Le règne de la séduction
5. Un bébé compétent… et séducteur !
5.
Un bébé compétent… et séducteur !
Qu’est-ce qu’un bébé compétent ? C’est d’abord et avant tout une
manière nouvelle de regarder le bébé, le très jeune enfant, et de ne plus le
considérer uniquement à partir de ce qu’il est incapable de faire par rapport
à un adulte.
Précisons tout de suite, afin de lever toute ambiguïté, qu’un bébé ne sait
pas se lever pour ouvrir le réfrigérateur, prendre le litre de lait, le faire
chauffer et se nourrir lui-même. Un bébé reste, dans de nombreux secteurs
de la vie, marqué par une incompétence fondamentale, et on le verra
fondatrice, au sens où cette incompétence fonde en grande partie son
humanité du fait de l’extrême dépendance de ce « petit humain » envers les
adultes. Cette incompétence entraîne une vulnérabilité majeure au service
de laquelle les parents doivent se consacrer pendant de longues années.
Tous les commentaires ultérieurs sur les compétences des bébés ne doivent
jamais faire oublier ce préalable, ce que parfois un discours médiatique à la
mode serait tenté d’oublier, par exemple avec l’idée d’une autonomie
précoce de l’enfant au point de passer outre sur ce qui fonde l’enfance : sa
profonde dépendance.
De nouveaux modèles expérimentaux
Toutefois, si dans le domaine de la motricité comme dans celui de
l’expression verbale, un bébé, un nourrisson peut toujours être décrit en
termes négatifs – il ne sait ni marcher ni parler –, dans de nombreux autres
domaines, ceux des perceptions sensorielles, des modes de compréhension
infraverbales, des émotions, à partir des années 1960, les spécialistes du
développement précoce ont commencé à décrire d’impressionnantes compétences et ce dès les premiers jours de la vie des bébés, voire dès les
premières heures ! À l’époque de ces premiers travaux, dans les
années 1970 en particulier, il ne se passait pas de mois ou même de
semaines sans qu’une nouvelle publication ne révèle une étonnante
compétence insoupçonnée jusque-là, information immédiatement relayée
dans le grand public à grand renfort d’articles, d’émissions marqués d’un
ton enthousiaste non dénué d’emphase dans les divers médias.
Pourquoi a-t-on découvert toutes ces compétences si rapidement ? Parce
que les chercheurs ont appliqué aux bébés des modèles nouveaux de
recherche qui ne nécessitaient pas d’obtenir une réponse volontaire et
consciente du bébé, ce dont il restait effectivement incapable. Ces modèles
sont extrêmement simples et reposent sur trois grands principes.
L’existence d’une réaction d’éveil en premier lieu : quand, dans
l’environnement proche d’un bébé, une stimulation sensorielle inconnue
jusque-là survient, il y réagit par une réaction dite d’éveil, laquelle se
manifeste par des modifications de certains rythmes de base. On peut
observer une augmentation du rythme cardiaque, une modification
(augmentation ou pose) du rythme des mouvements naturels de succion,
une augmentation de la sécrétion sudorale (par exemple sur une surface
déterminée du front), une modification de certains mouvements spontanés
chez les bébés tels que les petits mouvements des extrémités des doigts, etc.
Il « suffit » donc de repérer cette réaction d’éveil pour « découvrir » le fait
que le bébé a bien perçu ce stimulus particulier. Les parenthèses signifient
ici que si le principe technique est simple dans son essence, son application
est beaucoup plus complexe car il faut que le bébé soit dans un état de
bonne réceptivité (ni trop endormi ni trop excité) et que l’intensité du
stimulus soit dans le champ des capacités réceptives du bébé (ni trop
intense ni trop faible).
Le second modèle très utilisé est celui de la réaction d’habituation : après
avoir perçu une stimulation nouvelle ayant entraîné une réaction d’éveil, le
bébé va devenir peu à peu indifférent à ce stimulus particulier si on le
reproduit exactement de la même façon plusieurs fois de suite (entre quatre
et cinq-six fois selon les stimuli). Il finit par ne plus y réagir : on dit alors
qu’il y est habitué. En revanche, si on administre à ce même bébé un
stimulus d’une qualité un peu différente, le bébé peut alors manifester une nouvelle réaction d’éveil, apportant ainsi la preuve qu’il a bien perçu la
différence entre le premier stimulus et le second.
Dernier modèle enfin, celui de la préférence ou de l’intérêt dans lequel on
évalue, en général grâce à des enregistrements vidéo, le comportement du
bébé : il tourne la tête, fixe des yeux, oriente sa tête pour mieux entendre et
passe plus de temps dans cette attitude avec tel stimulus et moins de temps
avec tel autre. On dira alors que le bébé marque une préférence, un intérêt
pour le premier par rapport au second, ce qui signifie deux choses : d’une
part, qu’il est capable de percevoir ce stimulus ; d’autre part, qu’il peut
établir une sorte de hiérarchie entre deux stimuli. Grâce à ce modèle, on
peut aussi étudier l’étonnement du bébé quand le stimulus proposé n’est pas
exactement celui auquel il s’attend normalement.
