Le règne de la séduction

Daniel Marcelli · Chapitre 1 sur 15

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Le règne de la séduction

Introduction

 

Partout, autour de nous, la séduction nous fait signe ! Sur le portail

d’entrée de n’importe quel moteur de recherche internet, sur les murs des

villes et des panneaux publicitaires, sur nos écrans de télévision, sur les

ondes de telle ou telle radio généraliste ou spécialisée, la publicité

omniprésente nous invite à consommer, acheter, jouir sans attendre du

dernier produit, du nouveau service qui vient de sortir : film, parfum,

voiture, téléphone portable, biscuits, abonnement miracle, voyage

mirifique, peu importe… L’essentiel étant de ne pas rater la bonne occasion,

de ne pas être à la traîne, en retard : mieux vaut consommer tout de suite ce

qui pourrait se révéler inutile que de prendre le risque de manquer

l’occasion… Chercher à nous convaincre, faire en sorte qu’on se range à ses

arguments : la séduction est bien évidemment au cœur de la publicité.

Et l’omniprésence de la publicité est à l’image de la place que la

séduction occupe plus généralement dans les sociétés démocratiques dites

« libérales », où la contrainte, la coercition apparaissent désormais comme

des moyens d’un autre temps, d’une autre époque. Ainsi, toute forme de

pouvoir politique qui se sert de la force, de la contrainte, de l’emprise pour

s’imposer est immédiatement récusée comme le symbole même d’un

pouvoir totalitaire, tyrannique, un pouvoir qui méconnaît et méprise la

liberté de l’individu. Comment donc obtenir l’adhésion des individus ? En

réponse à cette question, la séduction montre le bout de son nez… et se

présente comme la stratégie démocratique privilégiée ! Elle apparaît

infiniment douce par rapport à la force, puisque la séduction consiste à faire

en sorte que l’autre vienne vers soi de son plein gré.

Mais la séduction, il ne faut pas s’y tromper, est une contrainte : elle

n’accorde à celui qui en est la cible qu’une illusion d’autonomie. Elle laisse

croire à celui sur lequel elle s’exerce qu’il agit de son propre chef, que sa

propre détermination est intacte ! Quand le piège se referme, quand la nasse

est serrée, celui qui se croyait libre se découvre tout à coup ligoté, enfermé,

captif. Même si son pied s’est avancé librement pour s’approcher de ce qui semblait si attirant, si séduisant, quand le sol se dérobe, quand le corps choit

dans la cavité, à cet effet creusée, la victime est nue, impuissante, offerte au

bon vouloir de celui qui a ourdi la manigance ! La séduction est tromperie,

leurre : c’est une promesse qui ne tient pas parole…

Depuis la nuit des temps, la séduction est redoutée par celui qui croyait

vaincre, se pensait le plus fort, voire le plus malin : surgissant de façon

imprévue, atteignant sa cible par surprise, au moment où la séduction abat

ses cartes, à l’instant où elle se découvre, il est déjà trop tard ! Elle a le

pouvoir de rendre faible le fort, bête le malin, inoffensif le guerrier, servile

le conquérant, grimaçante la beauté… La séduction possède cet étrange

pouvoir de retourner contre lui-même les armes de celui qui croyait vaincre,

quelles que soient ces armes : la séduction s’avère bigarrée, ondoyante,

changeante, protéiforme. Elle fait feu de tout bois ! Là est son pouvoir !

Merveilleux thème romanesque, fantastique réflexion philosophique, la

séduction déjoue l’apparente logique, défie l’ordre établi des choses,

bouleverse le cours prévu des événements. La séduction est dotée d’un

incontestable pouvoir de désordre ! Est-ce pour cette raison que la séduction

est ordinairement, dans la vulgate, l’attribut des femmes ? On aurait tort de

le croire : d’une part, parce qu’elle n’est pas la propriété exclusive des êtres

humains – facteur essentiel, chez toutes les espèces vivantes, de la

nécessaire reproduction : formes chatoyantes, parades amoureuses, chants

enjôleurs, odeurs irrésistibles, couleurs et plumes subtiles, rondes

étourdissantes, la nature ne recule devant rien pour parvenir à ses fins ;

d’autre part, parce que les hommes aussi savent y recourir, et s’en servir

bien au-delà de la seule sexualité.

Car si, bien évidemment, la séduction reste en priorité l’affaire jouissive

des relations amoureuses et sexuelles, source romanesque inépuisable,

désormais la séduction devient, à côté de l’usage de la force, un instrument

privilégié du pouvoir, celui d’assujettir un autre. Tapie au fond de tout être

humain, la jouissance de ce pouvoir ne demande qu’à déferler : quand le

plus fort, le plus malin, le plus expérimenté a, à portée de main, un plus

faible, un moins malin, un moins expérimenté, il y a peu de motifs qui

puissent le retenir et le priver du plaisir de le dominer !

