Le règne de la séduction
6. La toute-puissance fascinante du « non »
6.
La toute-puissance fascinante du « non »
Si quelques espèces animales semblent capables d’utiliser des codes
proches d’une certaine forme de langage pour communiquer entre eux, en
revanche, de tous les animaux, nous sommes les seuls à pouvoir dire
« non ». Ce petit mot vient donc affirmer une différence fondamentale entre
l’être humain et l’animal ; il est ce qui nous fait humain.
Le « non » de la toute-puissance
Dans notre langage, le « non » occupe une place toute particulière,
puisqu’il représente la première abstraction. Dans la nature en effet, il n’y a
pas de non, mais des perceptions. Le ciel est bleu, les arbres sont verts, le
blé est jaune… Le non-bleu, le non-vert, le non-jaune n’existent pas en tant
que tels. Si le ciel n’est pas bleu, il devient gris, ou noir, ou rose, il ne s’agit
pas d’une négation de la perception mais d’une perception différente. Le
mot « non », lui, existe en tant que tel. « Non, ce ciel n’est pas gris, je veux
qu’il soit vert. »
Voilà donc trois petites lettres dotées d’une puissance inouïe puisqu’elles
permettent de nier l’existence de la réalité. « Non » nous laisse croire que
tout devient possible, il nous fait entrer de plain-pied dans le domaine de la
croyance. Avec le « non », tout devient possible, la chose et son contraire,
sa présence et son absence, le réel et le non réel. Le « non » œuvre à
l’infini, à l’au-delà : Non, il n’est pas parti, il n’est pas mort… Parce que la
possibilité de dire « non » permet d’entrer dans le domaine de la croyance,
elle permet aussi de se distinguer de l’autre, de s’en différencier, de dire :
« Non, je ne pense pas comme lui ! » (ou : « Non, il ne pense pas comme
moi »). C’est pourquoi le « non » est un prélude à la « théorie de l’esprit », cette théorie qui pose le principe d’une différenciation de la pensée en
inférant à autrui une croyance différente de la sienne…
En effet, accéder à la théorie de l’esprit, c’est pour l’individu la capacité
d’« inférer » une idée à un autre, de lui attribuer une pensée propre et pas
simplement de projeter en lui ses propres idées. D’abord élaborée à propos
des primates, la théorie de l’esprit a été appliquée à l’être humain. Une
expérience très simple permet de la démontrer.
Dans un petit théâtre, deux marionnettes A et B sont en train de jouer avec un objet, tandis que des enfants regardent le spectacle. Au bout d’un moment, A interrompt le jeu pour aller chercher le goûter et range le jouet dans le tiroir d’une commode. Pendant son absence, B lui fait une farce et le cache sous un fauteuil. Au retour de A, on demande aux spectateurs où celle-ci va aller chercher le jouet. Les plus de cinq ans disent spontanément qu’elle ira là où elle l’avait rangé (dans le tiroir) ; les plus jeunes, moins de quatre ou cinq ans, là où eux-mêmes savent que le jouet se trouve (sous le fauteuil), preuve qu’ils ne peuvent pas se décaler de leur propre pensée et imaginer que l’autre puisse penser différemment en fonction de sa propre expérience.
La théorie de l’esprit est ainsi démontrée à partir d’une fausse croyance.
Le vrai nous oblige à dire ce qui est et ne nous permet donc pas de nous
différencier. Au contraire, les croyances permettent toutes les
différenciations possibles, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on y tient
tellement : « Tu peux bien croire ça… moi, je n’y crois pas ! »
Mais déjà, bien avant quatre ou cinq ans, pour le petit enfant, dire « non »
apparaît comme un progrès considérable. Lorsqu’il commence à parler, les
mots qu’il prononce désignent toujours des « objets » concrets ou une
situation précise : papa, maman, biberon, tétine, pipi, parti… Le premier
mot qui ne fait pas référence à un objet, le premier mot abstrait, c’est le
« non ». « Non, ce n’est pas un camion, c’est une voiture », « Non, je ne
mangerai pas », « Non, je ne m’habillerai pas », « Non, je n’irai pas à la
crèche ». Par ce « non », le petit peut se réinventer un monde à lui ; il
échappe au désir des parents, n’est plus obligé de s’y soumettre, ce qui lui
permet de se sentir exister en tant que sujet autonome. On comprend avec
quelle jubilation il l’utilise, quelle impression de puissance il peut en retirer.
Loin de rétrécir l’espace, le « non » ne fait que l’élargir, ouvrant à des
possibilités infinies. Si, jusque-là, l’enfant était habité du désir de solliciter
l’adulte (chercher son regard, lui sourire), de répondre à ses sollicitations
(tendre les bras), de partager des intentions (pointer du doigt, nommer les objets), en un mot être avec l’autre, grâce au « non », il commence à dire
quelque chose de lui-même, à ébaucher une affirmation paradoxale.
Mais si ce « non » d’affirmation de soi doit être entendu et pris en
considération, il est indispensable qu’il puisse être parfois contenu. Sinon,
justement, l’enfant ne pourra jamais renoncer à ce sentiment de toute-
puissance que procure le « non » et qui fait de lui le roi du monde.
La puissance polysémique du « non »
Il existe plusieurs sortes de « non », chacune servant à exprimer des
stratégies différentes, donnant au « non » une signification d’une richesse
toute particulière.
Le « non » du refus (« Non, je ne mangerai pas ma soupe… ») répond à
une proposition concrète, souvent en rapport avec les besoins
physiologiques. Indice d’un fonctionnement autonome, il sert à se défendre
des intrusions de l’environnement.
Le « non » de l’opposition (« Non, je ne veux pas aller à la crèche… »)
concerne davantage les conduites sociales ; il est en lien avec le refus de se
soumettre ou d’obéir.
Le « non » de la négation (« Non, je ne déteste pas ma petite sœur »,
« Non, je ne suis pas méchante… »), plus souvent gardé à l’intérieur de soi
qu’exprimé, permet de nier quelque chose que l’on ressent – une idée, un
sentiment, un désir… – mais qui est en partie réprouvé, dont on n’est pas
très fier ou qu’on n’a pas envie de reconnaître.
Enfin, le « non » du délire vient nier la réalité extérieure, les psychiatres
disent plus volontiers la dénier. Contrairement à ce qui se passe dans la
négation où la réalité externe est perçue même si elle fait l’objet d’un refus,
dans le déni c’est le monde intérieur qui prévaut, ce que l’on imagine et
ressent : perception pure, sensation et imaginaire prennent le pas sur la
capacité du sujet à éprouver la réalité extérieure.
Et puis, bien sûr, il y a le « non » de l’interdit, qui peut porter tour à tour
sur les besoins physiologiques, les comportements sociaux, les pensées et
les fantasmes. Finalement, quand on prend le risque d’interdire, est-on bien
sûr de ce qu’on interdit ?
Cependant, dans tous les cas, dire « non » permet de s’opposer et donc de
se différencier de l’autre. En revanche, dire « oui » est signe d’acceptation.
Mais, symétriquement, sait-on jamais vraiment ce qui se cache derrière ce
« oui » : de la soumission ? un désir de plaire à l’autre ? une confusion avec
la pensée de cet autre ? Comment être sûr, dans ces conditions, que c’est
bien soi qui s’exprime et pas ce « faux self » dont parlait Winnicott, qui
répond aux attentes de l’environnement ? Dire « oui » peut s’apparenter à
une forme de lâcheté, de laisser faire, de renoncement de soi face à
l’extérieur. Alors qu’en disant « non », il n’y a plus de doute : c’est soi qui
parle, sans chercher à se conformer. « Non » est donc le premier moyen de
s’affirmer, individu singulier, différent des autres. En effet, le « non »
permet d’exister, du latin ex sistere, sortir de sa place. En commençant à
dire « non », l’enfant commence à s’approprier le langage, précisément à
sortir de sa place d’infans, étymologiquement, celui qui ne parle pas ! Il est
le sésame qui ouvre à chacun la porte de son existence. À une époque où
tout nous encourage à être soi, le « non » a ainsi pris une valeur
prépondérante. Grâce à lui, chacun semble libre de s’inventer.
Comment le « non » vient à l’enfant ?