On voit donc dans ces trois modèles que le principe expérimental a
changé : le chercheur n’attend plus que le bébé réponde à la question qu’il
lui pose en des termes proches ou analogues à ceux que lui, adulte, pourrait
fournir ! Désormais le chercheur commence par chercher le type de réponse
que le bébé est susceptible d’offrir : il s’adapte à ses compétences
physiologiques particulières sans idée préconçue. On l’a vu, ce changement
radical s’est appuyé sur les progrès réalisés par une science nouvelle dans
les années 1950-1960, l’éthologie, l’étude du comportement des animaux
dans leur milieu naturel et non plus en laboratoire. Comme le disait Konrad
Lorentz, célèbre éthologue de l’époque en psychologie expérimentale
animale, l’homme pose dans son laboratoire une question à l’animal que
celui-ci doit tenter de résoudre ; en éthologie, c’est l’animal qui dans son
milieu naturel pose une question au chercheur, lequel doit tenter d’y trouver
une réponse ! L’animal n’est pas un être vivant inférieur à l’être humain et
dépourvu en grande partie des compétences de ce dernier, c’est un être
vivant doté d’une logique, d’une rationalité différentes qu’il s’agit donc de
découvrir. Sur le même mode, le bébé n’est plus regardé comme un adulte
en miniature auquel il manque quelque chose, un adulte diminué, mais
comme un être humain avec des qualités et des compétences propres
possiblement différentes de celles d’un adulte.
Imiter, compter, mémoriser…
Ce n’est pas le lieu de dresser ici l’impressionnant catalogue des diverses
« compétences » ainsi découvertes au cours de ces quinze à vingt années de
recherches enthousiastes et frénétiques ! Elles ont montré qu’un bébé voyait
dès sa naissance et qu’il était tout à fait capable de suivre des yeux à
condition d’une part que l’objet se situe dans son plan d’accommodation
visuel, c’est-à-dire à vingt centimètres environ de sa rétine, et d’autre part
que sa nuque et sa tête soient tenues correctement pour qu’il soit soulagé du
poids de la pesanteur. Un bébé discrimine aussi très efficacement les sons,
en particulier les sons aigus qu’il préfère aux sons graves, il préfère la voix
humaine à des sons non humains, la langue maternelle à une autre langue, la
voix de sa mère à celle d’un étranger…
Au plan visuel, il préfère voir quelque chose plutôt que rien du tout (une
feuille blanche), les taches de couleurs, les formes courbes, régulières et
fermées aux formes anarchiques et non fermées ; il marque une nette
prédilection pour un visage humain par rapport à des images abstraites ; très
tôt, il est capable d’ébaucher des imitations mimiques, comme tirer la
langue lorsqu’on tire la langue devant lui, esquisser un sourire ou un
froncement de sourcils lorsqu’on pose en face de lui la même mimique
exacerbée ; il peut montrer des préférences pour des odeurs, en particulier
celle de sa mère qu’il est capable de reconnaître. Il préfère l’eau sucrée à de
l’eau plate mais préfère le lait à l’eau. Il est capable d’anticipation du
mouvement : par exemple, lorsqu’une source lumineuse se déplaçant est
masquée sur une partie du trajet, les yeux du bébé peuvent se diriger par
anticipation au point où normalement, dans un trajet rectiligne, la source
lumineuse devrait sortir de derrière le masque. Il est aussi capable de faire
preuve d’étonnement quand le modèle expérimental apporte une
modification au déroulement normal de l’expérience : par exemple si la
source lumineuse ne sort pas au point attendu ! De même, il regardera avec
plus d’attention un tube contenant de la grenaille de grosse dimension mais
faisant un bruit aigu non conforme au son attendu et montrera moins
d’intérêt si le bruit de la grenaille est conforme à la taille des grains !
Les bébés sont capables de compter comme on l’a dit quelque peu
abusivement : en effet, ils peuvent discriminer de petites quantités discrètes
de trois, quatre ou cinq objets maximum, marquant leur surprise si le
nombre d’objets auxquels ils sont habitués change soudainement. Très tôt ils sont aussi capables de faire des liens entre des perceptions sensorielles
différentes : si on habitue un bébé à sucer une tétine avec de petites
boursouflures sans que jamais on la lui laisse voir avant de l’introduire dans
sa bouche, ce bébé peut montrer une préférence pour cette tétine (qu’il n’a
jamais vue directement) quand elle lui est présentée en vidéo ou
inversement faire preuve d’étonnement devant une tétine différente. Il
développe très tôt également une capacité de mémorisation qui dépend bien
évidemment de la qualité du stimulus et du temps séparant la première
stimulation des suivantes, mais cette capacité est beaucoup plus précoce que
ce qui avait pu être imaginé…
La liste de ces compétences n’est pas close mais il faut reconnaître que
les publications nouvelles se font plus rares aujourd’hui, les expériences
actuelles ayant surtout pour objet de mieux préciser le contexte des
précédentes découvertes.
L’épanouissement des compétences
Celles-ci ont profondément changé la place que l’enfant occupe dans
l’imaginaire social. En premier lieu, le grand public a été littéralement
fasciné par le résultat de ces recherches, fascination qui n’a pas été sans
exercer un profond effet de séduction sur les adultes en général, les parents
en particulier : le bébé a cessé d’être un « tube digestif qu’il fallait remplir »
pour devenir soudain un être humain doté de qualités encore mystérieuses et
insoupçonnées. Il est remarquable de constater que ces découvertes ont été
diffusées via les divers médias avec une extrême rapidité. Il n’était pas rare
que ces informations nouvelles se retrouvent en même temps dans la presse
spécialisée et dans la presse grand public, renforçant cet effet de séduction :
les adultes, pas seulement ses parents, mais aussi des scientifiques, des
psychologues se penchent avec intérêt sur le berceau de chaque enfant !
