Le règne de la séduction

Daniel Marcelli · Chapitre 7 sur 15

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Le règne de la séduction

6. La toute-puissance fascinante du « non »

6.

 

La toute-puissance fascinante du « non »

 

Si quelques espèces animales semblent capables d’utiliser des codes

proches d’une certaine forme de langage pour communiquer entre eux, en

revanche, de tous les animaux, nous sommes les seuls à pouvoir dire

« non ». Ce petit mot vient donc affirmer une différence fondamentale entre

l’être humain et l’animal ; il est ce qui nous fait humain.

 

Le « non » de la toute-puissance

 

Dans notre langage, le « non » occupe une place toute particulière,

puisqu’il représente la première abstraction. Dans la nature en effet, il n’y a

pas de non, mais des perceptions. Le ciel est bleu, les arbres sont verts, le

blé est jaune… Le non-bleu, le non-vert, le non-jaune n’existent pas en tant

que tels. Si le ciel n’est pas bleu, il devient gris, ou noir, ou rose, il ne s’agit

pas d’une négation de la perception mais d’une perception différente. Le

mot « non », lui, existe en tant que tel. « Non, ce ciel n’est pas gris, je veux

qu’il soit vert. »

Voilà donc trois petites lettres dotées d’une puissance inouïe puisqu’elles

permettent de nier l’existence de la réalité. « Non » nous laisse croire que

tout devient possible, il nous fait entrer de plain-pied dans le domaine de la

croyance. Avec le « non », tout devient possible, la chose et son contraire,

sa présence et son absence, le réel et le non réel. Le « non » œuvre à

l’infini, à l’au-delà : Non, il n’est pas parti, il n’est pas mort… Parce que la

possibilité de dire « non » permet d’entrer dans le domaine de la croyance,

elle permet aussi de se distinguer de l’autre, de s’en différencier, de dire :

« Non, je ne pense pas comme lui ! » (ou : « Non, il ne pense pas comme

moi »). C’est pourquoi le « non » est un prélude à la « théorie de l’esprit », cette théorie qui pose le principe d’une différenciation de la pensée en

inférant à autrui une croyance différente de la sienne…

En effet, accéder à la théorie de l’esprit, c’est pour l’individu la capacité

d’« inférer » une idée à un autre, de lui attribuer une pensée propre et pas

simplement de projeter en lui ses propres idées. D’abord élaborée à propos

des primates, la théorie de l’esprit a été appliquée à l’être humain. Une

expérience très simple permet de la démontrer.

 

Dans un petit théâtre, deux marionnettes A et B sont en train de jouer avec un objet, tandis que des enfants regardent le spectacle. Au bout d’un moment, A interrompt le jeu pour aller chercher le goûter et range le jouet dans le tiroir d’une commode. Pendant son absence, B lui fait une farce et le cache sous un fauteuil. Au retour de A, on demande aux spectateurs où celle-ci va aller chercher le jouet. Les plus de cinq ans disent spontanément qu’elle ira là où elle l’avait rangé (dans le tiroir) ; les plus jeunes, moins de quatre ou cinq ans, là où eux-mêmes savent que le jouet se trouve (sous le fauteuil), preuve qu’ils ne peuvent pas se décaler de leur propre pensée et imaginer que l’autre puisse penser différemment en fonction de sa propre expérience.

 

La théorie de l’esprit est ainsi démontrée à partir d’une fausse croyance.

Le vrai nous oblige à dire ce qui est et ne nous permet donc pas de nous

différencier. Au contraire, les croyances permettent toutes les

différenciations possibles, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on y tient

tellement : « Tu peux bien croire ça… moi, je n’y crois pas ! »

Mais déjà, bien avant quatre ou cinq ans, pour le petit enfant, dire « non »

apparaît comme un progrès considérable. Lorsqu’il commence à parler, les

mots qu’il prononce désignent toujours des « objets » concrets ou une

situation précise : papa, maman, biberon, tétine, pipi, parti… Le premier

mot qui ne fait pas référence à un objet, le premier mot abstrait, c’est le

« non ». « Non, ce n’est pas un camion, c’est une voiture », « Non, je ne

mangerai pas », « Non, je ne m’habillerai pas », « Non, je n’irai pas à la

crèche ». Par ce « non », le petit peut se réinventer un monde à lui ; il

échappe au désir des parents, n’est plus obligé de s’y soumettre, ce qui lui

permet de se sentir exister en tant que sujet autonome. On comprend avec

quelle jubilation il l’utilise, quelle impression de puissance il peut en retirer.

Loin de rétrécir l’espace, le « non » ne fait que l’élargir, ouvrant à des

possibilités infinies. Si, jusque-là, l’enfant était habité du désir de solliciter

l’adulte (chercher son regard, lui sourire), de répondre à ses sollicitations

(tendre les bras), de partager des intentions (pointer du doigt, nommer les objets), en un mot être avec l’autre, grâce au « non », il commence à dire

quelque chose de lui-même, à ébaucher une affirmation paradoxale.

Mais si ce « non » d’affirmation de soi doit être entendu et pris en

considération, il est indispensable qu’il puisse être parfois contenu. Sinon,

justement, l’enfant ne pourra jamais renoncer à ce sentiment de toute-

puissance que procure le « non » et qui fait de lui le roi du monde.

 

La puissance polysémique du « non »

 

Il existe plusieurs sortes de « non », chacune servant à exprimer des

stratégies différentes, donnant au « non » une signification d’une richesse

toute particulière.

Le « non » du refus (« Non, je ne mangerai pas ma soupe… ») répond à

une proposition concrète, souvent en rapport avec les besoins

physiologiques. Indice d’un fonctionnement autonome, il sert à se défendre

des intrusions de l’environnement.

Le « non » de l’opposition (« Non, je ne veux pas aller à la crèche… »)

concerne davantage les conduites sociales ; il est en lien avec le refus de se

soumettre ou d’obéir.

Le « non » de la négation (« Non, je ne déteste pas ma petite sœur »,

« Non, je ne suis pas méchante… »), plus souvent gardé à l’intérieur de soi

qu’exprimé, permet de nier quelque chose que l’on ressent – une idée, un

sentiment, un désir… – mais qui est en partie réprouvé, dont on n’est pas

très fier ou qu’on n’a pas envie de reconnaître.

Enfin, le « non » du délire vient nier la réalité extérieure, les psychiatres

disent plus volontiers la dénier. Contrairement à ce qui se passe dans la

négation où la réalité externe est perçue même si elle fait l’objet d’un refus,

dans le déni c’est le monde intérieur qui prévaut, ce que l’on imagine et

ressent : perception pure, sensation et imaginaire prennent le pas sur la

capacité du sujet à éprouver la réalité extérieure.

Et puis, bien sûr, il y a le « non » de l’interdit, qui peut porter tour à tour

sur les besoins physiologiques, les comportements sociaux, les pensées et

les fantasmes. Finalement, quand on prend le risque d’interdire, est-on bien

sûr de ce qu’on interdit ?

Cependant, dans tous les cas, dire « non » permet de s’opposer et donc de

se différencier de l’autre. En revanche, dire « oui » est signe d’acceptation.

Mais, symétriquement, sait-on jamais vraiment ce qui se cache derrière ce

« oui » : de la soumission ? un désir de plaire à l’autre ? une confusion avec

la pensée de cet autre ? Comment être sûr, dans ces conditions, que c’est

bien soi qui s’exprime et pas ce « faux self » dont parlait Winnicott, qui

répond aux attentes de l’environnement ? Dire « oui » peut s’apparenter à

une forme de lâcheté, de laisser faire, de renoncement de soi face à

l’extérieur. Alors qu’en disant « non », il n’y a plus de doute : c’est soi qui

parle, sans chercher à se conformer. « Non » est donc le premier moyen de

s’affirmer, individu singulier, différent des autres. En effet, le « non »

permet d’exister, du latin ex sistere, sortir de sa place. En commençant à

dire « non », l’enfant commence à s’approprier le langage, précisément à

sortir de sa place d’infans, étymologiquement, celui qui ne parle pas ! Il est

le sésame qui ouvre à chacun la porte de son existence. À une époque où

tout nous encourage à être soi, le « non » a ainsi pris une valeur

prépondérante. Grâce à lui, chacun semble libre de s’inventer.

 

Comment le « non » vient à l’enfant ?