La capacité du jeune enfant à dire « non » sort-elle de son programme
génétique comme la plante sort de la graine ? Certes, le retrait et le refus
constituent deux conduites précoces à la disposition de tout bébé pour
manifester son besoin régulier de se replier sur lui-même comme pour se
ressourcer quand les stimulations de l’environnement menacent de le
déborder. Le sommeil est bien évidemment la conduite la plus exemplaire
de ce besoin régulier de retrait. Mais quasiment dès la naissance le bébé est
aussi capable de détourner activement ses lèvres quand il est rassasié ou que
pour une raison ou une autre il ne veut pas téter (il n’est pas assez
confortable, il est trop excité par exemple en étant affamé, il est douloureux,
etc.). Rapidement aussi un bébé peut détourner son regard, par exemple
quand celui de son vis-à-vis se fait trop insistant, intrusif ou plus
simplement quand il est fatigué.
Détournement (du regard, de la bouche), retrait et sommeil sont les trois
principales stratégies actives que le nouveau-né, le nourrisson utilise régulièrement et auxquelles il peut recourir de façon dangereusement
excessive quand l’environnement lui devient insupportable, envahissant,
intrusif, débordant. Ce nourrisson est alors en danger de s’enfermer
littéralement dans ces conduites de repli et de retrait dont il peut faire une
carapace et une prison protectrices mais au prix bien évidemment du
renoncement à tous les apports bénéfiques de cet environnement. Dans la
situation habituelle, fondamentalement, ces conduites de retrait, de
détournement, sont au service de la préservation de l’équilibre
physiologique du nourrisson, de ce qu’on appelle son homéostasie. Si cet
équilibre n’est pas menacé de débordement, le comportement du même
nourrisson est alors tout autre puisque, précisément, il se montre prêt à
s’engager dans une proposition relationnelle, il y montre même une avidité
certaine. Toutefois, on en conviendra aisément, ces conduites de retrait
diffèrent sensiblement du « non » dans sa fonction symbolique de négation,
même si elles peuvent la préfigurer.
Ce si joli mot, « non », bien ennuyeux souvent pour les parents envahit la
bouche du jeune enfant vers la fin de la seconde année entre seize-dix-huit
mois et vingt-deux-vingt-quatre mois pour se poursuivre pendant une
grande partie de la troisième année au cours de cette phase dite
d’opposition. Il est remarquable de constater que cette phase
développementale semble beaucoup plus intense, vigoureuse et parfois
durable qu’elle ne l’était voici une bonne vingtaine d’années. Elle prend
actuellement une ampleur qui déconcerte nombre de parents, en particulier
avec leur premier enfant. Elle a même eu l’honneur d’être érigée en
« trouble développemental » par la fameuse classification américaine des
maladies mentales sous l’appellation de « troubles oppositionnels avec
provocation », TOP ! On y reviendra.
Quoi qu’il en soit, ce « non » vient couronner et ponctuer les deux
lignées développementales qui ont occupé la croissance de l’enfant entre
neuf et dix-huit-vingt mois et que nous avons décrites en détail dans le
chapitre précédent : l’étape de la référence sociale tout d’abord, marquée
par l’appropriation du regard d’autrui, par les imitations sociales et par le
développement de la co-conscience ou, comme nous préférons le dire, de la
transsubjectivité ; l’étape du partage d’attention/intention marquée par le
développement du pointage proto-déclaratif et par les prémices du langage. Pendant toute cette période, le nourrisson a montré une insatiable appétence
pour être avec l’autre, attirer son regard, l’imiter, répondre avec
enthousiasme aux sollicitations de l’adulte. De son côté, l’adulte a pris
habituellement un plaisir non feint à répondre aux demandes de ce
nourrisson, à l’exhorter, à l’encourager dans les progrès qu’il fait.
Soutenu par ce regard bienveillant, son sentiment de soi rempli par
l’attention de ses proches, le bambin développe ses compétences parmi
lesquelles commencent à apparaître les progrès moteurs : quatre pattes,
station debout, début de la marche… Et là pour les parents, ça se gâte, en
partie du moins !
Bien sûr, ils continuent de prendre plaisir à ses progrès, ils
l’encouragent… mais assez vite ils vont se sentir débordés ! Car tant que le
bébé reste assis, ne se déplace pas, ne marche pas, il est là où on l’a posé :
calé avec un oreiller sur la couverture, dans les bras de l’adulte, dans son
lit. Il dispose des objets qu’on lui apporte : hochet, peluche, boîte, cuillère,
etc. L’adulte n’a aucune difficulté à « contrôler » le monde qui entoure
bébé. La situation se renverse totalement avec le début de l’autonomie
motrice : ce n’est plus l’objet donné par le parent qui arrive dans la main de
bébé, c’est désormais la main de bébé qui se pose sur l’objet ! Et dès qu’il a
acquis un peu de sûreté dans sa marche, il va là où il a envie d’aller et non
plus là où le parent désirerait qu’il soit ! Or les progrès moteurs
commencent en plein milieu de la phase de référence sociale : rapidement le
bébé peut mettre ces/ses progrès moteurs au service de son besoin d’attirer
l’attention d’autrui, comme on l’a vu au chapitre précédent. Il va
précisément là où le parent ne souhaite pas qu’il aille, meilleur moyen de
capter son attention : la prise électrique, le vase en cristal, les livres de la
bibliothèque, les escaliers, etc. Il faut reconnaître que certains bébés
peuvent se montrer doués d’une inventivité débridée !
C’est alors que peut surgir le « non » du parent : « Non ! Tu ne touches
pas », « Non ! Tu ne vas pas là. » Auparavant les parents s’étaient montrés
plutôt encourageants, stimulants. Ils n’avaient pratiquement jamais énoncé
d’interdits, de limites. Soudain, ce mot envahit leur bouche et le jeune
enfant doit faire une douloureuse constatation : le monde n’est pas en
permanence à sa disposition, il n’en est pas le maître, comme il avait pu en
avoir l’illusion jusque-là. Le bébé est menacé dans cette illusion de toute-puissance, il risque d’en être amputé au moment précis où, commençant à
marcher, il part à la conquête du monde.
Qui peut avoir envie de renoncer spontanément à cette idée de toute-
puissance ? Personne, me semble-t-il, pas plus les bébés que les adultes ! Ce
renoncement sera d’autant plus douloureux que le bébé depuis sa naissance
mais surtout depuis cette période de référence sociale est constamment
encouragé par ses proches, reconnu dans ses désirs, ses compétences,
exhorté dans ses progrès : reconnaissons qu’il y a là une évidente
contradiction de son point de vue même si en tant qu’adulte on en
comprend le sens.
Et quel parent a envie de faire ainsi souffrir son enfant ? Car il est
essentiel de comprendre que l’enfant souffre de ressentir cette entrave à sa
toute-puissance. C’est pourquoi ces mêmes parents transforment de fond en
comble la maison ou l’appartement dans un double souci dont l’un est
pleinement légitime mais dont l’autre est moins évident. Le premier est
effectivement le souci de ne pas faire courir de risque à l’enfant, de le
protéger en sécurisant son espace d’évolution : cache-prises, barrière devant
l’escalier, bibelots enlevés ou installés sur la dernière étagère, protection
aux angles des meubles ou achat de meubles mieux adaptés, etc. Pour les
jeunes enfants, les accidents domestiques représentaient il y a quelques
années un des facteurs les plus importants de morbidité et même de
mortalité : il n’est pas question de remettre en cause cette amélioration
bénéfique à la santé de l’enfant ! Mais, derrière ce souci totalement
légitime, une autre préoccupation s’insinue : celle d’éviter les conflits avec
l’enfant, d’éviter d’avoir à lui dire « non », de le faire souffrir. Par ces
divers aménagements les parents peuvent ainsi ruser et repousser à plus tard
le moment fatidique où ils devront dire « non ».
Quant à l’enfant, que ses parents aient aménagé son espace d’évolution
ou qu’ils commencent à le brider dans sa conquête motrice, il continue en
revanche d’être stimulé dans la découverte des mots et leur appropriation :
parents et enfant prennent plaisir au jeu du pointage où il n’y a aucun
danger. C’est ainsi qu’il découvre peu à peu le plaisir à partager un intérêt,
le plaisir à échanger ses intentions, ses idées, ses désirs.
Pourtant, un jour, il pointe du doigt vers un nouvel objet convoité, un
bibelot précieux et fragile. Les yeux brillants, il regarde le parent qui le tient dans ses bras, mère ou père peu importe et là, surprise, si le parent nomme
effectivement la chose, il ajoute aussitôt : « Non ! C’est fragile, tu ne peux
pas le prendre. » L’enfant découvre une butée à son désir comme il y a une
butée à son exploration motrice.