Désormais, ce qui est en priorité perçu chez lui, c’est son potentiel de
développement. Le bébé, le nourrisson, l’enfant, sont porteurs de
compétences : élever un enfant consiste à faire en sorte que ces/ses
compétences puissent se déployer le mieux possible, sans entrave, faire en
sorte que chaque enfant puisse parvenir au plein épanouissement de son
potentiel. L’idée de l’épanouissement de l’enfant va ainsi se substituer à l’idée de la conformité de l’enfant aux exigences de la société dans laquelle
il vit, ce que caractérisait l’expression « être bien élevé » ! Le but profond
de l’éducation traditionnelle était effectivement la conformité en inculquant
des règles, l’objectif éducatif étant souvent de raboter les particularités
individuelles, d’abraser les traits saillants de chacun afin d’atteindre un
certain idéal d’égalité dans la conformité. En France, l’Éducation nationale,
dont l’appellation est de ce point de vue dénuée de toute ambiguïté, a
longtemps été l’instrument de cette politique sociale : apporter à chaque
enfant la même quantité de connaissances afin de remplir de façon
identique ces têtes encore vierges.
La tâche nouvelle des parents prendra en quelques années le contre-pied
de cette posture traditionnelle : il s’agira désormais de se consacrer à
l’épanouissement des compétences, du potentiel de son enfant, avec l’idée
de lui permettre en parvenant à ce plein épanouissement de devenir un être
singulier, différent des autres, car chacun sait aujourd’hui que chaque être
humain représente un exemplaire génétique strictement original à nul autre
semblable. L’éducation contemporaine consiste à faire en sorte que
l’originalité du potentiel génétique propre à chaque individu puisse
s’épanouir… Il convient donc de lui proposer un environnement facilitant.
Dans la petite enfance, en gros jusqu’à l’entrée à l’école maternelle et les
premières expressions des « performances » scolaires (le dessin, l’ébauche
de l’écriture, les premiers repères temporo-spatiaux, le début du comptage,
etc.), les parents se consacrent à la stimulation des compétences motrices
(courir, grimper, sauter) et expressives (début du langage, chanter, imiter,
etc.) sans avoir trop de points de comparaison, surtout si cet enfant est le
premier de la fratrie. La situation va changer radicalement avec l’entrée à
l’école, qu’il s’agisse de l’école maternelle ou primaire. Dès lors, la
comparaison avec les autres enfants s’imposera, parfois même malgré le
désir des parents. L’enfant risque d’être pris rapidement dans la spirale de la
performance et de la compétition afin de préserver l’idéologie de la
singularité et de l’exceptionnalité. Nous y reviendrons.
Restons pour l’heure dans le champ de la petite enfance et de la période
au cours de laquelle les parents s’adonnent sans rechigner à ce qu’ils
considèrent comme leur rôle essentiel : favoriser l’épanouissement du
bambin. Parmi les compétences que nous avons succinctement énumérées nous en avons omis une qui est peut-être la plus importante de toute : la
compétence relationnelle.
La compétence relationnelle
En effet, dès la naissance, le bébé est « programmé » pour entrer en
relation avec son entourage. Loin de nous sont les temps où le bébé était
considéré comme un être vivant clos sur lui-même à la manière de l’œuf
dans sa coquille – métaphore utilisée par Freud73 dans les années 1925
lorsqu’il parlait des besoins du nouveau-né et reprise sous le terme de
« phase autistique » par Margaret Mahler74, psychanalyste du
développement, dans les années 1950. Cette dernière parlait d’ailleurs d’une
« naissance psychologique », qu’elle situait dans le cours du deuxième
trimestre de la vie du bébé pour l’opposer à la naissance physique lors de
l’accouchement.
Considérer que les bébés sont repliés sur eux-mêmes, n’ayant pas
d’autres besoins que ceux d’être nourris – comme l’expression
« nourrisson » le suggère –, se révèle, à la lumière des connaissances
actuelles, profondément faux. Dès les premières heures de sa vie, le
nouveau-né fait preuve d’un intérêt pour autrui qui ne se démentira jamais
au cours du développement et ira en s’accentuant. Il est ainsi capable de
distinguer une stimulation tactile provoquée par son propre doigt qui touche
le bord de ses lèvres de celle qui est provoquée par le doigt d’autrui en
montrant pour cette dernière davantage d’intérêt75. Le bébé est donc doté
très tôt d’une capacité de différencier ce qui vient de soi de ce qui vient
d’autrui.
Le visage humain constitue également un attracteur puissant suscitant
l’intérêt du bébé : dès la naissance, le bébé pose ses yeux sur ceux de son
vis-à-vis (à condition encore, bien évidemment, que celui-ci se situe dans
son plan d’accommodation, c’est-à-dire à environ vingt centimètres de sa
rétine, distance qui est celle séparant les yeux du bébé de ceux de l’adulte
qui le tient au creux de son bras et se penche légèrement pour le regarder !),
en général sa mère, et il est capable de garder ainsi durablement le contact
visuel, « les yeux dans les yeux 76 ». Il est également capable de suivre ce visage des yeux si on le fait pivoter doucement en restant à la même
distance. Le visage humain, et plus précisément la partie supérieure du
visage constituée de la base du front, du regard et de la racine du nez,
représente un attracteur si puissant que le bébé ne s’en lasse jamais !
