Le règne de la séduction
9. L’adolescence ou le prix de la séduction
9.
L’adolescence ou le prix de la séduction
L’enfant se nourrit de la séduction qui circule entre lui-même et ses
parents. Certes, comme toujours dans l’éducation, le trop peut nuire à sa
qualité et renforcer à l’excès la tendance de cet enfant à en vouloir encore
plus : les enfants ne sont pas différents des adultes sur ce point ! Phase
d’opposition prolongée ou interminable, caprices, exigences incessantes,
viennent gâter tout plaisir dans la relation parents/enfant et transformer le
temps de l’enfance en une récrimination permanente. Parents et enfants en
sont victimes mais, sauf cas assez exceptionnel d’extension à tous les
secteurs de la vie de l’enfant, scolarité, camarades, activités sociales
diverses signant la dimension clairement pathologique, dans la plupart des
cas ce déplaisir reste cantonné à la vie familiale et l’enfant ne semble pas
outre mesure pénalisé dans son développement et son adaptation sociale.
Certains même se nourrissent incontestablement d’une admiration
parentale qui paraît ne connaître aucune limite et peuvent se montrer pleins
de charme et de séduction auprès des autres adultes, surtout si, sans être
nécessairement surdoués, ils font preuve d’une bonne compétence dans un
domaine ou un autre : ils chantent plutôt bien, ou jouent très correctement
d’un instrument, sont habiles dans tel ou tel sport, dessinent avec élégance,
se montrent précoces au plan intellectuel, s’expriment avec aisance… Ils
rencontrent en général des adultes bienveillants qui reconnaissent volontiers
leur talent naissant, reconnaissance qui « ne coûte rien » en dehors du
plaisir de faire plaisir à un enfant et accessoirement à ses parents ! L’enfant,
porté par ce narcissisme parental admiratif, s’épanouit. Les petits
grincements qui empoisonnent la vie familiale, incapacité à respecter
certaines règles de vie, bouderies un peu envahissantes, difficulté récurrente
à se faire des amis, climat persistant d’insatisfactions chroniques, sont mis au compte d’un caractère un peu difficile, d’un léger manque de maturité,
d’un cadet envahissant, avec l’espoir que cela s’améliore en
« grandissant » : il a tellement d’autres qualités !
La surprise des parents est grande quand, à l’adolescence, ces petites
manifestations sur lesquelles il n’était pas trop difficile de passer se
transforment en véritable harcèlement : exigences matérielles croissantes et
coûteuses, refus de toute limite dans les sorties, besoin exponentiel
d’argent, incapacité à avoir des amis, etc. Ils se trouvent contraints de
mettre le holà, de donner un coup d’arrêt. Mais ils risquent d’être
rapidement débordés, surtout si l’adolescent déploie des stratégies de
séduction envers l’un ou l’autre parent, stratégies d’autant plus efficaces
que père et mère ont souvent avec cet enfant, et à cet âge particulièrement,
des positions éducatives différentes, voire divergentes. L’adolescence est un
âge où la séduction peut se révéler particulièrement délétère…
La rencontre entre adolescence et séduction
Une double problématique rend compte du potentiel explosif de cette
rencontre entre adolescence et séduction : d’une part, le regard que la
société porte non pas tant sur l’adolescent lui-même que sur l’adolescence,
étape de la vie supposée fastueuse ; d’autre part, les changements majeurs
dans les conditions de l’éducation, avec, en arrière-plan, les effets
incontestables du rapport de séduction parents/enfant.
La profonde ambivalence du regard social posé sur ces jeunes, grands
enfants, adolescents, jeunes adultes ne va pas sans soulever de multiples
problèmes. D’un côté, la société idéalise volontiers l’adolescence à l’aune
de la nostalgie oublieuse de chaque adulte ; de l’autre, elle vilipende
l’adolescent comme si chacun d’entre eux allait commettre les mêmes
méfaits que ceux complaisamment rapportés par des médias avides de faits
divers. Tiraillés entre cette idéalisation irréelle et cette dévalorisation
humiliante, les jeunes oscillent souvent entre espoir et colère, tout aussi
démesurés l’un que l’autre.
Cette double séduction, idéalisante et attractive, stigmatisante et
répulsive, crée les conditions d’une fascination réciproque entre la société et
le jeune, peu propice à l’établissement d’une distance raisonnable : tour à tour ils se collent l’un à l’autre pour mieux se rejeter violemment ensuite…
Ce ballet séduction/répulsion – les deux pôles de cette fascination
ambivalente – entretient une excitation généralisée, véritable carburant dont
l’adolescent comme la société semblent avoir un besoin vital. On parle
volontiers d’une société devenue adolescente, dans la mesure où elle tend à
prendre comme modèle la classe d’âge des « jeunes », là où jusque dans les
années 1960 les anciens représentaient les modèles à suivre et auxquels il
était bon de s’identifier. Renversement de perspective dont les effets
continuent de se faire sentir ! Certains sociologues ont parlé de société
« postmoderne » : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la
classe d’âge des plus anciens (les adultes) a pris comme modèle la classe
d’âge des plus jeunes (les adolescents). Ces derniers, dont la caractéristique
développementale est précisément d’être en recherche de modèle
identificatoire, deviennent un modèle pour ceux-là mêmes qui sont censés
être, ordinairement, historiquement, culturellement, le modèle de
référence ! Cette accumulation d’adverbes cherche à éviter celui qui
pourrait venir spontanément au bout des doigts : « naturellement » ; il n’y a
rien de « naturel » dans ces rapports d’une génération à l’autre et même
l’universalité du phénomène ne peut servir de prétexte à sa
« naturalisation ».
Quoi qu’il en soit, dans ce renversement de perspective et cette
fascination à rebours, il y a de quoi développer une certaine confusion. Il
faut reconnaître que l’adolescence possède par elle-même nombre de
caractéristiques correspondant à l’idéal sociétal actuel, du moins à ce qui est
présenté comme un objectif à atteindre : la capacité de changement, la
remise en cause des habitudes, l’attrait pour la nouveauté, la capacité à faire
fi du passé, un constant sentiment d’urgence, la recherche de l’originalité,
l’importance donnée au corps et à son image, la prévalence du narcissisme,
etc.
Quant à la place de la séduction dans l’éducation des enfants – cette
séduction que j’irai jusqu’à nommer « séducation », sorte d’éducation par la
séduction –, elle a été largement abordée déjà dans les chapitres précédents.
Vers la fin du XXe siècle, on l’a vu, l’enfant a été définitivement reconnu
dans ses désirs, désirs que les parents, dans leur écrasante majorité, ont pour
souci de satisfaire comme marque de l’épanouissement auquel désormais ils « travaillent » ; en effet, reconnaître les désirs de l’enfant et de préférence
les satisfaire, c’est lui permettre de déployer ses compétences grâce au
surcroît de motivation que cette reconnaissance et cette satisfaction
apportent !
Mais, avec la transformation du corps, l’arrivée de la sexualité et
l’émergence de la pulsion sexuelle, cette relation basée sur la satisfaction du
désir sur fond de séduction réciproque confronte l’adolescent à une butée
irréductible : celle du désir de l’autre et de son altérité. Cette altérité
inéluctable du désir de l’autre introduit un écart que précisément la posture
de séduction parents/enfant avait presque gommé au temps de l’enfance.
L’adolescent contemporain est-il préparé à tolérer cet écart entre ce qu’il
désire et ce que l’autre est prêt à lui donner ?
L’adolescence, ce qui ne change pas
Il est de bon ton, parlant d’adolescence, de commencer par une tirade sur
le changement : il y a pourtant bien de choses qui ne changent pas d’une
génération d’adolescents à l’autre. Dans la quasi-totalité des sociétés du
monde et depuis fort longtemps, l’adolescence – ou son équivalent quand ce
mot n’avait pas encore été inventé – a été caractérisée par l’existence de
rituels d’initiation en lien avec l’émergence de la puberté. En effet, toutes
les sociétés se sont montrées soucieuses de marquer ce passage d’un corps
d’enfant, impubère, à un corps d’adulte, porteur d’un pouvoir orgasmique et
de reproduction. Puberté, dans sa composante somatique individuelle, et
sexualité, dans sa composante nécessairement sociale et culturelle, ont de
tout temps constitué le socle de cette période d’entre deux. De ce point de
vue, il apparaît illusoire de chercher à savoir si l’adolescence est un
phénomène individuel, social ou culturel : pour paraphraser Winnicott, je
dirai volontiers que l’adolescence est un phénomène à la fois individuel,
social et culturel dans la mesure où la tâche qui attend l’adolescent participe
de ces trois composantes.
L’adolescence est un processus individuel dans la mesure où il s’agit
pour l’individu d’intégrer dans son psychisme une image nouvelle de son
corps et une sexualité nouvelle. Quoi de plus individuel que ces
remaniements ? Mais l’adolescence est aussi un processus social dans la mesure où l’individu, avec ce corps pubère habité par une génitalité
devenue efficiente, doit impérativement remanier ses relations au groupe
familial, les parents au premier chef, et accepter – parfois difficilement – le
regard nouveau que les autres posent sur ce corps. Quoi de plus social que
ce nouveau regard ? Enfin, devenant femme ou homme, l’adolescence est
aussi un processus culturel dans la mesure où aucun individu ne peut
échapper à la contrainte d’une identité de genre masculin ou féminin, axe de
différenciation qui parcourt toutes les cultures du monde sans exception.