 

La capacité du jeune enfant à dire « non » sort-elle de son programme

génétique comme la plante sort de la graine ? Certes, le retrait et le refus

constituent deux conduites précoces à la disposition de tout bébé pour

manifester son besoin régulier de se replier sur lui-même comme pour se

ressourcer quand les stimulations de l’environnement menacent de le

déborder. Le sommeil est bien évidemment la conduite la plus exemplaire

de ce besoin régulier de retrait. Mais quasiment dès la naissance le bébé est

aussi capable de détourner activement ses lèvres quand il est rassasié ou que

pour une raison ou une autre il ne veut pas téter (il n’est pas assez

confortable, il est trop excité par exemple en étant affamé, il est douloureux,

etc.). Rapidement aussi un bébé peut détourner son regard, par exemple

quand celui de son vis-à-vis se fait trop insistant, intrusif ou plus

simplement quand il est fatigué.

Détournement (du regard, de la bouche), retrait et sommeil sont les trois

principales stratégies actives que le nouveau-né, le nourrisson utilise régulièrement et auxquelles il peut recourir de façon dangereusement

excessive quand l’environnement lui devient insupportable, envahissant,

intrusif, débordant. Ce nourrisson est alors en danger de s’enfermer

littéralement dans ces conduites de repli et de retrait dont il peut faire une

carapace et une prison protectrices mais au prix bien évidemment du

renoncement à tous les apports bénéfiques de cet environnement. Dans la

situation habituelle, fondamentalement, ces conduites de retrait, de

détournement, sont au service de la préservation de l’équilibre

physiologique du nourrisson, de ce qu’on appelle son homéostasie. Si cet

équilibre n’est pas menacé de débordement, le comportement du même

nourrisson est alors tout autre puisque, précisément, il se montre prêt à

s’engager dans une proposition relationnelle, il y montre même une avidité

certaine. Toutefois, on en conviendra aisément, ces conduites de retrait

diffèrent sensiblement du « non » dans sa fonction symbolique de négation,

même si elles peuvent la préfigurer.

Ce si joli mot, « non », bien ennuyeux souvent pour les parents envahit la

bouche du jeune enfant vers la fin de la seconde année entre seize-dix-huit

mois et vingt-deux-vingt-quatre mois pour se poursuivre pendant une

grande partie de la troisième année au cours de cette phase dite

d’opposition. Il est remarquable de constater que cette phase

développementale semble beaucoup plus intense, vigoureuse et parfois

durable qu’elle ne l’était voici une bonne vingtaine d’années. Elle prend

actuellement une ampleur qui déconcerte nombre de parents, en particulier

avec leur premier enfant. Elle a même eu l’honneur d’être érigée en

« trouble développemental » par la fameuse classification américaine des

maladies mentales sous l’appellation de « troubles oppositionnels avec

provocation », TOP ! On y reviendra.

Quoi qu’il en soit, ce « non » vient couronner et ponctuer les deux

lignées développementales qui ont occupé la croissance de l’enfant entre

neuf et dix-huit-vingt mois et que nous avons décrites en détail dans le

chapitre précédent : l’étape de la référence sociale tout d’abord, marquée

par l’appropriation du regard d’autrui, par les imitations sociales et par le

développement de la co-conscience ou, comme nous préférons le dire, de la

transsubjectivité ; l’étape du partage d’attention/intention marquée par le

développement du pointage proto-déclaratif et par les prémices du langage. Pendant toute cette période, le nourrisson a montré une insatiable appétence

pour être avec l’autre, attirer son regard, l’imiter, répondre avec

enthousiasme aux sollicitations de l’adulte. De son côté, l’adulte a pris

habituellement un plaisir non feint à répondre aux demandes de ce

nourrisson, à l’exhorter, à l’encourager dans les progrès qu’il fait.

Soutenu par ce regard bienveillant, son sentiment de soi rempli par

l’attention de ses proches, le bambin développe ses compétences parmi

lesquelles commencent à apparaître les progrès moteurs : quatre pattes,

station debout, début de la marche… Et là pour les parents, ça se gâte, en

partie du moins !

Bien sûr, ils continuent de prendre plaisir à ses progrès, ils

l’encouragent… mais assez vite ils vont se sentir débordés ! Car tant que le

bébé reste assis, ne se déplace pas, ne marche pas, il est là où on l’a posé :

calé avec un oreiller sur la couverture, dans les bras de l’adulte, dans son

lit. Il dispose des objets qu’on lui apporte : hochet, peluche, boîte, cuillère,

etc. L’adulte n’a aucune difficulté à « contrôler » le monde qui entoure

bébé. La situation se renverse totalement avec le début de l’autonomie

motrice : ce n’est plus l’objet donné par le parent qui arrive dans la main de

bébé, c’est désormais la main de bébé qui se pose sur l’objet ! Et dès qu’il a

acquis un peu de sûreté dans sa marche, il va là où il a envie d’aller et non

plus là où le parent désirerait qu’il soit ! Or les progrès moteurs

commencent en plein milieu de la phase de référence sociale : rapidement le

bébé peut mettre ces/ses progrès moteurs au service de son besoin d’attirer

l’attention d’autrui, comme on l’a vu au chapitre précédent. Il va

précisément là où le parent ne souhaite pas qu’il aille, meilleur moyen de

capter son attention : la prise électrique, le vase en cristal, les livres de la

bibliothèque, les escaliers, etc. Il faut reconnaître que certains bébés

peuvent se montrer doués d’une inventivité débridée !

C’est alors que peut surgir le « non » du parent : « Non ! Tu ne touches

pas », « Non ! Tu ne vas pas là. » Auparavant les parents s’étaient montrés

plutôt encourageants, stimulants. Ils n’avaient pratiquement jamais énoncé

d’interdits, de limites. Soudain, ce mot envahit leur bouche et le jeune

enfant doit faire une douloureuse constatation : le monde n’est pas en

permanence à sa disposition, il n’en est pas le maître, comme il avait pu en

avoir l’illusion jusque-là. Le bébé est menacé dans cette illusion de toute-puissance, il risque d’en être amputé au moment précis où, commençant à

marcher, il part à la conquête du monde.

Qui peut avoir envie de renoncer spontanément à cette idée de toute-

puissance ? Personne, me semble-t-il, pas plus les bébés que les adultes ! Ce

renoncement sera d’autant plus douloureux que le bébé depuis sa naissance

mais surtout depuis cette période de référence sociale est constamment

encouragé par ses proches, reconnu dans ses désirs, ses compétences,

exhorté dans ses progrès : reconnaissons qu’il y a là une évidente

contradiction de son point de vue même si en tant qu’adulte on en

comprend le sens.

Et quel parent a envie de faire ainsi souffrir son enfant ? Car il est

essentiel de comprendre que l’enfant souffre de ressentir cette entrave à sa

toute-puissance. C’est pourquoi ces mêmes parents transforment de fond en

comble la maison ou l’appartement dans un double souci dont l’un est

pleinement légitime mais dont l’autre est moins évident. Le premier est

effectivement le souci de ne pas faire courir de risque à l’enfant, de le

protéger en sécurisant son espace d’évolution : cache-prises, barrière devant

l’escalier, bibelots enlevés ou installés sur la dernière étagère, protection

aux angles des meubles ou achat de meubles mieux adaptés, etc. Pour les

jeunes enfants, les accidents domestiques représentaient il y a quelques

années un des facteurs les plus importants de morbidité et même de

mortalité : il n’est pas question de remettre en cause cette amélioration

bénéfique à la santé de l’enfant ! Mais, derrière ce souci totalement

légitime, une autre préoccupation s’insinue : celle d’éviter les conflits avec

l’enfant, d’éviter d’avoir à lui dire « non », de le faire souffrir. Par ces

divers aménagements les parents peuvent ainsi ruser et repousser à plus tard

le moment fatidique où ils devront dire « non ».

Quant à l’enfant, que ses parents aient aménagé son espace d’évolution

ou qu’ils commencent à le brider dans sa conquête motrice, il continue en

revanche d’être stimulé dans la découverte des mots et leur appropriation :

parents et enfant prennent plaisir au jeu du pointage où il n’y a aucun

danger. C’est ainsi qu’il découvre peu à peu le plaisir à partager un intérêt,

le plaisir à échanger ses intentions, ses idées, ses désirs.

Pourtant, un jour, il pointe du doigt vers un nouvel objet convoité, un

bibelot précieux et fragile. Les yeux brillants, il regarde le parent qui le tient dans ses bras, mère ou père peu importe et là, surprise, si le parent nomme

effectivement la chose, il ajoute aussitôt : « Non ! C’est fragile, tu ne peux

pas le prendre. » L’enfant découvre une butée à son désir comme il y a une

butée à son exploration motrice.