L’intérêt pour le visage humain échappe en effet au phénomène
d’habituation, ce qui est tout à fait exceptionnel.
Chose étrange, on l’a vu, pendant longtemps la psychologie du
développement n’a pas tenu compte de ces deux exceptions propres au petit
humain : une capacité à regarder durablement les yeux dans les yeux son
partenaire relationnel et une absence de phénomène d’habituation/extinction
concernant l’intérêt pour le visage humain. Le couronnement de cet intérêt
précocissime pour autrui, qui dans ces toutes premières semaines s’exprime
de façon quelque peu retenue sans manifestation motrice propre au bébé en
dehors de la motricité oculaire, explose littéralement dès le deuxième mois
de la vie avec l’apparition du sourire !
Que se passe-t-il quand un bébé sourit dans le cours d’une interaction
avec autrui ? Cet autrui, quel qu’il soit, est touché. Il rapproche
spontanément son visage de celui du bébé et sourit en miroir de façon
exacerbée, même quand le sourire du bébé en était resté au stade d’une
simple ébauche… Le sourire d’un bébé est un attracteur puissant du visage
et du regard d’un adulte, un « instrument » de rapprochement qui permet au
bébé d’attirer l’autre à soi, en un mot de le séduire ! Longtemps, on a
considéré que ce sourire témoignait de la « naissance psychologique » de
l’être humain, méconnaissant l’importance des étapes précédentes. Mais en
réalité il ne fait que « couronner » la phase précédente et témoigne dès lors
de la capacité active de séduction du bébé humain à l’égard d’autrui.
Dès lors, un véritable partage relationnel va se mettre en place, d’abord
indifférencié – le nourrisson répond par une ébauche de sourire à n’importe
quel visage humain – puis sa réaction va progressivement se spécifier en
direction des seuls visages familiers à partir des sixième-septième mois. Au
cours de ce partage relationnel, des jeux d’imitation croisée vont
abondamment se déployer, un partenaire ébauchant une mimique, l’autre lui
répondant par une expression amplifiée qui suscite en retour chez le premier
une exacerbation de la première mimique… et ainsi de suite. Ce jeu
relationnel, caractéristique et facile à mettre en évidence pour ce qui concerne les expressions du visage, existe aussi de façon plus subtile pour
d’autres manifestations motrices, comme nous l’avons nous-même constaté
chez des bébés âgés de huit semaines : un bébé en face à face avec sa mère,
spontanément, ébauche un léger mouvement de lever de l’avant-bras et de
la main droite ; aussitôt, la maman « répond » à son bébé en levant elle
aussi la main droite (ce n’est donc pas stricto sensu une imitation en
miroir !) ; mais elle ajoute quelque chose, elle ébauche un mouvement de
rotation de la main sur elle-même (mouvement dit de prono-supination),
comme quand on fait un geste de marionnette ; le bébé ébauche alors à son
tour un léger mouvement de prono-supination 77 !
Ces imitations croisées concernent aussi des expressions sensori-motrices
différentes : par exemple la prosodie maternelle monte et descend selon un
tempo particulier, tandis que les mouvements de pédalage des membres
inférieurs du bébé installé sur la table à langer semblent suivre le même
rythme. Daniel Stern a appelé « transmodales » ces imitations particulières,
montrant que ce qui était essentiellement imité était le tempo, le rythme : il
en a fait la base même de ce qu’il a nommé l’« accordage affectif », lequel
apparaît dans le cours du deuxième trimestre pour se déployer pleinement
au cours du second semestre de la vie du bébé 78.
Il importe de souligner ici que tous ces jeux d’imitation croisée, tous ces
moments d’accordage affectif ne concernent apparemment pas les besoins
vitaux, dits « primaires », du nourrisson : l’alimentation, les soins du corps,
l’alternance veille/sommeil. Pour autant, bien qu’ils puissent apparaître
comme étant « gratuits », ces moments relationnels intenses semblent
indispensables au bien-être du bébé et à son équilibre psychique ultérieur,
comme le démontrent abondamment les situations de carence et de
privation affective précoce.
Une entreprise de séduction ?
Cette compétence relationnelle va s’épanouir autour du neuvième mois,
donnant un coup d’accélérateur puisant à l’émerveillement parental
littéralement aspiré par les réponses de « Sa Majesté le bébé » ! On l’a vu,
c’est le moment où celui-ci commence à montrer un intérêt majeur pour le regard d’autrui, qu’il cherche de plus en plus à capter par tous les moyens
dont il dispose, moyens qui vont croissant à mesure des progrès de sa
motricité : quatre pattes, station debout, début de la marche, capacité de
grimper, de sauter, etc. Il existe alors une véritable appropriation du regard
d’autrui sur soi que Philippe Rochat décrit comme « une entreprise
systématique de séduction qui mène l’enfant à agir de façon de plus en plus
déraisonnable et fantasmagorique79 ». En effet, pour capter le regard
d’autrui, ce jeune enfant semble « prêt à tout » : il multiplie les mimiques
d’embarras, de grimaces, d’allure fâchée, de bouderie, de clown, il exacerbe
ses réactions de crainte, de cris d’allure douloureuse, de jubilation, etc.