Pendant longtemps, dans la conquête de ce pouvoir sur autrui, la balance

entre les arguments de la force et ceux de la séduction a penché du côté de la force. Plus franche, plus honnête, plus explicite, plus « virile » la force a

longtemps eu le privilège d’une reconnaissance sociale qui, d’une certaine

façon, la validait, voire la cautionnait : contraindre un autre par la force était

en quelque sorte dans la nature des choses, celle d’un pouvoir « naturel ».

Comme le disait déjà Aristote en son temps, c’est la nature qui donne

pouvoir au père sur ses fils… Longtemps donc ce pouvoir de la force a

servi de caution sociale pour justifier par exemple de l’asymétrie

homme/femme, faisant de ces dernières une classe sociale de seconde

catégorie. Mais l’irruption du principe d’égalité a lentement fait bouger ces

lignes. Et la démocratie s’accommode mal d’une exhibition trop outrancière

de la force : de nos jours, tout ce qui prend la forme d’une telle imposition,

tout ce qui semble attenter à l’intégrité décisionnelle de l’individu est

vigoureusement rejeté.

Ce rejet s’appuie précisément sur la religion laïque, celle d’une identique

croyance que les individus des démocraties occidentales semblent

curieusement partager depuis quelques années : « Mon corps et ma pensée

m’appartiennent ; nul autre que moi-même n’a de droit sur ce corps et cette

pensée. » L’individu contemporain chérit cette liberté individuelle gagnée

après d’âpres combats qui ont duré presque deux siècles et refuse

énergiquement qu’un autre que lui-même prenne quelque décision que ce

soit concernant son corps, sa santé, sa vie amoureuse, son éventuelle

croyance religieuse, sa vie sociale, etc. Toute définition d’une autorité qui

contreviendrait à cette croyance serait nulle et non avenue. En particulier

toute définition qui en appelle à un lien s’imposant à l’individu, un lien qui

serait au-dessus de lui, ne peut être que rejetée au nom de ce principe : nul

maître, nul seigneur, nul roi, nul dieu, nul père qui serait « naturellement »

au-dessus de l’individu sans que ce dernier y consente ! Nul ne peut

contraindre le corps ou la pensée de l’individu contre sa propre volonté – à

condition bien sûr que cet individu ne fasse pas lui-même n’importe quoi,

que toutes ses actions puissent être « légales », acceptées par la loi.

On peut trouver ces propos excessifs mais trois exemples peuvent servir à

les étayer : 1) aucun individu malade n’accepte aujourd’hui que son

médecin détienne des secrets concernant sa propre santé à son insu. Le

malade veut être informé de ce qui le concerne, il veut connaître sa maladie.

Le savoir du médecin n’est plus « au-dessus » du malade, il est à côté de l’individu-malade. 2) Le lien conjugal ne peut plus s’imposer aux individus

pour disposer d’eux ou de leur corps. Le mariage « arrangé » constitue un

scandale que les démocraties occidentales dénoncent vigoureusement,

n’acceptant pas que la loi de la famille, du clan, de la tribu, de la société

s’impose aux femmes (et aussi à de nombreux hommes). Mais, allant au

paroxysme de cette logique, nous voyons apparaître sous nos yeux la notion

de « viol conjugal » quand l’un des conjoints (la femme dans l’immense

majorité des cas) n’est pas disposé à donner son corps pour satisfaire ce

« service conjugal ». Le lien du mariage doit respecter et préserver la

propriété du corps de chacun. 3) La garde alternée : quand deux parents

demandent « de façon égale » la garde de l’enfant et qu’ils ne montrent ni

l’un ni l’autre aucune conduite déviante envers l’enfant, la justice qui n’est

plus « au-dessus » des citoyens, mais à leur service, se garde bien de

trancher… Ou plutôt si, elle tranche l’enfant, mineur qui ne dit rien (surtout

quand il est très jeune), au mépris de ses besoins fondamentaux. Mais les

besoins d’un enfant, fussent-ils fondamentaux, peuvent-ils encore s’imposer

au droit de l’individu adulte souverain ?

Est-ce à dire que la jouissance du pouvoir en général, du pouvoir

d’emprise d’un individu sur un autre, s’est dissoute ? Certainement pas ! Et

l’exercice du pouvoir a plus d’un tour dans son sac. Devant cette

disqualification systématique de l’usage de la force, la séduction est

devenue un recours acceptable. De prime abord, la séduction présente bien

des avantages sur la force. Là où la force recourt à la contrainte, la

séduction semble ménager la liberté ; là où la force montre sa brutalité, la

séduction met en avant sa douceur… On l’a dit, la séduction préserve chez

chacun l’illusion de son autonomie, elle n’attente pas à cette religion laïque

partagée par les citoyens contemporains. Elle semble même l’exhorter !

C’est pourquoi, dans l’espace démocratique, la séduction devient

rapidement l’arme privilégiée de la conquête du pouvoir.