Mais, au fond, pourquoi lui aussi ne partagerait-il pas cette butée, ce

refus, ce « non » ? Et, le lendemain, alors que le parent lui montre son

pyjama et lui dit comme d’habitude : « On le met ? », alors que la veille

l’enfant lui avait tendu le bras ou la jambe avec un plaisir partagé, le parent

a la surprise d’entendre dans la bouche de son enfant un vigoureux et

triomphant : « Non ! »

Faut-il le laisser se coucher les fesses à l’air ? Bien sûr que non, d’autant

que ce début d’opposition manque encore de conviction et que le parent

arrive facilement à ses fins en détournant l’attention du bambin, en évitant

soigneusement d’affronter ce premier « non ». Mais le lendemain il se

reproduit et le cher bambin ne se fait plus avoir aussi facilement ! D’ailleurs

rapidement il s’est emparé du pyjama et décrète : « Moi ! » ou : « Tout

seul ! » qui précède le fameux : « C’est moi qui fais ! » Il essaie de mettre

son pyjama mais n’y arrive pas, insiste et finit parfois par se mettre en

colère tout en refusant que son parent le fasse à sa place. Il faut souvent des

trésors de patience pour que le parent guide l’enfilage du pyjama sans faire

intrusion dans les gestes de l’enfant et en lui laissant une apparente

autonomie ! Il y faut beaucoup de disponibilité, un grand calme, ne pas être

dérangé ni pressé par le temps (un autre enfant appelle, le téléphone sonne,

l’heure avance…), ne pas se sentir stressé, etc. Plus l’enfant sent que le

parent est peu disponible, plus son refus risque de s’affirmer !

Bienvenue dans la phase d’opposition !

Dès lors, en effet, le jeune enfant s’approprie avec une jubilation évidente

le « droit de dire “non” », clef de l’éducation démocratique contemporaine !

Il découvre de façon presque magique qu’avec ce petit vocable il peut se

différencier de papa ou de maman, il peut montrer un désir, une idée

différente, il peut exister en tant que tel, il n’est plus le prolongement du

désir parental. La tâche éducative des parents s’en trouve notablement

compliquée !

 

Un « non » difficile à prononcer

Pourquoi est-ce si difficile aux parents de dire « non » à leurs enfants et

pourquoi les enfants disent-ils si facilement « non » à leurs parents ?

Cette constatation, les éducateurs et éducatrices de jeunes enfants, les

puéricultrices, les médecins généralistes ou les pédiatres la font chaque jour

dans la rencontre avec les parents et les jeunes enfants : à l’évidence, les

enfants, dès le plus jeune âge, n’hésitent pas à s’opposer à leurs parents, à

refuser de faire ce qu’on leur demande et plus généralement à dire « non » !

Inversement, les parents semblent craindre de dire « non » à leurs enfants,

au point même d’en requérir l’autorisation auprès du professionnel et se

sentent très malheureux quand ils sont obligés de le faire comme s’ils

dérogeaient aux fondements des principes éducatifs. Mais, au fait, tous les

puériculteurs et spécialistes de la petite enfance et de l’enfance n’ont-ils pas

cessé de répéter aux parents combien il était important pour le

développement harmonieux du cher bambin de le mettre en situation active,

de lui demander son avis et de respecter son rythme (alimentaire, de

sommeil) à défaut de respecter ses goûts ?

Les médecins généralistes, les pédiatres voient tous dans leurs

consultations ces enfants qui ont des périodes d’opposition, un peu plus

marquées qu’il y a une dizaine d’années, avec des parents débordés qui ne

semblent pas capables de contenir la dimension d’affirmation opposante de

leur enfant. Ils voient également, de plus en plus fréquemment, des enfants

qui présentent des troubles externalisés. Ces troubles, qui touchent 5 à 7 %

de la population, sont de trois types : les troubles déficitaires de l’attention

avec ou sans hyperactivité, les troubles oppositionnels avec provocation et

les troubles des conduites chez les plus grands. Les troubles oppositionnels

peuvent soit disparaître si les parents réagissent, soit évoluer vers des

troubles des conduites. Ces derniers se traduisent par des comportements

violents : ils concernent des adolescents qui ne reconnaissent pas les droits

des autres et considèrent que leurs désirs et leurs besoins sont souverains.

Pourquoi aujourd’hui tant de jeunes parents semblent dans l’incapacité de

dire « non » à leurs enfants et pourquoi sont-ils si malheureux quand,

d’aventure, ils y parviennent ? Ce qui, jusqu’aux trois premiers quarts du

siècle précédent, soit le début des années quatre-vingt, ne paraissait poser

aucun état d’âme particulier, est de toute évidence devenu source de

tension, de désagréments, voire de conflits entre les parents ; dire « non » à un enfant s’il n’y a pas une situation impliquant un risque majeur pour sa

santé (une route avec de la circulation, un animal inconnu et possiblement

dangereux, un objet brûlant ou coupant…) s’apparente à un acte

d’autoritarisme gratuit au minimum, de manifestation d’un éventuel

sadisme parental au pire. Les parents interrogent donc leur médecin, leur

pédiatre, consultent le psychologue, le pédopsychiatre, lisent moult revues,

ouvrages spécialisés pour s’informer : peut-on encore dire « non » à un

enfant aujourd’hui ? Mais au final le « non » parental reste toujours aussi

difficile à prononcer.

 

Les enjeux éducatifs du « non »

 

« Non », c’est évidemment le symbole de l’interdiction, de la limitation,

en un mot de l’autorité dans sa dimension contraignante et coercitive. Mais

l’acte de négation a aussi dans la littérature scientifique et psychologique du

XXe siècle acquis ses lettres de noblesse.

Dès les années 1940, René Spitz nous a appris que l’enfant en disant

« non » se construit par rapport à l’adulte de deux façons85 : il s’affirme en

se différenciant de lui et il s’identifie à l’agresseur. Spitz ne s’est pas trop

appesanti sur ce paradoxe : comment comprendre ces deux fonctions où se

conjuguent différenciation et identification ? En réalité, ces deux « non » ne

surviennent pas tout à fait dans les mêmes conditions. Quand l’enfant dit

« non » en s’identifiant à l’agresseur86, pour reprendre les termes de Spitz,

c’est-à-dire à celui qui refuse, l’interdicteur, il est le plus souvent seul,

jouant à un jeu (un personnage imaginaire refuse de faire ce qu’un autre

personnage demande) ou s’interdisant à lui-même ce qu’on vient de lui

interdire :

 

Maxime, vingt-quatre mois environ, s’approche d’un bibelot que sa mère quelques minutes auparavant lui a assez vivement interdit de toucher. À ce moment précis, sa mère bavarde avec des amis et ne s’occupe plus de lui. Il tend prudemment la main vers l’objet puis dit doucement « non » en retirant la main…

 

Dans ce bref exemple, il est assez facile de comprendre que Maxime

s’identifie à sa mère en reproduisant d’ailleurs l’ébauche du geste incriminé et que, par cette répétition, il intériorise à la fois la séquence

comportementale et l’interdit parental, en le faisant sien en quelque sorte.

Le « non » de l’identification repose sur l’absence de celui auquel l’enfant

s’identifie.

Le « non » de différenciation survient dans un contexte très différent. En

général, l’adulte demande à l’enfant de faire quelque chose (manger sa

soupe, mettre son pyjama, se brosser les dents, dire bonjour à quelqu’un…)

et l’enfant dit « non », souvent d’ailleurs en fixant du regard cet adulte qui

ose ainsi se montrer exigeant. Le « non » de différenciation s’énonce

toujours en présence de celui auquel l’enfant s’oppose. Classiquement, ce

« non » correspond donc à la phase dite d’opposition quand le jeune enfant

commence à acquérir les premiers rudiments du langage, vers seize-dix-huit

mois et se prolonge volontiers jusqu’à trois ans et demi-quatre ans. On l’a

vu, cette phase est une étape importante du développement, celle où le

jeune enfant prend conscience qu’il est différent des autres, y compris ses

parents, prend conscience que, par la magie de ce « non », il peut affirmer

sa différence. Assurément il y a là un pouvoir fascinant source d’une

jouissance inépuisable… Il n’y a pas de raison que l’enfant ne fasse un

usage immodéré d’une si jouissive possibilité. Et l’on sait combien les

jeunes enfants entre dix-huit mois et trois ans ne se privent pas de dire

« non » !

Deux registres donc, l’un d’identification, l’autre de différenciation.