Toutes ces expressions affectives exacerbées suscitent bien entendu le
regard, l’attention et le rapprochement d’autrui… Avec l’autonomie
motrice, dans le cours de la seconde année de vie, les attitudes de défis, de
mise en danger vont se multiplier : il se précipite dans les escaliers, court
loin devant au risque de traverser la rue, s’approche de ce qui est trop
chaud…
Les parents interprètent habituellement ces comportements comme étant
la manifestation de l’inconscience du danger chez leur enfant. Est-ce bien
vrai ? Et si on renversait la proposition : si jeunes soient-ils, les enfants
n’ont-ils pas une claire conscience du danger ? C’est précisément parce
qu’ils en ont conscience qu’ils se mettent en danger, moyen le plus puissant
et le plus constant pour attirer sur eux le regard des proches, les parents en
particulier ! Citons encore Philippe Rochat : « Ce type de conduites
déraisonnables (déraisonnables dans la mesure où typiquement ces
conduites se jouent du risque qu’elles font encourir au bébé et qu’elles
défient la simple logique) marque aussi les débuts de la séduction comme
processus d’appropriation du regard d’autrui 80. » Tout semble bon pour
attirer l’autre à soi, pour « séduire » ce regard, y compris se mettre en
danger, risquer de se faire mal, ce que les adolescents rejoueront
abondamment quelques années plus tard !
À partir de seize-dix-huit mois cette stratégie essentiellement motrice va
se complexifier, devenant aussi cognitive : le jeune se met à « faire le
bête » ! Par exemple, devant un objet attrayant placé devant lui mais hors de
sa portée, presque tous les bébés de neuf mois tirent sans difficulté la
couverture sur laquelle il est posé pour pouvoir le saisir. Mais curieusement, quand ils ont seize à dix-huit mois, ils se penchent en avant, tendent la main
et cherchent à attraper directement l’objet en ignorant apparemment la
couverture 81. Comment comprendre cette conduite que les auteurs
qualifient de « déraisonnable » ? En réalité, pendant qu’il produit ces
efforts, l’enfant de seize-dix-huit mois ne cesse de quêter le regard de
l’expérimentateur et par ses vocalises de solliciter son aide : le besoin
d’attirer l’attention de l’autre et d’obtenir sa collaboration semble constituer
un impératif désormais plus important que la résolution solitaire et
purement cognitive du problème. En ce sens la conduite est effectivement
« déraisonnable » car la raison, le raisonnement n’est plus le moteur
essentiel du comportement mais bien le besoin de partage relationnel et
affectif.
« Faire le bête » est un puissant moyen de solliciter l’attention d’autrui,
de la garder dirigée sur soi, de faire en sorte qu’il s’intéresse à soi, en un
mot de le « séduire » ! Cette conduite sera abondamment utilisée par la
suite devant diverses tâches cognitives dont les plus fréquentes sont les
apprentissages scolaires ! Cette sollicitation du regard, de l’attention
d’autrui, des parents en particulier, qu’il s’agisse des comportements
moteurs ou des conduites cognitives, peut se transformer en véritable piège
développemental quand l’adulte répond à cette sollicitation par une
manifestation émotionnelle trop intense, une excitation qui, elle aussi, peut
prendre un aspect déraisonnable. Le jeune enfant est rapidement fasciné par
cette réaction émotionnelle de l’adulte, cette excitation débordante qui
représente pour lui une profonde énigme, créant ainsi les conditions d’une
véritable séduction réciproque : il n’a de cesse alors de répéter soit une mise
en danger, soit une apparente « bêtise » pour mieux capter les émotions
parentales, tenter de les comprendre et, au final, en prendre le
commandement, avoir autorité sur elles au sens où désormais ce sera lui qui
en est le déclencheur privilégié. On pourrait décrire un véritable gradient
dans l’appropriation du regard d’autrui chez le jeune enfant, allant de la
capacité à « faire l’intéressant », puis à celle de « faire le pitre », à celle de
« faire des bêtises » ou « faire le bête » et, enfin, à se « mettre en danger ».
Si tout enfant dans le cours de son développement joue de cette palette
relationnelle de façon fluide, il arrive que l’interaction se crispe, se fige
dans un besoin compulsionnel, répété, quasi permanent et exclusif : cela témoigne en général d’une fixation pathologique risquant d’entraver son
développement. Adulte et enfant peuvent se retrouver piégés dans cette
séduction très précoce, ce qu’un auteur tel que Paul-Claude Racamier82 a
nommé « séduction narcissique ».
L’enfant peut y jouer un rôle éminemment actif, par exemple en
recherchant le danger au point de multiplier les conduites dangereuses et
d’avoir des accidents à répétition. Mais il faut comprendre que cette
recherche compulsionnelle plus forte que la raison traduit en général un
intense besoin inconscient, masqué, d’être l’objet de l’intérêt d’autrui. Soit
cet intérêt ne lui a pas été accordé au moment où il en avait le plus besoin
pour constituer son sentiment de soi : quand le jeune enfant n’a pas pu faire
« le plein du regard d’autrui », un vide risque de s’installer dans ce
sentiment de soi provoquant une quête compulsionnelle d’un regard pour
tenter désespérément de l’approvisionner. Soit, pour des raisons qui
appartiennent plus à l’adulte et à son histoire personnelle, ce dernier n’a
« allumé » son regard sur le jeune enfant qu’en certaines situations
correspondant pour lui à une effraction émotionnelle plus ou moins
consciente (voir ci-après). L’enfant risque ensuite de rechercher de façon
compulsionnelle ces moments privilégiés où le regard du parent sur lui
prend soudain une intensité excitante.