Quoi de plus culturel que cette alternative à laquelle nul ne peut se
soustraire ? On comprend que les discours sur l’adolescence soient
multiples et parfois difficiles à accorder !
Il reste une réalité pour l’individu : l’émergence de la puberté et de la
sexualité confronte cet « encore enfant » à un surcroît d’excitation qui
l’expulse de la relative tranquillité d’enfance pour le propulser vers ce
« bientôt adulte », lequel devra apprendre à gérer cette excitation alors
même qu’il ne sait pas encore dire « je gère » ! Cette excitation, le jeune
pubère en cherche l’apaisement en se tournant d’abord vers ceux qu’il aime
et connaît bien, ceux qui jusque-là le comprenaient et en général trouvaient
la solution, ses parents. Hélas pour lui, ces derniers sont impuissants pour
l’apaiser et même, comble d’infortune, ne font que l’exciter à mesure qu’ils
tentent vainement de le calmer ! En se tournant ainsi du côté parental,
l’adolescent ne reçoit qu’une prime d’excitation l’obligeant à prendre le
large. Car l’excitation pubertaire ne peut pas trouver son objet de
satisfaction dans la figure des parents ; au contraire même, celle-ci ne fait
qu’éveiller le dégoût de l’inceste ou la crainte d’une envie meurtrière… À
partir du moment où l’individu devient pubère, il oscille dans le rapport à
ses figures parentales entre ce désir d’inceste et cette envie de meurtre :
l’adolescent qui aime ses parents doit en conséquence les protéger tout en
se protégeant lui-même de ces deux dangers : il lui faut prendre ses
distances.
Dès lors il a besoin de s’éloigner aussi bien concrètement (aller voir
ailleurs) que symboliquement (décidément mes parents ne me comprennent
pas). L’émergence de la génitalité a une double conséquence : les parents ne
peuvent plus être les objets de satisfaction immédiate, l’individu doit se
tourner vers un inconnu dont le désir reste une énigme. Car si la sexualité peut apparaître comme un gain, celui de la nouvelle puissance
reproductrice, elle est d’abord et avant tout la découverte d’une douloureuse
confrontation à une inéluctable altérité, celle de la dépendance au désir
d’autrui : sexualité, on l’a dit, provient de secare qui signifie « coupé ». De
l’instant où l’individu est porteur d’une sexualité active, il doit accepter de
n’être que femme ou homme, et pas homme et femme à la fois ou ni
homme ni femme. La sexualité confronte l’être humain à sa douloureuse
finitude, elle introduit un écart entre soi et autrui, écart toujours
énigmatique, ce que les psychanalystes nomment l’altérité du désir de
l’autre.
Comment cet écart peut-il être reconnu puis accepté par le jeune pubère ?
Envahi par ses hormones et par son excitation pulsionnelle, il doit pouvoir
supporter la non-satisfaction immédiate de son besoin/désir, tolérer cette
frustration et être capable d’attendre. Comme le disaient jadis les aînés : il
faut savoir prendre son mal en patience !
Un discours social contradictoire
Or ce même jeune vit aujourd’hui dans une société qui prône l’urgence,
disqualifie le fait d’attendre, valorise la satisfaction immédiate et l’acte de
consommation… Les adolescents sont à l’écoute du discours social : ils y
sont particulièrement sensibles et en sont même un des plus puissants relais.
De plus, en devenant adolescents, ils ont changé leurs critères de
jugement. Du temps de l’enfance, leur jugement, en termes de bien ou de
mal, se calait sur la parole de l’adulte, celle des parents et des adultes de
confiance. Avec la puberté, l’adolescent décide de faire confiance à lui-
même plutôt qu’à l’adulte. Désormais son critère de jugement sera le vrai
ou le faux : vrai quand il y a cohérence entre ce que dit l’adulte ou la société
et ce qu’il ou elle fait ; faux ce que l’adulte ou la société dit tout en faisant
le contraire !
À ce discours social ambiant, où les contradictions ne manquent pas,
viennent s’agréger les habitudes éducatives : enfant, il a été reconnu dans
ses désirs et, plus souvent que de raison, satisfait. Brusquement cette
pulsion qui l’habite ne peut pas trouver de satisfaction immédiate et ses
proches sont incapables de l’apaiser ! Double souffrance donc, l’une interne et l’autre externe qui se font écho et s’amplifient réciproquement. Du moins
est-ce le risque !
De tout temps, l’adolescent a disposé de deux stratégies pour ne pas
passer à l’acte impulsivement, pour ne pas abuser de l’autre comme
instrument de son plaisir : attendre ou s’intéresser à autre chose. Soit en
termes plus techniques : la capacité à différer l’excitation pulsionnelle ou à
déplacer ses investissements. Différer, c’est attendre, prendre son mal en
patience, souffrir que le temps passe (une lettre en souffrance, c’est une
lettre en attente), en un mot être capable de s’ennuyer. Les premiers
psychiatres d’adolescents 114 ont beaucoup mis en exergue l’intérêt de
l’ennui à l’adolescence en tant que capacité à habiter l’épaisseur du temps, à
développer sa rêverie, à investir le monde interne et à construire une
certaine forme d’intériorité… L’imaginaire est fils de l’ennui ! D’une
certaine façon, pouvoir investir cet imaginaire, c’est se rendre indépendant
des stimulations environnementales, c’est accéder à une forme essentielle
de liberté. Toutefois, pour attendre, l’adolescent doit s’appuyer sur un
système de contraintes internes afin de réprimer ses pulsions et refouler son
désir, en un mot, sur une autorité intériorisée. Le corps y est tenu à l’écart.
Cette capacité d’attendre repose aussi sur l’espoir d’une reconnaissance,
d’un futur bienveillant : il ne sert à rien d’attendre si demain est pire
qu’aujourd’hui !
L’autre stratégie consiste à aller voir ailleurs, s’intéresser à autre chose,
mettre ses sens en action. L’adolescent se saisit de ce qui est à sa portée
pour y mettre son énergie, ses pulsions : il se passionne pour la musique, le
sport, l’informatique, les jeux en ligne, les images réelles ou virtuelles, les
sites internet, etc. Bien évidemment, certains de ces déplacements
procèdent de ce qu’on nomme une sublimation, d’autres plus trivialement
d’un exutoire et souvent d’un mixte des deux. Mais le corps est au centre de
cette activité, il en est le ressort principal, même s’il s’agit là d’un corps
« non sexuel ». Plus l’activité rencontrée est séduisante, plus son pouvoir de
captation est grand, plus sa fonction de déplacement est efficace. La passion
caractérise le temps de l’adolescence et le sujet s’y investira d’autant plus
que, d’une part, il se montre assez doué dans cet exercice et que, d’autre
part, il rencontre le regard approbatif des autres. Le génie créatif de
l’adolescent115 s’en trouve puissamment stimulé.
On le comprend aisément, la société contemporaine offre à l’adolescent
une multitude de rencontres possibles, non seulement réelles mais aussi
virtuelles, au potentiel d’attractivité décuplée : la séduction joue à plein !
Inversement, le discours de l’abstinence, de l’attente, de la frustration ne
fait plus recette et ne séduit qu’un nombre limité de jeunes, ceux qui sont
solidement arrimés à un surmoi d’enfance bien établi ou qui, lucides,
décident de rompre avec ce qu’ils ressentent confusément comme une
attraction aliénante. Si les enjeux de l’adolescence ne changent pas,
l’adolescent élevé depuis son enfance d’une façon radicalement différente
évolue dans une société qui a radicalement changé. Comment pourrait-il
rester le même ?
L’adolescent, un séducteur narcissique ?
Invité dès sa plus tendre enfance à montrer ce qu’il sait faire, exhorté à
s’exprimer, l’adolescent pénètre dans un monde où l’image règne sans
partage au point que certains ont pu parler de la tyrannie de la visibilité 116.
Il faut se montrer, se faire voir et le regard des autres devient le garant de
son existence… Convenons que non seulement cela n’est pas nouveau, mais
qu’en outre le jeune enfant est précisément animé par ce besoin qui le
constitue 117. Le regard d’autrui est un ingrédient indispensable à la
construction de l’identité, laquelle est toujours inscrite dans un rapport
social.
Revenons un instant à l’enfance avec l’exemple suivant :
Alors qu’il porte Agathe, âgée de cinq ou six mois, dans ses bras, le parent passe devant un miroir. Il s’arrête et se regarde la portant. Il la nomme : « Oh ! Regarde. Agathe ! » Il est surpris car Agathe ne se regarde pas elle-même mais regarde la personne qu’elle connaît et voit régulièrement : son parent. Alors, tout en souriant de ce qu’il considère comme une méprise, il cherche dans le miroir les yeux de l’enfant puis pointe du doigt sur son reflet et le nomme : « Tu as vu là ! C’est Agathe. » Celle-ci détourne alors son regard du reflet parental pour le reporter sur sa propre image.
L’identité procède d’une double « tromperie » : la nomination par un
autre sur une image de soi qui n’est pas soi ! Mais, dès lors, en invitant son enfant à se regarder lui-même, le parent instille sans le savoir les germes du
narcissisme dans le processus d’identité sociale.
Si l’identité est toujours affaire d’altérité et de parole, le narcissisme se
voudrait une image spéculaire, silencieuse, purifiée de toute altérité. Et si
l’établissement de l’identité consiste à mieux observer les autres pour
mieux savoir qui l’on est, la provision narcissique consiste à mieux capter le
regard d’autrui pour mieux avoir conscience d’exister. La construction de
soi est un équilibre fragile où ces deux mouvements sont dans un constant
rapport, soit de complémentarité et de renforcement réciproque, soit au
contraire de rivalité et d’opposition plus ou moins aliénante.
