles de nous autres. Les caranguejeiras nous observaient avec leur regard multiple.
Dans l’obscurité ce regard parfois carmin parfois étincelait.
Je ne respirais plus depuis que nous avions frôlé la première toile.
Gutierrez sans état d’âme se contorsionnait sous les plantes couvrantes. Ensuite nous foulâmes des sentiers à varans, des légumes sauvages appréciés par les crapauds, les iguanes. Nous passions près des résidences auguanies du quartier Escalante. Lorsque dans les environs d’une baraque nous flairions des relents de friture, nous nous aplatissions plus fort sur les feuilles pourries et la boue. Ainsi s’écoulèrent les dernières minutes de jour.
Puis le démobilisé cessa d’onduler devant moi. Une masse brune se dressait en face de nous, à dix ou quinze pas.
On entendait des voix, des soupirs.
Je reconnus les lieux. Nous avions abouti sur l’arrière de la cabane de Manda. Gutierrez venait de commencer à coasser afin de couvrir le bruit de nos corps sur le sol mouillé, parmi les herbes déjà nommées bien que leur nom compte peu, les tapirapecús, taramiarana et autres. Sur une indication gestuelle et impérative de Gutierrez, je m’accroupis et marchai en canard vers la gauche.
La lampe chez Manda ne brûlait pas, mais une conversation chuchotante se déroulait de l’autre côté des planches. Quand on allait vers la gauche elle devenait plus nette. Je me dandinai entre les touffes de taramiarana jusqu’à pouvoir m’immobiliser contre la cloison et en approcher l’oreille. De très simples calculs m’indiquaient qu’une distance nulle me séparait de la tête du lit de Manda.
Dans le ciel les étoiles une à une s’allumaient, puis par nébuleuses entières. Le jardin était noir. Gutierrez coassait. Des crapauds lui répliquaient avec emphase, sans parvenir cependant à imiter ses huileux coups de glotte. Je sentais sous mes pieds le sol lisse, les orties rabattues et écrasées lors de précédentes séances d’espionnage. Un autre que moi avait souvent stationné là.
Dans la voix de Manda on isolait de la fatigue, une fatigue presque sereine, détendue.
Mais non, Fabianito, disait-elle. Il n’y a rien à craindre. C’est Golpiez qui chasse l’iguane.
Le visiteur de Manda bougea sur le lit. Aussitôt son poing martela la planche contre quoi je pressais une joue. Mon tympan me transmit du tonnerre puis des protestations.
Suffit, Golpiez ! beuglait le visiteur. Assez d’iguanes ! Assez mangé de ces chairs infectes !... Comme s’il n’y avait pas de fruits dans les arbres !
Ne te fâche pas contre lui, dit Manda.
Première grande révélation de ce mois de décembre. Gonçalves et Manda couchaient ensemble.
Ne te fâche pas, Fabianito, disait Manda. C’est un Jucapira, il se nourrit comme ça parce qu’il a peur qu’on l’accuse de ne pas être assez indien.
Je m’étais assis à l’écart, dans une flaque. Je tremblais. Je ne pensais à rien et je tremblais.
Un peu plus loin, dans le noir, Gutierrez le démobilisé coassait.
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