Deux personnes aussi, un parent qui interdit, un enfant qui s’oppose. Le

premier registre consiste à intérioriser une part de l’autre, dans ce cas une

part limitante, et, au travers de ce processus d’intériorisation, à accepter de

soumettre une partie de soi à cet autre ou, pour être encore plus précis, de

mettre cette part de soi sous la protection de l’autre. Le second consiste à

affirmer sa différence au travers d’une confrontation fondatrice des

individualités respectives. On le perçoit assez aisément, le premier

processus renvoie à une dynamique verticale de hiérarchie, le second à une

dynamique horizontale d’égalité. Deux fonctions du « non » bien

différentes, tout aussi importantes pour la construction du sentiment

d’identité, pour un développement harmonieux de la personnalité.

Mais si ces deux fonctions du « non » sont aussi importantes l’une et

l’autre pour la psychologie individuelle et la psychologie du développement de l’enfant, en revanche, d’un point de vue culturel, les valeurs que la

société leur attribue sont fondamentalement différentes. Le « non » de

l’interdit renvoie assurément à l’autorité dans une composante hiérarchique,

asymétrique et fondamentalement inégalitaire : l’un doit se soumettre à

l’autre, l’un doit accepter la « domination » d’un autre. Cette hiérarchisation

asymétrique et cette inégalité sont contraires aux valeurs culturelles

ambiantes. Le « non » de différenciation renvoie au contraire à une

dynamique de reconnaissance des désirs respectifs, d’affirmation de son

individualité d’une part, d’égalité entre les deux partenaires d’autre part,

chaque individu se mesurant à l’autre dans une logique horizontale de

confrontation, tout à fait conforme à l’idéologie ambiante refusant la

moindre hiérarchie (de valeurs) entre individus. Dans ce jeu social, le

« non » de l’enfant gagne par KO sur le « non » de l’adulte…

 

Le regard de commandement

 

Mais si le « non » d’opposition de l’enfant ne rencontre jamais le « non »

de la limite parentale, les risques sont grands de voir ce jeune enfant

s’installer dans une attitude systématique d’opposition afin de pérenniser

son sentiment de toute-puissance. Pour assurer cette pérennité, l’enfant a

besoin de vérifier régulièrement qu’il a autorité sur la relation, ce qu’il fait

quand il dit « non » en plantant ses yeux dans ceux du parent. En réalité, si

ce « non » soutient l’affirmation individuelle, le partage de regard garantit

le lien social, témoigne du besoin persistant de reconnaissance. Pour

l’enfant, il est donc très important que le parent reconnaisse ce désir de

différenciation et de temps à autre le valide.

Mais il est tout aussi important que le parent, lui, n’acquiesce pas

systématiquement. À l’ego tout-puissant, à l’affirmation jouissive de son

désir, la rencontre de l’autre impose une inéluctable limite : il est de

l’intérêt de l’enfant d’apprendre cette limite sans trop tarder. Plus

l’apprentissage sera tardif, plus il sera douloureux et aléatoire.

Dans l’éducation traditionnelle, celle qui a couru jusqu’aux années 1960-

1970, le « non » n’était que partiellement pris en considération ; d’ailleurs

on exigeait de l’enfant qu’il « baisse les yeux » en signe de soumission

(l’autorité hiérarchique classique). Dans l’éducation actuelle, le besoin de différenciation de l’enfant et son désir d’affirmation de soi sont parfois trop

valorisés, tandis que le besoin de continuer à partager le regard est trop

facilement mis au magasin des accessoires. C’est une grossière erreur, car

pour l’enfant l’énoncé du « non » a autant d’importance que le partage du

regard ! Comme toujours dans l’éducation, le « trop » produit ses propres

toxines : à trop reconnaître ce désir de différenciation, on le transforme chez

l’enfant en besoin permanent d’opposition, le regard devenant rapidement

le véhicule d’expression de ce nouveau besoin. Dans les troubles

oppositionnels avec provocation, le défi du regard est permanent, c’est

même le symptôme principal. À propos des enfants tyranniques, ceux dont

les parents déclarent qu’ils n’arrivent pas à se faire obéir, presque toujours

est faite cette double constatation : « Il suffit de lui dire “non” pour qu’il le

fasse », « Il ne cesse de nous défier du regard, on a l’impression qu’il le fait

exprès87… » Le regard autoritaire habite désormais les yeux des enfants

tyrans et les parents sont parfois obligés de baisser les yeux pour ne pas

déclencher la colère du tyran.

Pas plus que le parent, l’enfant ne doit avoir l’exclusive jouissance du

regard de commandement. Pour rester un opérateur efficace et enrichissant

pour chacun, parent et enfant, l’autorité ne peut appartenir qu’au principe

régulateur de la relation, à cette idée tournée du côté de l’advenir. En ce

sens, l’autorité a plus à voir avec le futur qu’avec le passé : c’est

précisément dans notre société l’autorité du potentiel, ce que j’ai appelé, on

l’a vu, l’autorité de l’infantile. Mais l’infantile n’est pas l’enfant : l’infantile

est une disposition, une tendance, ce n’est pas un individu, une personne.

Ainsi que le précise Marcel Gauchet : « Vous avez raison, il faut parler de

l’autorité non pas de l’enfant mais de l’infantile. Mais qu’est-ce que cette

autorité, d’un genre jamais vu, puisqu’elle ne s’incarne pas vraiment ? Les

enfants n’ont pas d’autorité, mais l’infantile en a et c’est cela qui (en) rend

problématique toute reconstitution88. »

La question fondamentale est effectivement de savoir si l’on peut penser

une autorité ne s’incarnant pas, une autorité qui soit un principe régulateur

et non pas le privilège d’un seul 89.

 

Que reste-t-il alors dans la « boîte à outils » parentale ?

Idole du monde moderne, le jeune enfant, armé de son narcissisme

triomphant entre d’un pied assuré dans la phase d’opposition. Qui, de ses

parents ou de lui, va gagner ce premier combat éducatif ? Faut-il d’ailleurs

qu’il y ait un gagnant ? Et d’abord, quels sont les arguments dont chaque

protagoniste dispose ?

Du côté de l’enfant, il y a en premier ce « potentiel », véritable promesse

de futur qu’il ne faut surtout pas altérer. Nous en avons parlé, inutile d’y

revenir. Il y a aussi ses capacités de séduction : les enfants, dès le plus jeune

âge, ont appris les trucs et les ficelles qui font craquer l’adulte : petit sourire

en coin, mimique de désespoir, ébauche de pleur plus ou moins théâtral,

grimace adéquate… La panoplie des expressions utilisées par un bambin

doué est redoutable d’efficacité. Plus fondamentalement et plus

sérieusement, l’enfant a aussi la loi pour lui : la puissance paternelle a

disparu (en 1970) qui imposait à l’enfant (et à sa mère) le commandement

du père (système simple, hiérarchique, sans discussion mais

fondamentalement inégalitaire et potentiellement injuste). À sa place

l’« autorité parentale conjointe » est un substitut au maniement délicat car,

bien plus que la puissance paternelle, cette dernière s’exerce « dans l’intérêt

de l’enfant ». Cet intérêt, on vient de le voir, consiste précisément pour les

parents à se mettre (se soumettre ?) au service du potentiel développemental

de leur enfant. La dernière et récente définition de l’autorité parentale par la

loi du 4 mars 2002 est sans ambiguïté 90 ! Dernier argument en faveur de

l’enfant : son « non » à lui est symbolique du concept d’égalité entre

individus et par extension, symbole de la démocratie. La démocratie advient

par un double mouvement de reconnaissance d’égalité entre les individus et

de refus d’un ordre et d’une hiérarchie imposés antérieurement.