Une boucle interactive vertueuse
Cette période, celle du développement de la co-conscience et de
l’attirance/appropriation du regard d’autrui, dominée par les conduites
d’imitation croisée, court du neuvième mois environ jusqu’au début de la
troisième année de vie. Cette période de grâce, des petites manières, telle
qu’elle avait été nommée par les psychologues du développement, permet
de comprendre que le sentiment de soi se construit grâce au regard
bienveillant et attentif d’autrui puis s’en nourrit. Elle représente le temps de
la séduction active que le jeune enfant exerce sur ses proches, lesquels y
répondent en général avec entrain et jubilation ! L’adulte, en effet, sachant
les compétences relationnelles du bébé, est animé du souci de répondre à
ses sollicitations afin qu’elles puissent s’épanouir le mieux possible, lui
offrant un environnement facilitant, ce qui pour lui est source de plaisir par la réponse naturelle que le bébé apporte, renforçant le plaisir de chacun,
enfant comme adulte dans la relation. L’un et l’autre sont à la fois agents et
objet de cette attirance, de cette séduction précoce réciproque qui va bien
au-delà de la séduction précoce telle qu’elle a été décrite initialement par
les psychanalystes (voir chapitre 2).
Ensuite, une nouvelle étape va apparaître, car l’enfant, conforté par ce
plein narcissique, ressent désormais un besoin en partie contraire, celui
d’affirmer ce « soi-même » bien rempli comme différent d’autrui. C’est la
période du « non », soit en d’autres termes la phase d’opposition qui va
occuper une grande partie de la troisième année de vie, de deux ans à trois
ans/trois ans et demi (voir chapitre 6).
Mais avant de voir ce que mobilise cette phase d’opposition, revenons
sur ces compétences relationnelles du bébé et du très jeune enfant : elles
sont maintenant bien connues non seulement des professionnels de la petite
enfance mais aussi de presque tous les parents. Ils savent que leur bébé est
un être humain avide de relation affective, qu’il est très sensible à la carence
affective. Ils savent peut-être un peu moins qu’il est aussi très sensible à
l’excès de stimulations et que cet excès peut vite le désorganiser. Mais ils
sont aujourd’hui dans leur écrasante majorité désireux de lui apporter cette
attention, cette réponse et ce, d’autant plus que le bébé se met à la solliciter
activement dans ce qu’on pourrait nommer une « boucle interactive
vertueuse » : plus le bébé sollicite l’adulte, plus ce dernier prend de l’intérêt
et du plaisir à lui répondre, plus cette réponse amplifie le plaisir du jeune
enfant à solliciter ses proches et ainsi de suite… Nous l’avons dit, il y a là
les ingrédients d’une véritable séduction réciproque. Comment en sortir ?
Le jeu du pointage ou l’ouverture au monde…
Ce que nous n’avons pas dit de façon explicite dans les lignes
précédentes, mais cela est une quasi-évidence, c’est que toutes ces
interactions d’imitations précoces et croisées, tous ces jeux relationnels de
sollicitations respectives, toutes ces quêtes du regard d’autrui sont
systématiquement accompagnés d’un abondant bain de langage produit par
l’adulte, qui commente, décrit, répète, souligne telle ou telle expression,
cherchant à obtenir du jeune enfant un début de réponse verbale. Pendant toute cette phase, pendant ces jeux au cours desquels enfant et adulte se
regardent les yeux dans les yeux, le langage du bambin se déploie
progressivement, là aussi, dans le cadre d’une imitation croisée où l’un
produit un phonème repris ensuite par l’autre qui le répète joyeux et
content, l’adulte enrichissant cette partition langagière de mots et de phrases
décrivant soit la situation, soit la qualité émotionnelle : « Oh ! Tu es
content… » si le bébé sourit ; « Oh ! Tu es fâché ? » s’il ébauche une
grimace ; « Oh ! Tu as des gros soucis » s’il fronce un peu les sourcils, etc.
Ce soutien mimo-gestuel et émotionnel par l’adulte au déploiement du
langage chez l’enfant prend toute sa signification dans le jeu bien connu du
pointage.
Il est important ici d’apporter quelques précisions sur le passage du
pointage qu’on appelle proto-impératif (quand l’un des partenaires tend le
doigt vers quelque chose sans se préoccuper de l’autre) au pointage proto-
déclaratif (quand un des partenaires tend le doigt vers quelque chose tout en
sollicitant l’attention et le regard de l’autre). Le premier n’est pas le propre
de l’homme et se rencontre dans plusieurs espèces animales, surtout les
primates supérieurs. Le second, en revanche, est strictement spécifique de
l’espèce humaine. Comment passe-t-on du premier au second ? Cette
histoire mérite d’être racontée en détail.
Au départ, le parent pointe volontiers du doigt. Après le temps de
l’interaction proximale (après le bain, le repas ou le jeu avec le hochet),
alors qu’ils évoluent dans un espace élargi, la mère, attentive à son enfant,
lui montre un spectacle intéressant et pointe son doigt dans cette direction :
« Là ! Regarde ! Tu vois c’est… » Le regard de l’enfant semble « piloté »
par le doigt maternel pour fixer la chose avant de revenir vers les yeux de sa
mère et de l’interroger du regard. Celle-ci alors commente l’objet désigné
tandis que son visage et celui de l’enfant expriment un plaisir partagé. Ce
premier « pointage parental » précède le temps suivant.