Mais, au fond, pourquoi lui aussi ne partagerait-il pas cette butée, ce
refus, ce « non » ? Et, le lendemain, alors que le parent lui montre son
pyjama et lui dit comme d’habitude : « On le met ? », alors que la veille
l’enfant lui avait tendu le bras ou la jambe avec un plaisir partagé, le parent
a la surprise d’entendre dans la bouche de son enfant un vigoureux et
triomphant : « Non ! »
Faut-il le laisser se coucher les fesses à l’air ? Bien sûr que non, d’autant
que ce début d’opposition manque encore de conviction et que le parent
arrive facilement à ses fins en détournant l’attention du bambin, en évitant
soigneusement d’affronter ce premier « non ». Mais le lendemain il se
reproduit et le cher bambin ne se fait plus avoir aussi facilement ! D’ailleurs
rapidement il s’est emparé du pyjama et décrète : « Moi ! » ou : « Tout
seul ! » qui précède le fameux : « C’est moi qui fais ! » Il essaie de mettre
son pyjama mais n’y arrive pas, insiste et finit parfois par se mettre en
colère tout en refusant que son parent le fasse à sa place. Il faut souvent des
trésors de patience pour que le parent guide l’enfilage du pyjama sans faire
intrusion dans les gestes de l’enfant et en lui laissant une apparente
autonomie ! Il y faut beaucoup de disponibilité, un grand calme, ne pas être
dérangé ni pressé par le temps (un autre enfant appelle, le téléphone sonne,
l’heure avance…), ne pas se sentir stressé, etc. Plus l’enfant sent que le
parent est peu disponible, plus son refus risque de s’affirmer !
Bienvenue dans la phase d’opposition !
Dès lors, en effet, le jeune enfant s’approprie avec une jubilation évidente
le « droit de dire “non” », clef de l’éducation démocratique contemporaine !
Il découvre de façon presque magique qu’avec ce petit vocable il peut se
différencier de papa ou de maman, il peut montrer un désir, une idée
différente, il peut exister en tant que tel, il n’est plus le prolongement du
désir parental. La tâche éducative des parents s’en trouve notablement
compliquée !
Un « non » difficile à prononcer
Pourquoi est-ce si difficile aux parents de dire « non » à leurs enfants et
pourquoi les enfants disent-ils si facilement « non » à leurs parents ?
Cette constatation, les éducateurs et éducatrices de jeunes enfants, les
puéricultrices, les médecins généralistes ou les pédiatres la font chaque jour
dans la rencontre avec les parents et les jeunes enfants : à l’évidence, les
enfants, dès le plus jeune âge, n’hésitent pas à s’opposer à leurs parents, à
refuser de faire ce qu’on leur demande et plus généralement à dire « non » !
Inversement, les parents semblent craindre de dire « non » à leurs enfants,
au point même d’en requérir l’autorisation auprès du professionnel et se
sentent très malheureux quand ils sont obligés de le faire comme s’ils
dérogeaient aux fondements des principes éducatifs. Mais, au fait, tous les
puériculteurs et spécialistes de la petite enfance et de l’enfance n’ont-ils pas
cessé de répéter aux parents combien il était important pour le
développement harmonieux du cher bambin de le mettre en situation active,
de lui demander son avis et de respecter son rythme (alimentaire, de
sommeil) à défaut de respecter ses goûts ?
Les médecins généralistes, les pédiatres voient tous dans leurs
consultations ces enfants qui ont des périodes d’opposition, un peu plus
marquées qu’il y a une dizaine d’années, avec des parents débordés qui ne
semblent pas capables de contenir la dimension d’affirmation opposante de
leur enfant. Ils voient également, de plus en plus fréquemment, des enfants
qui présentent des troubles externalisés. Ces troubles, qui touchent 5 à 7 %
de la population, sont de trois types : les troubles déficitaires de l’attention
avec ou sans hyperactivité, les troubles oppositionnels avec provocation et
les troubles des conduites chez les plus grands. Les troubles oppositionnels
peuvent soit disparaître si les parents réagissent, soit évoluer vers des
troubles des conduites. Ces derniers se traduisent par des comportements
violents : ils concernent des adolescents qui ne reconnaissent pas les droits
des autres et considèrent que leurs désirs et leurs besoins sont souverains.
Pourquoi aujourd’hui tant de jeunes parents semblent dans l’incapacité de
dire « non » à leurs enfants et pourquoi sont-ils si malheureux quand,
d’aventure, ils y parviennent ? Ce qui, jusqu’aux trois premiers quarts du
siècle précédent, soit le début des années quatre-vingt, ne paraissait poser
aucun état d’âme particulier, est de toute évidence devenu source de
tension, de désagréments, voire de conflits entre les parents ; dire « non » à un enfant s’il n’y a pas une situation impliquant un risque majeur pour sa
santé (une route avec de la circulation, un animal inconnu et possiblement
dangereux, un objet brûlant ou coupant…) s’apparente à un acte
d’autoritarisme gratuit au minimum, de manifestation d’un éventuel
sadisme parental au pire. Les parents interrogent donc leur médecin, leur
pédiatre, consultent le psychologue, le pédopsychiatre, lisent moult revues,
ouvrages spécialisés pour s’informer : peut-on encore dire « non » à un
enfant aujourd’hui ? Mais au final le « non » parental reste toujours aussi
difficile à prononcer.
Les enjeux éducatifs du « non »
« Non », c’est évidemment le symbole de l’interdiction, de la limitation,
en un mot de l’autorité dans sa dimension contraignante et coercitive. Mais
l’acte de négation a aussi dans la littérature scientifique et psychologique du
XXe siècle acquis ses lettres de noblesse.
Dès les années 1940, René Spitz nous a appris que l’enfant en disant
« non » se construit par rapport à l’adulte de deux façons85 : il s’affirme en
se différenciant de lui et il s’identifie à l’agresseur. Spitz ne s’est pas trop
appesanti sur ce paradoxe : comment comprendre ces deux fonctions où se
conjuguent différenciation et identification ? En réalité, ces deux « non » ne
surviennent pas tout à fait dans les mêmes conditions. Quand l’enfant dit
« non » en s’identifiant à l’agresseur86, pour reprendre les termes de Spitz,
c’est-à-dire à celui qui refuse, l’interdicteur, il est le plus souvent seul,
jouant à un jeu (un personnage imaginaire refuse de faire ce qu’un autre
personnage demande) ou s’interdisant à lui-même ce qu’on vient de lui
interdire :
Maxime, vingt-quatre mois environ, s’approche d’un bibelot que sa mère quelques minutes auparavant lui a assez vivement interdit de toucher. À ce moment précis, sa mère bavarde avec des amis et ne s’occupe plus de lui. Il tend prudemment la main vers l’objet puis dit doucement « non » en retirant la main…
Dans ce bref exemple, il est assez facile de comprendre que Maxime
s’identifie à sa mère en reproduisant d’ailleurs l’ébauche du geste incriminé et que, par cette répétition, il intériorise à la fois la séquence
comportementale et l’interdit parental, en le faisant sien en quelque sorte.
Le « non » de l’identification repose sur l’absence de celui auquel l’enfant
s’identifie.
Le « non » de différenciation survient dans un contexte très différent. En
général, l’adulte demande à l’enfant de faire quelque chose (manger sa
soupe, mettre son pyjama, se brosser les dents, dire bonjour à quelqu’un…)
et l’enfant dit « non », souvent d’ailleurs en fixant du regard cet adulte qui
ose ainsi se montrer exigeant. Le « non » de différenciation s’énonce
toujours en présence de celui auquel l’enfant s’oppose. Classiquement, ce
« non » correspond donc à la phase dite d’opposition quand le jeune enfant
commence à acquérir les premiers rudiments du langage, vers seize-dix-huit
mois et se prolonge volontiers jusqu’à trois ans et demi-quatre ans. On l’a
vu, cette phase est une étape importante du développement, celle où le
jeune enfant prend conscience qu’il est différent des autres, y compris ses
parents, prend conscience que, par la magie de ce « non », il peut affirmer
sa différence. Assurément il y a là un pouvoir fascinant source d’une
jouissance inépuisable… Il n’y a pas de raison que l’enfant ne fasse un
usage immodéré d’une si jouissive possibilité. Et l’on sait combien les
jeunes enfants entre dix-huit mois et trois ans ne se privent pas de dire
« non » !
Deux registres donc, l’un d’identification, l’autre de différenciation.