Du côté des parents, quels sont les arguments dont ils disposent pour

étayer leur « non » ? Il y a un siècle, ces arguments abondaient : le poids de

la tradition (le fameux : « C’est comme ça ! ») ; la valeur positive de la

transmission (restituer à ses enfants ce que soi-même en tant que parent on

a reçu des siens) ; la valorisation sociale de l’autorité comme système de

préservation des acquis ; la connaissance/reconnaissance du poids du passé,

sa valeur d’exemple conduisant à donner aux anciens une position

hiérarchique « naturelle » (selon la définition d’Hannah Arendt, la

génération d’avant avait toujours autorité sur celle d’après : antériorité valait pour autorité) ; l’inégalité statutaire homme/femme, enfant/adulte

donnant au mâle une prééminence évidente, ce qui conduisait à une

incarnation assez facile de l’autorité au travers de la figure du « père »

(avec ou sans majuscule !) ; la puissance paternelle qui symbolisait cette

prééminence et dont la principale fonction consistait à faire en sorte que

l’immaturité de l’enfant se canalise et s’inscrive dans le droit chemin (à

cette époque l’infantile avait une valeur négative : une tendance redoutable

au désordre) ; l’enfant dès la naissance perçu comme un être immature

auquel il convenait d’apporter (d’imposer) une bonne éducation, faute de

quoi il risquait un développement anarchique (les images comparant

l’enfant à une jeune plante menaçant de pousser de façon erratique, si on ne

coupait pas les mauvais rameaux, abondaient dans le discours éducatif) ; la

défiance généralisée envers les émotions, les affects et les sentiments

compris comme la part la plus archaïque de l’être humain symbolisée par la

sexualité qui portait précisément ce danger d’anarchie. Les parents, dans

cette ambiance, se sentaient autorisés à dire « non », à interdire sans trop

craindre l’excès (« S’il n’est pas content aujourd’hui, il me dira merci plus

tard… »). La fameuse phrase « C’est pour ton bien » était un véritable

sésame éducatif absolvant par anticipation bien des abus parentaux 91. Que

reste-t-il de tout cela ? Rien ou pas grand-chose ! me semble-t-il. En tout

état de cause, rien qui aujourd’hui ne conserve une valeur sociale

clairement positive92.

Et pour faire bonne mesure, du côté des adultes, l’instauration de l’égalité

homme/femme et les profonds changements dans les structures de la famille

sont venus complexifier encore un peu plus les choses.

Le « non » a donc été presque systématiquement retiré de la boîte à outils

éducative des parents ! Avec le petit enfant, ils ont plutôt intérêt à l’exhorter

et à l’encourager pour que son potentiel s’épanouisse. Avec l’enfant en

période d’opposition, la société les invite à respecter cette personnalité

émergente et les dissuade d’utiliser l’interdit, vite ravalé à un abus de

pouvoir, un autoritarisme qui n’est plus d’époque, à un risque de perte

d’amour.

Inversement le « non » de l’enfant qui par là même affirme sa singularité

s’est vu doter de vertu citoyenne : l’individu existe par l’affirmation de sa

différence, le « non » d’opposition est son sésame.

Entre dix-huit mois-deux ans et trois ans et demi-quatre ans, ces deux

mouvements se rencontrent et se renforcent : l’affrontement est souvent

douloureux aussi bien pour les parents que pour l’enfant, car plus de trente

ans d’exercice de la pédopsychiatrie m’ont régulièrement démontré

combien les enfants avaient aussi besoin de limites : ils s’y sentent protégés

tant des autres que de leur propre pulsionnalité. Aider les parents à trouver

un subtil équilibre entre ce qu’ils autorisent et ce qu’ils désapprouvent est

devenu un enjeu de la parentalité contemporaine, les parents doivent y

mettre beaucoup d’énergie, car le jeune enfant de son côté n’a nullement

l’intention de renoncer à son trône.

 

La séduction paradoxale de la phase d’opposition

 

Cette relative mise en valeur de la phase d’opposition tant du point de

vue de la psychologie individuelle que de l’idéologie sociale ambiante peut

enfermer parents et enfants dans un piège redoutable. Comment ce piège

peut-il se refermer ?

Voici ce jeune enfant de dix-huit mois qui veut absolument grimper seul

les escaliers, celui-ci de deux ans qui veut se débrouiller seul avec sa

cuillère mais n’y arrive pas, cet autre de vingt-six-vingt-huit mois qui au

square veut grimper sur le toboggan des grands : tous mettent une énergie

considérable dans cette velléité d’affirmation de soi. Les adultes, les parents

en tout premier lieu, sont souvent touchés par cette farouche énergie qu’ils

ne sont pas sans admirer. Comment cet être humain si faible, si vulnérable

peut-il déployer une telle énergie, une telle volonté ? Il n’est pas

exceptionnel aujourd’hui qu’ils soient fiers de cette capacité à s’opposer

dont fait preuve leur enfant. Ils ne se privent pas de le dire. « Il/elle a du

caractère ! Il/elle ne se laissera pas marcher sur les pieds ! » Ils sont

d’autant plus fiers de cet enfant qu’eux-mêmes se sentent très vulnérables,

sont dans une position sociale où ils ne peuvent pas se permettre ce genre

d’opposition et d’affirmation de soi. Ainsi, plus le parent est en position de

grande vulnérabilité, quelles qu’en soient les raisons, plus le risque est

grand de le voir s’identifier à l’attitude de son enfant, fasciné qu’il est par la

puissance de cette affirmation opposante, de surcroît chez un être humain

aussi faible et vulnérable.

La manifestation symptomatique de cette fascination se traduit

directement dans le comportement du parent : par exemple, tout en

cherchant à limiter le refus de l’enfant, tout en disant « non » à son « non »,

le parent ne peut s’empêcher d’avoir un sourire en coin comme s’il n’était

pas complètement d’accord avec ce qu’il dit. Ou encore, tout en disant

« non », la tonalité de la voix, sa prosodie, est douce, aimable,

encourageante… Les jeunes enfants sont extrêmement doués pour repérer

ces contradictions parce que, n’ayant pas encore accédé à la pleine maîtrise

du langage, ils se servent de tous ces indices physiques, les expressions

mimiques, la prosodie ou la qualité tonique des gestes pour « comprendre »

le sens de l’interaction. Or, quand l’adulte dit « non » avec un sourire aux

lèvres, même si ce n’est qu’un demi-sourire, cela signifie pour l’enfant :

« Je suis d’accord avec toi, tu peux continuer… »

Le piège d’une séduction réciproque peut alors se refermer entre cet

adulte qui admire plus ou moins consciemment la « force de caractère » de

son enfant et un enfant qui repère dans l’attitude de son parent un indice qui

l’exhorte à continuer. L’arrière-plan social, en valorisant parfois outre

mesure la capacité à s’opposer vient comme une fallacieuse justification de

ce piège.

C’est dans ces conditions que l’enfant peut durablement persister dans sa

conduite d’opposition qui devient envahissante, retentit sur sa capacité

d’adaptation sociale en particulier dans le milieu extrafamilial, rencontre

avec d’autres adultes, camarades de jeux, insertion scolaire, etc. Dire

« oui » lui est impossible, comme une marque aliénante de soumission :

sera-t-il condamné à dire « non » toute sa vie ? Pour sortir de cette phase de

refus systématique il faut un jour pouvoir dire « non » à ce « non »

d’opposition et de différenciation afin de s’autoriser à dire un « oui » qui

soit d’engagement et pas seulement de soumission. Pouvoir, en tant

qu’individu, dire « oui » implique d’avoir en partie renoncé à ce « non »

systématique, d’avoir pu dire « non » à son propre « non »93 ! En ce sens il

faut effectivement que l’adulte ne soit pas constamment fasciné par le

« non » de l’enfant, qu’il puisse y mettre une limite, lui dire de temps à

autre « non ». Dès lors l’enfant pourra s’identifier à ce « non » qui a offert

une butée à son propre « non » et lui en a montré les avantages… Adolescent, il pourra un jour cesser de s’opposer pour mieux se différencier

et accepter en grandissant de s’engager, de dire « oui ».

 

Trouble oppositionnel avec provocation

 

Cette butée, Fabrice ne l’a pas rencontrée, de telle sorte qu’il s’est

installé dans ce « trouble oppositionnel avec provocation » (TOP) que décrit

la classification américaine des troubles mentaux, le DSM :

 

Fabrice est un petit garçon de quatre ans et demi au développement normal pour son âge. Il a simplement les traits un peu tirés, le visage « fatigué ». Cependant, pendant tout l’entretien, il est calme, joue d’abord avec les encastrements, ébauche des jeux avec les animaux, dessine un bonhomme puis attend assez paisiblement. Il ne cherche pas à interrompre ses parents trop souvent, comme le font certains, sauf à deux-trois reprises. Il parle alors à l’oreille, plutôt celle de sa mère, de façon si faible que, ne comprenant pas ce que Fabrice veut lui dire, elle est obligée de lui faire répéter, interrompant de ce fait l’entretien avec moi. Toutefois, il ne cherche pas à s’interposer systématiquement dans l’interaction entre ses parents et moi-même, là encore comme le font beaucoup d’autres.