Là encore, dans cette construction, la société a son mot à dire. Jadis, le
lien social et la parole d’autrui y étaient valorisés, pour l’enfant ou
l’adolescent il convenait de se taire et d’écouter ; aujourd’hui l’affirmation
et l’exposition de soi en deviennent les piliers, chacun doit pouvoir
s’exprimer et être écouté à défaut d’être entendu. On comprend que, arrivés
à l’adolescence, ces jeunes s’inscrivent quasi « naturellement » dans cette
logique d’affirmation de soi, laquelle passe d’abord par une exigence de
reconnaissance : l’adolescent contemporain veut s’approprier le regard et
l’oreille d’autrui. Il s’organise principalement autour d’une problématique
narcissique où il s’agit à la fois de s’affirmer, de faire preuve de créativité,
mais aussi et peut-être surtout d’être reconnu des autres, d’obtenir d’eux ce
qui est nécessaire pour parvenir à ce bien-être narcissique. Aujourd’hui,
pour la majorité des adolescents, leur désir est légitime et l’entrave à
l’expression de ce désir, la chose qu’ils doivent combattre. Ce renversement
de perspective modifie le rapport de l’adolescent à ses proches, à ses
parents en particulier mais aussi à l’ensemble de son entourage, à sa place
dans la société.
Clef de voûte de ce narcissisme, la capacité de créativité devient pour
tout adolescent une véritable obsession : il faut être créatif ! En effet, ce
potentiel de créativité devient la marque de la singularité de chacun et la
mesure de sa valeur. C’est dire combien les adolescents se lancent à corps
perdu dans ces actes de créativité, qu’il s’agisse d’activités culturelles, dont
la musique est l’exemple le plus évident, sportives (découvrir en soi le geste
nouveau, singulier qui fait signe de reconnaissance) ou sociales. Quand,
enfant, il a montré un don particulier suscitant l’admiration des adultes, alors maintenant il peut déployer cette créativité en s’appuyant sur les
multiples possibilités que la société met à sa disposition. Mais il reste
douloureusement tributaire du besoin de reconnaissance (narcissique).
Quand elle lui est accordée, cette créativité peut librement se déployer : il y
a effectivement du génie dans l’adolescence, selon l’heureuse expression de
Philippe Gutton 118. Mais, hélas pour l’individu, tous les adolescents ne sont
pas géniaux ! Quand il ne rencontre pas la reconnaissance, l’approbation,
voire l’admiration des autres, la déception, le sentiment de dévalorisation
(inversement proportionnel à l’intensité du besoin de reconnaissance), le
mépris puis la colère ou la rage peuvent emporter ce jeune dans des
conduites destructrices plus souvent retournées contre soi que contre autrui.
Le « génie » de l’adolescence peut alors déployer ce pouvoir destructeur
dans un autosabotage sans freins 119, lequel est une garantie de
reconnaissance : les adultes ne peuvent pas rester indifférents à ces
adolescents qui se détruisent !
Fort heureusement, les adolescents dans leur majorité mettent cette
créativité au service de leurs relations sociales : le réseau social, le/la
« meilleur(e) ami(e) » est une véritable création, caractéristique de cet âge.
Là encore la technique moderne (internet, Facebook, Twitter, etc.) se met
d’ailleurs au service de ce besoin juvénile. Avec le « meilleur ami »,
l’adolescent se dote d’un double spéculaire rassurant : chacun reconnaît
dans l’autre ce qu’il a d’unique, chacun exhorte l’autre à exprimer ce
potentiel créatif. S’il ne faut pas méconnaître la richesse potentielle de cette
créativité, il faut aussi considérer l’intensité du besoin de séduction qui la
sous-tend : il y a dans tout adolescent un séducteur potentiel.
On l’a dit, la vulnérabilité du narcissisme est de se nourrir de
l’approbation et du regard d’autrui. Ainsi, si jadis l’adolescent était entravé
par son désir, aujourd’hui, il est aliéné par ce besoin de reconnaissance.
C’est la raison pour laquelle il oscille constamment entre fragilité et
arrogance120, fragilité liée à ce besoin éperdu, arrogance pour s’en défendre.
Le corps, cette part visible de chaque individu, particule qui signe sa
singularité, devient le vecteur privilégié de ce besoin de reconnaissance et
la captation du regard des autres en est la mesure. Il est en apparence plus
facile de se distinguer par son corps que par ses idées ! Dire « non » comme seule stratégie de différenciation révèle vite ses limites. De nos jours,
l’adolescent exprime de façon privilégiée son besoin et ses difficultés en se
servant de son corps : corps exposé, exhibé dans sa beauté juvénile, corps
alangui et ralenti de l’adolescent qui s’ennuie, corps explosif et impulsif de
l’adolescent impatient, corps couvert de piercings et de tatouages de celui
qui veut en faire une autocréation singulière, corps malmené, agressé,
scarifié, voire attaqué par une tentative de suicide chez ces adolescents qui
s’enfoncent dans l’autosabotage, corps maîtrisé, discipliné, ascétique des
adolescents anorexiques refusant de se laisser emporter par le maelström
des émotions, etc.
Le regard persécuteur
Énoncé d’une affligeante banalité, les adolescents sont particulièrement
sensibles à leur image (leur look). Constatation clinique tout aussi banale
mais à la formulation plus complexe : les adolescents entretiennent avec le
regard, le leur comme celui des autres, un commerce paradoxal. Ils font tout
pour attirer le regard d’autrui sur eux mais, quand ce regard se fait trop
insistant, ils sont vite mal à l’aise. Quand on ne les regarde pas, en « mal de
regard » en quelque sorte, ils se sentent abandonnés, inexistants ; dès qu’ils
sont regardés, ils s’inquiètent et protestent de ce « mal-regard » : « Il m’a
mal regardé ! » La « carence » de regard se transforme rapidement en
manque de considération, mais l’insistance d’un regard menace tout aussi
rapidement de devenir intrusive et les deux fonctions symboliques du
regard organisent les rapports sociaux des jeunes entre eux : la relation de
dominance/agressivité, la relation de séduction/sexualité.
Dans les banlieues difficiles, les éducateurs savent bien qu’il suffit
parfois d’un regard jugé mal placé, insistant, trop curieux, « provocateur »,
moqueur ou méprisant pour déclencher une bagarre, une agression, qui
parfois peut même dégénérer en affrontement entre deux bandes. Cela sans
compter sur la place des filles : le jeune caïd peut attaquer un autre mâle qui
a regardé avec quelque insistance sa copine ou sa sœur, comme il peut
menacer cette même copine ou sœur s’il estime qu’elle a trop
complaisamment laissé son regard traîner sur un « étranger ». Si entre mâles
règne l’affrontement des regards, pour les filles le moindre croisement de regards dans l’espace public peut prendre le sens d’un engagement sexuel
irrémédiable. Dans ces conditions le mâle faible et isolé a plutôt intérêt à
longer les murs et la fille pubère à baisser les yeux ou voiler son regard !
Pourquoi cette extrême sensibilité au regard chez ces jeunes originaires
des zones périurbaines défavorisées ? Deux phénomènes se renforcent
mutuellement, faisant de ces banlieues un laboratoire d’étude de la fonction
du regard. D’un côté, dans toutes les sociétés du monde, le regard est un
organisateur constant et d’autant plus prégnant que le lien social conserve
son caractère traditionnel. D’un autre côté, le regard est chez les jeunes,
adolescents et adulescents, un objet permanent de souci. Par leur dimension
paroxystique, ces constatations révèlent quelque chose de la fonction du
regard dans toute relation humaine et peut-être encore plus à l’adolescence,
période au cours de laquelle chaque individu semble retrouver le besoin de
ce regard qui l’a constitué dans sa petite enfance 121.
Artifice technique des temps modernes, le miroir permet un « dés-
accordage relationnel », autorisant en quelque sorte l’individu à s’extraire
de la dépendance au regard de l’autre pour quêter son identité dans le
réfléchissement du miroir : le narcissisme devient une affaire personnelle là
où l’identité était une donnée sociale. Parce que l’identité était précisément
une donnée sociale procurée par le regard des autres, le contrôle social sur
ces mêmes regards devait apparaître comme une impérieuse nécessité.
Inversement dans une société où l’identité se voudrait non plus sociale mais
individuelle, le regard sur soi devient le critère indispensable du narcissisme
de chacun : pour tout adolescent, l’image de soi reflétée par le miroir est un
puissant attracteur énigmatique.
Et, précisément, comme le miroir ne lui répond jamais, ce regard sur soi,
de soi sur soi ou de l’autre sur soi, se transforme vite en inquisition
persécutrice quand l’énigme se fait envahissante : elle « prend la tête » de
l’adolescent, lui « bouffe » l’encéphale. Aussi, quand le doute est trop fort,
quand le reflet devient persécuteur, le miroir peut, d’un coup, être brisé et,
dans un geste de scarification, son éclat faire sourdre le sang, trace
rassurante de vie. Par l’artefact du miroir, l’individu peut croire en
l’existence d’un regard individuel : rien n’est plus faux ! Il n’y a pas de
regard solipsiste : tout regard est un partage et un échange, avec un autre souvent et initialement, avec l’autre en soi parfois et secondairement. Le
regard introduit le poison de l’altérité au cœur de chacun.