Deux personnes aussi, un parent qui interdit, un enfant qui s’oppose. Le
premier registre consiste à intérioriser une part de l’autre, dans ce cas une
part limitante, et, au travers de ce processus d’intériorisation, à accepter de
soumettre une partie de soi à cet autre ou, pour être encore plus précis, de
mettre cette part de soi sous la protection de l’autre. Le second consiste à
affirmer sa différence au travers d’une confrontation fondatrice des
individualités respectives. On le perçoit assez aisément, le premier
processus renvoie à une dynamique verticale de hiérarchie, le second à une
dynamique horizontale d’égalité. Deux fonctions du « non » bien
différentes, tout aussi importantes pour la construction du sentiment
d’identité, pour un développement harmonieux de la personnalité.
Mais si ces deux fonctions du « non » sont aussi importantes l’une et
l’autre pour la psychologie individuelle et la psychologie du développement de l’enfant, en revanche, d’un point de vue culturel, les valeurs que la
société leur attribue sont fondamentalement différentes. Le « non » de
l’interdit renvoie assurément à l’autorité dans une composante hiérarchique,
asymétrique et fondamentalement inégalitaire : l’un doit se soumettre à
l’autre, l’un doit accepter la « domination » d’un autre. Cette hiérarchisation
asymétrique et cette inégalité sont contraires aux valeurs culturelles
ambiantes. Le « non » de différenciation renvoie au contraire à une
dynamique de reconnaissance des désirs respectifs, d’affirmation de son
individualité d’une part, d’égalité entre les deux partenaires d’autre part,
chaque individu se mesurant à l’autre dans une logique horizontale de
confrontation, tout à fait conforme à l’idéologie ambiante refusant la
moindre hiérarchie (de valeurs) entre individus. Dans ce jeu social, le
« non » de l’enfant gagne par KO sur le « non » de l’adulte…
Le regard de commandement
Mais si le « non » d’opposition de l’enfant ne rencontre jamais le « non »
de la limite parentale, les risques sont grands de voir ce jeune enfant
s’installer dans une attitude systématique d’opposition afin de pérenniser
son sentiment de toute-puissance. Pour assurer cette pérennité, l’enfant a
besoin de vérifier régulièrement qu’il a autorité sur la relation, ce qu’il fait
quand il dit « non » en plantant ses yeux dans ceux du parent. En réalité, si
ce « non » soutient l’affirmation individuelle, le partage de regard garantit
le lien social, témoigne du besoin persistant de reconnaissance. Pour
l’enfant, il est donc très important que le parent reconnaisse ce désir de
différenciation et de temps à autre le valide.
Mais il est tout aussi important que le parent, lui, n’acquiesce pas
systématiquement. À l’ego tout-puissant, à l’affirmation jouissive de son
désir, la rencontre de l’autre impose une inéluctable limite : il est de
l’intérêt de l’enfant d’apprendre cette limite sans trop tarder. Plus
l’apprentissage sera tardif, plus il sera douloureux et aléatoire.
Dans l’éducation traditionnelle, celle qui a couru jusqu’aux années 1960-
1970, le « non » n’était que partiellement pris en considération ; d’ailleurs
on exigeait de l’enfant qu’il « baisse les yeux » en signe de soumission
(l’autorité hiérarchique classique). Dans l’éducation actuelle, le besoin de différenciation de l’enfant et son désir d’affirmation de soi sont parfois trop
valorisés, tandis que le besoin de continuer à partager le regard est trop
facilement mis au magasin des accessoires. C’est une grossière erreur, car
pour l’enfant l’énoncé du « non » a autant d’importance que le partage du
regard ! Comme toujours dans l’éducation, le « trop » produit ses propres
toxines : à trop reconnaître ce désir de différenciation, on le transforme chez
l’enfant en besoin permanent d’opposition, le regard devenant rapidement
le véhicule d’expression de ce nouveau besoin. Dans les troubles
oppositionnels avec provocation, le défi du regard est permanent, c’est
même le symptôme principal. À propos des enfants tyranniques, ceux dont
les parents déclarent qu’ils n’arrivent pas à se faire obéir, presque toujours
est faite cette double constatation : « Il suffit de lui dire “non” pour qu’il le
fasse », « Il ne cesse de nous défier du regard, on a l’impression qu’il le fait
exprès87… » Le regard autoritaire habite désormais les yeux des enfants
tyrans et les parents sont parfois obligés de baisser les yeux pour ne pas
déclencher la colère du tyran.
Pas plus que le parent, l’enfant ne doit avoir l’exclusive jouissance du
regard de commandement. Pour rester un opérateur efficace et enrichissant
pour chacun, parent et enfant, l’autorité ne peut appartenir qu’au principe
régulateur de la relation, à cette idée tournée du côté de l’advenir. En ce
sens, l’autorité a plus à voir avec le futur qu’avec le passé : c’est
précisément dans notre société l’autorité du potentiel, ce que j’ai appelé, on
l’a vu, l’autorité de l’infantile. Mais l’infantile n’est pas l’enfant : l’infantile
est une disposition, une tendance, ce n’est pas un individu, une personne.
Ainsi que le précise Marcel Gauchet : « Vous avez raison, il faut parler de
l’autorité non pas de l’enfant mais de l’infantile. Mais qu’est-ce que cette
autorité, d’un genre jamais vu, puisqu’elle ne s’incarne pas vraiment ? Les
enfants n’ont pas d’autorité, mais l’infantile en a et c’est cela qui (en) rend
problématique toute reconstitution88. »
La question fondamentale est effectivement de savoir si l’on peut penser
une autorité ne s’incarnant pas, une autorité qui soit un principe régulateur
et non pas le privilège d’un seul 89.
Que reste-t-il alors dans la « boîte à outils » parentale ?
Idole du monde moderne, le jeune enfant, armé de son narcissisme
triomphant entre d’un pied assuré dans la phase d’opposition. Qui, de ses
parents ou de lui, va gagner ce premier combat éducatif ? Faut-il d’ailleurs
qu’il y ait un gagnant ? Et d’abord, quels sont les arguments dont chaque
protagoniste dispose ?
Du côté de l’enfant, il y a en premier ce « potentiel », véritable promesse
de futur qu’il ne faut surtout pas altérer. Nous en avons parlé, inutile d’y
revenir. Il y a aussi ses capacités de séduction : les enfants, dès le plus jeune
âge, ont appris les trucs et les ficelles qui font craquer l’adulte : petit sourire
en coin, mimique de désespoir, ébauche de pleur plus ou moins théâtral,
grimace adéquate… La panoplie des expressions utilisées par un bambin
doué est redoutable d’efficacité. Plus fondamentalement et plus
sérieusement, l’enfant a aussi la loi pour lui : la puissance paternelle a
disparu (en 1970) qui imposait à l’enfant (et à sa mère) le commandement
du père (système simple, hiérarchique, sans discussion mais
fondamentalement inégalitaire et potentiellement injuste). À sa place
l’« autorité parentale conjointe » est un substitut au maniement délicat car,
bien plus que la puissance paternelle, cette dernière s’exerce « dans l’intérêt
de l’enfant ». Cet intérêt, on vient de le voir, consiste précisément pour les
parents à se mettre (se soumettre ?) au service du potentiel développemental
de leur enfant. La dernière et récente définition de l’autorité parentale par la
loi du 4 mars 2002 est sans ambiguïté 90 ! Dernier argument en faveur de
l’enfant : son « non » à lui est symbolique du concept d’égalité entre
individus et par extension, symbole de la démocratie. La démocratie advient
par un double mouvement de reconnaissance d’égalité entre les individus et
de refus d’un ordre et d’une hiérarchie imposés antérieurement.