Très proche de son fils, la maman se rend complètement disponible lorsque Fabrice lui parle à l’oreille et éprouve en outre le besoin de répéter avec ses mots ce que son père lui dit, un peu comme si elle devait traduire les propos du père aux oreilles du fils. Dans le cours de l’entretien je lui ferai remarquer cette nécessité d’être la traductrice auprès de Fabrice de ce que dit son père, et, un peu étonnée, elle en conviendra !

Les parents consultent à l’initiative du pédiatre qui n’a pas pu examiner Fabrice après une crise d’asthme dont il est atteint, car celui-ci a refusé et a fait une colère terrible dans le cabinet du médecin, ce qui les a quelque peu surpris et inquiétés. Sans qu’ils aient véritablement de plainte sur la vie familiale, ils reconnaissent cependant que Fabrice s’oppose à toutes leurs décisions, n’a pas envie d’aller à l’école, refuse de monter puis de sortir de la voiture s’il n’est pas d’accord avec le motif de la sortie, etc. Pour l’école, il ne faut pas lui dire qu’il y va et les parents doivent faire semblant de l’emmener dans le lieu qu’il a choisi, même si Fabrice n’est pas dupe du stratagème ! Le père insiste à maintes reprises sur le fait que Fabrice « fait ce qu’il veut quand il veut », propos qui reviendront à plusieurs reprises pendant l’entretien. Les parents aiment bien les jeux de société, mais Fabrice décide de la règle de façon à être toujours gagnant. Dans ces conditions, le jeu s’arrête souvent de façon prématurée au grand regret de tous car il se met en colère s’il n’est pas en permanence le premier dans le jeu. À la maison, lorsqu’il n’obtient pas ce qu’il veut, il fait des colères, jette les objets, claque les portes, hurle : « Non je ne veux pas ça… c’est moi qui commande. » Il est parfois très agressif, en particulier avec son grand frère Gaëtan, âgé de dix ans. Il le menace volontiers, cherche à lui donner des coups de poing quand ce dernier ne veut pas se plier à ses exigences (jouer avec lui, lui prêter ses affaires, etc.)… Il existe enfin des comportements d’opposition majeurs :

– au niveau de l’alimentation avec des exigences et des caprices alimentaires multiples et incessants : il mange rarement la même chose que le reste de la famille et la maman doit le plus souvent lui faire des plats spéciaux, ce qui ne garantit pas qu’il les mange ! Récemment, Fabrice a demandé des gâteaux mais il a voulu une boîte non encore entamée, exigeant de l’ouvrir et a refusé de la partager avec son frère ;

– au niveau du sommeil : les comportements d’opposition au moment du coucher pouvaient durer une à deux heures, mais ceux-ci se sont un peu atténués depuis que les parents ont consulté un centre spécialisé dans les troubles du sommeil à l’autre bout de la France ! – au niveau de l’habillement : Fabrice choisit ce qu’il veut mettre et, là encore, fait une grosse colère si sa mère conteste son choix quand il ne semble pas très adapté soit à l’activité envisagée, soit à la météo ;

– à l’extérieur, les parents évitent de sortir avec Fabrice dans les grands magasins parce que c’est toujours lui qui doit tout choisir et qu’il exige un cadeau (bonbon, jeu, etc.) sinon il fait une terrible colère. Quand il va avec son père chez le marchand de journaux, ce dernier précise : « On repart forcément avec quelque chose… s’il ne prend rien alors il y a une colère terrible… »

 

Dans ce contexte plutôt calamiteux, deux choses sont remarquables.

D’une part, l’étonnante tolérance des parents et même du grand frère qui

tous semblent s’accommoder sans trop de protestations de l’emprise

exercée par Fabrice sur leur vie. D’autre part, ces difficultés sont

strictement intrafamiliales. En effet, s’il s’oppose pour partir à l’école,

comme on l’a déjà dit, quand il y entre, scolarisé en moyenne-grande

section de maternelle, il semble ne pas poser de problèmes particuliers à

l’institutrice. De même, du fait d’un discret trouble articulatoire, il va

régulièrement voir une orthophoniste : il y prend plaisir, s’y intéresse et

respecte les consignes.

Fabrice présente donc un trouble oppositionnel avec provocation

relativement intense mais strictement intrafamilial.

La conversation avec les parents nous apprend l’existence d’une série

d’événements de vie négatifs qui ont perturbé le déroulement de la

grossesse. Tout d’abord la maman a perdu une de ses meilleures amies dans

un accident de voiture ; elle a alors été envahie par une crainte de

catastrophes et par des angoisses de mort : elle a fait à plusieurs reprises un

cauchemar où l’accouchement se passait mal et le bébé mourait malgré la

présence du papa. Elle a dû faire face tout de suite après à un conflit de

famille important qui les a obligés, son mari et elle, à rompre avec une

grande partie de la famille paternelle. Un mois plus tard, le père a obtenu

plus tôt que prévu une mutation désirée : il a dû laisser la maman seule avec

son fils aîné toute la semaine. Pendant toute la fin de la grossesse, elle s’est

sentie isolée, perdue, et une dépression prénatale relativement importante

s’est installée, suivie d’un blues du post-partum très important puis d’une dépression postnatale : elle pleurait souvent, se sentait extrêmement

fatiguée, accablée.

D’emblée des difficultés interactives sont apparues juste après la

naissance : Fabrice pleurait beaucoup, exigeait constamment d’être collé

contre sa mère qui devait le porter en permanence. Dès le début, son

sommeil a été perturbé par un endormissement particulièrement difficile :

Fabrice s’endormait par brèves séquences d’un quart d’heure, une demi-

heure au maximum après avoir été tenu dans les bras. Mais, posé dans le

berceau, il se réveillait au moindre sursaut et les parents devaient

recommencer. Lors de la consultation spécialisée, on a recommandé aux

parents de ne pas se précipiter auprès de lui et de le laisser pleurer un peu

dans l’obscurité.

Le père, fils unique, a été élevé dans une famille d’accueil de sa

naissance jusqu’à trois ans ; ses parents, qui tenaient un commerce, ne

venaient le voir que de façon intermittente le week-end et encore pas

toujours, selon lui. Il est en conflit avec eux et ne les voit que par

intermittence. S’il a été très heureux dans sa famille d’accueil selon ses

propos, il conserve de toute évidence une grande sensibilité à l’abandon et

aux conflits qu’il évite au maximum. C’est la raison pour laquelle il fait

tout, dit-il, pour éviter les colères de son fils.

La mère est elle aussi enfant unique, en conflit depuis l’adolescence avec

ses parents qu’elle a quittés dès l’âge de seize ans après une enfance où elle

a été élevée de façon rigide, parfois méchante, et a souvent été humiliée.

Elle n’aime pas en parler. Elle reconnaît être habitée par une angoisse de

séparation majeure avec la conviction qu’il arrivera des drames à ses

enfants. Aussi a-t-elle constamment besoin de savoir où ils sont et ne se

sent tranquille que si elle est avec eux. Même quand Fabrice est avec son

père, elle craint constamment la survenue d’une catastrophe.

Dans les relations familiales, il apparaît évident que la maman est

totalement au service de Fabrice, que le père fait tout pour éviter les colères

et les conflits, et que Fabrice tire un immense bénéfice de cette angoisse de

séparation dont il est l’objet. La mère est très inquiète quand Fabrice fait

une crise d’asthme et de ce que pourrait lui dire le médecin quand elle va le

voir : on peut penser que le refus de Fabrice de se laisser examiner est en partie lié à ce contexte d’angoisse et en partie à son habituelle attitude de

toute-puissance.

Les parents confirment leur désir de voir s’atténuer l’opposition de leur

enfant, mais, comme souvent dans ce genre de consultation, ils suggèrent :

« Il faudrait qu’on ait plus d’autorité ? » Il est évident qu’en raison du

contexte ils en sont pour l’instant incapables ! Après avoir longuement

discuté avec eux, je leur demande quelle modification ils souhaitent en

premier lieu, après quoi je leur dirai ce que pour mon compte je leur

suggère. Ils aimeraient pouvoir faire des courses sans que Fabrice leur fasse

honte par ses colères. Je propose alors à toute la famille, y compris Fabrice

qui, sollicité, accepte, de se mettre d’accord avant de partir au magasin sur

la chose que Fabrice aura le droit de choisir : une seule chose, pas deux, et à

la moindre protestation de Fabrice, tout le monde devra rentrer à la maison.