De là viennent le besoin du regard et le sentiment de persécution par le
regard : double contrainte qui aliène possiblement l’adolescent. Le regard
est une construction familiale et sociale qui à la manière des poupées russes
englobe successivement les pellicules protectrices du moi. Le bébé d’abord
doit bénéficier d’un regard de reconnaissance qui fonde son sentiment
d’existence, l’enfant ensuite s’élève grâce aux regards parentaux sur lui,
véritables tuteurs de croissance, l’adolescent enfin se reconnaît par le
truchement des regards sociaux. Chaque défaillance lors d’une étape rend
d’autant nécessaire l’apport de l’étape suivante mais en augmentant la
vulnérabilité et la dépendance de la personne humaine en cours de
construction à ces regards. On conçoit aisément que l’exigence du travail de
subjectivation, qu’on pourrait décrire comme un travail de redéploiement
du regard sur soi-même (« se regarder soi-même comme un autre », pour
paraphraser Paul Ricœur 122) sollicite ces enveloppes successives du moi.
Lorsque l’une d’elles a laissé des trous, l’adolescent ressent le besoin de
cette reconnaissance comme une contrainte aliénante, ce qui par projection
transforme le moindre regard dirigé sur sa personne en une insupportable
intrusion ou une intolérable menace. En quelque sorte le regard retrouve la
fonction prédatrice de la vision avec le risque d’être vu sans être regardé !
Regard et séduction adolescente
Si la vision est une fonction neurologique, le regard est une fonction
psychique : il faut avoir été l’objet d’un transport/transfert de subjectivité
bienveillante aux différentes étapes de la vie pour que la fonction prédatrice
de la vision soit neutralisée. C’est ce que nous montrent de façon
caricaturale nombre d’adolescents des banlieues mais aussi ces jeunes
errants installés à même le sol dans les lieux de passage et hall de gare. Par
leur vêture (vêtements guerriers de camouflage), piercings et autres
tatouages, ils réalisent d’ailleurs un excellent compromis entre le besoin
d’être regardé, d’attirer sur soi le regard d’autrui pour s’en sustenter et la
nécessité de se protéger du risque d’intrusion d’un regard trop pénétrant :
l’armure dont ils se parent attire automatiquement le regard du passant mais l’arrête aussi à la surface des choses. Si par malheur le passant croise un
peu trop longtemps le regard de ce jeune, l’interpellation sur un mode
provocateur, si ce n’est injurieux, surgit rapidement.
Ce paradoxe réalise pleinement ce qu’on appellera une séduction
haineuse. L’adolescent ne peut supporter le regard social des autres et
tolérer en soi le besoin de ces regards que s’il est lui-même habité par la
trace d’un regard antérieur qui a reconnu son appel et lui a répondu de
façon « suffisamment bonne ». Voilà pour la dimension narcissique du
regard.
Malheureusement pour l’adolescent la sexualité vient compliquer
l’affaire ! Le regard est une allumette qui met le feu au corps. Bien qu’on ne
puisse attraper ni grossesse ni maladie sexuellement transmissible en se
regardant, le regard, subtile perversion humaine, est un organe sexuel de
première classe. Confronté à l’excitation pubertaire, à la différence des
sexes, à leur nécessaire complémentarité et à la radicale altérité du désir,
l’adolescent quête un regard susceptible de répondre à ces énigmes. Avant
même l’accomplissement d’une relation sexuelle, il recherche la
correspondance d’un regard et le sentiment de complétude que ce regard
partagé procure. Avec la puberté, le regard se charge d’émois qui risquent à
chaque instant d’envahir le jeune et de le plonger dans un état de
dépendance : la volonté de maîtriser les échanges de regards, en particulier
celui des jeunes filles et des femmes dans de nombreuses sociétés,
correspond au fantastique pouvoir fantasmatique de séduction de ce regard.
Car ce regard risque aussi de rencontrer la beauté du corps de l’adolescent.
Le piège d’une beauté trop séduisante
Des images surgissent : celles de trois tableaux du Caravage représentant
des corps d’adolescents : son Narcisse halluciné par la vision de sa propre
beauté, que l’auteur a d’ailleurs habillé d’un drapé protecteur comme s’il
avait voulu se protéger de la fascination de son modèle ; bien plus encore
son Saint Jean-Baptiste au bélier, véritable apologie d’un corps exhibé
enlaçant dans un geste à la tendresse provocatrice un bouc à la toison frisée
et au regard amoureux ; ou encore son David avec la tête de Goliath,
adolescent au visage lisse et glabre mais dont le bras soulève un glaive pesant. Trois images d’adolescents dont la beauté conduit à une folie qu’on
nommerait volontiers le figement narcissique, le dessèchement anorectique
et la violence parricidaire.
Raymond Cahn parle de « la folie à l’adolescence123 », folie qu’il prend
soin de distinguer de la maladie mentale – et incontestablement la « beauté
juvénile » est une source de dérèglement des passions, de leur exacerbation
et d’une certaine folie tant chez l’adolescent lui-même que dans l’entourage
proche (la famille) ou élargi (la société). Pédopsychiatre, je suis bien
évidemment interpellé plus souvent pour les dérèglements familiaux que
pour des « dérèglements sociaux », mais il m’arrive de parcourir les
hebdomadaires, en particulier féminins, et je suis toujours perplexe devant
l’utilisation du corps de mannequins qui de toute évidence sont plus souvent
proches de l’adolescence que de la maturité…
L’histoire d’Agnès montre assez comment la beauté peut se révéler
dangereuse à l’adolescence :
Agnès a seize ans lorsque je la vois pour la première fois. Depuis l’âge de treize ans, elle a présenté quatre graves épisodes délirants imaginatifs, interprétatifs mais surtout hallucinatoires, où dominent les thèmes de mort, de filiation, de persécution. Ces épisodes sont survenus tous les huit-dix mois environ. Ils durent et résistent de plus en plus aux traitements proposés, obligeant le médecin à une augmentation des doses qu’il commence à trouver inquiétante. Il me sollicite pour un avis clinique et thérapeutique car les parents posent avec insistance la question de la schizophrénie, souhaitent le retour à la maison de leur fille et – surtout la mère – demandent à ce que celle-ci soit mise sous un traitement médicamenteux ordinairement réservé aux malades psychotiques chroniques (des
124
neuroleptiques dits « retard »), comme elle le voit faire dans une institution où elle travaille en
tant qu’agent de service. Je n’avais jamais encore rencontré une telle demande car, d’une façon générale, les parents sont plutôt réticents à l’idée que leurs enfants prennent des médicaments psychotropes.
Lors de cette première consultation, au décours de son quatrième épisode délirant qui a duré plus de deux mois, une question pratique se pose : celle de savoir si Agnès pourra retourner dans son internat scolaire à une centaine de kilomètres du domicile de ses parents, internat qui correspond à une demande et même un souhait d’Agnès en raison de son choix d’orientation scolaire. En effet, malgré ces épisodes pathologiques, Agnès a eu jusque-là des résultats scolaires satisfaisants, a pu passer son BEPC avec succès et a choisi une section de seconde technique qui lui impose une solution d’internat. La mère, pour sa part, s’oppose à son retour dans cet établissement. Agnès est une adolescente très mignonne, incontestablement une « jolie jeune fille ». Elle a des traits fins, des gestes gracieux, elle est séduisante sans chercher à être séductrice. Elle fait de la danse et participe avec plaisir à un atelier théâtre, ce qui explique certainement l’aisance relationnelle qu’elle manifeste. Lors de l’entretien, le contact avec elle est de bonne qualité, le dialogue assez facile, à une ou deux reprises elle prend même l’initiative de la parole. Toutefois elle paraît de temps à autre absorbée dans ses pensées au point que l’échange semble comme suspendu (ce qu’en psychiatrie on appelle un « barrage » de la pensée). Au cours de cette première rencontre, c’est l’élément le plus inquiétant. L’autre concerne sa manière de parler de ses épisodes délirants en disant « mon délire », comme une sorte de fait « objectif », extérieur à elle : est-ce une identification au monde médical et plus encore au discours de la mère qui, quant à elle, s’exprime d’une manière très « médicale » pour parler de sa fille ?