Du côté des parents, quels sont les arguments dont ils disposent pour
étayer leur « non » ? Il y a un siècle, ces arguments abondaient : le poids de
la tradition (le fameux : « C’est comme ça ! ») ; la valeur positive de la
transmission (restituer à ses enfants ce que soi-même en tant que parent on
a reçu des siens) ; la valorisation sociale de l’autorité comme système de
préservation des acquis ; la connaissance/reconnaissance du poids du passé,
sa valeur d’exemple conduisant à donner aux anciens une position
hiérarchique « naturelle » (selon la définition d’Hannah Arendt, la
génération d’avant avait toujours autorité sur celle d’après : antériorité valait pour autorité) ; l’inégalité statutaire homme/femme, enfant/adulte
donnant au mâle une prééminence évidente, ce qui conduisait à une
incarnation assez facile de l’autorité au travers de la figure du « père »
(avec ou sans majuscule !) ; la puissance paternelle qui symbolisait cette
prééminence et dont la principale fonction consistait à faire en sorte que
l’immaturité de l’enfant se canalise et s’inscrive dans le droit chemin (à
cette époque l’infantile avait une valeur négative : une tendance redoutable
au désordre) ; l’enfant dès la naissance perçu comme un être immature
auquel il convenait d’apporter (d’imposer) une bonne éducation, faute de
quoi il risquait un développement anarchique (les images comparant
l’enfant à une jeune plante menaçant de pousser de façon erratique, si on ne
coupait pas les mauvais rameaux, abondaient dans le discours éducatif) ; la
défiance généralisée envers les émotions, les affects et les sentiments
compris comme la part la plus archaïque de l’être humain symbolisée par la
sexualité qui portait précisément ce danger d’anarchie. Les parents, dans
cette ambiance, se sentaient autorisés à dire « non », à interdire sans trop
craindre l’excès (« S’il n’est pas content aujourd’hui, il me dira merci plus
tard… »). La fameuse phrase « C’est pour ton bien » était un véritable
sésame éducatif absolvant par anticipation bien des abus parentaux 91. Que
reste-t-il de tout cela ? Rien ou pas grand-chose ! me semble-t-il. En tout
état de cause, rien qui aujourd’hui ne conserve une valeur sociale
clairement positive92.
Et pour faire bonne mesure, du côté des adultes, l’instauration de l’égalité
homme/femme et les profonds changements dans les structures de la famille
sont venus complexifier encore un peu plus les choses.
Le « non » a donc été presque systématiquement retiré de la boîte à outils
éducative des parents ! Avec le petit enfant, ils ont plutôt intérêt à l’exhorter
et à l’encourager pour que son potentiel s’épanouisse. Avec l’enfant en
période d’opposition, la société les invite à respecter cette personnalité
émergente et les dissuade d’utiliser l’interdit, vite ravalé à un abus de
pouvoir, un autoritarisme qui n’est plus d’époque, à un risque de perte
d’amour.
Inversement le « non » de l’enfant qui par là même affirme sa singularité
s’est vu doter de vertu citoyenne : l’individu existe par l’affirmation de sa
différence, le « non » d’opposition est son sésame.
Entre dix-huit mois-deux ans et trois ans et demi-quatre ans, ces deux
mouvements se rencontrent et se renforcent : l’affrontement est souvent
douloureux aussi bien pour les parents que pour l’enfant, car plus de trente
ans d’exercice de la pédopsychiatrie m’ont régulièrement démontré
combien les enfants avaient aussi besoin de limites : ils s’y sentent protégés
tant des autres que de leur propre pulsionnalité. Aider les parents à trouver
un subtil équilibre entre ce qu’ils autorisent et ce qu’ils désapprouvent est
devenu un enjeu de la parentalité contemporaine, les parents doivent y
mettre beaucoup d’énergie, car le jeune enfant de son côté n’a nullement
l’intention de renoncer à son trône.
La séduction paradoxale de la phase d’opposition
Cette relative mise en valeur de la phase d’opposition tant du point de
vue de la psychologie individuelle que de l’idéologie sociale ambiante peut
enfermer parents et enfants dans un piège redoutable. Comment ce piège
peut-il se refermer ?
Voici ce jeune enfant de dix-huit mois qui veut absolument grimper seul
les escaliers, celui-ci de deux ans qui veut se débrouiller seul avec sa
cuillère mais n’y arrive pas, cet autre de vingt-six-vingt-huit mois qui au
square veut grimper sur le toboggan des grands : tous mettent une énergie
considérable dans cette velléité d’affirmation de soi. Les adultes, les parents
en tout premier lieu, sont souvent touchés par cette farouche énergie qu’ils
ne sont pas sans admirer. Comment cet être humain si faible, si vulnérable
peut-il déployer une telle énergie, une telle volonté ? Il n’est pas
exceptionnel aujourd’hui qu’ils soient fiers de cette capacité à s’opposer
dont fait preuve leur enfant. Ils ne se privent pas de le dire. « Il/elle a du
caractère ! Il/elle ne se laissera pas marcher sur les pieds ! » Ils sont
d’autant plus fiers de cet enfant qu’eux-mêmes se sentent très vulnérables,
sont dans une position sociale où ils ne peuvent pas se permettre ce genre
d’opposition et d’affirmation de soi. Ainsi, plus le parent est en position de
grande vulnérabilité, quelles qu’en soient les raisons, plus le risque est
grand de le voir s’identifier à l’attitude de son enfant, fasciné qu’il est par la
puissance de cette affirmation opposante, de surcroît chez un être humain
aussi faible et vulnérable.
La manifestation symptomatique de cette fascination se traduit
directement dans le comportement du parent : par exemple, tout en
cherchant à limiter le refus de l’enfant, tout en disant « non » à son « non »,
le parent ne peut s’empêcher d’avoir un sourire en coin comme s’il n’était
pas complètement d’accord avec ce qu’il dit. Ou encore, tout en disant
« non », la tonalité de la voix, sa prosodie, est douce, aimable,
encourageante… Les jeunes enfants sont extrêmement doués pour repérer
ces contradictions parce que, n’ayant pas encore accédé à la pleine maîtrise
du langage, ils se servent de tous ces indices physiques, les expressions
mimiques, la prosodie ou la qualité tonique des gestes pour « comprendre »
le sens de l’interaction. Or, quand l’adulte dit « non » avec un sourire aux
lèvres, même si ce n’est qu’un demi-sourire, cela signifie pour l’enfant :
« Je suis d’accord avec toi, tu peux continuer… »
Le piège d’une séduction réciproque peut alors se refermer entre cet
adulte qui admire plus ou moins consciemment la « force de caractère » de
son enfant et un enfant qui repère dans l’attitude de son parent un indice qui
l’exhorte à continuer. L’arrière-plan social, en valorisant parfois outre
mesure la capacité à s’opposer vient comme une fallacieuse justification de
ce piège.
C’est dans ces conditions que l’enfant peut durablement persister dans sa
conduite d’opposition qui devient envahissante, retentit sur sa capacité
d’adaptation sociale en particulier dans le milieu extrafamilial, rencontre
avec d’autres adultes, camarades de jeux, insertion scolaire, etc. Dire
« oui » lui est impossible, comme une marque aliénante de soumission :
sera-t-il condamné à dire « non » toute sa vie ? Pour sortir de cette phase de
refus systématique il faut un jour pouvoir dire « non » à ce « non »
d’opposition et de différenciation afin de s’autoriser à dire un « oui » qui
soit d’engagement et pas seulement de soumission. Pouvoir, en tant
qu’individu, dire « oui » implique d’avoir en partie renoncé à ce « non »
systématique, d’avoir pu dire « non » à son propre « non »93 ! En ce sens il
faut effectivement que l’adulte ne soit pas constamment fasciné par le
« non » de l’enfant, qu’il puisse y mettre une limite, lui dire de temps à
autre « non ». Dès lors l’enfant pourra s’identifier à ce « non » qui a offert
une butée à son propre « non » et lui en a montré les avantages… Adolescent, il pourra un jour cesser de s’opposer pour mieux se différencier
et accepter en grandissant de s’engager, de dire « oui ».
Trouble oppositionnel avec provocation
Cette butée, Fabrice ne l’a pas rencontrée, de telle sorte qu’il s’est
installé dans ce « trouble oppositionnel avec provocation » (TOP) que décrit
la classification américaine des troubles mentaux, le DSM :
Fabrice est un petit garçon de quatre ans et demi au développement normal pour son âge. Il a simplement les traits un peu tirés, le visage « fatigué ». Cependant, pendant tout l’entretien, il est calme, joue d’abord avec les encastrements, ébauche des jeux avec les animaux, dessine un bonhomme puis attend assez paisiblement. Il ne cherche pas à interrompre ses parents trop souvent, comme le font certains, sauf à deux-trois reprises. Il parle alors à l’oreille, plutôt celle de sa mère, de façon si faible que, ne comprenant pas ce que Fabrice veut lui dire, elle est obligée de lui faire répéter, interrompant de ce fait l’entretien avec moi. Toutefois, il ne cherche pas à s’interposer systématiquement dans l’interaction entre ses parents et moi-même, là encore comme le font beaucoup d’autres.
Très proche de son fils, la maman se rend complètement disponible lorsque Fabrice lui parle à l’oreille et éprouve en outre le besoin de répéter avec ses mots ce que son père lui dit, un peu comme si elle devait traduire les propos du père aux oreilles du fils. Dans le cours de l’entretien je lui ferai remarquer cette nécessité d’être la traductrice auprès de Fabrice de ce que dit son père, et, un peu étonnée, elle en conviendra !