Rapidement l’enfant, vers l’âge de huit/dix mois, devient actif, surtout
s’il veut un objet hors de sa portée. Il regarde cet objet et tend le bras en sa
direction sans, au début du moins, quêter l’attention de son partenaire. Mais
son impuissance motrice entrave cruellement son désir et sa volonté.
Heureusement il a appris que, porté par sa mère, dans ses bras, les objets du
monde pouvaient plus facilement être accessibles que quand il est seul dans son lit ou son parc et n’a pour se satisfaire que des objets proximaux : mains
et doigts, pieds et orteils. Ce bébé dans les bras maternels tend donc sa main
pour capter l’objet.
Mais, avant de le lui donner, sa mère l’interroge : « Tu veux ton
doudou ? » Pourquoi lui demande-t-elle cela puisqu’elle le sait ? À quoi sert
cette première inter… diction, ce dire qui s’interpose entre le geste et
l’objet ? Bien évidemment à donner le mot avant l’objet mais aussi, mais
surtout, grâce à cette prosodie aimable, à encourager le bébé à détourner ses
yeux de l’objet vers le regard maternel, pour ensuite regarder de nouveau
l’objet. Encore une fois, il y a un ballet des regards et l’accroche les yeux
dans les yeux fonctionne comme une ponctuation/accordage de l’échange :
l’intention est comprise, énoncée, partagée.
Dans cette séquence, si le bébé agit la part proto-impérative (ce qu’on
observe aussi chez les primates supérieurs), la mère transfuse et transfère à
son bébé la part déclarative (strictement spécifique de l’espèce humaine).
Le passage du pointage proto-impératif, rencontré chez les primates
supérieurs, au pointage proto-déclaratif, spécifique des êtres humains, est-il
uniquement sous la dépendance d’un programme génétique particulier ? Ce
passage est rarement, pour ne pas dire jamais, commenté. D’où provient-il ?
Comment procède-t-il ? Résulte-t-il d’une simple acquisition génétique ? Y
a-t-il un gène du pointage proto-déclaratif ? Sachant que nous partageons
98 % du patrimoine génétique de nos proches cousins, les primates, cette
hypothèse semble peu vraisemblable.
Il apparaît plus logique de chercher à cerner l’origine de ce pointage
proto-déclaratif du côté du « psychisme », soit en d’autres termes du côté de
la relation et de ce qui fait les particularités de la culture humaine. En
nommant l’objet vers lequel la main du petit enfant est tendue, le parent non
seulement donne à l’enfant le nom de l’objet, ce que nous avons appelé la
première « inter-diction », mais en outre il attire l’attention de ce petit
enfant, croise son regard, reconnaît son intention, la valide, et formule une
intention de second niveau : « Tu veux ton nounours ? » (sous-entendu : tu
tends la main parce que tu désires cet objet ?). Par ces propos, l’adulte
transfère et transfuse chez l’enfant la représentation idéique du geste : les
êtres humains ne font pas qu’agir (tendre la main et prendre), ils pensent
leurs actions (j’ai envie de…), ils peuvent se représenter la motivation de leurs actes. Dans ce pointage proto-impératif, l’enfant n’est pas laissé seul
face à sa détresse fondamentale liée à son incompétence motrice initiale : il
ne peut pas encore marcher, grimper, attraper tout seul ce qu’il désire…
Mais on ne lui met pas non plus l’objet en main sans le regarder ni rien lui
dire ! Le désir de l’enfant est donc reconnu par l’adulte, prélude probable à
la reconnaissance par l’enfant de son propre désir, à la capacité de le
mentaliser !
Quelques semaines plus tard, le bébé ne se prive pas de tendre la main
vers un objet de convoitise mais en même temps il cherche du regard sa
mère (ou l’adulte de confiance), sollicite son attention et cherche à partager
avec elle son intérêt. Le pointage « proto-déclaratif » est installé. Cette
dernière forme est bien connue et a fait l’objet de multiples descriptions ou
recherches. On sait qu’elle représente un « prérequis » à l’apparition du
langage. Il me semble cependant que les étapes préliminaires
minutieusement décrites ci-dessus, pourtant indispensables à la réalisation
de cette dernière étape, sont trop souvent passées sous silence, comme si
elles allaient de soi et comme si le pointage représentait une compétence
neuro-cognitive purement inscrite dans le patrimoine génétique et dénuée
d’étayage relationnel. Ce type de pointage où l’un des partenaires désigne
du doigt un objet avec un regard qui va alternativement de l’objet aux yeux
du vis-à-vis (et vice versa) tout en donnant le nom (au début la mère
nomme cet objet puis bientôt l’enfant le nomme à son tour ; il est alors
chaleureusement encouragé et félicité par sa mère) ne sert strictement à rien
en apparence. Il ne participe pas aux soins primaires ni aux besoins vitaux
de l’enfant. Et pourtant, tous les adultes au contact d’enfants de cet âge
« jouent » à ce pointage. Socle fondateur de la théorie de l’esprit, il sert
précisément à partager un intérêt commun et à relier grâce au fil immatériel
des regards le geste, le mot et l’objet dans un ensemble cohérent porteur de
sens : la dyade mère-enfant s’ouvre aux curiosités du monde que l’un puis
l’autre prennent plaisir à commenter. Le monde devient à la fois intelligible
et pensable. On ne rencontre ce type de pointage proto-déclaratif dans
aucune autre espèce animale y compris les primates supérieurs, il semble
spécifique des humains.