Quoi qu’il en soit, Agnès raconte fort bien ses deux premiers épisodes pathologiques qu’elle rattache assez facilement à des difficultés rencontrées avec des garçons. Le premier, à l’âge de treize ans, est survenu sur le ferry-boat lors du retour d’un séjour linguistique en Angleterre, première séparation d’avec les parents. Pendant ce séjour, elle avait été l’objet de moqueries de ses camarades françaises parce que sa correspondante anglaise était naine, ce qu’elle-même ignorait. Au retour sur le bateau, elle s’était donc un peu isolée du groupe des filles. C’est alors qu’un garçon a cherché à flirter avec elle : elle a refusé maladroitement ce qui était pour elle une « première avance », chose encore inconnue, et de nouveau ses camarades se sont moquées d’elle. Le premier épisode délirant est survenu deux jours plus tard ; Agnès n’avait cessé pendant cet intervalle de ressasser ces événements. Le deuxième épisode s’est produit lors de la première sortie d’Agnès dans une discothèque un an plus tard. De nouveau, un garçon a cherché à flirter avec elle, elle a accepté et l’a embrassé, à la fois inquiète et excitée. Étant allée au bar avec ce garçon prendre une consommation, elle a alors eu la conviction que le barman mettait dans son verre un produit pour la droguer. Le lendemain elle est restée mutique, repliée, les thèmes délirants sont apparus rapidement. Agnès se souvient moins bien de ce qui a pu déclencher les deux épisodes suivants, mais ils sont toujours survenus à l’occasion de moments passés avec d’autres jeunes et se sont déroulés de façon assez stéréotypée : les périodes pathologiques sont toujours précédées de troubles du sommeil (insomnie), de l’alimentation (hyperphagie), d’anxiété croissante avec hyperactivité : Agnès est très énervée, marche beaucoup ; elle se sent brusquement envahie par des idées noires, a le sentiment que rien ne va, que tout est mauvais. Elle a l’impression d’être abandonnée, que personne ne peut rien pour elle et elle perd sa gaieté naturelle. Puis, au bout d’une semaine environ, il se produit un déclic : « Tout est beau, tout est magnifique », mais en même temps les thèmes délirants surgissent. Plusieurs phases qu’on peut sans crainte de se tromper dire « dépressives » se sont ainsi succédé, suivies à deux reprises d’un état délirant, mais il y en a eu d’autres qui se sont résolues spontanément. En raison de ces oscillations d’humeur, on propose une modification du traitement médicamenteux à Agnès et à ses parents, en accord avec le premier psychiatre consultant qui y était tout à fait favorable (soit un traitement thymo-régulateur conjugué à l’arrêt progressif des neuroleptiques). Mais on insiste aussi pour qu’Agnès ne retourne pas à la maison, tout en donnant acte à la mère qu’un retour dans l’internat de son établissement scolaire serait prématuré ! Une admission dans un « foyer thérapeutique » est proposée, ce qu’Agnès accepte rapidement sans réticence, contrairement aux parents.
Il est temps de donner quelques indications sur le contexte familial.
Agnès est l’aînée d’une fratrie de quatre : la famille se présente comme très
unie, les enfants sortant souvent avec leurs parents. Il a d’ailleurs fallu
qu’Agnès soit âgée de treize-quatorze ans pour qu’elle ait l’autorisation de
sortir seule en ville, les deux parents mettant en avant le fait qu’on ne laisse
pas sortir seule une aussi jolie petite fille. En effet, selon eux, Agnès a
toujours été très belle et ils en sont très fiers. Je perçois une légère rougeur sur le visage du père au moment où il dit cela, bien que cette rougeur soit
cachée derrière une barbe épaisse. Depuis qu’Agnès est adolescente, un ami
photographe a fait d’elle un portrait particulièrement beau qui est installé
sur le dessus de la cheminée du salon. Les parents ont eux-mêmes abonné
Agnès à une revue qui s’appelle Jeune et jolie, qui donne aux adolescentes
des recettes pour devenir belles et séduire les garçons, et dans laquelle il est
aussi beaucoup question de « la première fois ». Pendant ses
hospitalisations, elle passe le plus clair de son temps le regard fixé sur cette
revue.
Le mythe de la famille unie repose sur deux lignées parentales
contrastées. Le père, aîné de deux, présente sa famille comme sans
problème. Ses propres parents sont issus de fratries réduites à un ou deux
enfants. Peut-être est-ce ce qui explique pourquoi lui-même et ses parents
ont insisté pour que la mère d’Agnès interrompe sa quatrième grossesse –
ce que celle-ci a refusé, mais qui, dit-elle, l’a déprimée et l’oblige à prendre
un traitement.
Cette femme assez élégante présente une discrète anomalie à l’une de ses
mains, ce qu’elle essaie manifestement de cacher. Elle est, de son côté, fille
d’une mère célibataire ayant déjà un garçon d’un autre père. Sa propre mère
était issue d’une abondante fratrie dont elle ne connaît pas exactement le
nombre. Elle a le souvenir de conflits permanents avec elle, qu’elle a
quittée impulsivement à l’adolescence. Elle se souvient qu’avant ce passage
à l’acte elle tenait grâce à la rêverie récurrente de partir chaque fois que
celle-ci la faisait souffrir. Quelques années plus tôt, elle faisait encore un
rêve où elle quittait sa mère. Il faut noter ici que, dès le premier entretien,
Agnès a raconté faire un cauchemar répétitif en miroir de celui-ci : ses
parents meurent dans un accident et toute la fratrie est séparée, placée à
droite ou à gauche.
Après ce premier entretien, Agnès présente une amélioration remarquable. Admise dans le foyer, elle s’y adapte sans difficulté puis reprend sa scolarité, terminant son année scolaire… En revanche, nous sommes pendant dix-huit mois confrontés à une prise en charge chaotique. Malgré les efforts de l’équipe soignante, les parents, dans une soumission apparente, s’opposent en réalité à toute possibilité d’évolution. Par exemple, au début du séjour, ils ont tendance à envahir le foyer, occuper la chambre d’Agnès, faire des remarques sur sa décoration. Soucieuse de préserver l’espace personnel de celle-ci, l’infirmière responsable doit leur demander de moins pénétrer dans le foyer tout en les invitant au groupe de parents. De ce jour, ils restent dans la voiture, n’adressant pratiquement plus la parole aux soignants, sans bien sûr se rendre au groupe de parole. Le père refuse de signer l’autorisation permettant à sa fille d’aller le soir à un groupe d’expression théâtrale et de rentrer en vélo vers 20 h 30-21 heures – précisons qu’il s’agit d’un quartier calme et que le centre culturel est à moins d’un kilomètre du foyer.
Dès la rentrée scolaire suivante, Agnès est en proie à une vive anxiété. Quelques jours après, croyant être suivie, elle se sauve du lycée, saute d’un mur, se fracture le fémur. Les parents considèrent qu’on ne l’a pas surveillée correctement. Agnès est hospitalisée en chirurgie puis en unité d’hospitalisation pour adolescents. Elle présente alors un état complètement figé, « catatonique » dont elle sort peu à peu. Puis, soudainement, son apparence est à nouveau normale : elle veut reprendre la scolarité, mais tout aussi rapidement on voit réapparaître les manifestations anxieuses. Il faut décrire Agnès pendant ces phases : elle est figée, manifestement très angoissée ; mutique, elle ne demande rien, refuse de boire et de s’alimenter. Elle urine et défèque sous elle, ne se lave pas, laisse ses longs cheveux emmêlés. Quand on la nourrit, liquide et aliments se répandent sur son visage, elle recrache ou vomit et ne fait aucun geste pour s’essuyer. À deux reprises, il nous semble que ces épisodes coïncident avec la venue des règles dont bien sûr elle ne parle pas. Même quand elle va moins mal, son hygiène reste pour le moins douteuse et tous les quinze jours, dès qu’elle arrive chez ses parents, ceux-ci, peut-être encore plus le père que la mère, la déshabillent de force, malgré ses protestations la lavent énergiquement puis passent de longs moments à la peigner : Agnès est alors calme. Il nous faudra intervenir directement pour que le père cesse ces intrusions sur le corps de sa fille et que seule la mère s’en occupe.
Pour couronner le tout, à chaque retour à la maison, le premier geste qu’Agnès accomplit est de retourner le cadre de sa photo sur la cheminée en déclarant : « Ce n’est pas moi. » La photo reste ainsi retournée tout le week-end, mais les parents la réinstallaient dans le « bon sens » dès le départ de leur fille. Ce sont eux qui parlent du « bon sens » ! Mais ils n’ont pas un instant le « bon sens » de ranger cette outrageante photo.
Dix-huit mois plus tard, les parents sont assis face à moi. Ils viennent de récupérer leur fille à Paris après une fugue de l’unité d’hospitalisation où elle avait de nouveau été admise. Ils nous avaient menacés de procès pour faute de surveillance si Agnès n’était pas retrouvée rapidement… Ils exigent l’arrêt de la prise en charge, parlent de reprendre Agnès chez eux mais aussi de l’hospitaliser en psychiatrie adulte. Agnès est âgée de dix-huit ans, son visage est bouffi, elle est grosse, pâteuse, mal coiffée, la peau est grasse, suintante : elle est laide et même repoussante. À la fin de l’entretien, le père me regarde et d’une voix douce, radieuse avec une expression souriante d’une extrême douceur il me dit : « Alors, docteur, finalement, vous aussi vous vous êtes trompé ! »
La beauté d’Agnès était-elle trop excitante pour cette famille, trop lourde
pour l’adolescente, trop menaçante pour le lien parent-enfant ? Prise dans
un lien paradoxal, Agnès, que ses parents avaient eux-mêmes abonnée à
cette revue dont le contenu est centré sur la « première fois » (le premier
baiser, le premier petit ami, le premier flirt, et, cerise sur le gâteau, la
« première fois »), devait aussi rester auprès de papa et maman, fillette
réparant les conflits d’enfance de sa mère… La puberté, la pression des
pairs, filles (les moqueries) comme garçons (leur attirance), la menace
d’une possible relation, tout cela a fait exploser le fragile barrage de l’enfance. Agnès s’est trouvée dans la nécessité de détruire cette beauté,
d’attaquer ce corps, de le rendre répugnant tandis que ses parents pouvaient
garder sur la cheminée l’icône d’un temps révolu, un enfant d’une beauté
idéale à jamais perdue.