Les parents consultent à l’initiative du pédiatre qui n’a pas pu examiner Fabrice après une crise d’asthme dont il est atteint, car celui-ci a refusé et a fait une colère terrible dans le cabinet du médecin, ce qui les a quelque peu surpris et inquiétés. Sans qu’ils aient véritablement de plainte sur la vie familiale, ils reconnaissent cependant que Fabrice s’oppose à toutes leurs décisions, n’a pas envie d’aller à l’école, refuse de monter puis de sortir de la voiture s’il n’est pas d’accord avec le motif de la sortie, etc. Pour l’école, il ne faut pas lui dire qu’il y va et les parents doivent faire semblant de l’emmener dans le lieu qu’il a choisi, même si Fabrice n’est pas dupe du stratagème ! Le père insiste à maintes reprises sur le fait que Fabrice « fait ce qu’il veut quand il veut », propos qui reviendront à plusieurs reprises pendant l’entretien. Les parents aiment bien les jeux de société, mais Fabrice décide de la règle de façon à être toujours gagnant. Dans ces conditions, le jeu s’arrête souvent de façon prématurée au grand regret de tous car il se met en colère s’il n’est pas en permanence le premier dans le jeu. À la maison, lorsqu’il n’obtient pas ce qu’il veut, il fait des colères, jette les objets, claque les portes, hurle : « Non je ne veux pas ça… c’est moi qui commande. » Il est parfois très agressif, en particulier avec son grand frère Gaëtan, âgé de dix ans. Il le menace volontiers, cherche à lui donner des coups de poing quand ce dernier ne veut pas se plier à ses exigences (jouer avec lui, lui prêter ses affaires, etc.)… Il existe enfin des comportements d’opposition majeurs :
– au niveau de l’alimentation avec des exigences et des caprices alimentaires multiples et incessants : il mange rarement la même chose que le reste de la famille et la maman doit le plus souvent lui faire des plats spéciaux, ce qui ne garantit pas qu’il les mange ! Récemment, Fabrice a demandé des gâteaux mais il a voulu une boîte non encore entamée, exigeant de l’ouvrir et a refusé de la partager avec son frère ;
– au niveau du sommeil : les comportements d’opposition au moment du coucher pouvaient durer une à deux heures, mais ceux-ci se sont un peu atténués depuis que les parents ont consulté un centre spécialisé dans les troubles du sommeil à l’autre bout de la France ! – au niveau de l’habillement : Fabrice choisit ce qu’il veut mettre et, là encore, fait une grosse colère si sa mère conteste son choix quand il ne semble pas très adapté soit à l’activité envisagée, soit à la météo ;
– à l’extérieur, les parents évitent de sortir avec Fabrice dans les grands magasins parce que c’est toujours lui qui doit tout choisir et qu’il exige un cadeau (bonbon, jeu, etc.) sinon il fait une terrible colère. Quand il va avec son père chez le marchand de journaux, ce dernier précise : « On repart forcément avec quelque chose… s’il ne prend rien alors il y a une colère terrible… »
Dans ce contexte plutôt calamiteux, deux choses sont remarquables.
D’une part, l’étonnante tolérance des parents et même du grand frère qui
tous semblent s’accommoder sans trop de protestations de l’emprise
exercée par Fabrice sur leur vie. D’autre part, ces difficultés sont
strictement intrafamiliales. En effet, s’il s’oppose pour partir à l’école,
comme on l’a déjà dit, quand il y entre, scolarisé en moyenne-grande
section de maternelle, il semble ne pas poser de problèmes particuliers à
l’institutrice. De même, du fait d’un discret trouble articulatoire, il va
régulièrement voir une orthophoniste : il y prend plaisir, s’y intéresse et
respecte les consignes.
Fabrice présente donc un trouble oppositionnel avec provocation
relativement intense mais strictement intrafamilial.
La conversation avec les parents nous apprend l’existence d’une série
d’événements de vie négatifs qui ont perturbé le déroulement de la
grossesse. Tout d’abord la maman a perdu une de ses meilleures amies dans
un accident de voiture ; elle a alors été envahie par une crainte de
catastrophes et par des angoisses de mort : elle a fait à plusieurs reprises un
cauchemar où l’accouchement se passait mal et le bébé mourait malgré la
présence du papa. Elle a dû faire face tout de suite après à un conflit de
famille important qui les a obligés, son mari et elle, à rompre avec une
grande partie de la famille paternelle. Un mois plus tard, le père a obtenu
plus tôt que prévu une mutation désirée : il a dû laisser la maman seule avec
son fils aîné toute la semaine. Pendant toute la fin de la grossesse, elle s’est
sentie isolée, perdue, et une dépression prénatale relativement importante
s’est installée, suivie d’un blues du post-partum très important puis d’une dépression postnatale : elle pleurait souvent, se sentait extrêmement
fatiguée, accablée.
D’emblée des difficultés interactives sont apparues juste après la
naissance : Fabrice pleurait beaucoup, exigeait constamment d’être collé
contre sa mère qui devait le porter en permanence. Dès le début, son
sommeil a été perturbé par un endormissement particulièrement difficile :
Fabrice s’endormait par brèves séquences d’un quart d’heure, une demi-
heure au maximum après avoir été tenu dans les bras. Mais, posé dans le
berceau, il se réveillait au moindre sursaut et les parents devaient
recommencer. Lors de la consultation spécialisée, on a recommandé aux
parents de ne pas se précipiter auprès de lui et de le laisser pleurer un peu
dans l’obscurité.
Le père, fils unique, a été élevé dans une famille d’accueil de sa
naissance jusqu’à trois ans ; ses parents, qui tenaient un commerce, ne
venaient le voir que de façon intermittente le week-end et encore pas
toujours, selon lui. Il est en conflit avec eux et ne les voit que par
intermittence. S’il a été très heureux dans sa famille d’accueil selon ses
propos, il conserve de toute évidence une grande sensibilité à l’abandon et
aux conflits qu’il évite au maximum. C’est la raison pour laquelle il fait
tout, dit-il, pour éviter les colères de son fils.
La mère est elle aussi enfant unique, en conflit depuis l’adolescence avec
ses parents qu’elle a quittés dès l’âge de seize ans après une enfance où elle
a été élevée de façon rigide, parfois méchante, et a souvent été humiliée.
Elle n’aime pas en parler. Elle reconnaît être habitée par une angoisse de
séparation majeure avec la conviction qu’il arrivera des drames à ses
enfants. Aussi a-t-elle constamment besoin de savoir où ils sont et ne se
sent tranquille que si elle est avec eux. Même quand Fabrice est avec son
père, elle craint constamment la survenue d’une catastrophe.
Dans les relations familiales, il apparaît évident que la maman est
totalement au service de Fabrice, que le père fait tout pour éviter les colères
et les conflits, et que Fabrice tire un immense bénéfice de cette angoisse de
séparation dont il est l’objet. La mère est très inquiète quand Fabrice fait
une crise d’asthme et de ce que pourrait lui dire le médecin quand elle va le
voir : on peut penser que le refus de Fabrice de se laisser examiner est en partie lié à ce contexte d’angoisse et en partie à son habituelle attitude de
toute-puissance.
Les parents confirment leur désir de voir s’atténuer l’opposition de leur
enfant, mais, comme souvent dans ce genre de consultation, ils suggèrent :
« Il faudrait qu’on ait plus d’autorité ? » Il est évident qu’en raison du
contexte ils en sont pour l’instant incapables ! Après avoir longuement
discuté avec eux, je leur demande quelle modification ils souhaitent en
premier lieu, après quoi je leur dirai ce que pour mon compte je leur
suggère. Ils aimeraient pouvoir faire des courses sans que Fabrice leur fasse
honte par ses colères. Je propose alors à toute la famille, y compris Fabrice
qui, sollicité, accepte, de se mettre d’accord avant de partir au magasin sur
la chose que Fabrice aura le droit de choisir : une seule chose, pas deux, et à
la moindre protestation de Fabrice, tout le monde devra rentrer à la maison.