La fonction paradoxale du langage
Désormais le jeune enfant sait qu’en partageant un regard, on peut aussi
partager un intérêt, une idée commune, un commentaire sur le monde, tout
cela dans un « bain de plaisir ». L’intersubjectivité peut alors se déployer
dans le lit tracé par ce que j’ai appelé la « trans-subjectivité » initiale pour
décrire ce phénomène de transport, de transfert, de quasi-transfusion de la
subjectivité et de la reconnaissance du désir du petit enfant par l’adulte83.
Ce n’est donc pas un hasard si ce pointage dit « proto-déclaratif » est une
condition préalable indispensable à l’apparition d’un véritable langage
communicationnel chez l’être humain84. Il témoigne de ce partage d’intérêt
et du déploiement de cette co-conscience, prélude à la capacité de se
nommer puis de se penser soi-même.
L’émergence du pointage proto-déclaratif représente une étape essentielle
dans le développement de l’enfant. D’abord, comme nous l’avons souligné,
parce qu’il constitue un préalable indispensable à l’apparition d’une
véritable communication langagière. Mais, au-delà de ce point bien connu,
il soutient beaucoup d’autres enjeux développementaux. Quand mère et
bébé s’amusent de concert à pointer du doigt un objet, que fait l’adulte sans
s’en rendre véritablement compte ? En réalité il lui dit indirectement :
« Regarde, là, comme c’est joli ! Tu sais, il n’y a pas que moi dans le
monde, il n’y a pas que moi qui compte, le monde aussi est intéressant… »
L’adulte dirige le regard et l’intérêt de l’enfant sur un espace tiers, sur un
objet tiers en le détournant de lui-même. Il soutient activement et avec
plaisir ce véritable « lâchage » qui représente ainsi une étape essentielle
dans la possibilité de sortir de la phase de fascination réciproque
précédente, ce que de nombreux auteurs ont nommé la « phase dyadique »
de la relation. Le pointage proto-déclaratif ouvre une nouvelle étape, celle
de la phase dite « triadique ». Il met un terme au risque d’enfermement dans
une séduction réciproque basée sur la captation physique, concrète des
regards !
Mais la séduction a plus d’un tour dans son sac ! Car en même temps que
l’adulte encourage et soutient le détournement du regard sur l’objet tiers et
sur le monde, ses mots, sa prosodie, son discours soulignent, étayent et
soutiennent le désir de l’enfant, son intention. Ce qu’adulte et enfant
partagent désormais, c’est moins un regard qu’une intention, un partage
d’intérêt : le langage sera le véhicule utilitaire de ce partage, véhicule dont la fonction est éminemment paradoxale puisqu’elle témoigne à la fois d’une
prise de distance physique et d’une communion d’idées. C’est le paradoxe
originel du langage, en quoi il conservera toujours un résidu énigmatique,
fondement de sa puissance séductrice. Le langage prend la place occupée
auparavant par le regard pour devenir l’instrument privilégié destiné à
nommer ce partage d’intention : les mots deviennent objet de séduction
mais un objet placé en position tierce, extérieur aux deux partenaires, objet
de partage, d’échange et d’ouverture au monde. Certes, le regard conservera
par intermittence sa fonction première de réassurance et de réengagement
grâce à un coup d’œil partagé, en particulier lorsque les mots semblent
insatisfaisants ou insuffisants. On voit là la fonction paradoxale du langage,
ce qui explique aussi qu’il soit l’instrument privilégié du jeu de la
séduction : une promesse qui toujours se dérobe au moment précis où on
croit la saisir…
L’étape développementale suivante, celle de l’apparition de « non » et de
l’opposition est une magnifique illustration de cette fonction paradoxale !
Notes
73. S. Freud, Métapsychologie, op. cit.
74. M. Mahler, La Naissance psychologique de l’être humain, Paris, Payot, 1980.
75. P. Rochat, « Naissance de la co-conscience », Intellectica, 1, 34, 2002, p. 104.
76. Voir D. Marcelli, Les Yeux dans les yeux, op. cit.
77. D. Marcelli, J. Nadel, J.-L. Roubira, A. Peze, C. Kervella, A. Paget, S. Boinard, D. Réserbat-
Plantey, A. Lorthois, « Interaction mère dépressive-bébé (âgé de 2 mois). Étude à partir d’un
protocole vidéoscopique en direct et en différé », Psychiatrie de l’enfant, 40, 2, 1997, p. 505-531.
78. D. Stern, op. cit.
79. Op. cit., p. 114 ; souligné par nous.
80. Ibid., p. 115.
81. N. Goubet, C. Leblond, S. Poss, P. Rochat, « Emerging collaborative stance by 9-18 mouth-old
infants », communication au Biennal Meeting of the Society for Research in Child Development,
Minneapolis, avril 2001.
82. P.-C. Racamier, L’Inceste et l’Incestuel, Paris, Dunod, 1995 ; rééd. 2010.
83. D. Marcelli, « La “trans-subjectivité” ou comment le psychisme advient dans le cerveau »,
Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 58, 2010, p. 371-378.
84. Ce langage communicationnel ne doit pas être confondu avec le langage dit « écholalique » au
cours duquel l’enfant répète comme un perroquet des mots ou des blocs de phrases souvent sans
rapport avec le contexte de la relation.
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