La beauté de l’enfant n’est pas dangereuse en soi. Il est normal qu’elle
soit protégée par les parents qui veillent sur elle. Leur narcissisme s’en
nourrit sans crainte ni menace. Cette beauté de l’enfant peut même réparer
un investissement narcissique défaillant de l’image de soi chez les parents,
comme c’est probablement le cas pour la mère d’Agnès. Certes, cela peut
susciter une confusion d’identité entre le ou les parents et l’enfant. Mais
cette confusion d’identité est protectrice pour l’enfant et silencieuse, latente
dans son expression psychopathologique. Cependant, à l’adolescence, les
dangers guettent : le drame pour certains adolescents, c’est que ces dangers
sont aussi bien internes qu’externes. Agnès est un exemple de cette
confusion interne/externe.
Les dangers sont internes car l’excitation côtoie l’inquiétude quand un
garçon l’embrasse. Elle a envie de partir loin, mais elle fait des cauchemars
de mort parentale, puis d’abandon. En même temps, les parents, surtout le
père, ne sont plus ces parents bienveillants, gentils, heureux et satisfaits du
temps de l’enfance mais deviennent soupçonneux, intrusifs, insatisfaits. Au
moment où Agnès en avait le plus besoin, elle perd le soutien parental qui
se transforme même en relation agressive, persécutive et menaçante. Les
dangers externes ne sont qu’une projection de ces menaces internes : il est
sûr que certains garçons devaient parfois regarder avec insistance et envie
cette belle adolescente, voire l’interpeller, la siffler, mettant Agnès mal à
l’aise. Cette envie confuse (qui avait envie et de quoi ?) était menaçante : il
fallait impérativement la faire cesser.
Louise, qui souffre d’une anorexie avec épisodes de boulimie et vomissements, contrôle son poids afin que ses cuisses ne se touchent pas, ce que chaque matin elle vérifie en y passant la main. Le simple contact de ses cuisses l’une contre l’autre produit un état d’énervement, de malaise intense. Elle porte uniquement des jeans très serrés. Chaque fois que l’on s’approche de la prise de conscience d’une excitation sous-jacente, Louise interrompt la thérapie pendant plusieurs séances pour ensuite demander de façon pitoyable à la reprendre. Elle a honte de son corps, qu’elle laisse sale, ses culottes souillées de matières traînant dans son armoire.
Louise a déjà entrepris deux psychothérapies analytiques qu’elle a
chaque fois interrompues. Lors du premier entretien, le père m’avait raconté
combien il avait été fier de sa fille âgée de quinze-seize ans avec laquelle il
faisait du canoë ; il m’avait décrit avec émotion sa beauté lorsque, dans un
mélange d’élégance et de vigueur, elle portait puis mettait à l’eau son
embarcation. Pendant l’entretien, il avait même fait le geste de porter
l’embarcation (ce passage à l’acte a minima témoigne d’un quasi-
débordement émotionnel). Leur médecin m’avait confié un encombrant
secret : ce père quelques années auparavant avait été condamné pour
détournement et abus sexuel sur plusieurs mineures. Depuis l’entrée dans la
boulimie-anorexie, la fille a honte de son corps, honte devant son père qui
lui-même dit haut et fort combien l’état actuel de sa fille lui répugne. Deux
ans d’entretiens réguliers aboutiront simplement à une stabilisation de l’état
pondéral, à l’acceptation d’une séparation familiale et d’une autonomie
relative.
Une autre adolescente, elle aussi anorexique mentale, en psychothérapie depuis deux-trois ans, se souvient de cet épisode en tout début d’adolescence qui l’avait fortement marquée et avait précédé de quelques semaines les conduites de restriction alimentaire : dans la rue, cette toute jeune fille, à la poitrine naissante, se fait siffler par un homme qu’elle identifie comme un « adulte ». Elle en est gênée mais elle reconnaît aussi en elle un sentiment confus de contentement ou de fierté. De retour à la maison, elle raconte cet épisode à sa mère : elle est alors sidérée et angoissée par la réaction de cette dernière. En effet, sa mère, en colère et méprisante, la traite de « traînée » et la menace : « Si tu commences comme ça, où finiras-tu par aller ? » De cet instant, elle change de vêture, déteste son corps, ne supporte pas le regard des autres, etc.
Le pubertaire des parents
Heureusement pour eux, la majorité des adolescents ne sont pas pris dans
des conflits familiaux aussi serrés, dans des rapports de séduction aussi
envahissants ! La plupart des parents acceptent de voir leur adolescent
s’approprier sa vie amoureuse puis sexuelle sans y mettre d’entrave
majeure. Ils auraient même plutôt tendance à se montrer trop curieux ! Cette
mère, très proche de son fils aîné, au demeurant fort beau garçon, se
précipite dans sa chambre dès qu’elle l’entend parler avec sa petite amie et
s’immisce régulièrement dans la conversation. Pour faire bonne mesure, elle lui procure régulièrement les grandes affiches d’une célèbre publicité
pour lingerie féminine125 qu’elle colle au mur situé au pied du lit de son
fils : elle sait à quoi il rêve !
En effet, les parents sont eux aussi confrontés à la transformation du
corps de leur adolescent, laquelle éveille en eux des émotions, des souvenirs
(par exemple quand l’adolescent ressemble étrangement au parent du temps
de sa jeunesse) qui peuvent les déborder. Avec Alain Braconnier 126, nous
avons décrit cette « crise parentale » susceptible de conduire les parents
comme l’adolescent dans des affrontements délétères, des conflits majeurs
ou des fuites éperdues (prendre un amant ou une maîtresse de l’âge
approximatif de leur adolescent) ! Philippe Gutton 127 évoque, lui, le
pubertaire des parents. On peut le suivre pleinement lorsqu’il déclare
parlant de la puberté : « Le traumatisme serait en même temps le fait des
parents et du corps pubère… L’enfant serait jeté dans le drame pubertaire
par ses propres parents réagissant au fait même du changement introduit par
sa puberté. »
Il est vrai que cette excitation doit être reconnue par le ou les parents de
la même façon que l’excitation du pubertaire doit être identifiée par
l’adolescent. C’est de cette double reconnaissance que pourront venir
l’écart et la prise de distance précédemment évoquée, sans rupture ni
cassure. Un père me disait avec nostalgie que quand sa fille adolescente
s’installait sur ses genoux pour lui faire un câlin, cela le troublait, le mettait
mal à l’aise ; la fille percevait elle aussi cette contracture défensive et
regrettait de ne plus pouvoir faire un câlin innocent avec papa. Freud128,
résumant l’évolution de l’adolescence, précise qu’elle se fait par le
renoncement aux objets sexuels inadéquats, c’est-à-dire les objets œdipiens,
et Philippe Gutton129 insiste sur le travail que « doivent faire ces parents
pour se laisser transformer en objets inadéquats, nous dirons en séducteurs
délaissés… ». Parents et adolescents ont donc à renoncer à cette séduction
réciproque remontant à l’enfance. Mais ce renoncement est loin d’être aisé !
En effet, les progrès de l’hygiène et de l’alimentation, les soins
médicaux, le rôle de la prévention font que les adolescents actuels sont
probablement plus beaux dans leur ensemble qu’ils ne l’ont jamais été. Ils
sont grands, bien bâtis ; ils ont leurs dents blanches et alignées ; ils savent bouger, courir, plonger, nager ; ils disposent d’habits colorés ; ils n’hésitent
pas à montrer leur corps sans honte ni gêne pour un grand nombre d’entre
eux, même si pour quelques-uns cela est loin d’être évident ! D’autre part,
les parents n’ont nulle envie de mourir, ne serait-ce que symboliquement, en
tout cas nulle envie de vieillir ! Ils font tout eux aussi pour garder un corps
séduisant, affirmer une sexualité qui s’épanouit, disent-ils, avec la maturité.
Le corps objet de dévotion
Ainsi, du côté de l’adolescent comme du côté des parents, le corps
semble envahi d’une excitation débordante. Cette concomitance
transgénérationnelle explique en partie le fait que le corps soit désormais
l’objet des attaques privilégiées des adolescents. En effet, au corps dévoilé,
à sa beauté exposée, surexposée, correspondent en négatif les attaques du
corps : attaque directe et destructive dont la tentative de suicide est le
modèle, à un moindre degré dans les scarifications ; attaque indirecte dans
un contrôle des sensations comme chez les boulimiques-anorectiques ou
chez les toxicomanes ; attaques plastiques qu’il s’agisse de se fabriquer un
néocorps grâce au culturisme ou de recourir à la chirurgie pour satisfaire un
fantasme d’autoengendrement et de perfection narcissique rompant ainsi la
relation à l’autre.
Si la pathologie à expression somatique et la pathologie addictive
utilisant le corps comme vecteur de sensation augmentent autant à
l’adolescence, n’est-ce pas parce que notre société prend précisément le
corps comme objet de dévotion, un corps qui n’est plus un corps divin ou
mythique mais celui du voisin, le nôtre ou celui de nos enfants ? Le père
d’Agnès offre à sa fille la revue Jeune et jolie mais lui interdit d’aller à
l’activité théâtre à cause des rencontres qu’elle pourrait faire, rencontres
que sa beauté rendrait d’autant plus dangereuses. Agnès n’a d’autre solution
que d’attaquer son corps et son désir. Toute sa pathologie à expression
comportementale est une destruction programmée de ce corps : fracture,
souillure, salissure, bouffissure… Toute sa pathologie à expression
psychique est une destruction de son désir : ne plus penser à la séparation,
se taire et rentrer chez les parents.