Tous acceptent ce contrat. Ensuite, je leur donne ma propre suggestion :
quand ils auront envie de faire ensemble un jeu de société, ils
commenceront par déclarer que, tous, ils en respecteront la règle, « comme
M. Marcelli l’a demandé ». Le père est assez étonné : puisqu’il s’agit d’un
jeu, cela ne le dérange pas que Fabrice en modifie la règle. Je lui réponds
que moi, au contraire, ça me gêne beaucoup, car une règle cela permet
précisément de jouer sans se disputer, donc de jouer mieux et plus
longtemps. Fabrice, à l’étonnement de ses parents, acquiesce à cette
proposition.
Quand je les revois deux mois plus tard, les crises d’opposition sont en
très nette diminution même si elles n’ont pas totalement disparu. Quand ils
jouent ensemble, Fabrice exige scrupuleusement en mon nom de respecter
la règle du jeu et effectivement le jeu se déroule plus agréablement. Il fait
encore des colères, surtout lorsque sa mère ne lui achète pas le petit objet
convenu pendant les courses. Je m’étonne alors que la maman ne respecte
pas l’engagement pris, ce qui la met un peu mal à l’aise et ravit
manifestement Fabrice : elle promet de mieux respecter cet accord. Puis
Fabrice accepte qu’on introduise une nouvelle règle chaque jour : on
convient dans l’immédiat qu’il se lavera les mains avant le repas du soir…
Quatre mois plus tard, l’atmosphère a considérablement évolué, les
parents sont très satisfaits. Fabrice semble d’ailleurs plus détendu.
L’angoisse de séparation persiste évidemment mais les parents, surtout la mère, ne sont pas désireux dans l’immédiat d’aborder ce problème de front.
Je me contente de quelques conseils et leur propose de reprendre contact « à
l’occasion ».
L’inconscient parental
Dans la « vraie vie » et dans les situations cliniques, il est rare que des
conditions pathologiques se développent à la suite d’une unique
perturbation. On retrouve le plus souvent un cumul de difficultés, comme
on l’a constaté pour Fabrice : la maman a traversé toute une série
d’événements de vie « négatifs » pendant la grossesse 94, les deux parents
ont des relations plutôt conflictuelles avec leur famille respective, et une
dépression périnatale, méconnue et par conséquent non soignée, est venue
perturber les relations précoces mère-bébé. Tout cela semble expliquer
pourquoi Fabrice se trouve mis dans cette position d’enfant « réparateur »
dont la « toute-puissance » est renforcée par le discours éducatif des
parents ; en effet, ceux-ci ont insisté à plusieurs reprises dans l’entretien sur
le fait qu’il ne sert à rien de trop frustrer un enfant, qu’il est mauvais de lui
refuser ce qu’il demande, d’ailleurs ils n’en ont pas envie, etc. Le réel
dévouement des parents à leurs enfants, leur propre respect des autres et
leur sensibilité aux émotions rendent compte du fait que Fabrice parvient
encore à ne pas manifester ses conduites d’opposition en dehors du cadre
familial, mais il y a fort à craindre qu’en l’absence d’intervention cela se
serait rapidement produit, en particulier avec l’élévation du niveau des
exigences scolaires lors de l’entrée à l’école élémentaire.
Fabrice, lui, semble plus affecté que véritablement épanoui par le climat
de tension intrafamilial qu’il provoque. Une sourde culpabilité le contraint à
« en rajouter » sans cesse ! C’est certainement pour cette raison qu’il a
participé très activement à ces consultations et qu’il a lui-même été une
« force de proposition ». Il a adhéré aux recommandations et les a suivies
parfois mieux que les parents, en particulier la maman.
En effet celle-ci, on l’aura noté, ne respecte pas complètement le contrat
en refusant ce qui avait été convenu, l’achat d’une bricole pacificatrice lors
des courses en magasin. Pourquoi ? Peut-être a-t-elle retrouvé une
identification à la rigidité éducative de ses propres parents ? Peut-être a-t-elle mal supporté de se voir supplantée en partie par ce consultant bien
impertinent qui se permet d’intervenir ainsi dans sa famille ? Peut-être a-t-
elle quelque difficulté à renoncer à un rôle de victime tyrannisée par son fils
après l’avoir été par ses parents ? Nul ne le saura jamais, pas même cette
maman, l’inconscient ayant plus d’un tour dans son sac ! Mais l’important
est qu’elle aussi a fait le pari du changement, ce qui a pu dégager toute cette
famille du lien de provocation dans lequel ils s’enfermaient tous et qui
risquait de piéger durablement l’enfant.
Quand les parents réagissent ainsi relativement vite, avant cinq-six ans,
l’évolution est en général assez favorable. En revanche, le changement est
de plus en plus difficile à obtenir avec le temps et nécessite alors le recours
à des traitements plus lourds (psychothérapie individuelle et familiale) ou à
des aménagements de vie tels qu’une séparation avec mise en internat
scolaire ou thérapeutique, selon la gravité des troubles du comportement qui
ne manquent pas d’apparaître vers huit-neuf ans.
Noé, garçon de sept ans et demi à la mine assez éveillée, écoute attentivement ce que dit sa mère, laquelle évoque la turbulence, l’agitation incessante et le refus d’obéissance de son fils. Il ne cesse de la provoquer, allant jusqu’à l’insulter (grosse vache, salope…) et la faire pleurer. Le lendemain, il lui dit parfois : « C’est bien fait, je t’ai fait pleurer… » À l’école, il est décrit comme instable avec des difficultés d’apprentissage centrées sur la lecture et redouble son CP. Dès la mise à la maternelle, des problèmes d’adaptation ont été signalés à la maman : instabilité importante, refus d’obéir et de respecter les consignes, agressivité envers les autres enfants tout comme envers son aîné à la maison – les conflits sont incessants entre les deux frères.
La maman met rapidement en avant son immense sentiment de
culpabilité car, dit-elle, ayant déjà un fils aîné, elle souhaitait vivement une
fille pour cette seconde grossesse. Très déçue d’apprendre qu’elle attendait
un garçon, elle a eu un mouvement de rejet violent et intense dont elle s’est
rapidement sentie coupable. Elle n’a investi cette grossesse que très
progressivement et reconnaît avoir traversé une dépression prénatale assez
importante. À la naissance de Noé, elle s’est consacrée à lui sans réserve et
le développement précoce a été tout à fait satisfaisant, ce qui l’a rassurée.
Mais elle reconnaît qu’elle « n’a aucune autorité » sur Noé : il obtient
toujours d’elle tout ce qu’il veut, contrairement à ce qui s’est passé avec
l’aîné. Le papa est peu motivé pour cette démarche de consultation car il
pense que tous ces problèmes sont « de la faute de sa mère » qui se laisse faire par Noé et lui pardonne tout ; lui-même n’a pas de souci avec son fils :
en effet, Noé aime bien être avec son père, l’aide dans son travail et
s’occupe avec lui des animaux de la ferme…
On le constate, la situation de Noé est déjà plus compliquée que celle de
Fabrice. Manifestement, Noé mène sa mère « par le bout du nez » pour
utiliser une expression triviale mais non dénuée de pertinence dans le cas
présent. Incapable de donner une limite à son fils du fait de sa propre
culpabilité, elle accepte en outre les insultes et les humiliations, incapable
de réagir autrement qu’en pleurant puis en projetant cette culpabilité sur son
fils. Elle n’est pas soutenue par le père de Noé qui lui-même tient à son
égard des propos dévalorisants. Noé paraît être à peu près contenu par la
relation à son père mais, en revanche, à l’école, en face des institutrices, il
reprend les mêmes attitudes qu’avec sa mère et met ainsi sa scolarité en
péril !
La phase d’opposition
Sortir de la puissance fascinante et séductrice du « non » n’est pas
toujours facile, même quand l’adulte ne se sent pas particulièrement
vulnérable car les enfants insistent parfois tellement, semblent si
malheureux ou menacent tant de faire une « grosse colère » que l’adulte est
régulièrement tenté de céder ! Voici l’exemple de ma petite-fille Noémie,
âgée de vingt-six mois, en pleine phase d’opposition, qui ne cesse de
vouloir tout faire par elle-même et de dire « non » à tout.