Tous acceptent ce contrat. Ensuite, je leur donne ma propre suggestion :

quand ils auront envie de faire ensemble un jeu de société, ils

commenceront par déclarer que, tous, ils en respecteront la règle, « comme

M. Marcelli l’a demandé ». Le père est assez étonné : puisqu’il s’agit d’un

jeu, cela ne le dérange pas que Fabrice en modifie la règle. Je lui réponds

que moi, au contraire, ça me gêne beaucoup, car une règle cela permet

précisément de jouer sans se disputer, donc de jouer mieux et plus

longtemps. Fabrice, à l’étonnement de ses parents, acquiesce à cette

proposition.

Quand je les revois deux mois plus tard, les crises d’opposition sont en

très nette diminution même si elles n’ont pas totalement disparu. Quand ils

jouent ensemble, Fabrice exige scrupuleusement en mon nom de respecter

la règle du jeu et effectivement le jeu se déroule plus agréablement. Il fait

encore des colères, surtout lorsque sa mère ne lui achète pas le petit objet

convenu pendant les courses. Je m’étonne alors que la maman ne respecte

pas l’engagement pris, ce qui la met un peu mal à l’aise et ravit

manifestement Fabrice : elle promet de mieux respecter cet accord. Puis

Fabrice accepte qu’on introduise une nouvelle règle chaque jour : on

convient dans l’immédiat qu’il se lavera les mains avant le repas du soir…

Quatre mois plus tard, l’atmosphère a considérablement évolué, les

parents sont très satisfaits. Fabrice semble d’ailleurs plus détendu.

L’angoisse de séparation persiste évidemment mais les parents, surtout la mère, ne sont pas désireux dans l’immédiat d’aborder ce problème de front.

Je me contente de quelques conseils et leur propose de reprendre contact « à

l’occasion ».

 

L’inconscient parental

 

Dans la « vraie vie » et dans les situations cliniques, il est rare que des

conditions pathologiques se développent à la suite d’une unique

perturbation. On retrouve le plus souvent un cumul de difficultés, comme

on l’a constaté pour Fabrice : la maman a traversé toute une série

d’événements de vie « négatifs » pendant la grossesse 94, les deux parents

ont des relations plutôt conflictuelles avec leur famille respective, et une

dépression périnatale, méconnue et par conséquent non soignée, est venue

perturber les relations précoces mère-bébé. Tout cela semble expliquer

pourquoi Fabrice se trouve mis dans cette position d’enfant « réparateur »

dont la « toute-puissance » est renforcée par le discours éducatif des

parents ; en effet, ceux-ci ont insisté à plusieurs reprises dans l’entretien sur

le fait qu’il ne sert à rien de trop frustrer un enfant, qu’il est mauvais de lui

refuser ce qu’il demande, d’ailleurs ils n’en ont pas envie, etc. Le réel

dévouement des parents à leurs enfants, leur propre respect des autres et

leur sensibilité aux émotions rendent compte du fait que Fabrice parvient

encore à ne pas manifester ses conduites d’opposition en dehors du cadre

familial, mais il y a fort à craindre qu’en l’absence d’intervention cela se

serait rapidement produit, en particulier avec l’élévation du niveau des

exigences scolaires lors de l’entrée à l’école élémentaire.

Fabrice, lui, semble plus affecté que véritablement épanoui par le climat

de tension intrafamilial qu’il provoque. Une sourde culpabilité le contraint à

« en rajouter » sans cesse ! C’est certainement pour cette raison qu’il a

participé très activement à ces consultations et qu’il a lui-même été une

« force de proposition ». Il a adhéré aux recommandations et les a suivies

parfois mieux que les parents, en particulier la maman.

En effet celle-ci, on l’aura noté, ne respecte pas complètement le contrat

en refusant ce qui avait été convenu, l’achat d’une bricole pacificatrice lors

des courses en magasin. Pourquoi ? Peut-être a-t-elle retrouvé une

identification à la rigidité éducative de ses propres parents ? Peut-être a-t-elle mal supporté de se voir supplantée en partie par ce consultant bien

impertinent qui se permet d’intervenir ainsi dans sa famille ? Peut-être a-t-

elle quelque difficulté à renoncer à un rôle de victime tyrannisée par son fils

après l’avoir été par ses parents ? Nul ne le saura jamais, pas même cette

maman, l’inconscient ayant plus d’un tour dans son sac ! Mais l’important

est qu’elle aussi a fait le pari du changement, ce qui a pu dégager toute cette

famille du lien de provocation dans lequel ils s’enfermaient tous et qui

risquait de piéger durablement l’enfant.

Quand les parents réagissent ainsi relativement vite, avant cinq-six ans,

l’évolution est en général assez favorable. En revanche, le changement est

de plus en plus difficile à obtenir avec le temps et nécessite alors le recours

à des traitements plus lourds (psychothérapie individuelle et familiale) ou à

des aménagements de vie tels qu’une séparation avec mise en internat

scolaire ou thérapeutique, selon la gravité des troubles du comportement qui

ne manquent pas d’apparaître vers huit-neuf ans.

 

Noé, garçon de sept ans et demi à la mine assez éveillée, écoute attentivement ce que dit sa mère, laquelle évoque la turbulence, l’agitation incessante et le refus d’obéissance de son fils. Il ne cesse de la provoquer, allant jusqu’à l’insulter (grosse vache, salope…) et la faire pleurer. Le lendemain, il lui dit parfois : « C’est bien fait, je t’ai fait pleurer… » À l’école, il est décrit comme instable avec des difficultés d’apprentissage centrées sur la lecture et redouble son CP. Dès la mise à la maternelle, des problèmes d’adaptation ont été signalés à la maman : instabilité importante, refus d’obéir et de respecter les consignes, agressivité envers les autres enfants tout comme envers son aîné à la maison – les conflits sont incessants entre les deux frères.

 

La maman met rapidement en avant son immense sentiment de

culpabilité car, dit-elle, ayant déjà un fils aîné, elle souhaitait vivement une

fille pour cette seconde grossesse. Très déçue d’apprendre qu’elle attendait

un garçon, elle a eu un mouvement de rejet violent et intense dont elle s’est

rapidement sentie coupable. Elle n’a investi cette grossesse que très

progressivement et reconnaît avoir traversé une dépression prénatale assez

importante. À la naissance de Noé, elle s’est consacrée à lui sans réserve et

le développement précoce a été tout à fait satisfaisant, ce qui l’a rassurée.

Mais elle reconnaît qu’elle « n’a aucune autorité » sur Noé : il obtient

toujours d’elle tout ce qu’il veut, contrairement à ce qui s’est passé avec

l’aîné. Le papa est peu motivé pour cette démarche de consultation car il

pense que tous ces problèmes sont « de la faute de sa mère » qui se laisse faire par Noé et lui pardonne tout ; lui-même n’a pas de souci avec son fils :

en effet, Noé aime bien être avec son père, l’aide dans son travail et

s’occupe avec lui des animaux de la ferme…

On le constate, la situation de Noé est déjà plus compliquée que celle de

Fabrice. Manifestement, Noé mène sa mère « par le bout du nez » pour

utiliser une expression triviale mais non dénuée de pertinence dans le cas

présent. Incapable de donner une limite à son fils du fait de sa propre

culpabilité, elle accepte en outre les insultes et les humiliations, incapable

de réagir autrement qu’en pleurant puis en projetant cette culpabilité sur son

fils. Elle n’est pas soutenue par le père de Noé qui lui-même tient à son

égard des propos dévalorisants. Noé paraît être à peu près contenu par la

relation à son père mais, en revanche, à l’école, en face des institutrices, il

reprend les mêmes attitudes qu’avec sa mère et met ainsi sa scolarité en

péril !

 

La phase d’opposition

 

Sortir de la puissance fascinante et séductrice du « non » n’est pas

toujours facile, même quand l’adulte ne se sent pas particulièrement

vulnérable car les enfants insistent parfois tellement, semblent si

malheureux ou menacent tant de faire une « grosse colère » que l’adulte est

régulièrement tenté de céder ! Voici l’exemple de ma petite-fille Noémie,

âgée de vingt-six mois, en pleine phase d’opposition, qui ne cesse de

vouloir tout faire par elle-même et de dire « non » à tout.