Mais, hélas pour celui qui y parvient, le pouvoir n’est pas l’autorité ! Plus

ce conquérant aura utilisé les armes de la séduction, plus celui qui y aura été

sensible risque de développer le sentiment de « s’être fait avoir » ! C’est,

me semble-t-il, une des origines de la crise du pouvoir politique dans les

démocraties actuelles. Mais c’est aussi ce qui explique l’usage immodéré que toute démocratie fait de la séduction… et pas seulement dans l’espace

public.

Car la séduction s’est massivement invitée dans l’espace familial et

éducatif…

Tout d’abord, la démocratie elle-même a fini par s’installer dans la

famille, du moins dans la plupart des pays occidentaux où une de ses

principales « conquêtes » concerne le statut de la femme : en libérant celle-

ci, elle a contribué à la fragilisation du couple conjugal, le privilège de la

puissance paternelle a été retiré au mari/père pour être accordé aux deux

conjoints auxquels se voit reconnue, à égalité, une « autorité parentale ». Ce

qui ne suffit pas, par un coup de baguette magique, à faire que cet homme et

cette femme soient capables d’avoir « de l’autorité » dans la relation

quotidienne avec leur(s) enfant(s) ! D’autant que cette autorité éducative

s’évalue désormais aux yeux des jeunes parents à l’aune du lien de filiation

dont le besoin de pérennité l’emporte largement sur celui du lien conjugal :

dans ce contexte, l’enfant devient un enjeu potentiel, un partenaire à

séduire ! Chaque parent cherche à éviter le risque du désamour filial.

Parallèlement, l’image de l’enfant a profondément évolué, surtout celle

du bébé et du petit enfant jusqu’à cinq/six ans. Jadis regardé comme un être

inachevé, incomplet, imparfait, à qui il convenait d’inculquer ce qui lui

manquait (les bonnes manières, la politesse, le savoir-vivre, les

connaissances, les règles, la discipline, etc.). L’enfant est aujourd’hui perçu

au travers de son potentiel et de ses étonnantes compétences. L’enjeu de son

éducation n’est donc plus de « bien l’élever » mais de faire en sorte qu’il

soit épanoui dans tous les sens du terme : épanouissement physique (bien

dans son corps), affectif (bien dans sa peau), intellectuel (bien dans sa

tête)… Ainsi stimulé, le jeune enfant, surtout quand il entre dans la phase

d’opposition, sait user de toute la palette de son savoir relationnel et

affectif : il y a dans tout jeune enfant un séducteur averti auquel les parents

ont souvent les plus grandes difficultés à résister. Le parent, de son côté,

cherche à négocier, discuter, expliquer quand ce n’est pas acheter

ouvertement le bambin. C’est ainsi que risque de se nouer, dès le plus jeune

âge, une relation de séduction réciproque entre parent et enfant. Et

d’ailleurs, cette séduction « marche » ! En effet, il est incontestable qu’une

telle relation de séduction est assez stimulante pour un jeune enfant. Le pouvoir de la séduction est infiniment plus subtil, plus efficace que celui de

la force, de la menace, de la peur ou de la honte, ingrédients auxquels

l’éducation ancienne ne répugnait pas à recourir.

Mais ce pouvoir de la séduction ne peut et ne doit pas être confondu avec

l’autorité ! Car si, grâce à cette relation de séduction, le parent, l’adulte

parvient le plus souvent sans trop de difficultés à ses fins avec le jeune

enfant, cela se gâte avec la croissance car très vite l’enfant comprend qu’il

« s’est fait avoir » : il retourne alors les arguments de la séduction à son

envoyeur en cherchant à séduire, « embobiner », celui-là même qui l’avait

antérieurement séduit. Ces manipulations peuvent devenir envahissantes à

l’adolescence et les parents s’étonnent soudain que leur adolescent « ne

connaisse pas l’autorité ». L’autorité, en effet, ne s’accommode pas plus de

la séduction qu’elle ne s’accommode de l’usage de la force.

La crise actuelle de l’autorité, déjà évoquée par Hannah Arendt dans les

années 1960, trouve là son origine et la sanctuarisation de l’éducation des

enfants montre ses limites. L’enfant a bien sûr besoin d’être protégé, y

compris de lui-même, avant de conquérir sa totale autonomie. Mais on ne

peut pas adopter pour l’autorité entre les citoyens une définition

démocratique faite de négociations, de consensus et en même temps

conserver dans le domaine de l’éducation une définition traditionnelle de

l’autorité. Ce terme ne peut pas à la fois dire la chose et son contraire, sauf

à naviguer constamment dans la confusion…

Si, en apparence, la séduction peut sembler plus douce que la force, elle

n’en représente pas moins une autre forme de barbarie qui consiste à abuser

de la vulnérabilité de l’autre, à le tromper, jusqu’au moment où il en vient à

se rebeller. La séduction est un leurre. C’est pourquoi il nous a paru

nécessaire dans cet ouvrage, face à son règne sans partage, d’en étudier tous

les visages et d’aller à la recherche d’une nouvelle définition de l’autorité

qui soit compatible avec les valeurs sociales en cours, fondement de notre

démocratie, et qui ne soit pas un autre avatar déguisé du pouvoir.

 

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