Je l’emmène au square avec ses deux sœurs aînées, l’une de neuf ans, Camille, l’autre de quatre ans et demi, Fanny. Après avoir joué avec Fanny dans l’espace réservé aux plus jeunes enfants, Noémie va rejoindre Camille qui a grimpé dans les jeux de son âge, passe dans un tunnel puis se laisse glisser le long d’une barre métallique jusqu’au sol… Noémie veut alors faire comme Camille et du haut du plateau sur laquelle je l’ai aidée à se hisser cherche à saisir la barre qui est bien trop loin. Je lui dis que ce n’est pas pour elle, que c’est dangereux et qu’elle est trop petite. Mécontente, mais aussi manifestement blessée par cette impuissance, elle se penche pour saisir le haut de la barre en me regardant. Touché par cet appel, je finis par l’aider encore : je la soutiens pour qu’elle saisisse la barre, l’aide à serrer ses jambes autour d’elle et la retiens doucement en lui permettant de glisser jusqu’en bas. Elle me regarde triomphante et heureuse. Elle court rejoindre Fanny… Quelques minutes se passent jusqu’à ce que toutes les deux reviennent vers ces jeux de grands, Fanny entreprenant de grimper sur le toboggan par l’envers, c’est-à-dire par la descente en se tenant par les bords : elle est heureuse de me montrer qu’elle y arrive sans difficulté alors que je venais de lui dire de faire attention. Aussitôt Noémie veut faire de même mais bien évidemment elle n’y arrive pas ! J’essaie de l’en dissuader mais elle insiste et finit par pleurer. Encore une fois je l’aide, la soutenant, ce qui lui permet de parvenir jusqu’en haut puis de descendre très tranquillement ce toboggan des « grands » avec une jubilation évidente…
Il est l’heure de rentrer. Camille qui connaît le chemin est déjà partie devant avec mon accord. Fanny court et Noémie la suit jusqu’au perron de la grande maison à l’entrée du parc. Une rampe métallique y a été installée pour les handicapés : Fanny s’y précipite, monte et descend en tapant des pieds, suivie bien entendu par Noémie. Elles font beaucoup de bruit et je les invite sans grand succès mais sans trop de conviction à cesser. Une employée municipale se penche alors à la fenêtre et me demande plutôt gentiment que mes petites-filles arrêtent car ils ont déjà reçu plusieurs plaintes du voisinage à cause de ce vacarme. Fanny obéit aussitôt et se dirige vers la sortie, mais Noémie n’est pas du tout de cet avis ! Elle refuse, insiste, cherche à passer entre mes jambes puis sur les côtés du plan incliné, proteste, fait la moue, se montre enjôleuse, recommence… Bref, malgré toutes mes « explications », elle ne veut rien entendre, n’accepte pas de me donner la main, se sauve, revient de façon insistance vers la passerelle… À bout d’arguments je la prends sous le bras et la dépose un peu plus loin sur la pelouse. Elle n’est pas seulement en colère, elle semble aussi profondément triste et blessée. C’est manifestement douloureux pour elle que de devoir renoncer à ce qu’elle avait envie de faire ! Elle cherche à repartir vers le lieu interdit et je dois à deux-trois reprises la saisir pour la redéposer sur la pelouse, ce que je fais en forme de jeu, lui disant que je vais la jeter par terre tout en la laissant glisser tête la première sur la pelouse. Elle se prend au jeu, se calme, avise sa sœur et la rejoint. On rentre tous les trois tranquillement à la maison…
En chemin, j’explique quand même calmement à Noémie qu’elle ne
pouvait pas continuer à faire ainsi du bruit car « la dame a dit que cela
dérangeait les voisins ». Pour mettre fin à une telle obstination chez
l’enfant, la tentation du recours à la force est grande, je l’ai d’ailleurs
utilisée en prenant Noémie sous mon bras, toutefois sans jamais la menacer.
Que s’est-il passé ? À deux reprises, Noémie a été confrontée à une limite
dans son désir d’être grande, de faire comme ses sœurs ; à deux reprises,
elle a refusé la limite qui s’imposait et, d’une certaine façon j’ai été
« séduit » par ses tentatives maladroites mais touchantes. Par deux fois, son
insistance a payé, ce qui a renforcé son plaisir et son sentiment de triomphe.
Mais, la troisième fois, il a fallu céder, alors même qu’il n’y avait aucun
obstacle physique ou matériel et qu’il s’agissait d’un pur interdit social : ce
fut d’autant plus douloureux.
Certes, j’aurais pu laisser Noémie continuer à faire son amusant vacarme
jusqu’à ce qu’elle se lasse elle-même. Mais cela aurait pu prendre du temps
et aurait assurément disqualifié une limite sociale assez compréhensible –
d’autant, j’en suis convaincu, que Noémie avait parfaitement compris la
remarque de l’employée municipale. Le pédopsychiatre que je suis a
considéré qu’on risquait de ne pas rendre service à Noémie en passant outre à cette demande, même si le citoyen que je suis considérait que cette rampe
métallique était bien tentante pour les enfants et que c’était d’une stupidité
provocatrice que de l’avoir ainsi placée juste à la sortie d’un parc pour
enfants !
Quoi qu’il en soit, dans cette séquence, Noémie utilise tous les arguments
possibles pour parvenir à ses fins, pour me faire céder, pour « m’avoir »,
comme le dit si bien la langue commune : le piège, les filets, la nasse de la
séduction sont bien là. Il faut à l’adulte beaucoup de patience, de
détermination et de maîtrise de soi pour y « résister » ! Aujourd’hui le
recours à la violence, main levée, menaces, fessée même « symbolique »,
est réprouvé et le pédopsychiatre que je suis est pleinement d’accord avec
cette réprobation, comme on le verra dans les chapitres suivants. Mais,
alors, que reste-t-il à l’adulte ? Dans le cas présent, j’ai recouru à la force
physique « tranquille » en contraignant Noémie puisque je l’ai prise sous
mon bras, mais pour détourner sa colère et pour nous dégager l’un et l’autre
de cette contrainte, j’ai proposé à la fillette un « jeu » susceptible de lui
plaire : la séduction nous a rattrapés !
Notes
85. R. A. Spitz, Le Non et le Oui, Paris, PUF, 1963.
86. Au passage, les théoriciens de l’enfance pourraient s’interroger peut-être plus qu’ils ne le font
sur cette équivalence : pourquoi interdire équivaut à agresser ? D’où vient cette quasi-équivalence
culturelle ?
87. Le regard parental étant dénué d’autorité, les parents ont souvent pour solution de recourir à la
contrainte physique : ils poursuivent l’enfant pour l’attraper, ils utilisent la force et parfois les
menaces de coups… Cette soumission par la contrainte durera tant que l’enfant est le plus faible,
mais elle risque de s’inverser avec l’éclosion de la puberté et la force nouvelle qui habite le corps de
l’adolescent.
88. Communication personnelle
89. Voir : D. Marcelli, « L’autorité de l’infantile : pour une nouvelle gouvernance familiale », La
Lettre de la psychiatrie, 2, 3, 2006, p. 104-109.
90. « L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de
l’enfant. Elle appartient aux père et mère jusqu’à la majorité de l’enfant ou l’émancipation de l’enfant
pour le protéger dans sa sécurité, sa santé, sa moralité, pour assurer son développement dans le
respect dû à sa personne. Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent selon son âge
et son degré de maturité » (c’est nous qui soulignons).
91. L’injuste et excessive disqualification de l’autorité pendant toute la seconde moitié du
XXe siècle a commencé par une dénonciation tout à fait justifiée et salutaire des excès
d’autoritarisme que cette antienne cautionnait systématiquement. L’ouvrage d’A. Miller, C’est pour
ton bien. Les racines de la violence dans l’éducation (Paris, Aubier, 1984) est une illustration
caricaturale de cette ambiguïté où l’autorité fut rejetée en même temps que l’autoritarisme : le bébé
jeté avec l’eau du bain !
92. Pour éviter tout malentendu il convient de préciser que ce type d’éducation pouvait avoir et avait
très souvent des effets extrêmement nocifs sur l’enfant, par exemple sous forme d’inhibitions assez
graves ou de souffrances névrotiques majeures. Il n’est pas souhaitable d’y retourner !
93. « Consentir, c’est avoir considéré la possibilité du refus, puis avoir refusé de refuser. C’est avoir
donné au oui l’épaisseur du non qu’il a nié… Tout véritable oui contient la négation de son contraire.
Un véritable oui n’est pas une alternative au non : c’est un oui qui a fait retour sur le non, qui le
submerge, qui le prend en compte et le dépasse. La noblesse du consentement, c’est l’affirmation
implicite de la négation d’une négation, du refus d’un refus. » J.-C. Ameisen, in Éthique, médecine et
société, E. Hirsch (dir.), Paris, Vuibert, coll. « Espace éthique », 2007, p. 22.
94. Cela est loin d’être exceptionnel et les jeunes femmes enceintes sont très souvent confrontées à
ce type d’événement durant une grossesse, ce qui en fragilise le déroulement.
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