Il est toutefois plus difficile de détruire le fonctionnement psychique que
le corps puisque Agnès nous laisse ce mot avant sa fugue, juste après notre
dernière rencontre : Monsieur Marcelli, je vous emmerde, je fais une belle
fugue sans vous ; c’est la liberté et je ne ferai pas de psychothérapie, je
parlerai à mon copain. Quant à vous Monsieur C., vous avez une belle
coupe de cheveux et vous étiez plutôt sympa – C. est le psychiatre
hospitalier qui s’occupait d’elle lors des phases de régression-repli. On peut
craindre, compte tenu du dispositif de soins recherché par les parents, en
particulier la revendication d’une unité psychiatrique fermée, qu’il s’agisse
pour Agnès avant longtemps de la dernière « belle fugue ».
L’observation d’Agnès nous montre au moins à deux reprises de façon
caricaturale comment la folie banale et ordinaire de tout adolescent peut
basculer dans la pathologie mentale. Quand Agnès, dans la discothèque,
embrasse pour la première fois un garçon, elle est excitée et inquiète.
Excitée, parce qu’elle est envahie de l’intérieur par l’exigence pulsionnelle,
de l’extérieur par le rapprochement de l’objet : ce garçon qui veut obtenir
d’elle quelque chose. Inquiète, parce que, en l’embrassant, elle actualise la
trace d’un lien œdipien qui est menacé par cette excitation. Ce lien devient,
de ce fait, source d’angoisse et donc menaçant parce qu’il risque d’être
perdu. Tout adolescent est un jour ou l’autre de son adolescence pris dans
les rets de cette excitation-folie : le désir génital d’un côté, la menace
incestueuse de l’autre. Agnès ne peut supporter dans son propre espace
intrapsychique cette excitation/folie : elle la projette sur l’extérieur dans la
figure paranoïde persécutive du barman qui lui a peut-être versé une
drogue. La drogue est, parmi bien des craintes, ce que redoutent aussi les
parents pour leur fille.
Agnès s’engage là sur le chemin du fonctionnement psychotique. Quand
elle entre de nouveau au lycée, lieu investi par elle comme symbole de la
« normalité-guérison », mais plus encore comme justification de
l’éloignement du domicile parental pour une bonne cause, celle de
l’acquisition d’un métier, et enfin comme endroit de toutes les rencontres
possibles avec « les garçons », Agnès est envahie d’une
angoisse/excitation/confusion qui la pousse à fuir. Par la suite, elle oscillera
dans son récit confus entre un sentiment persécutif d’avoir été suivie et un
vécu d’effondrement dépressif. Quoi qu’il en soit elle saute d’un mur élevé et casse son corps : fémur brisé, elle est alitée, impotente. Son désir
d’autonomie est du même coup brisé.
La « beauté » des adolescents ne date certes pas d’aujourd’hui. Elle a
toujours existé. Mais désormais elle s’exhibe à tous les coins de rue. La
liberté des mœurs et des corps récemment acquise la rend ostensible et
préhensible : beauté exhibée sur les affiches publicitaires, dans les
magazines, dans les salles de cinéma. Depuis plus de vingt ans, chaque
année, une « actrice » est révélée, jeune adulte ou encore adolescente,
offerte à la concupiscence des regards du spectateur. Elle disparaît presque
aussi vite, parfois engloutie dans un repli dépressif pour être remplacée par
la suivante. Seules les plus solides y survivent ! Cette résonance sociale est
assez récente, du moins dans sa crudité. Elle peut provoquer une séduction,
une excitation réciproque qui risque de déborder. Cette « beauté » est
susceptible de fonctionner comme un amplificateur de l’excitation-folie
ordinaire. Quand elle a été narcissiquement investie par les parents, elle
risque de devenir intolérable au moment où le corps social, les autres,
posent sur cette beauté un regard troublant.
La conjonction de l’émoi pubertaire, de l’investissement narcissique du
corps (tant par les parents que par l’adolescent lui-même) et du regard
troublant d’autrui produit une folie c’est-à-dire une excitation que
l’adolescent est contraint d’absorber ; il peut le faire par deux chemins,
celui du psychisme transformant cette excitation en émotion, celui du
somatique transformant cette excitation en sensation. Pendant longtemps le
corps social, les parents, les pairs ont favorisé, par le modèle culturel
proposé, une transformation du premier type. De nos jours, les modèles
sociaux incitent tous l’adolescent à une transformation du deuxième type :
de l’excitation à la sensation car la sensation se nourrit de stimulations
matérielles que les progrès des « images » et des diverses techniques de
communication ne cessent de faciliter. Aujourd’hui l’adolescent n’est pas
seulement, comme Narcisse, penché sur sa propre image, il est aussi
captivé, capté, par la technologie envahissante des images…
Adolescence et images : une séduction réciproque…
Depuis l’aube de l’humanité, l’être humain s’intéresse aux images, au
point qu’il était capable de passer de longues heures dans des cavernes
obscures pour y dessiner sur les parois des silhouettes d’animaux et de
mains130. Dans le monde du vivant, seul l’être humain dessine… Tout
dessin suscite chez le spectateur une tentative d’interprétation. Le dessin est
une mise en forme, une concrétisation matérielle de la théorie de l’esprit,
cette capacité, particulièrement développée chez les humains, à reconnaître
chez l’autre une pensée propre, une pensée différente de la sienne en
fonction de l’expérience de chacun. Bien avant de représenter la réalité, le
dessin cherche à exprimer un regard.
Longtemps ce regard connut une liberté certaine, n’étant pas encore
assujetti à l’exigence technique de la perspective, en quoi le dessin s’est très
tôt distingué de la sculpture. Avec l’arrivée de la perspective puis de la
photographie, l’image, dessin, peinture ou photo, s’est mise à prétendre
reproduire la réalité : rien n’est plus faux et l’on sait aujourd’hui que même
la plus banale des photos n’est jamais neutre. Elle reflète inéluctablement
une « vision », le regard de celui qui se tient derrière l’« objectif ». La seule
photo « objective » est celle qui n’a pas encore été prise, celle où la main
humaine et l’œil qui la dirige n’ont pas encore saisi l’« objectif » ! Toute
image est séductrice car elle est un appel pour les yeux de celui qui la
regarde, elle sollicite son regard, l’invite à un partage…
Presque tous les enfants aiment dessiner. Leur ignorance de la
perspective les protège d’abord : ils peuvent sans crainte façonner le monde
selon la fantaisie de leur regard. Les adultes, leurs parents bien sûr, aiment
interpréter leur dessin : dès les premières traces, le moindre gribouillis peut
prendre sens, un sens dont ils discutent avec l’enfant sachant à peine parler.
Il n’est pas rare d’ailleurs que les formes graphiques et verbales se
constituent de concert. La lecture de livres pleins d’images les y aide.
Malheureusement, un jour, l’œil de l’enfant devient « objectif ». Dès lors,
il raréfie ses dessins car son regard supporte de moins en moins les
« imperfections » graphiques. Seuls les plus doués, ceux qui ont le sens de
la perspective, continuent de dessiner, et seuls les très doués, ceux qui
acceptent de faire l’effort d’un apprentissage technique difficile,
continueront encore à l’adolescence… Quelques-uns pourront un jour
oublier la technique pour retrouver l’innocence du regard.
Mais la force de l’image, dessin, peinture ou photo, est d’activer une
perception sensorielle, celle de la vision, de faire croire qu’il s’agit là d’un
fragment du réel, de la réalité vraie ! L’image se donne à voir, sans effort
psychique ! Dans la parole, si les mots sont formés par une trace perceptive
(sonore ou visuelle), le « sens » qu’ils véhiculent est immatériel, non
perceptible par les « organes des sens », ce sens qui est littéralement
l’« essence » du mot, son sublimé. Le découvrir exige un effort psychique !
Le langage trouve sa puissance polysémique dans cet écart entre le
signifiant et le signifié, mais au prix d’une constante incertitude, d’une
possible dissimulation, d’une éventuelle tromperie.
Or, à l’adolescence, chaque jeune, comme nous l’avons vu, se met en
quête de la vérité, de ce qui est vrai. La ligne de partage n’est plus entre le
bien et le mal, système de valeur dépendant de la parole d’autrui, mais entre
le vrai et le faux, système perceptif dépendant de soi. De ce point de vue, on
pourrait dire qu’en première intention il y a dans toute image un potentiel
de vérité et dans tout discours un potentiel de tromperie. Spontanément,
naturellement, oserons-nous dire, la vérité penche du côté de l’image même
si dans une culture judéo-chrétienne « heureux sont ceux qui croiront sans
avoir vu 131 ». Croire une parole, c’est croire ce qui vient d’un autre ; croire
ce qu’on voit, c’est ne croire que ce qui vient de soi !
L’adolescent met en doute la parole de l’adulte, ses parents en premier.
Dans cette prise de distance nécessaire pour fonder sa subjectivité, c’est-à-
dire sa capacité à se représenter auteur de ses pensées et propriétaire de son
corps comme de sa sexualité, l’adolescent ne veut croire que ce qu’il voit.
Le monde des images est fait pour lui. Il y a entre l’adolescent et le monde
des images une séduction réciproque !
Connexions et narcissisme
Aussi se plonge-t-il avec délices dans ce nouveau monde fait d’images…
Car ce pouvoir d’attraction séductrice est d’autant plus fort que l’image
s’anime. Si l’image fixe attire l’œil, l’image mobile – le cinéma, la vidéo –
saisit le regard. L’image mouvante réalise une véritable capture psychique
car elle ajoute à la fixité attractive de toute image la saisie anticipatrice du
rythme, l’attente de l’image suivante et de la surprise. Dès lors la technique se met au service de ce jeu de séduction, venant au secours de l’adolescent
grâce à l’assistance graphique que les divers logiciels peuvent offrir.