 

Je l’emmène au square avec ses deux sœurs aînées, l’une de neuf ans, Camille, l’autre de quatre ans et demi, Fanny. Après avoir joué avec Fanny dans l’espace réservé aux plus jeunes enfants, Noémie va rejoindre Camille qui a grimpé dans les jeux de son âge, passe dans un tunnel puis se laisse glisser le long d’une barre métallique jusqu’au sol… Noémie veut alors faire comme Camille et du haut du plateau sur laquelle je l’ai aidée à se hisser cherche à saisir la barre qui est bien trop loin. Je lui dis que ce n’est pas pour elle, que c’est dangereux et qu’elle est trop petite. Mécontente, mais aussi manifestement blessée par cette impuissance, elle se penche pour saisir le haut de la barre en me regardant. Touché par cet appel, je finis par l’aider encore : je la soutiens pour qu’elle saisisse la barre, l’aide à serrer ses jambes autour d’elle et la retiens doucement en lui permettant de glisser jusqu’en bas. Elle me regarde triomphante et heureuse. Elle court rejoindre Fanny… Quelques minutes se passent jusqu’à ce que toutes les deux reviennent vers ces jeux de grands, Fanny entreprenant de grimper sur le toboggan par l’envers, c’est-à-dire par la descente en se tenant par les bords : elle est heureuse de me montrer qu’elle y arrive sans difficulté alors que je venais de lui dire de faire attention. Aussitôt Noémie veut faire de même mais bien évidemment elle n’y arrive pas ! J’essaie de l’en dissuader mais elle insiste et finit par pleurer. Encore une fois je l’aide, la soutenant, ce qui lui permet de parvenir jusqu’en haut puis de descendre très tranquillement ce toboggan des « grands » avec une jubilation évidente…

Il est l’heure de rentrer. Camille qui connaît le chemin est déjà partie devant avec mon accord. Fanny court et Noémie la suit jusqu’au perron de la grande maison à l’entrée du parc. Une rampe métallique y a été installée pour les handicapés : Fanny s’y précipite, monte et descend en tapant des pieds, suivie bien entendu par Noémie. Elles font beaucoup de bruit et je les invite sans grand succès mais sans trop de conviction à cesser. Une employée municipale se penche alors à la fenêtre et me demande plutôt gentiment que mes petites-filles arrêtent car ils ont déjà reçu plusieurs plaintes du voisinage à cause de ce vacarme. Fanny obéit aussitôt et se dirige vers la sortie, mais Noémie n’est pas du tout de cet avis ! Elle refuse, insiste, cherche à passer entre mes jambes puis sur les côtés du plan incliné, proteste, fait la moue, se montre enjôleuse, recommence… Bref, malgré toutes mes « explications », elle ne veut rien entendre, n’accepte pas de me donner la main, se sauve, revient de façon insistance vers la passerelle… À bout d’arguments je la prends sous le bras et la dépose un peu plus loin sur la pelouse. Elle n’est pas seulement en colère, elle semble aussi profondément triste et blessée. C’est manifestement douloureux pour elle que de devoir renoncer à ce qu’elle avait envie de faire ! Elle cherche à repartir vers le lieu interdit et je dois à deux-trois reprises la saisir pour la redéposer sur la pelouse, ce que je fais en forme de jeu, lui disant que je vais la jeter par terre tout en la laissant glisser tête la première sur la pelouse. Elle se prend au jeu, se calme, avise sa sœur et la rejoint. On rentre tous les trois tranquillement à la maison…

 

En chemin, j’explique quand même calmement à Noémie qu’elle ne

pouvait pas continuer à faire ainsi du bruit car « la dame a dit que cela

dérangeait les voisins ». Pour mettre fin à une telle obstination chez

l’enfant, la tentation du recours à la force est grande, je l’ai d’ailleurs

utilisée en prenant Noémie sous mon bras, toutefois sans jamais la menacer.

Que s’est-il passé ? À deux reprises, Noémie a été confrontée à une limite

dans son désir d’être grande, de faire comme ses sœurs ; à deux reprises,

elle a refusé la limite qui s’imposait et, d’une certaine façon j’ai été

« séduit » par ses tentatives maladroites mais touchantes. Par deux fois, son

insistance a payé, ce qui a renforcé son plaisir et son sentiment de triomphe.

Mais, la troisième fois, il a fallu céder, alors même qu’il n’y avait aucun

obstacle physique ou matériel et qu’il s’agissait d’un pur interdit social : ce

fut d’autant plus douloureux.

Certes, j’aurais pu laisser Noémie continuer à faire son amusant vacarme

jusqu’à ce qu’elle se lasse elle-même. Mais cela aurait pu prendre du temps

et aurait assurément disqualifié une limite sociale assez compréhensible –

d’autant, j’en suis convaincu, que Noémie avait parfaitement compris la

remarque de l’employée municipale. Le pédopsychiatre que je suis a

considéré qu’on risquait de ne pas rendre service à Noémie en passant outre à cette demande, même si le citoyen que je suis considérait que cette rampe

métallique était bien tentante pour les enfants et que c’était d’une stupidité

provocatrice que de l’avoir ainsi placée juste à la sortie d’un parc pour

enfants !

Quoi qu’il en soit, dans cette séquence, Noémie utilise tous les arguments

possibles pour parvenir à ses fins, pour me faire céder, pour « m’avoir »,

comme le dit si bien la langue commune : le piège, les filets, la nasse de la

séduction sont bien là. Il faut à l’adulte beaucoup de patience, de

détermination et de maîtrise de soi pour y « résister » ! Aujourd’hui le

recours à la violence, main levée, menaces, fessée même « symbolique »,

est réprouvé et le pédopsychiatre que je suis est pleinement d’accord avec

cette réprobation, comme on le verra dans les chapitres suivants. Mais,

alors, que reste-t-il à l’adulte ? Dans le cas présent, j’ai recouru à la force

physique « tranquille » en contraignant Noémie puisque je l’ai prise sous

mon bras, mais pour détourner sa colère et pour nous dégager l’un et l’autre

de cette contrainte, j’ai proposé à la fillette un « jeu » susceptible de lui

plaire : la séduction nous a rattrapés !

 

Notes

 

85. R. A. Spitz, Le Non et le Oui, Paris, PUF, 1963.

86. Au passage, les théoriciens de l’enfance pourraient s’interroger peut-être plus qu’ils ne le font

sur cette équivalence : pourquoi interdire équivaut à agresser ? D’où vient cette quasi-équivalence

culturelle ?

87. Le regard parental étant dénué d’autorité, les parents ont souvent pour solution de recourir à la

contrainte physique : ils poursuivent l’enfant pour l’attraper, ils utilisent la force et parfois les

menaces de coups… Cette soumission par la contrainte durera tant que l’enfant est le plus faible,

mais elle risque de s’inverser avec l’éclosion de la puberté et la force nouvelle qui habite le corps de

l’adolescent.

88. Communication personnelle

89. Voir : D. Marcelli, « L’autorité de l’infantile : pour une nouvelle gouvernance familiale », La

Lettre de la psychiatrie, 2, 3, 2006, p. 104-109.

90. « L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de

l’enfant. Elle appartient aux père et mère jusqu’à la majorité de l’enfant ou l’émancipation de l’enfant

pour le protéger dans sa sécurité, sa santé, sa moralité, pour assurer son développement dans le

respect dû à sa personne. Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent selon son âge

et son degré de maturité » (c’est nous qui soulignons).

91. L’injuste et excessive disqualification de l’autorité pendant toute la seconde moitié du

XXe siècle a commencé par une dénonciation tout à fait justifiée et salutaire des excès

d’autoritarisme que cette antienne cautionnait systématiquement. L’ouvrage d’A. Miller, C’est pour

ton bien. Les racines de la violence dans l’éducation (Paris, Aubier, 1984) est une illustration

caricaturale de cette ambiguïté où l’autorité fut rejetée en même temps que l’autoritarisme : le bébé

jeté avec l’eau du bain !

92. Pour éviter tout malentendu il convient de préciser que ce type d’éducation pouvait avoir et avait

très souvent des effets extrêmement nocifs sur l’enfant, par exemple sous forme d’inhibitions assez

graves ou de souffrances névrotiques majeures. Il n’est pas souhaitable d’y retourner !

93. « Consentir, c’est avoir considéré la possibilité du refus, puis avoir refusé de refuser. C’est avoir

donné au oui l’épaisseur du non qu’il a nié… Tout véritable oui contient la négation de son contraire.

Un véritable oui n’est pas une alternative au non : c’est un oui qui a fait retour sur le non, qui le

submerge, qui le prend en compte et le dépasse. La noblesse du consentement, c’est l’affirmation

implicite de la négation d’une négation, du refus d’un refus. » J.-C. Ameisen, in Éthique, médecine et

société, E. Hirsch (dir.), Paris, Vuibert, coll. « Espace éthique », 2007, p. 22.

94. Cela est loin d’être exceptionnel et les jeunes femmes enceintes sont très souvent confrontées à

ce type d’événement durant une grossesse, ce qui en fragilise le déroulement.

 

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