L’adolescent n’a même plus à craindre une éventuelle incompétence : il
peut laisser libre cours à son inventivité, son imaginaire, sa créativité. La
technique permet non seulement de donner à voir le réel, un réel qui serait
plus vrai que le vrai, mais en plus de rendre réel l’imaginaire, les rêveries et
les fantasmes par la puissance évocatrice de cette mise en image.
Friands de nouveauté, les adolescents sont aux premières loges dans cette
consommation des techniques nouvelles qui allient à la fois les techniques
de l’image fixe ou mobile et les techniques de la communication, tout cela
pouvant dès à présent être tenu dans une seule main grâce aux portables de
dernière génération. En effet se conjuguent étroitement l’utilisation de
signes ou mots (sms, Twitter, blogs) et d’images (animations des plus
diverses, jeux en ligne, films), chaque individu pouvant être successivement
simple joueur ou spectateur, mais aussi réalisateur, metteur en scène, acteur
ou comédien de sa propre vie, journaliste ou créateur d’événement, etc. La
technologie de ces TIC (technologies de l’information et de la
communication) semble hors de toute limite, accompagnant les adolescents
et jeunes adultes dans une inventivité, une créativité littéralement
explosives : « Facebook » en est un modèle emblématique.
Rendant virtuellement réel l’imaginaire et virtuellement imaginaire le
réel, ces diverses techniques exercent un pouvoir illimité de séduction sur
l’adolescent. Le besoin de reconnaissance a toujours existé, il est partie
constituante de ce qui nous fait humains : les TIC ne l’ont pas inventé !
Elles l’ont en revanche démultiplié et matérialisé. Le jeune internaute peut
désormais communiquer avec la planète entière, les antipodes sont devenus
son voisin ; le temps y est quasiment aboli, en particulier le temps social
tissé des rythmes quotidiens y compris celui de l’alternance veille/sommeil,
mais en outre ce temps subit une véritable dissolution, l’écran
phosphorescent, luminescent ayant par lui-même une puissance de
stimulation visuelle intemporelle ; le branchement est instantané, nul besoin
d’attendre que l’autre soit disponible ; le débranchement est tout aussi
immédiat si la curiosité, l’intérêt, le plaisir ne sont pas satisfaits, tous les
interlocuteurs étant peu ou prou interchangeables, il suffit de zapper ; le flot
des informations, des images, emporte avec lui, de surprise en surprise, l’attention de l’internaute dont les lobes frontaux pulsent quasiment au
même rythme dissolvant encore plus la conscience du temps ; l’unicité de
soi, qui impose une nécessaire limite et une insatisfaction potentielle, peut
être contournée par l’adoption d’une multiplicité d’« avatars » selon sa
fantaisie ; chacun peut changer d’âge, de sexe, de statut social, de famille,
de passion, de métier et, dans cette nouvelle identité, dialoguer avec
d’autres internautes qui, dans cet échange, le considèrent pour ce qu’il veut
être et non pas pour ce qu’ils en perçoivent, (enfin l’identité procède de soi
et pas des autres !) ; acteur de soi-même, le jeune internaute peut s’offrir
aux regards des autres avec un avantage considérable sur la « vraie » vie :
ici on peut mesurer la taille de son narcissisme grâce au nombre de clics et
de connexions obtenues.
Avec internet, le narcissisme, ce graal derrière lequel court tout
adolescent, a enfin trouvé sa mesure, ce n’est plus une affaire de mythes,
fables ou racontars, c’est une simple affaire de nombre de connexions ;
curiosités de tous ordres, intellectuelle comme sexuelle, violence,
agressivité, désir d’exhibitionnisme comme de voyeurisme peuvent y
rencontrer un exutoire, libérées du regard d’autrui, de son jugement, etc.
L’internaute face à son écran jouit d’une liberté quasi infinie ! Comment ne
pas être séduit !
Le pouvoir séducteur de l’image
Les yeux sur son écran, l’adolescent embrasse le monde mais oublie
facilement ses proches, sa famille et tout ce qui lui pèse : il y a là les germes
d’une puissante addiction dont on commence à percevoir les effets délétères
sur un nombre croissant de jeunes. Car ce fantastique potentiel séducteur de
l’image et des TIC n’a qu’un seul antidote : la capacité à se déconnecter !
Comment dire : « J’arrête », « Ça suffit ! » quand le système est conçu pour
ne pas rencontrer de limites ! De plus en plus de parents désemparés,
souvent des mères seules, ne trouvent pas d’autre solution pour décoller
leur adolescent (ou jeune adulte) de l’écran sur lequel il est fixé depuis
vingt-quatre, trente heures ou plus que de couper l’électricité ! Attitude
certes maladroite mais qui illustre bien d’un côté le désarroi de l’adulte et
de l’autre la puissance attractive de l’écran. Brusquement coupé de cet objet d’envoûtement, l’adolescent réagit souvent par une crise de rage qui peut
l’entraîner dans des comportements violents, rage qui témoigne de la
véritable « rupture » narcissique subie du fait de cette interruption.
Le jeune fait « un » avec l’écran ! Comment dès lors pouvoir dire : « Ça
suffit » ? Même l’ennui ne suffit pas à se déconnecter : le zapping est une
stratégie efficace de lutte contre l’ennui. Ouvrir son écran et laisser les
images imprégner la rétine, sans but précis, à l’aventure, au gré de ce qui
surgit, de telle ou telle discussion sur l’un ou l’autre forum, de tel jeu ou
nouveau blog, etc. Le voyage sur internet dissout le temps et trompe
l’ennui… Pour parvenir à se déconnecter, il faut désinvestir l’espace
sensoriel avec l’excitation de l’immédiateté pour réinvestir l’espace
psychique interne : c’est une affaire d’intériorité. Une intériorité faite
d’attente, de rêveries, de relatif repliement sur soi, de renoncement aux
stimulations perceptives et sensorielles de toute nature. Accepter de fermer
les yeux, laisser les pensées aller au fil de l’eau, sans idée préconçue,
s’abandonner à ce cours incertain, renoncer à une quelconque maîtrise,
écouter sa musique interne. Il y faut un accord suffisant avec soi-même
pour que cette rencontre ne devienne pas confrontation insupportable,
grincement irritant, impatience insatisfaite.
On le conçoit : l’adolescent n’est pas le mieux pourvu pour accepter
facilement de se déconnecter, lui dont l’excitation pubertaire naturelle
cherche constamment un objet de complétude, un exutoire ! En outre, rien
dans l’éducation qu’il a reçue, ni dans la société où il vit, ne l’invite à cette
démarche de retour en soi, à ce « débranchement ». La prolifération des
écrans et des images n’est que la part la plus évidente de ce qu’on pourrait
nommer une « séduction permanente du monde ». Les individus de nos
sociétés, les adolescents en particulier, sont constamment sollicités, invités,
exhortés, poussés à des actes de consommation dont la fonction principale
réside dans une stimulation des sens. La rêverie individuelle ne participe
que très médiocrement à l’augmentation du produit intérieur brut ! Il y a
quelques décennies à peine, elle était un des moyens les plus efficaces pour
permettre à l’individu de se sortir d’une condition humaine douloureuse ;
aujourd’hui le comblement des sens promet une existence intense et la
rêverie apparaît comme une perte sèche de temps, cet objet immatériel si
précieux qu’il est interdit de gaspiller…
Avec les écrans, le « multitasking », c’est-à-dire faire plusieurs choses en
même temps132, est la règle : ces écrans offrent aux yeux une pluralité de
stimulations concomitantes. Bien sûr, ces stimulations ne sont pas gratuites,
elles nourrissent le chiffre d’affaires des sociétés de la « net-économie » !
Avec les TIC, notre société a su transformer en activité commerciale et
économique ce qui était le bien le plus naturel de l’être humain : sa capacité
à communiquer gratuitement avec ses proches…
Notes
114. P. Blos, P. Male, M. Laufer, R. Cahn, P. Jeammet, etc.
115. Ph. Gutton, Le Génie adolescent, Paris, Odile Jacob, 2008.
116. N. Aubert et C. Haroche (sous la dir. de), Les Tyrannies de la visibilité, être visible pour
exister ?, Toulouse, Érès, 2011.
117. Voir chapitre 3.
118. Le Génie adolescent, op. cit.
119. Ph. Jeammet, L’Énigme du masochisme, Paris, PUF, 2001.
120 . G.-P. Charmet, Arrogants et fragiles, les adolescents d’aujourd’hui, Paris, Albin Michel, 2011.
121 . Voir chapitre 3.
122 . P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990.
123 . R. Cahn, Adolescence et folie : Les déliaisons dangereuses, Paris, PUF, 1991.
124 . Cette observation clinique s’est déroulée avant l’introduction des médicaments dits
antipsychotiques.
125 . Les « leçons » d’Aubade !
126 . D. Marcelli, A. Braconnier, Psychopathologie de l’adolescent, Paris, Masson, 1992.
127 . Ph. Gutton, Le Pubertaire, Paris, PUF, 1991.
128 . S. Freud, « Les transformations de la puberté », in Trois essais sur la théorie de la sexualité
(1923), Paris, Gallimard, 1962.
129 . Le Pubertaire, op. cit.
130 . Voir mon ouvrage Les Yeux dans les yeux, op. cit.
131 . Saint Jean, 20.
132 . H. Rosa, op. cit.
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